Lennon

Dessins : HORNE – Textes : Eric CORBEYRAN

Jésus-Christ est mort le 8 décembre 1980. Depuis, les exégètes se sont bousculés au portillon pour donner leur version du nouveau testament. Comment un prolo de Liverpool a fondé le groupe le plus mythique de toute l’histoire de la musique et pas que populaire. Sur Lennon tout a donc été écrit et les zones d’ombre sont si réduites qu’à part les pensées intimes de l’intéressé, on ne voit pas trop ce qu’il y aurait à rajouter.
Les pensées intimes, c’est justement le parti adopté pour ce biopic, adaptation du livre de Foenkinos, qui renouvelle un peu le propos en faisant parler Lennon dans une longue confes Lennon ; Horne © Marabulles, 2015sion auprès d’une psychanalyste imaginaire dont on ne verra que les jambes impeccablement galbées.
A New-York, dans l’immeuble Dakota où il vit avec sa petite famille et où il a acquis une forme de sérénité, Lennon vient régulièrement s’allonger sur le divan. Il retrace ainsi toute sa vie depuis l’enfance troublée par des parents défaillants jusqu’à cette funeste soirée où Mark Chapman a mis un terme à la légende à coups de revolver. Il parle sans pudeur et sans artifice, avec le détachement de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et donc plus grand-chose à cacher, qu’il s’agisse des blessures intimes, des épisodes peu glorieux ou des moments de grâce.
Sur la forme donc, cette incarnation subjective est astucieuse, car elle donne une réelle densité et un vrai parfum de sincérité à cette énième version de l’histoire de Lennon.
Sur le fond, si vous avez déjà tout lu sur les Beatles et sur Lennon ou même si vous estimez en savoir assez, ne cherchez pas la petite bête, l’anecdote ultime ou la révélation fracassante, vous serez déçu. En revanche, pour les béotiens et même pour les érudits, à titre cette fois d’aide-mémoire, vous saurez tout ce qu’il faut savoir sur la saga des Beatles et du rôle prépondérant qu’y a joué Lennon. Le tout servi par un élégant lavis noir et blanc qui rend un bel hommage à tous les protagonistes, fidèlement reproduits, ce qui est digne d’éloges tant il est facile de tomber dans la caricature quand il s’agit de montrer ces icônes tant de fois mises en peinture, avec plus ou moins de justesse. Là, le contrat est parfaitement rempli.
 Lennon ; Horne © Marabulles, 2015Les tenants et les aboutissants de la saga sont impeccablement décortiqués et mis en perspective avec notamment une présentation tout à fait objective de l’irruption de Yoko Ono et de son rôle de révélateur plus que de déclencheur de la crise qui couvait au sein des Fab Four. De même la rivalité extraordinairement productive entre Lennon et McCartney est abordée avec lucidité. Les fans de Lennon regretteront peut-être que l’on passe assez vite sur la partie post-Beatles qui, il faut l’avouer, fut nettement moins enthousiasmante, hormis deux ou trois tubes dont un hymne pacifiste bisounours, un hommage Rock’n Roll peu inspiré et quelques élucubrations bruitistes avec la miss Yoko. Je sais que je me suis pas fait des copains sur ce coup là mais j’assume.
Pour les mécréants, réfractaires au culte de Saint John et aussi pour les petits jeunes qui ne maîtrisent pas l’histoire sainte, on ne pourra donc qu’inciter à la lecture de cet opus, propice à leur ouvrir les esgourdes et même les méninges, en ce qu’elle offre une (auto)analyse édifiante sur la condition de Rockstar.

Bonus Track : Nicolas OTÉRO

A propos du Roman de Boddah : 3 questions à Nicolas OTÉRO

Quelle a été la motivation principale de ton livre ? Adapter le roman d’Héloïse Guay De Bellissen ou l’envie de donner ta vision de la biographie de Kurt Cobain ?
C’est un peu des deux. J’avais envie de me lancer en solo depuis assez longtemps mais je ne trouvais pas la matière et peut-être pas le courage non plus. Quand j’ai découvert le bouquin d’Héloïse, l’axe narratif choisi de faire parler Boddah, la personne à qui Kurt Cobain a dédié sa lettre de suicide, donc quelqu’un d’important dans sa vie, était pour moi une idée de génie. Je me suis emparé de ce bouquin, tout ce que j’avais pu en attendre était prêt à sortir et ça a été le déclencheur du projet.

Comment as-tu procédé pour créer le personnage de Boddah ?
Boddah, il a fallu l’incarner parce que je ne pouvais pas utiliser le même postulat que dans le roman où l’on sait tout de suite qui il est. Pour moi, c’était un mec qui devait forcément être dans l’entourage proche de Kurt Cobain et j’ai choisi de le traiter comme l’un de ses roadies, un mec qui s’occupe des instruments, qui est là sur les tournées et donc aussi dans les moments intimes. Personne d’autre que Kurt ne parle avec Boddah… il y a pas mal de petites choses qui amènent le déroulé du récit sur ce personnage. C’est cet ami d’enfance, cette petite voix qu’on a dans notre tête et dont on a du mal à se défaire. Pour Cobain, il est apparu au moment du divorce de ses parents. On oublie que Cobain fait partie de cette génération d’enfants de divorcés, avec tout ce que ça pouvait impliquer, ce manque d’amour, ce manque d’intérêt qu’avait sa famille pour lui. Je pense qu’il a gardé Boddah jusqu’au bout parce qu’il a voulu garder cette part d’innocence et d’enfance qu’il avait en lui et Boddah justement représentait ça.Cobain par Otero © Collection personnelle

Quelle a été ta démarche pour l’adaptation du roman ? Une base d’inspiration ou le souci d’une adaptation fidèle en concertation avec Héloïse Guay De Bellissen ?
Non, pas vraiment. J’ai juste eu comme consigne de la part des éditions Fayard d’essayer d’être fidèle à l’esprit de l’auteur, ce qui, on est d’accord, ne veut rien dire mais je savais où je voulais aller. Le principe d’une adaptation d’une œuvre, c’est de la mettre à sa sauce. Le bouquin faisait 350 pages, j’ai forcément dû éluder des parties, il y a des choses que je trouvais moins intéressantes que d’autres. Ce qui est ressorti à la lecture de ce livre, c’est surtout une belle histoire d’amour, pour moi c’était l’élément central et le côte intime que Boddah a pu avoir avec Kurt Cobain permettait de raconter ces scènes que personne n’est censé connaître et de mêler des événements authentiques avec des événements fantasmés. S’agissant de l’histoire d’amour avec Courtney Love, j’ai mis les choses au point dès la quatrième page car on a raconté pas mal de salades et  je ne voulais pas me mêler à toutes les rumeurs qu’il y a pu avoir là-dessus. Le peu de temps qu’ils se sont aimés, c’était puissant, c’était dévastateur, c’était destructeur comme l’état dans lequel ils laissaient les piaules d’hôtel. Cette meuf était effectivement pétrie d’ambition, elle savait que son mec était en train de réussir, de devenir une star planétaire. Je laisse planer le doute dans deux scènes en particulier : Quand il fait son overdose à Rome où c’était déjà le début de la fin… Il absorbe une grande quantité de médicaments et c’est elle qui les apporte, on se demande dans quel but alors qu’elle sait qu’il a du mal à se défaire de son addiction. L’autre scène, c’est la première fois où ils couchent ensemble et que lui s’en va et la laisse en plan. Elle a cette phrase « Il ne s’en sortira pas comme ça », ce qui peut vouloir dire tellement de choses… Courtney Love était un beau personnage de femme dans le bouquin d’Héloïse et j’ai voulu garder ça. Vu l’axe narratif que j’avais choisi, c’était important que Courtney Love soit ambiguë. Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que c’était une femme hyper forte et le contrepoint parfait de la fragilité de Cobain.

