Le ferry

Dessins : Thierry BOUÜAERT – Textes : Xavier BÉTAUCOURT

Doit-on nécessairement être égoïste pour être un grand artiste ? Vous avez 4 heures. Perso, ça me prendra moins longtemps même si je ne crois pas que je répondrai à la question.

Les musiciens amateurs le savent. Passés l’émoi des premières répètes et la découverte de cette sensation unique de ne faire qu’un en massacrant les standards de ses idoles, les rêves des groupes débutants deviennent plus grands. Pour peu que ça applaudisse un peu fort lors des premiers gigs dans les troquets qui ont bien voulu les programmer, les apprentis rockstars sentent le melon gonfler. Mais vient rapidement l’heure fatidique de se frotter à la création de chansons. Seuls les plus forts y survivent, pas toujours les plus talentueux. Une fois le tri effectué et la composition du groupe stabilisée, le plus dur commence et surtout la question fatidique : la musique, simple hobby en attendant que jeunesse se passe, ou bien véritable projet de vie ? Une vie de galère, d’incessantes remises en questions, d’échecs et de précarité économique avec au bout du tunnel la faible lueur d’espoir de devenir musicien professionnel, sans parler d’un hypothétique et souvent éphémère succès. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour Max, il n’y a aucun doute et aucune hésitation, la réponse est oui, quoi qu’il en coûte et pas de plan B. « Le ferry » nous raconte son histoire, celle d’un choix sans appel. Il veut percer dans la musique, celle du Rock des années 1980, quand dominait la New-Wave et le Post-Punk. Avec un constat implacable, ce n’est pas à Roubaix que ça se passe (pas plus que dans le reste de la France, Paris inclus). Mais au moins à Roubaix, on n’est pas loin du ferry, le pont vers la terre promise, l’Angleterre. Alors Max est parti, il y a 6 mois. Pas de nouvelles depuis. Le récit débute dans une chambre d’hôpital où Rose est entourée des anciens membres du groupe dont Max était le bassiste. Rose, que Max a quittée en lui promettant de venir la chercher puisqu’elle n’a pas voulu le suivre. Son rêve n’appartient qu’à lui. On la devine très fatiguée et on a immédiatement envie d’en savoir plus.

L’intrigue, dans une série de flash-backs soigneusement agencés, nous fait découvrir le passé de Max et de ses potes, semblable à tant d’adolescent des 80’s, biberonnés aux Hard-Rock des années 1970 puis foudroyés par l’arrivée du Punk, résumée dans une superbe scène sur la première écoute de l’album des Sex Pistols. Rite initiatique où on a l’impression que notre vie n’avait aucun sens avant que ne déboule dans les enceintes et nous pénètre droit dans le cerveau et au cœur, ces riffs de guitare qui nous changeront à tout jamais.

Jouer dans un groupe était une évidence pour Max mais il ne compte pas s’arrêter au premier 45 tours de son groupe, les Sticks. Alors qu’il s’agit juste d’une étape pour lui, c’est le Graal pour ses camarades, un aboutissement sans lendemain. Parce qu’il faut bien bouffer, bosser… bref, survivre. Dès lors, la messe est dite, Max va partir.

Au fil de la narration, la personnalité de Max et de ses acolytes se dévoile. Et l’on découvre que derrière le visage perclus de fatigue sur son lit d’hôpital, Rose est une femme forte et intelligente. Quant à Max, sa détermination sans faille est remarquable, et que l’on admette ou non son choix, on ne peut qu’en saluer la cohérence. Il n’est ni attachant, ni héroïque, ni même sympathique mais il est authentique et emblématique de ce qui distingue les vrais artistes des autres.

Réunis dans cette chambre d’hôpital autour de Rose, les amis de Max s’inquiètent pour elle, ressassent le passé, et gambergent sur ce qu’est devenu leur ami. Mais certains en savent peut-être plus que les autres…

Servi par un dessin très expressif et personnel (oserait-on parler de dessin Punk?), « Le ferry » est une évocation immersive de la jeunesse des années 1980, de ses aspirations et de ses doutes dans le contexte politico-social et dans le paysage musical de cette époque (de nombreuses références jalonnent l’album et sont énumérées en post-face), ainsi que des émotions que peut provoquer le Rock sur les âmes corruptibles des adolescents.

Voilà, je n’ai pas donc pas répondu à la question introductive mais j’ai lu un excellent album de BD Rock, et très égoïstement, ça me suffit amplement.

