Dessins : Thierry BOUÜAERT – Textes : Xavier BÉTAUCOURT
Doit-on nécessairement être égoïste pour être un grand artiste ? Vous avez 4 heures. Perso, ça me prendra moins longtemps même si je ne crois pas que je répondrai à la question.
Les musiciens amateurs le savent. Passés l’émoi des premières répètes et la découverte de cette sensation unique de ne faire qu’un en massacrant les standards de ses idoles, les rêves des groupes débutants deviennent plus grands. Pour peu que ça applaudisse un peu fort lors des premiers gigs dans les troquets qui ont bien voulu les programmer, les apprentis rockstars sentent le melon gonfler. Mais vient rapidement l’heure fatidique de se frotter à la création de chansons. Seuls les plus forts y survivent, pas toujours les plus talentueux. Une fois le tri effectué et la composition du groupe stabilisée, le plus dur commence et surtout la question fatidique : la musique, simple hobby en attendant que jeunesse se passe, ou bien véritable projet de vie ? Une vie de galère, d’incessantes remises en questions, d’échecs et de précarité économique avec au bout du tunnel la faible lueur d’espoir de devenir musicien professionnel, sans parler d’un hypothétique et souvent éphémère succès. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour Max, il n’y a aucun doute et aucune hésitation, la réponse est oui, quoi qu’il en coûte et pas de plan B. « Le ferry » nous raconte son histoire, celle d’un choix sans appel. Il veut percer dans la musique, celle du Rock des années 1980, quand dominait la New-Wave et le Post-Punk. Avec un constat implacable, ce n’est pas à Roubaix que ça se passe (pas plus que dans le reste de la France, Paris inclus). Mais au moins à Roubaix, on n’est pas loin du ferry, le pont vers la terre promise, l’Angleterre. Alors Max est parti, il y a 6 mois. Pas de nouvelles depuis. Le récit débute dans une chambre d’hôpital où Rose est entourée des anciens membres du groupe dont Max était le bassiste. Rose, que Max a quittée en lui promettant de venir la chercher puisqu’elle n’a pas voulu le suivre. Son rêve n’appartient qu’à lui. On la devine très fatiguée et on a immédiatement envie d’en savoir plus.
L’intrigue, dans une série de flash-backs soigneusement agencés, nous fait découvrir le passé de Max et de ses potes, semblable à tant d’adolescent des 80’s, biberonnés aux Hard-Rock des années 1970 puis foudroyés par l’arrivée du Punk, résumée dans une superbe scène sur la première écoute de l’album des Sex Pistols. Rite initiatique où on a l’impression que notre vie n’avait aucun sens avant que ne déboule dans les enceintes et nous pénètre droit dans le cerveau et au cœur, ces riffs de guitare qui nous changeront à tout jamais.
Jouer dans un groupe était une évidence pour Max mais il ne compte pas s’arrêter au premier 45 tours de son groupe, les Sticks. Alors qu’il s’agit juste d’une étape pour lui, c’est le Graal pour ses camarades, un aboutissement sans lendemain. Parce qu’il faut bien bouffer, bosser… bref, survivre. Dès lors, la messe est dite, Max va partir.

Au fil de la narration, la personnalité de Max et de ses acolytes se dévoile. Et l’on découvre que derrière le visage perclus de fatigue sur son lit d’hôpital, Rose est une femme forte et intelligente. Quant à Max, sa détermination sans faille est remarquable, et que l’on admette ou non son choix, on ne peut qu’en saluer la cohérence. Il n’est ni attachant, ni héroïque, ni même sympathique mais il est authentique et emblématique de ce qui distingue les vrais artistes des autres.
Réunis dans cette chambre d’hôpital autour de Rose, les amis de Max s’inquiètent pour elle, ressassent le passé, et gambergent sur ce qu’est devenu leur ami. Mais certains en savent peut-être plus que les autres…
Servi par un dessin très expressif et personnel (oserait-on parler de dessin Punk?), « Le ferry » est une évocation immersive de la jeunesse des années 1980, de ses aspirations et de ses doutes dans le contexte politico-social et dans le paysage musical de cette époque (de nombreuses références jalonnent l’album et sont énumérées en post-face), ainsi que des émotions que peut provoquer le Rock sur les âmes corruptibles des adolescents.