Le roman de Boddah – Comment j’ai tué Kurt Cobain

Dessins et textes : Nicolas OTÉRO

Le Rock s’en était pris plein la tronche pendant les années 1980. Les vieilles gloires des Sixties bégayaient leurs gammes, le Punk n’en finissait plus de crever, les permanentes régnaient sur le Métal et on commençait même à se lasser (juste un peu) d’AC/DC. Comme dans les plus grosses périodes de crise, on était contraint de s’orienter vers les valeurs sûres, genre Springsteen, Cure ou Maiden, histoire de ratisser large. On gérait frileusement son portefeuille, en attendant le gros coup, le truc qui allait tout (re) ou (ré)péter, mais ça semblait vraiment compromis. En France, les Variéteux prenaient toute la place et polluaient les ondes avec leur bouillasse synthétisée régnant sur le Top 50. Il y avait certes le paradoxe du Rock alternatif (à quoi, d’ailleurs ?) mais malgré une bonne volonté et une énergie évidentes, ça manquait encore de consistance. Roman de Boddah 1
Et puis, soudain, la bombe a explosé et a fait table rase de tout le reste. Tout y était, la pochette provocatrice, la photo de ces trois mecs avec leur trogne de rebelles, le doigt d’honneur… Et puis les titres, des hymnes Rock mâtinés de Punk, de Hard et de Pop, gorgés de saturation, sur une ligne rythmique de plomb, qui exprimaient cette urgence et cette révolte qu’on attendait tant. C’était le début des années 1990 et on savait déjà qu’avec Nevermind, on en prenait pour un bail. Kurt Cobain, qui était à l’origine de ce cataclysme, lui en a pris pour l’éternité à peine trois ans plus tard en se faisant sauter le caisson, entrant ainsi dans la légende, Club des 27 et tout le bazar.
Vingt ans plus tard, des tonnes de papier ont été noircies pour tenter de cerner le phénomène Nirvana et plus particulièrement l’énigme Cobain, l’enfant chéri du Rock, jeune, beau, célèbre et bourré d’un talent dont on a fini par comprendre qu’un insondable mal de vivre en constituait le principal ingrédient. Alors quoi, encore un biopic de plus ? Sauf que Nicolas Otéro, en adaptant le livre d’Héloïse Guay De Bellissen, a décidé d’attaquer la légende par un angle original qui constitue sinon la clé, du moins l’un des révélateurs de la tragédie Cobainienne (je la tente, vous la gardez ou pas). Celui d’un personnage imaginaire que Cobain a inventé quand ses parents ont divorcé. Il s’appelait Boddah et c’est à lui que Cobain a écrit, juste avant son suicide, une lettre intégralement et opportunément reproduite à la fin du livre.
Confident, meilleur ami, alter-ego… Boddah était tout cela. En lui donnant un visage et une voix, Le roman de Boddah nous fait découvrir l’intimité de Cobain, ses pensées secrètes, ses angoisses, ses démons et surtout sa détresse qui n’ont fait que grandir jusqu’à l’issue fatale. Éludant l’enfance de Cobain, le récit débute aux dernières années, juste pendant la période Nevermind et la rencontre avec Courtney Love. Sur ce point précis, il faut saluer une approche qui évite la condamnation simpliste de l’ambitieuse leader de The Hole dont la personnalité ne pouvait s’accommoder d’un mec aussi perturbé. Elle s’imaginait former avec lui avec le couple de Rockstars le plus cool du moment, mais elle a été incapable de gérer les addictions et la déprime chronique de Cobain qui a bien failli l’entraîner dans sa chute. Quelle qu’ait été son attitude minable après la mort de Cobain, ils ont vécu une passion, destructrice, mais une passion quand même qui constitue l’axe du récit.
Mais surtout, il y a Boddah, dont le livre propose une incarnation tout à fait convaincante. Boddah est le contre-champ de CobRoman de Boddah 2ain qu’il ne juge ni ne conseille. Il est juste une présence qui accompagne le chanteur de Nirvana, fidèle comme une ombre, sans intervenir et devient le témoin imperturbable de sa déchéance. Otéro s’est plongé comme un mort de faim dans son sujet et n’ a mis que huit mois à réaliser tout seul ces 150 pages en couleurs directes et lettrage à la main. Cette sincérité et cette implication totale se retrouvent dans son dessin et son découpage, vifs et énergiques, comme la musique de Nirvana dont la puissance est parfaitement restituée dans de superbes scènes de concert. L’auteur compose un Cobain parfaitement crédible aussi bien dans ses moments de folie que dans les passages plus intimes avec Boddah ou Courtney Love. Ce roman graphique contribue ainsi à lever un peu plus le voile sur la personnalité complexe et torturée de Cobain. Ce dernier a (re)donné envie à tellement de gens d’écouter du gros Rock que ça valait assurément un biopic de plus, surtout de cet acabit.

Bonus Track : 3 questions à Nicolas OTÉRO

California Dreamin’

Dessins et textes : Pénélope BAGIEU

Comme beaucoup, je trouve que « beauté de l’intérieur » est l’une des ces expressions au mieux passe-partout, à la limite hypocrite et au pire parfaitement cynique pour désigner ceux avec qui la nature ou la vie n’ont pas été très généreuses, voire franchement salopes. Le genre de formule tellement galvaudée qu’elle en devient souvent assassine dans la bouche de gens mal ou bien intentionnés, seconde hypothèse sûrement la plus destructrice, l’Enfer étant toujours pavé de bonnes intentions.
Oui mais voilà, il y a aussi ceux pour qui cet aphorisme creux sonne pourtant comme une évidence. « Mama » Cass Eliott, Ellen Naomi Cohen dans le civil, appartient à cette noble caste. Les Mamas and Papas est un groupe dont le nom n’évoque peut-être rien à la majorité des moins de trente ans mais dont les chansons les plus connuCalifornia Dreamin' 1es restent souvent gravées dans la tête de la plupart de ceux qui les ont entendues au moins une fois, toutes générations confondues. California Dreamin’ est leur plus gros succès et ses paroles résument parfaitement le destin de cette fille qui prenait toute la place sur les photos du groupe. Pas à cause de sa carrure impressionnante qui fait ressembler les autres membres à un trio d’anorexiques mais à cause de son regard et d’un charisme qui s’imposent au spectateur. A côté d’elle, Michelle Phillips, l’autre fille, blondinette gracile et épouse de John, le song-writer du quatuor, belle de l’extérieur sans être forcément laide à l’intérieur, paraissait sans relief. Et quand Mama Cass se mettait à chanter, le doute n’était plus permis : La star des Mamas and Papas, c’était elle.
Pénélope Bagieu retrace ce rêve californien dans ce qu’il a de plus intemporel et de plus impitoyable. De la petite fille d’émigrés juifs, enjouée et sûre d’elle jusqu’à la grande chanteuse qu’elle avait toujours su qu’elle deviendrait, en détaillant avec minutie depuis l’enfance, toutes les étapes d’une destinée hors normes où malgré tous les contraires apparents, les astres finissent (presque) par s’aligner.
Servie par un crayonné sobre et élégant, la narration prend le temps de mettre en lumière la psychologie de l’héroïne, passionnée, romantique sans être niaiseuse, animée d’un énorme appétit, pour la vie en général, qui la rendait irrésistible et en a fait une icône de la Pop des années 1960. Le récit met également en évidence le don musical de Mama Cass, qui au delà d’une voix unique avait une créativité et un sens de la modernité qui a contribué à faire des Mamas and Papas bien plus qu’un de ces groupes de Folk gentillets en vogue à l’époque. Enfin, California Dreamin’, c’est aussi, et peut-être surtout la relation de Mama Cass avec Denny Doherty, la deuxième belle voix du groupe, histoire d’amour impossible ou contrarié, qui a nourri la chanteuse bien plus que les sandwichs King Size.California Dreamin' 2
La manière dont Pénélope Bagieu a réussi à donner vie à sa Mama Cass est bluffante. Au delà de la ressemblance purement physique, elle fait ressortir avec brio l’expressivité de la jeune femme, qu’il s’agisse de son regard ou de ses attitudes avec cette façon naturelle de camper ses formes généreuses sans sombrer dans le ridicule. L’auteure restitue avec brio la sensibilité de ce personnage émouvant auquel on s’attache dès le premier dessin. Et, cerise sur le gâteau, (je pouvais pas la louper celle-là), elle a eu le bon goût d’arrêter le récit au moment où la vie et la carrière de Mama Cass rentrent dans l’histoire, pour que reste intact un rêve qui ne doit jamais s’arrêter.