Murder Falcon

Dessins et textes : Daniel Warren JOHNSON

Dans le genre « Plus c’est gros, plus ça passe », « Murder Falcon » s’affirme comme une référence absolue. Qu’il s’agisse du postulat, de l’intrigue, du graphisme ou des références musicales, Daniel Warren Johnson a décidé de ne pas faire dans la dentelle. On est sur du très lourd.

Déjà, le pitch : Comme d’habitude, la terre (au hasard les USA) et l’humanité vont être envahies par une entité maléfique venue d’un autre monde, nommée Magnum Khaos. La méchante bébête envoie une armada de créatures monstrueuses tout droit sorties d’une version trash de l’enfer de Jérôme Bosch. Pour combattre et vaincre ces aberrations, un seule arme : Une musique qui déchire et explose les tympans, et donc le Métal, sous toutes ses formes.

C’est ce que va découvrir Jake, le guitariste virtuose du groupe Brooticus, tombé en pleine dépression et devenu incapable de pondre le moindre riff. Jusqu’au jour où un faucon badass, taillé comme un Rambo à plumes, avec bandana et bras biomécanique, transforme sa guitare. Après ça, tout est simple, Jake se déchaîne sur son manche et l’énergie produite par sa musique est transmise à Murder Falcon qui se débarrasse des gros monstres aussi rapidement qu’un solo de Power Metal.

Mais la horde des envahisseurs semble infinie et Jake va devoir reformer son groupe avec Johann à la basse et Jimi (une fille) à la batterie, dont le premier active le pouvoir d’un gigantesque mammouth et la seconde celui d’un serpent de mer. Au fil de leur lutte, qui leur fait sillonner le monde et s’aventurer dans des sites cryptiques et ignorés des hommes, comme dans une nouvelle de Lovecraft, d’autres musiciens combattants les rejoindront, comme un chanteur de Black Metal ou même l’orchestre philharmonique de Tokyo. On vous aura prévenu, ça va charcler dans tous les sens, dans des scènes de bataille telluriques dignes d’un bon vieux Godzilla, parfois en pleine plage et dans une explosion de couleurs flashy.

Dans tout ce vacarme de bruit, de fureur et de destruction, Johnson prend quand même le temps de peaufiner juste ce qu’il faut la psychologie de ses personnages principaux qui ne se réduisent pas à de simples zicos bas du front. Le dessin particulièrement dynamique, très lâché mais parfaitement maîtrisé, et la mise en couleurs foisonnante privilégient l’efficacité à la perfection graphique, parfois un peu figée des Comics. Le graphisme sert ainsi parfaitement l’histoire et l’ambiance musicale.

Les amateurs de Métal apprécieront les nombreuses références au genre parsemées tout au long de l’album. L’auteur connaît très bien le sujet et il joue de la guitare depuis ses onze ans. Il a mis ici sa passion pour la musique puissante et saturée au service de son récit. Avec en bonus la revisite dans la partie Artwork de pochettes d’albums et de groupes culte du Métal en y intégrant les personnages du livre, ce qui confirme ses excellent goûts musicaux. Depuis Perkeros, les métalleux n’avaient pas eu une aussi bonne fiction de BD originale à se mettre devant les yeux. « Murder Falcon » est désormais le dernier en date.

Rock’nRoll – Salauds de Baby-Boomers

Dessins et textes : BARU

La grande histoire du Rock est jalonnée d’instants décisifs, des concerts légendaires, des albums mythiques et aussi, un peu trop souvent des morts tragiques et parfois stupides. Perso, j’affectionne ces anecdotes, souvent sans importance mais qui ont pu parfois contribué à façonner la carrière d’un groupe ou d’un artiste. Il y aurait de quoi écrire une anthologie mais là n’est pas le propos. Car au fond, que serait l’histoire du Rock sans un élément essentiel, incontournable : le public qui remplit les salles, achète les disques (ou désormais accumule les streams) et accessoirement le compte en banque de ses idoles ?

Le Rock sous toutes ses formes constitue la bande-son de la vie de millions de fans, parfois de façon omniprésente, voire obsessionnelle. Il en est pour qui il est inconcevable de passer une seule journée sans écouter cette musique divine et apaisante, même quand elle crache un flot des décibels saturés. Je suis de ceux-là et, très modestement, ça me fait un point commun avec Baru, vétéran de la BD (grand prix d’Angoulême 2010), qui n’a jamais renié sa passion indéfectible pour le Rock’n’Roll, qu’il a déjà mise en images dans des albums comme « Quéquette Blues », « Sur la route encore », « The Four Roses » (au scénario avec Jano au dessin) ou « Fais péter les basses, Bruno ! » (hé, hé…).