Voilà, je n’ai pas donc pas répondu à la question introductive mais j’ai lu un excellent album de BD Rock, et très égoïstement, ça me suffit amplement.













Les ingrédients sont ainsi réunis pour que les événements prennent une tournure dont tous les protagonistes ne vont pas sortir indemnes.
Christophe Dubois est quant lui le dessinateur du
Hervé Bourhis, qui est l’un des auteurs BD les plus éminents de la BD Rock, auteur, entre autres, du
Le thème classique d’une jeunesse engluée dans un bled de province qui sclérose très vite le moindre rêve de gloire, est ici traité dans une chronique douce amère, mélancolique comme un ciel maussade de bord de mer. Le titre de l’album est une référence pas du tout innocente au beau et dépressif morceau de David Bowie. L’autrice fait aussi un clin d’œil sympa au mythique Club des 27, l’âge de Martha au moment du récit.
Dans les Héros du Peuple sont immortels, il apporte une nouvelle illustration que le destin des Rockers, avec ou sans la gloire, peut être un chemin de galères, voire de souffrance. Le récit est, impeccablement construit, en choisissant opportunément, après un flash-back préliminaire au Portugal, de se focaliser sur la période française « Rock, Drogue et Braquage » de Gilles Bertin puis la dernière époque de son exil, en Espagne. L’auteur nous fait revivre avec une authenticité rare, tant des personnages que des ambiances, la saga de cet anti-héros, ainsi que de ses potes, marqué par la précarité, la dépendance à l’héroïne, la délinquance, la maladie (le SIDA), auquel la musique et l’amour vont lui permettre d’échapper à une issue tragique et précoce et au final lui apporter une vraie rédemption.
En attendant, on peut toujours rêver et se risquer à prononcer le début de cette phrase magique : « Et si… ? » C’est ce qu’ont fait Hervé Bourhis et Julien Solé en donnant vie à cette uchronie qu’on aurait tant voulu voir se réaliser. Et si en 1980, les Beatles étaient de nouveau réunis pour composer des chansons ? Postulat alléchant mais qui une fois posé représentait un sacré challenge. Avec la culture Rock du sieur Bourhis, on n’était pas vraiment inquiet, encore fallait-il aborder le sujet sous le bon angle. Avec Julien Solé au dessin, il y avait fort à parier qu’on n’allait pas tomber dans l’hommage tiède mais plutôt verser dans une parodie joyeusement iconoclaste.
Cela aurait donc été le bon moment pour reformer le groupe et repartir vers les sommets de la gloire… et de la fortune. Le cahier d’Hervé Bourhis à la fin du livre vient à point nommé expliquer toute la pertinence de l’hypothèse d’une telle reformation.
Cette dure réalité du marketing s’applique aussi à la BD. Combien d’albums n’ont même pas le droit à un simple feuilletage en raison d’une couverture pas assez « vendeuse », ce qui explique que les éditeurs y attachent souvent une attention quasi obsessionnelle. S’agissant de Nous aurons toujours 20 ans, point de souci, les fins connaisseurs, dont je prétends faire partie, ont tout de suite repéré l’allusion et l’hommage au premier album des Ramones. Quatre mecs en jean et blouson noir, posture et regards agressifs, signifiant qu’ils sont jeunes, immortels et prêts à bouffer la vie même si elle sera courte et que cela doit bousculer la morale et la bien-pensance.
Jaime Martin retrace son parcours de jeune Barcelonais au sortir du Franquisme, sa soif de BD, de rébellion et de rock’n roll, sans verser dans la nostalgie mais avec une authenticité que seul le vécu peut procurer. Cette bande d’ados révoltés de la fin des Seventies crament leur jeunesse au feu de leurs illusions et se prennent en pleine poire le Punk et le Hard-Rock (magnifique évocation de concerts des Ramones et de Motörhead), Métal Hurlant, la fumette, les émeutes politiques, le service militaire, les filles… et toutes les petites combines pour essayer de se faire un peu de thune (mention spéciale au deal de cassettes de Rock, une véritable Madeleine de Proust pour les Boomers).