La famille Carter – Don’t forget this song

Dessins : David LASKY– Textes : Frank M. YOUNG

Il paraît que Steven Tyler, le chanteur lippu d’Aerosmith, va enregistrer un album solo… de Country. Difficile d’imaginer la Rock Star chevelue entonner des vieux standards de Hillbilly ou de Blue Grass, entouré de musiciens de sessions à la barbe foisonnante et à la chemise à carreaux tendue par un bide proéminent. Sauf qu’avec le Blues, la Country est un des aïeuls du Rock, pour faire simple, car la famille est nombreuse et la généalogie complexe. Tout comme la famille Carter dont j’avoue n’avoir jamais entendu parler avant que ne me tombe dans les mains ce salutaire opus de près de 200 pages qui narre l’histoire de cette famille populaire (dans les deux sens du terme) de l’Amérique profonde.
Famille Carter 1Mon ignorance crasse était tout juste tempérée par un prénom, June, une fille de la deuxième génération de cette famille prolifique en talents. June Carter… Johnny Cash, la connexion était faite dans ma petite cervelle. Mais c’est surtout d’Alvin Pleasant (A.P. pour les intimes), sa femme Sarah et sa cousine Maybelle dont il est question dans ce biopic qui tient en fait plus du roman graphique. Car la saga de cette famille n’a rien à envier à celle des illustres rejetons qui seront ensuite engendrés dans la longue lignée du Rock. Mais ici, il n’est pas question d’overdoses, de chambres d’hôtel défoncées ou de méga-concerts dans des stades pleins à craquer. Juste une famille d’américains très modestes dans un comté paumé de Virginie, au début du 20è siècle. Leurs conditions de vie sont précaires et dans ce contexte, la musique est un loisir qui devient carrément un luxe quand il faut d’abord songer à remplir les assiettes. Sans compter que faire de la musique n’est pas alors une activité très recommandable, certaines bonnes âmes affirmant ainsi que le violon est un instrument du Diable.
Et pourtant, c’est la musique qui permet à A.P. de rencontrer l’élue de son cœur, en l’entendant chanter une vieille rengaine, puis qui le pousse à battre la campagne pour glaner de vieux morceaux traditionnels et les retranscrire pour leur donner une seconde vie. De vieux airs contant des histoires simples des gens de la campagne qui se transmettaient jusque là de bouche à oreille, sans livret ni partition. En dépit des préoccupations alimentaires forts légitimes de son épouse, il la convainc ainsi que sa cousine d’aller à la ville graver sur sillon ces chansons qu’ils interprètent pour passer le temps. Pas de tables de mixage et d’ingénieurs du son. Les prises se font en live derrière un micro et les disques tournent en 78 tours.
La notoriété de la famille Carter va tranquillement se développer et lui ouvrir les portes d’un succès plus tard amplifié par des piges quotidiennes à la radio. Ça ne leur permettra pas de s’offrir une vie de pacha dans des villas avec piscine et gardes du corps mais juste de quoi s’assurer une existence décente, à l’abri du besoin, avec un pécule à transmettre à leurs enfants.
Famille Carter 2Cette histoire aurait pu s’avérer bien fade, avec son lot de bons sentiments mais Frank M. Young a su restituer toute l’étonnante modernité du destin de cette famille dont les origines rurales et les valeurs traditionnelles ne les ont pas empêché de garder l’esprit ouvert et d’être novateurs pour leur époque, qu’ils s’agisse de musique ou de relations amoureuses. Au fur et à mesure que les pages se tournent, l’empathie pour cette famille de musiciens au talent inversement proportionnel à la prétention ne fait que croître. Outre une narration et un récit dense, riche en évènements et anecdotes et qui prend le temps de camper personnages et décors, la fluidité et le style sans esbroufe du dessin de David Lasky collent impeccablement à l’évocation de cette époque et de cette musique intemporelle qu’on s’empressera d’aller écouter sur Internet pour voir de quoi il retourne. Avec la confirmation que dans ces rythmiques de guitare et ces mélodies de chant se trouvent certaines des racines essentielles de ce machin protéiforme qu’on appelle aujourd’hui le Rock.

La Main Heureuse

Dessins et textes : Frantz DUCHAZEAU

Il y a les Limousines Blanches longues comme un morceau de Rock progressif et puis il y a les Dodoches vertes. Il y a la Route 66 et la départementale 124. Il y a le Madison Square Garden et la MJC de Saint Villenbourg. Il y a… les plus perspicaces auront deviné, on va causer de Rock français. Non, restez, vraiment, ça vaut le coup. Car ici aussi, il y eut un véritable âge d’or, pendant la pire décennie de l’histoire du Rock, les années 1980, dix années sacrément gratinées où en plus la variétoche était en plein chant du cygne. Main Heureuse 1Non, les d’jeunes, on va pas faire dans la nostalgie béate mais sachez qu’en ce temps là, les groupes de Rock bien de chez nous germaient dans tous les patelins desservis par EDF et qu’enfin certains d’entre eux soutenaient enfin la comparaison avec les ténors anglo-saxons, du moins sur scène. J’en ai déjà causé dans la chronique consacrée à la BD sur Luwig Von 88, donc trêve de radotages. De toute cette scène « alternative », un groupe se détachait. Pas forcément le meilleur, mais il avait ce truc en plus, qui grâce au bouche à oreille, n’a cessé d’enfler et au final lui a procuré un succès et une reconnaissance dans les médias « grand public », que ses pairs n’ont jamais atteint. La Mano Negra déchirait en concert et, rien qu’avec ça, a joué un rôle important dans l’émancipation du Rock en France, surfant sur la vague d’un Rock indépendant qui a fini par engloutir tous ses protagonistes. Ses prestations live étaient si intenses que l’écoute des disques après les avoir vus en action pouvait paraître bien fade, à l’instar d’un Shaka Ponk aujourd’hui.
Frantz Duchazeau a pris l’option d’évoquer ces heures glorieuses par le meilleur angle qui soit, celui du public. Deux ados fans de Punk coincés dans leur cambrousse charentaise apprennent que leur groupe va passer à Bordeaux, pas loin de chez eux. Enfin… pas loin, à 100 bornes. C’est en se matant pour la énième fois sur une cassette VHS un concert de leurs idoles que ces deux branleurs décident d’entamer leur odyssée vers le Graal. Avec pour seul moyen de locomotion une vieille motobécane à la chaîne défaillante, à peine moins compliqué que d’aller sur la planète Mars. Mais nos héros sont jeunes, ils n’ont peur de rien et la promesse est si belle…Leur route sera semée d’embûches et de galères et débouchera sur un épilogue aussi elliptique (Aïe ?) qu’astucieux (Ouf !), une fois n’est pas coutume.
Cette histoire, nous sommes si nombreux à l’avoir vécue avec des variantes et des fortunes diverses. Duchazeau en offreMain Heureuse 2 une version road-movie tout à fait convaincante. Avec un noir et blanc dense et sobre, ses dessins nous transportent en 1989, au temps de Best et des Enfants du Rock, à travers une chronique qui évoque ce temps béni de l’adolescence, aussi magnifiquement stupide qu’enthousiaste quand l’écoute d’un disque ou le visionnage d’une vidéo suscitent la transe et la séance d’Air Guitar devant sa platine. L’identité de la Mano Negra, mix improbable et foutraque de ferveur latine, de gouaille franchouillarde, de cirque et d’esprit Rock’n Roll est parfaitement restituée. Le récit ménage également quelques petites plages d’introspection onirique où l’un des héros, apprenti dessinateur de BD (ben voyons…), se perd dans les chimères suscitées par la rencontre entre l’imagerie de la Mano Negra (pin-up gitane et gorille débonnaire) et ses angoisses et fantasmes d’adolescent encore marqué par le divorce parental.
Une épopée juvénile délicieusement intemporelle autant qu’un bel hommage à ce qui fait le sel de la passion pour le Rock… quels que soient l’époque et l’âge de l’auditeur.