Dans « Rock’n’Roll », il évoque quelques moments et souvenirs, vécus par lui ou certaines de ses connaissances et qu’il a librement réinterprétées. Des tranches de vie qui ont marqué à jamais leurs protagonistes. La découverte improbable de Jimi Hendrix, à la salle des fêtes de Villerupt en Lorraine ; la rivalité entre Mods et Rockers en Angleterre, dans les années 1960 (immortalisée par les Who dans « Quadrophenia ») ; une histoire loufoque mais véridique de poules libanaises sur fond de Rolling Stones ; un rendez-vous manqué avec ces derniers…

Avec son talent de conteur, Baru donne vie à ces anecdotes sublimes et dérisoires, où se mêlent musique, chronique sociale, et un brin de nostalgie mais sans être larmoyant, grâce à l’humour dont il parsème habituellement ses récits. S’il ne fallait choisir qu’un seul adjectif pour qualifier son travail, ce serait assurément « authentique », tant ses personnages et ses intrigues transpirent le vécu, même recomposé, dans cet album, à l’instar de toute son œuvre.

Comme toujours, son graphisme unique, dépouillé et percutant, Baru étant l’un des dessinateurs les plus originaux du neuvième art, colle parfaitement à l’ambiance de chaque histoire, alternant noir et blanc vintage et superbes couleurs vives.

« Rock’n’Roll » est l’œuvre d’un amoureux du Rock de la grande époque, années 60 et 70 (le sous-titre ne laisse aucun doute là-dessus) qui dresse quelques portraits et relate quelques moments inoubliables, comme tout amateur de binaire primaire aura toujours à en raconter. Ainsi nous pouvons, nous aussi, même si c’est par la petite porte, entrer dans la grande histoire du Rock.

Olivier MARTIN – Croque and Roll Live !

Vous aimez le Rock ? Il aime le Rock (beaucoup).

Vous allez voir des concerts ? Il va voir des concerts (beaucoup).

Vous y buvez de la bière ? Il y boit de la bière (beaucoup ?).

Alors, qu’est-ce qui nous distingue fondamentalement, nous fans de Rock lambdas, d’Olivier Martin, dessinateur de BD talentueux et chevronné (presque 30 ans de carrière). Eh bien, pendant que nous assistons tranquillement au concert ou que nous plongeons comme des guerriers vikings dans de furieux pogos ou de périlleux slams, Olivier, lui, crobarde, les deux pieds bien campés dans la fosse tandis que ses mains s’agitent frénétiquement sur son carnet de croquis pour immortaliser les héros du binaire primaire s’échinant sur la scène.

Olivier nous a fait l’amitié de répondre à nos questions dans un entretien vraiment passionnant lors de l’émission La Case de Seb, sur Radio G, le 23 mars 2026. Pour mieux connaître le parcours de cet auteur BD, passionné de Rock, et de musique en général, et découvrir cet exercice atypique consistant à dessiner pendant les concerts, cliquez sur la petite flèche ci-dessous et plongez dans l’univers haut en couleurs (et en décibels) du croquis de concert.

Les croquis pris sur le vif par Olivier Martin, ainsi que ceux de son complice Nicolas Barberon, sont à consommer sans modération sur leur site Croque and Roll Live.

Bonus Track : Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG

A propos de On était des anges
Interview d’Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG


Comment est né l’album et quelle est la part de vécu dans votre récit ? Est-ce que ce sont les lieux, les événements, les personnages ?

Anne-Caroline PANDOLFO : C’est l’ensemble. C’est vraiment du pur vécu mais qui a été fictionnalisé. Mais c’est sur une inspiration de mon adolescence. J’ai grandi dans un village pavillonnaire comme ça, du Faubourg de Strasbourg. Isheim ça n’existe pas. Tous les villages alsaciens se terminent en heim. Et celui dans lequel j’ai grandi en fait partie. Mais je ne voulais pas cristalliser un village plutôt qu’un autre. Comme on raconte quand même un ennui mortel, je lui ai donné un nom qui n’existe pas.
On rencontre plein de lecteurs qui nous disent « on s’est reconnus, on a vécu la même chose ». Donc Isheim c’est en Alsace parce que c’est là que j’ai grandi. Mais je crois que ça peut être n’importe où en France. Dans les coins pavillonnaires ou ruraux où il n’y a pas grand chose à faire. C’est le mal-être adolescent,avec l’ennui en plus. On était dans des lieux où il ne se passe pas grand-chose, où il n’y a pas d’offres culturelles. Tout se passe dans les relations entre les jeunes qui se rassemblent et qui s’ennuient ensemble. C’est du souvenir personnel.