The Four Roses

Dessins : Jano – Textes : Baru

Certains Rockers ont un style est unique. Un timbre de voix, un son de guitare qui les distinguent à ce point de leurs pairs que même après une longue absence, leur irruption entre nos deux esgourdes, nous procure le même plaisir que lors de nos premières écoutes adolescentes. En BD, également, la patte inimitable de certains dessinateurs se repère de loin et les démarque immédiatement au milieu des rayons de librairies débordant de nouveautés éphémères. Jano fait partie de cette noble caste. Découvrir un nouvel opus du père de Kebra fait partie des plaisirs de la vie qui vous égaient une journée et au delà. Et quand en plus, l’opus en question s’avère avoir été scénarisé par Baru, l’excitation pointe un museau aussi proéminent que la truffe des personnages animaliers qui sont la marque de fabrique de Jano.
 2The Four Roses (rien que le titre en forme de clin-d’oeil nous promet déjà un récit bien rock’n roll), recèle une intrigue qui envoie le lecteur de la Meuse aux States comme une lettre à la Poste et qui à l’instar de ses protagonistes offre le prétexte à de réjouissantes retrouvailles avec les sources de la BD Rock. Comme au bon vieux temps de Métal Hurlant et des albums souples aux couvertures flashy des Humanos. Sauf qu’ici l’objet a un peu plus de gueule, comme toute la production Futuropolis, soit dit en passant.
Dès les premières cases, (précision : celles de Jano, pas celles de l’avant-propos de Baru qui nous balance du Michel Sardou en faisant au passage une salutaire mise au point historique) le ton est donné : On est dans le vintage et dans le roots, le Rock’n Roll sans fioritures, the Real Thing, Man ! en découvrant, cette bête de scène (un renard, dixit Jano), seul sur les planches, s’escrimant sur sa Télécaster 1967 et sa grosse caisse, la bouche tordue par un rictus de jubilation et de concentration extrêmes. Comme à un début de concert, on sait que cette BD va le faire et qu’on va passer un bon moment.
L’histoire est courte et efficace comme un standard de Rockabilly. Un Rocker atypique, homme orchestre sans concessions, nommé King Automatic, écume la France profonde (et même la Pologne !) pour faire vivre ce bon vieux Rock’n Roll. En faisant le tri avec son frangin dans les vieilleries d’une tante récemment décédée, la découverte d’un Teppaz, d’un 45 tours de Rockabilly et d’une lettre le met sur la trace d’une Grand-Mère expatriée aux States. L’occasion est trop belle d’aller sur place faire une petite recherche généalogique. De là, les événements vont se précipiter, entre des flics un poil chelous, une Tata rockeuse et des p’tits voleurs à peine sortis du bac à sable. Baru est toujours aussi à l’aise dans la chronique sociale qui donne à ce scénario cette authenticité exempte de tout bavardage démonstratif. Sa narration sobre et aérée colle parfaitement au trait de Jano en lui permettant d’exprimer son talent pour les décors hauts en couleurs, tout aussi dépaysants qu’immersifs. Four RosesQu’il s’agisse d’un troquet de banlieue cradingue, d’une rue de Louisiane ou d’une salle des fêtes des Swinging Fifties des bases militaires franchouillardes où les Amerloques instillaient leur délicieux venin de décibels dans la caboche et les jambes des Frenchies, on y est. Et puis, c’est un pur plaisir de retrouver les tronches Rock’n Roll, avec ces regards perçants comme un cran d’arrêt, que seul Jano est capable de rendre aussi expressives. On sent qu’il s’est offert une cure de jouvence au travers de ces 74 planches, une première pour lui.
Cerise sur le Cheese-Cake, King Automatic et Johnny Jano (non, non, rien à voir mais le clin-d’œil est savoureux) dont la musique constitue le fil rouge du récit, ne sont pas des musiciens fictifs, comme en témoigne le 45 tours qui accompagne le livre. Du bien bel hommage et de la belle ouvrage. Jano is back, qu’on se le dise et vivement la suite !

Serge Clerc – Intégrale Rock

Dessins et textes : Serge CLERC

En France, et même ailleurs dans le monde, rares sont les auteurs de bande dessinée dont l’œuvre fait immanquablement et quasi exclusivement penser au Rock, tant ce dernier a inspiré à ce point leur travail qu’il en est devenu la marque de fabrique. A la réflexion, il n’y en a pas plus que les doigts d’une main, comme aurait dit un célèbre héros de BD blondinet préhistorique, dont le look n’aurait pas déparé comme front man d’un combo de Hair Metal des années 1980. 
Sans les citer tous, me viennent spontanément à l’esprit Gilbert Shelton, papa des Freak Brothers et de l’inénarrable combo Not Quite Dead et Mister Frank Margerin, dont on ne présente plus le Lucien et sa banane gominée la plus célèbre du Neuvième Art. Et puis il y a Serge Clerc. Ah là, tout de suite, y’en a qui font plus les malins, surtout chez les moins de trente ans. Il faut dire que le Sieur n’a pas connu le même succès populaire que son illustre pair. Cramps - ClercEt pourtant, hormis le fait que son talent l’eut sans doute mérité, Serge Clerc est l’un de ces piliers (oui, de comptoir aussi, lors de sa prime jeunesse, comme il l’avoue lui-même) qui ont fait rentrer la BD dans le monde du Rock, et réciproquement, à la glorieuse époque du magazine Métal Hurlant. Avec le déjà nommé Margerin et en compagnie, entre autres, des deux tandems Tramber / Jano, géniteurs de Kebra et Dodo / Ben Radis, heureux parents des Closh, Serge Clerc a mis du Rock dans les bulles, contribuant à faire de la BD un média aussi pour les adultes, mêmes attardés. 
Il suffit pour s’en convaincre de parcourir, en picorant ou bien en se goinfrant, les pages de cette Intégrale Rock. Juste un petite précision liminaire, le terme « Intégrale » est un poil fallacieux car tout ce que Serge Clerc a publié sur le thème n’est pas présent ici. Manquent notamment les récits composant l’album La Légende du Rock’n Roll. Mais la recherche de l’exhaustivité aurait fait basculer l’exercice de la Culture vers le Culturisme, vu les dimensions et le poids que fait déjà cette donc presqu’Intégrale. On y trouve l’essentiel de la production de Clerc parue dans la presse musicale, notamment Rock & Folk et le New Musical Express, ainsi que dans Métal Hurlant (dont Clerc a relaté la sage dans Le Journal), jusqu’à des publications récentes, comme cette évocation des Stranglers, extraite de Rock Strips. S’y ajoute le very meilleur de ses créations pour des groupes ou musiciens, tels que Joe Jackson ou les Fleshtones (eh ouais, quand même !). Le tout parsemé de dessins inédits.
Un parcours riche et foisonnant, à jamais marqué par l’empreinte du Rock et dont la genèse bien rock’n roll est retracée dans une longue préface convoquant les souvenirs de protagonistes qui ont mis le pied à l’étrier du « dessinateur espion », comme Philippe Manœuvre ou Jean-Pierre Dionnet. Jugez plutôt : Le jeune Serge envoie ses premiers dessins à l’Echo des Savanes à l’âge de 17 ans. Son talent précoce au service d’une passion immodérée pour la chose binaire lui vaut une publication immédiate. L’essai se répète plusieurs fois, notamment dans Métal Hurlant et Rock & Folk jusqu’à ce que l’éphèbe largue lycée (avant le Bac), parents et province natale pour se lancer dans le bouillonnement de la vie parisienne, dans un studio à la taille inversement proportionnelle à sa verve créatrice. C’est la période de l’explosion Punk puis New Wave, mouvements que pour une fois les Frenchies n’auront pas mis une décennie à importer et dont Serge Clerc sera le témoin privilégié, sur ses planches et aussi devant celles des salles branchées de Paris. On peut même affirmer qu’il en sera le graphiste officiel, tant la qualité et la justesse de ses dessins furent saluées par les journalistes, le public et même par les zicos qu’il a immortalisés. Stranglers - Clerc
De 1976 à 1982, en tant que pensionnaire VIP de Rock & Folk de Métal Hurlant bien sûr, mais aussi du New Musical Express, de l’autre côté de la Manche (à une époque où mettre « Rock » et « Français » dans la même phrase était un non-sens pour les Anglo-saxons), Serge Clerc croquera intensément dans les magazines toute la fine fleur de ce nouveau Rock : Groupes et fans dont il mettra en scène les mythes, les tendances et les codes, vestimentaires entre autres. Il sortira également quelques albums qui sont devenus des références de la BD Rock. Son style, au départ marqué par l’empreinte de Moebius, évoluera radicalement au contact d’Yves Chaland qui le mènera définitivement vers la ligne… claire (non, finalement celui-là, je vous le laisse).

Alors voilà, il ne reste plus qu’à vous installer confortablement dans votre canapé, sans oublier de retrousser vos manches (enfin un livre qui muscle autant les bras que le cerveau, surtout si on n’assume pas sa presbytie), mettre sur la platine le premier album des Clash, des Stranglers, des Cramps, de Blondie, des Sex Pistols, des Ramones… il sont tous là, puis mettre en route cette machine à remonter le temps en images, quand le Rock était encore révolutionnaire, rebelle, transgressif et qu’en écouter était un acte aussi militant qu’épicurien.

L’interview de Serge Clerc, c’est ici

Love in Vain

Dessins : MEZZO – Textes : Jean-Michel DUPONT

Nous les guitaristes amateurs, on en a tous rêvé. Se réveiller un matin, nous gratter les couilles (c’est une chronique masculine mais les dames peuvent transposer) en envoyant un pet guttural comme le cri d’un troll affamé puis empoigner notre manche… de guitare. Et constater qu’à la place de ces sons stridents et dissonants qui la veille encore suscitaient chez notre entourage, au mieux des regards compatissants, au pire des insultes homicides, nos doigts produisent désormais une musique parfaite, fluide et mélodique. Nos phalanges se baladent adroitement sur le manche, comme animées d’une vie propre, plaquant des accords précis et puissants puis déroulant à une vitesse supersonique des soli incandescents. La nuit a fait de nous des guitare héros, prêts à faire se pâmer d’extase des foules extatiques. Pour cela nous serions disposés à tous les compromis, tous les sacrifices. Nous irions même jusqu’à vendre notre âme au diable…
Love in Vain 1 Ce pacte ultime, Robert Johnson ne l’a pas réellement signé mais il l’a fait croire jusqu’à cette mort dans des conditions intrigantes. Une nuit à dormir à la belle étoile au carrefour de deux routes, un « Crossroads » au fin fond du Mississippi. Et le Diable vient alors proposer son deal maléfique. Sans cette fable, Johnson n’aurait juste été qu’un bon musicien de plus, ayant travaillé dur son instrument pour en arriver là. Respectable mais beaucoup trop banal, pour se distinguer de la concurrence. C’est ainsi qu’est née la première légende de ce qui allait devenir plus tard le Rock’n Roll. Robert Johnson en a été la première star, au début des années 1930, parmi ces pionniers qui, à l’instar de Howlin’ Wolf, Muddy Waters ou John Lee Hooker engendreront une lignée de guitaristes, Clapton, Hendrix, Richards, pour lesquels il sera l’une des références incontournables. Sa vie sera courte, il mourra à l’âge de vingt-sept ans (du moins si l’on tient pour acquis sa date de naissance), devenant le premier membre d’un club tristement célèbre où le rejoindront plus tard Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin ou Kurt Cobain.
Pour retracer une vie aussi dense que brève et mettre en images l’un des mythes les plus sombres du Rock, il fallait bien le talent d’un maître du noir et blanc. Mezzo qui avec Jean-Michel Dupont a rempli cette périlleuse mission en ressuscitant un Robert Johnson parfaitement crédible. La tâche n’était pas aisée car il n’existe en tout et pour tout que trois photographies du jeune damné. Suffisant pour concevoir une charte graphique dont ressortent deux traits marquants, un sourire et un regard tout aussi diaboliques que fascinants qui en leur temps ont sans doute apporté du crédit à la fable de ce pacte faustien dont Johnson a su tiré profit pour peaufiner son image de marque.
Love in Vain (titre de l’un des standards de Johnson qui sera plus tard magnifié et popularisé par les Rolling Stones) est un biopic musical parmi les plus réussis de la BD. On pourrait juste regretter une narration un poil linéaire et parfois un peu didactique, certes révélatrice d’un gros travail de recherche et de documentation. La présence à la fin du livre d’un recueil des textes des morceaux les plus célèbres de Johnson est d’ailleurs à saluer.
Reste que les dessins superbes de Mezzo composent une fresque puissamment évocatrice de ce
tte période farouche de l’histoire du Blues et au delà de l’histoire des États-Unis lors de la grande dépression. A travers les étapes de la vie de ce jeune prodige, rêvant de sortir de sa misérable condition grâce à la musique, on comprend mieux l’impact de cette dernière sur la vie des gens à l’époque et à quel point le qualificatif de populaire, au sens noble du termeLove in Vain 2, sied à merveille au Blues comme ce sera plus tard le cas du Rock (on serait moins affirmatif aujourd’hui). Le Blues apportait un peu de noir flamboyant au milieu de la grisaille de ces existences mornes et sans perspective. C’était une musique sulfureuse, bourrée d’allusions sexuelles, qui se jouait la nuit dans des bouges crasseux. Ses héros sont pour la plupart morts dans l’oubli, sinon la misère, parfois dans des conditions tragiques, comme Robert Johnson. Peut-être que ces suppôts de Satan aux chansons inspirées par le démon, comme le proclamaient des pasteurs vindicatifs, garants de cette morale chrétienne ciment de l’Amérique profonde, n’ont eu que ce qu’ils méritent. A savoir une petite part de gloire et d’éternité qui se prolonge encore aujourd’hui grâce à leurs héritiers, qu’ils jouent dans des stades ou dans des clubs miteux. L’essentiel est de prolonger le pacte et de garder le mystère intact.

Bonus Track : Vincent BRUNNER

A propos de Rock Strips : 3 questions à Vincent BRUNNER (en présence de LUZ)

Comment est né le concept de Rock Strips ?
C’était un peu un projet rêvé de refaire l’histoire du Rock revue avec des auteurs de Bande Dessinée parce qu’il y en a beaucoup, dont Luz ou Berberian, qui parlaient de musique. L’idée était de revisiter l’histoire de manière chronologique. Dans le premier tome, on va de Little Richards à LCD Sound System et dans le second de Roy Orbinson aux Libertines. Chaque auteur pouvait partir dans tous les sens, que ce soit autobiographique ou juste une histoire autour de l’émotion procurée par une chanson ou encore un parti-pris très graphique, voire austère, comme a fait Morvandiau avec la reprise de Love In Vain par les Rolling Stones. Luz, pour LCD Sound System, c’était plus intime parce qu’il connaissait James Murphy. Certains sont partis dans une histoire avec une chute comme Appollo et Brüno autour d’AC/DC, c’est presque apocryphe. Et le miracle, c’est que les auteurs ont suivi et que l’on a réussi à couvrir plusieurs décennies, on va des années 1950 jusqu’aux 2000, de manière assez cohérente avec des musiciens parfois culte mais pas grand public et d’autres beaucoup plus connus. Voilà, au départ c’était un fantasme, l’éditrice a dit Banco et puis les auteurs ont répondu présent.

Comment s’est fait le choix entre les auteurs d’une part et les groupes ou artistes de Rock présents dans Rock Strips, d’autre part ?
Pour les auteurs, j’avais fait une liste de 70 noms, pour qu’on soit, je dirais, dans les clous. Je m’étais quand même assuré à la base que Luz fasse partie de l’aventure, ce qui était vraiment un des conditions sine qua non… s’adressant à Luz qui se bidonne : Bien sûr, j’te l’ai déjà dit, tu le sais, arrête, mais c’est vrai (rires) ! Si le projet ne lui avait pas plu, je me serais quand même posé des questions. A partir du moment où Luz était OK, Berberian aussi, après il y a plein d’auteurs que Luz connaît, toute la bande, Jean-Christophe Menu, Killofer… L’idée de base étant qu’ils aient tous carte blanche. Et je me suis rendu compte que, sans que ce soit à proprement parler une attente des auteurs de bande dessinée, ça les branchait de dire « tiens, quel est mon groupe préféré ? » car la demande était : «Empare-toi de ton groupe préféré et raconte ce que tu veux ». Je me rappelle, Mathieu Sapin sur les White Stripes, je lui ai envoyé un mail un soir et il m’a répondu favorablement une demi-heure après… Pour Jean-Christophe Menu, on a eu un échange de mails, je lui ai d’abord proposé Neil Young, il m’a dit « Non, j’en ai déjà parlé. Les Sex Pistols ? Ah ouais, là d’accord.. ». Il s’est passé quelque chose, certains auteurs en ont parlé à d’autres… Par exemple pour le deuxième tome, j’ai su par Serge Clerc que Loustal aurait bien aimé être dans le premier… Il y vraiment eu un effet boule de neige.
En ce qui concerne les groupes choisis, l’idée c’était qu’ils soient importants, il ne s’agissait pas de parler du groupe préféré que personne ne connaît. C’est pour ça que dans le premier tome, il y a les Rolling Stones, les Beatles, etc. et dans Rock Strips Come Back, on a fait la suite pour justement mettre ceux qui n’avaient pas été traités dans le premier, genre Dylan. C’est pour ça qu’il n’y a pas non plus beaucoup de Rock français.

Quels point communs vois-tu entre Rock et BD ?
Historiquement c’étaient des choses qui appartenaient à la contre-culture. Quand la bande dessinée adulte a commencé dans les années 1960, c’était contestataire comme le Rock. Le point commun au départ, il est là. J’étais très fan de Métal Hurlant qui était porteur de l’esthétique Rock. C’est pour ça qu’il y a dans Rock Strips des auteurs comme Serge Clerc ou Luc Cornillon. Maintenant, Rock et BD sont tous les deux devenus des industries, le cri primal s’est un peu noyé dans la masse, le Rock’n roll n’est plus vraiment une musique de rebelles. Tout le monde peut dire « ah ben tiens maintenant, je vais faire un album de Rock’n Roll ». Un autre point commun est le fait qu’il y ait de plus en plus de nanas dans le Rock et la BD même si certains nous ont dit qu’il y avait peu d’artistes féminins dans Rock Strips. Il y a PJ Harvey, The Gossip, Debbie Harry… mais je suis sûr que si on le refaisait dans dix ans, il y en aurait encore plus. Si tu regardes l’histoire du Rock’n Roll, il y a dix ans, il y a eu un revival avec les Strokes ou les White Stripes, après la Techno qui comme la « Nouvelle BD » avait apporté quelque chose de plus pointu, un peu comme Luz ou les auteurs de l’Association qui sont aussi très fans de Rock et qui ont contribué à l’histoire de la Bande Dessinée. Je pense que les auteurs de Rock Strips sont les plus rock’n roll du monde de la bande dessinée.

Punk Rock & Mobile Homes

Dessins et textes : Derf BACKDERF

C’était dans une librairie du quartier Saint Michel à Paris, un lieu comme on en fait plus, où des piles de bouquins défient les lois de l’équilibre, où la largeur entre les rayonnages permet tout juste aux visiteurs de se mouvoir de profil en rentrant le ventre mais sans bomber le torse, surchargés pondéraux s’abstenir. Dès qu’on est plus de trois, c’est le carré magique, il faut qu’il y en ait un qui se déplace pour qu’un autre puisse bouger. Le regard se perd parmi ces milliers de livres qui semblent n’être là pour personne, juste pour combler l’espace.
« Est-ce que vous avez une BD sur le thème du Rock ? » finis-je par demander au maître des lieux, un type un peu taciturne qui me répond du tac au tac : « Du Rock ? J’ai pas grand chose… Attendez… Paaardon ». La maigre silhouette (bien obligé, c’est le patron) se faufile entre deux rayonnages, jette un bref coup d’œil au mur de bouquins sur la droite, avise une pile sur le sol, dont il soulève les vingt premières briques et extirpe une BD brochée format Comics. « Tenez, j’ai que ça, c’est en anglais… je l’ai rentré cette semaine.» Punk Rock Mobile Homes 1Je feuillette l’opus, le graphisme est surprenant, un noir et blanc peu académique, avec des décors, assez approximatifs et des tronches ultra caricaturales, ça ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu. Du papier bas de gamme, des pages mal coupées, ça fait penser à un fanzine, mais les trognes sont marrantes et très expressives, ça fourmille de détails et surtout je repère les Ramones, les Clash et des scènes de pogos. Avec un dico, je devrais arriver à m’en sortir. « C’est combien ? demandai-je… Ah ouais quand même… et vous prenez pas la carte ? »
Je n’ai pas eu besoin de dico… ni pour savourer les dialogues de Punk Rock and Trailers Park (Mobile Homes in french) ni pour comprendre qu’il s’agissait là de l’une des meilleurs BD jamais réalisées sur le Rock. D’autant que ce récit publié en 2004 a désormais été traduit en français. Akron, dans l’Ohio, compte à peine plus de 200 000 habitants, même pas la capitale de l’État. On y fabrique une grosse partie des pneus produits aux U.S.A. Pas de quoi rêver. Et pourtant, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Akron abrita une salle de concert mythique nommée The Bank, un immeuble de brique rose de sept étages, assez cossu (destination originelle oblige). D’abord club de jazz, le patron réalisa que le Punk attirait bien plus de monde et assurait une chiffre d’affaires en bière autrement plus rémunérateur. Seul groupe vraiment connu originaire d’Akron, Devo fut parmi les premiers pensionnaires. Mais d’autres encore plus prestigieux allaient le suivre. The Clash, les Ramones, Ian Dury, les Plasmatics, Klaus Nomi… Pendant une poignée d’années, The Bank sera l’une des places to be de la scène Punk. Backderf fait revivre cette époque glorieuse, sans nostalgie niaiseuse, à travers une fiction qui fleure bon le Teen Spirit. Et pour l’occasion crée un de ces personnages improbables et hauts en couleurs, comme seule l’imagerie rock’n roll est capable d’en produire.
Otto est un grand binoclard qui se fait appeler le Baron. Un mec hors norme qui glandouille au lycée et habite avec son oncle dans une caravane. Il conduit une vieille Ford Cougar de 1968, au plancher défoncé et au volant minuscule. Ses double-foyers, ses rouflaquettes et son inamovible sourire le distinguent immédiatement du reste de ses congénères. Otto est un proto geek d’avant les jeux vidéos, amateur de SF et de Fantasy (il cite Tolkien à tout bout de champ), un weirdo qui enregistre ses pets et même s’il joue du trombone dans la fanfare du Lycée, c’est un grand fan de Punk. Et comme il est fort bien doté de cette dose d’inconscience et d’anormalité que possèdent tous ceux qui vivent dans leur monde sans se soucier de ce que pensent les autres, il ne se laisse jamais démonter, sauf peut-être quand la belle et inaccessible Teri daigne lui adresser la parole.
Punk Rock Mobile Homes 2Otto découvre The Bank et ne va pas tarder à en devenir la figure de proue, le factotum qui sert les bières au bar et assure l’intendance des groupes invités. Ce qui donne lieu à des scènes d’anthologie, comme une dégustation de burgers avec les Ramones ou une partie de bowling avec les Clash et Lester Bangs, le célèbre journaliste Rock. L’auteur en profite pour égratigner au passage le Hard Rock FM qui régnait alors sur les ondes et dans les stades tandis que les icônes Punk écumaient des clubs tels que The Bank. Journey, pour ne citer qu’eux.
Fort logiquement, la personnalité du Baron va le conduire à monter à son tour sur les planches en devenant le chanteur d’un groupe local, histoire d’alimenter sa légende.
Hormis le Baron, Backderf met également en scène de nombreux personnages secondaires qui renforcent l’originalité et l’humour déjanté du livre, comme cette catho militante et nymphomane (et enceinte !) ou cet oncle alcoolique qui ne se déplace qu’en motoculteur.
Le Sexe et le Rock occupent une place centrale (pas besoin de drogue, le Baron étant suffisamment allumé comme ça) de ce récit dense et drolatique. Backderf décline en BD l’idéal du Do It Yourself, en créant son propre univers graphique, libéré des codes et évoque de la meilleure façon qui soit la grande et météorique époque du Punk et de quelques-uns de ses groupes culte mais aussi le rêve adolescent, pas forcément incompatible avec le grand rêve américain. Si je devais conseiller un livre pour expliquer aux non initiés ce qui peut bien pousser des adolescents à se jeter à corps perdus dans le binaire primaire et quelle satisfaction ils peuvent trouver à s’empoigner comme des barjots pendant les concerts, Punk Rock & Mobile Homes me semblerait la meilleure référence car Backderf excelle à restituer la frénésie collective du public Punk galvanisé par l’énergie des groupes sur scène. C’est avec un brin de mélancolie qu’on laissera le Baron, tel un cow-boy solitaire, partir vers son sublime destin au volant de sa caisse pourrie… ah merde, je viens de raconter la fin ! Punk’s not dead, for sure !

Bonus Track : 3 questions à Derf BACKDERF

Le cinquième Beatles – L’histoire de Brian Epstein

Dessins : Andrew C. ROBINSON (+ Kyle BAKER) – Textes : Vivek J. TIWARY

Le titre est accrocheur et en soi lourd de polémiques. Car enfin, assigner à un simple manager la distinction réservée aux membres d’un groupe de Rock, n’est ce pas y aller un peu fort, surtout quand il s’agit du plus grand groupe de l’histoire ? Stuart Stutcliffe et Pete Best ont eux vraiment fait partie des Beatles. Le premier les a quittés de son plein gré pour Astrid Kirchherr, la belle Allemande à qui au passage les Beatles doivent leur magnifique coupe à la Française inspirée de la nouvelle vague et le second s’est (mal)proprement fait lourder, à cause, selon la rumeur, de son trop joli minois qui faisait de l’ombre aux autres… (en réalité, ils l’ont simplement remplacé par un bien meilleur batteur). Même des sparring partners encore plus fugaces comme Jimmy Nicol qui a remplacé Ringo Starr pour une poignée de concerts ou Billy Preston qui a tenu le clavier pendant tout l’enregistrement de Let it be (une belle carte de visite que le sieur a bien exploité par la suite) pourraient revendiquer le titre.
Alors pourquoi Brian Epstein, ce jeune anglais poli et courtois, toujours tiré à quatre épingles, aussi effacé que ses quatre poulains étaient exubérants et gouailleurs, mériterait-il ce suprême honneur ?Le Cinquième Beatles ; Robinbson - Baker © Dargaud, 2013
Simplement parce que Brian Epstein a FAIT les Beatles. Tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle majeur joué par ce jeune homme raffiné, issu d’une bonne famille bourgeoise, dans la carrière de ces p’tits gars prolos de Liverpool avec qui il avait si peu en commun. Mais le plus souvent, comme pour tous ceux à qui l’on affuble le rôle d’éminence grise ou d’homme de l’ombre, il y a toujours un brin de condescendance, voire de mépris. Après tout, ces quatre là étaient tellement géniaux qu’ils auraient de toute façon fini par devenir ce qu’ils sont ? Grossière erreur qui méritait une antithèse cinglante. Que voici que voilà, en images et en couleurs grâce à cet ouvrage concocté par une fine équipe de créateurs américains, deux dessinateurs de Comics chevronnés et réputés et un scénariste producteur de théâtre, de cinéma et de télévision qui pour passer le temps signe ici son premier bouquin. Il fallait bien ça pour rendre ce vibrant hommage à Brian Epstein.
Et c’est bien de lui qu’il est question, l’opus évitant le piège de parler surtout des Beatles et de passer à côté du sujet. Car Epstein était lui aussi un personnage hors du commun, un jeune visionnaire qui détecta d’emblée l’immense potentiel que recelaient ses futurs poulains et qui sut qu’ils pouvaient devenir grands, plus grands qu’Elvis et plus encore. Lennon se chargera de la métaphore christique mais s’il put se permettre de déclencher la polémique, c’est bien parce que leur mentor avait fait le boulot.
Le récit échappe également au deuxième écueil d’un biopic qui consiste à faire une narration linéaire et didactique. Les auteurs se sont focalisés sur les grandes étapes de la vie d’Epstein, limitant les repères chronologiques au minimum syndical pour mieux se concentrer sur la psychologie et la personnalité du héros. Romantique, visionnaire certes mais doté par ailleurs d’un pragmatisme et d’une opiniâtreté sans faille au service d’une énorme ambition. Un être profondément seul et complexé également ; artiste contrarié, homosexuel, ce qui n’avait rien d’évident dans les Sixties en Angleterre, contrairement aux clichés d’aujourd’hui sur ce supposé âge d’or de la coolitude. En se concentrant sur ces quelques éléments, éludant sans doute les défauts du bonhomme, si ce n’est son addiction pour les petites pilules qui rendent moins malheureux,  le livre offre quelques moments d’anthologie où l’allégorie prend le pas sur la pure vérité historique. La négociation avec Ed Sullivan pour ouvrir la porte des States, le talk-show télévisé à la BBC, ou la mort, dans la réalité par overdose de barbituriques, ici dépeinte comme une lente agonie annonçant la fin des Beatles qui ne survivront pas longtemps à la disparition de leur pygmalion. Et en point d’orgue, le repas avec le Colonel Parker, le manager d’Elvis, où les deux hommes se livrent à une passe d’armes sur la conception de leur métier, saisissante opposition de styles qui résume à elle seule la philosophie du management d’artistes. Cinquième Beatles2  ; Robinbson - Baker
Le graphisme est quant à lui classieux et flamboyant, trait élégant, somptueuse mise en couleurs directes. Les Beatles sont fidèlement dessinés, sans être caricaturés ni platement reproduits. Une démarche originale et personnelle qui n’est pas sans rappeler celle adoptée dans un autre biopic, Jimi Hendrix la légende du Voodoo Child, la référence absolue dans le domaine.
2013 avait très bien débuté avec la sortie de Liverfool, consacré à Allan Williams, le premier manager des Beatles, et se clôt magnifiquement par la biographie de son successeur. Du franco-belge, du Comics… le prochain parlera peut-être de George Martin… un manga en 20 tomes… j’ai hâte !

Jimi Hendrix – La légende du Vodoo Child

Dessins : Bill SIENKIEWICZ – Scénario : Martin I. GREEN

Quand je me suis mis en tête pour la première fois d’écrire sur le Rock et la Bande Dessinée, j’ai d’abord commencé par établir une bibliographie afin de recenser toutes les œuvres de BD traitant du sujet. Après avoir épuisé ma maigre collection de l’époque et trituré les mots clés sur Internet, j’ai grillé touts mes jokers en faisant appel aux amis susceptibles d’éclairer ma lanterne. Lors de ces interrogatoires poussés et souvent arrosés, une référence revenait régulièrement : « Ah et puis, évidemment, il y a le « Jimi Hendrix » de Sienkiewicz… comment ça, tu connais pas ? Sin Kevitz ? bredouillais-je invariablement pour tenter de masquer mon ignardise, si, si bien sûr, tu penses, bon sang, quel idiot, comment ais-je pu… !» Hendrix - Sienkiewicz Finalement, n’en pouvant plus de vivre dans le mensonge et l’hypocrisie, je me suis décidé à faire l’acquisition de l’opus, bien qu’un brin dubitatif en découvrant au premier feuilletage cette débauche d’effets visuels qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu en Bande Dessinée. Et puis un dimanche soir, histoire de finir le week-end en beauté, je me suis lancé dans l’Oeuvre…
L’apparition de Jimi Hendrix dans le Rock en a radicalement bouleversé tous les canons. Il suffit d’avoir vu l’une de ses prestations scéniques pour comprendre que dans l’histoire des guitaristes de Rock, il y a définitivement lui et les autres. La façon dont cet autodidacte abordait le jeu et le son de guitare, tant sur le plan strictement musical qu’au niveau du jeu de scène était révolutionnaire et reste encore aujourd’hui inégalée.
Or, ce que Green et Sienkiewicz ont magistralement réussi n’est rien moins que de traduire en images l’univers sonore du prodige de Seattle.
Sienkiewicz est un dessinateur virtuose qui a largement contribué à faire évoluer la tradition des Comics avec des récits comme Stray Toasters ou Elektra (avec Frank Miller, l’auteur de Sin City au scénario) où son univers graphique inclassable et parfois déroutant se nourrit de techniques peu usitées dans le neuvième art comme le collage ou la peinture à l’huile.
On ne pouvait rêver meilleur interprète pour retranscrire visuellement la richesse et la complexité de la musique d’Hendrix. C’est sans doute le plus bel hommage que pouvait rendre un dessinateur au génie du plus grand guitariste de l’histoire du Rock, en mettant son art en osmose avec le sujet qu’il illustre. Chaque page est une explosion de couleurs, le trait est précis, le découpage est dense et touffu… comme un solo d’Hendrix. Même si cette richesse et cette originalité pourront décontenancer le lecteur non averti, tout comme la musique du Voodoo Child peut surprendre ceux qui sont persuadés que la guitare de Johnny Hallyday était branchée quand il était sur scène .
Cette biographie n’aurait pu être qu’un superbe exercice de style si les auteurs avaient perdu de vue leur sujet et négligé la réalité historique. Or il suffit de consulter la liste des remerciements pour réaliser l’énorme travail de documentation effectué. Hormis les étapes décisives, le livre est truffé d’anecdotes plus ou moins connues, judicieusement choisies afin de montrer la personnalité complexe d’HeHendrix 5-12ndrix et d’entrapercevoir ce qui pouvait faire de lui l’un des plus grands génies de l’histoire de la musique.
La vie de Jimi Hendrix est ici retracée comme une fable expressionniste qui met en relief la personnalité hors du commun d’un musicien à part, habité par sa vision du monde et la quête d’un absolu musical, nourri des expériences d’une vie et notamment d’une enfance marquée par l’absence de sa mère.
On sait que Hendrix était un génie de la guitare. Un autre intérêt de ce livre est de rappeler au lecteur, sinon de lui faire découvrir, qu’il était aussi un vrai poète, comme en témoignent les textes de ses chansons qui jalonnent la majorité des planches de l’album.
Une biographie qui fait date, tant dans l’hagiographie hendrixienne que dans l’histoire de la BD Rock dont elle constitue l’un des chefs-d’œuvre mais qui mérite aussi une place de choix parmi les œuvres majeures de la Bande Dessinée en général. De nouvelles biographies dessinées de Jimi Hendrix ont été publiées depuis, sans parvenir au niveau de celle-ci.

Le Panthéon des stars du Rock

Dessins et textes : Alex BOCHARD

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils sentaient bon… le tabac chaud, l’huile de cannabis et le Bourbon pour les plus sages d’entre eux. Leur enfance a été difficile, leur vie aura été très agitée et courte pour la plupart, leur mort souvent tragique renforçant alors leur légende, faisant d’eux des Stars du Rock, condition plus noble et pérenne que celle des Rockstars.Panthéon Rock 1
Hormis la quantité industrielle de substances psychotropes qui ont coulé dans leurs veines, ils avaient quelque chose de plus que leurs congénères. Du génie, un charisme pas toujours maîtrisé ou une certaine esthétique de la déglingue. Sur la période 1960-1970, ils furent un certain nombre à obtenir une carte de membre éternel de ce club très sélect. Alex Bochard a choisi de n’en retenir que la crème de la crème et de les réunir dans un album BD.
Un nouveau biopic dessiné donc comme il en a fleuri pas mal depuis quelque temps pour évoquer les icônes du Rock. Pas évident de se démarquer au milieu d’une production qui sur ce thème, mine de rien, commence à être sérieusement étoffée, en attendant de devenir pléthorique (on a encore un peu de marge tout de même).
Que dire de plus qui n’ait déjà été dit sur Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, John Lennon et Sid Vicious ? Pour éviter l’écueil de la redite ou du plagiat, l’auteur a adopté une approche assez astucieuse : synthétique, en se limitant aux principaux épisodes et faits marquants de leur biographie, humoristique (avec un brin d’irrévérence et beaucoup de caricature) et variée graphiquement, alternant, sur une jolie toile de fond ocre et marron qui donne un effet vintage assez sympa, portraits d’après photos, dessin traditionnel et numérique. C’est d’ailleurs là que réside la vraie originalité et la principale qualité de l’opus qui rompt ainsi avec le schéma classique des strips et des cases sagement alignées (on parle de Rock, là, faut s’lâcher un peu !). ça compense largement les reproches que pourraient faire d’un côté les encyclopédistes de Rock (« j’le savais déjà »), et de l’autre les fins connaisseurs de l’humour qui fait rire (« j’ai pas trouvé ça drôle »). Panthéon Rock 2Là-dessus, on ne mettra jamais tout le monde d’accord mais visuellement, les personnes dotées d’un goût artistique très sûr, n’est-ce pas, seront forcés d’admettre que ce petit Panthéon mérite le recueillement. Et au passage, conformément au credo des prédicateurs adeptes du culte du Binaire Primaire dont je fais partie, il prolonge l’évangélisation des mécréants qui connaîtront ainsi un peu mieux la vie des saints et leurs auréoles (plutôt sous les bras, le comptoir ou le tapis, en l’occurrence). Grâce soit donc rendu à ce nouveau prophète et à sa version de la Genèse.

La véritable histoire de Beethoven

Dessins et textes : LAURENT-EX-LAURENT

Au milieu des années 1980, ça s’est mis à exploser de partout en France. Dix ans après qu’une poignée de groupes ait commencé à sortir le Rock de son ghetto, quand Téléphone lorgnait vers les sommets du hit-parade après avoir appris par cœur tous les plans des Stones ou quand Guy Lux a programmé Trust à la télé. Sans oublier pour la caution intellectuelle ou branchouille chère à nos journaleux hexagonaux, des Marquis de Sade, des Bijou et des Starshooter. Reste que cela constituait une caste fort restreinte bénéficiant du rare privilège d’exister sur disque et de faire une « carrière ».
Et puis quasiment du jour au lendemain, le Rock « alternatif » a déboulé, suivant de peu d’ailleurs l’intrusion du Rock dans la BD. Les maxi singles, rapidement suivis d’albums brulots, urgents et immédiats ont débarqué dans les bacs des disquaires (oui, en ce temps là, il existait des magasins qui ne vendaient QUE des disques) et partout dans l’hexagone, dans des salles plus ou moins grosses, avec un son plus ou moins pourri mais avec une pêche et une fraîcheur qu’on n’espérait plus, nous les fans condamnés à voir nos équipes stagner en seconde division, on a vu des groupes capables de faire un truc qui saBeethoven 1ns réinventer le machin, sonnait comme une ébauche de ce qu’on pouvait enfin désigner sans rigoler comme une scène Rock française, qui a même commencé à attirer l’attention des Anglo-saxons sans chercher à les copier et sans l’aide de la télévision et des radios (ça fait rêver, hein, Johnny ?).
L’éclosion de labels indépendants a en grande partie contribué au mouvement et permis à des groupes encore balbutiants de découvrir les joies et les affres du studio. Le niveau artistique de ces jeunes fous ne leur permettaient souvent guère plus que de faire du Punk, tout du moins à leurs débuts, et tant mieux car cela permettait, même avec une dizaine d’années de retard, de vivre de ce côté-ci de la Manche, l’effervescence d’un renouveau du Rock qui en ce qui nous concerne s’apparentait plutôt à une Nativité électrique, braillarde et incontrôlée.
Avec le recul, ressortaient dans cette scène protéiforme deux mouvances principales, même si la frontière n’était pas étanche, qui ont fourni l’essentiel de ses fleurons : Une frange adepte d’un Rock radical et contestataire, anarchiste et libertaire, et une autre composée de joyeux huluberlus, dont le seul message était de marier franche déconne et électricité. Avec comme groupes phares, d’un côté, Bérurier Noir et de l’autre Ludwig Von 88… Les Bérus et les Ludwigs pour les intimes connaisseurs.
Alors voilà, comme dirait le grand Serge, la véritable histoire de Beethoven, narrée par l’un de ses protagonistes, Laurent Manet, le bassiste. Et parce que ces joyeux Keupons, il fallait surtout les voir pour y croire, c’est en images qu’il a décrit l’épopée des premières années, de la naissance en banlieue parisienne jusqu’à la consécration… du deuxième album.
Avec un vrai talent de conteur, Laurent fait revivre cette saga, de l’inévitable rencontre au bahut, en passant par les répètes dans un local pas bien isolé au goût du voisin, les premiers concerts foireux dans des rades crasseux, les road-trips épiques dans une une Citroën LN même pas tunée, les laborieuses séances d’enregistrement studio… et puis, malgré l’amateurisme musical et grâce à une créativité foisonnante et quelques vide-greniers, la construction d’une vraie identité et le chemin vicinal vers la gloire internationale. Bon, pour l’International, c’était surtout en Espagne à l’heure de l’apéro et des tapas.
Bourré d’anecdotes, de clins d’œil, pétillant d’humour et d’auto-dérision ce roman-photo est hautement évocateur de l’esprit Ludwig Von 88 et plus généralement celui du Rock alternatif. L’objet graphique est bien représentatif de ce qu’étaient les Ludwigs, un truc sans prétentions avec un dessin d’amateur genre gros nez, cantonné à des personnages plaqués sur des photos noir et blanc en guise de décors. Minimaliste, astucieux mais efficace, qui vous immerge dans une vraie histoire, comme une grosse blague qui vous fait marrer mais que vous n’oublierez pas et que vous serez fiers de ressortir à vos potes. Les disques et les concerts des Ludwigs mariaient Punk et clowneries avec efficacité et laissent aujourd’hui un souvenir impérissable et une jubilation intacte.
Laurent a quitté les Ludwig au faite de leur notoriété… en 1988. Le Rock alternatif a quant à lui commencé à s’évaporer au détour des années 1990, de guerre lasse (comme ce fut le cas pour les Bérus, malgré plus de 250 000 disques vendus) ou pour certains d’entre eux après une signature dans une grosse maison de disques qui a un peu retardé l’échéance. En attendant, ils nous auront bien fait profité de notre folle jeunesse et accessoirement largement contribué à décomplexer le Rock français. Merci à eux.