Sans être indiscret, est-ce que certains des personnages se rapprochent plus de ce que vous avez connu ?

Anne-Caroline PANDOLFO : Non, ce n’est pas indiscret du tout. Puisque j’en ai fait un bouquin. Je pense que je suis un peu dans les personnages, plutôt que dans un personnage en particulier. Évidemment la petite punquette, là au niveau du look, c’était plutôt moi. Mais Chris,qui a le look de Robert Smith, je me retrouve aussi dans son tempérament. Et puis les autres, c’est un mélange de gens que j’ai connus en fait.
Ce sont des personnages que j’ai créés de toutes pièces mais sur des souvenirs que j’ai fictionnalisés. Ça se sent dans le récit. Ça me semblait évident que ça ne pouvait pas être que du récit fictionnel.
Il y a des scènes que j’ai vécues vraiment, comme la première, avec le jeune qui commence à dire ça (NDR : Hervé qui donne un cours sur l’exacte prononciation du mot Fuck). C’était cette époque où personne n’allait aux États-Unis. Et ce gars revenait des États-Unis. Donc, on était tous là : « Il est allé sur Mars ». Il se la jouait complètement à nous expliquer… Ça m’a marquée. Alors qu’en soi, c’est rien comme scène. Mais c’est aussi cette petite scène qui donne de l’authenticité au récit.
Et puis ces moments prennent vachement d’importance quand on s’ennuie. Tous les petits drames des familles, c’est grossi. Parce qu’on entend l’histoire de la voisine, du fils, du voisin. Et du copain, de son frère, son petit frère, son grand frère. Et ça prend des proportions parce que ça rentre dans des têtes qui sont en manque d’histoire, dans des villes qui n’ont pas d’histoire. Où tout le monde dort. Où il ne se passe pas grand-chose.

Est-ce que dès le départ, il y avait cette idée d’intégrer toutes ces références rock ? Qui les a choisis ?

Anne-Caroline PANDOLFO : On les a choisis ensemble. Mais pour moi, c’est une époque où on vivait à travers la musique. C’était vraiment l’échappatoire principal. Et puis aussi une petite bataille permanente : «  toi t’écoutes quoi, toi t’écoutes quoi ?… » J’ai deux sœurs et l’une de mes sœurs écoutait vraiment de la musique pop. Elle avait un look fluo. J’aime beaucoup ce personnage là aussi.
J’étais plutôt gothique. C’est marrant parce qu’on était dans des mondes différents. On se différenciait mais on se personnalisait comme ça. Et dans le groupe de jeunes de l’époque, on était tous super lookés. Donc ce contraste était rigolo. Parce qu’on s’affirmait comme ça par la musique et le look, les cheveux et tout. Et on débarquait comme ça dans le village. Les parents détestaient qu’on ait des looks comme ça. L’intérêt, c’était de choquer les parents.

L’intrigue se déroule dans les années 90. Or la bande-son de l’album est presque exclusivement composée de titres des années 80, sans référence explicite et sonore au rock des années 90, Gun N’s Roses, et le grunge notamment.

Terkel RISBJERG : Le premier Gun N’s Roses, c’est 1987. Au départ, on s’est dit 1989. Et on l’a situé là. Après on s’est dit on prend la musique en arrière, mais pas en avant, parce que sinon, il va y avoir une sorte d’anachronisme. Pour nous, c’est la toute fin des années 80. 80 ou tout début des années 90.

Anne-Caroline PANDOLFO : Pour moi ça n’a jamais été aussi précis en fait. Parce que ça aurait pu être les années 80, les années 90. Moi à l’époque j’écoutais beaucoup Cure, Siouxie… Des choses qui étaient déjà plus anciennes en fait. Parce qu’on n’avait pas non plus le même accès à la musique hyper actuelle qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, les jeunes disent « tiens demain il y a l’album de machin qui sort sur Spotify ». C’est demain et ils l’auront tout de suite.
Et moi dans le patelin où j’étais, on avait la musique avec du retard… sur des cassettes. On écoutait des trucs sans savoir si c’était le dernier sorti. Parfois il y avait quelqu’un comme le gars qui venait de New York ou qui venait de Londres, qui ramenait des disques, des imports. Tu dois te souvenir des imports. C’était vraiment le truc qui faisait rêver tout le monde.

Terkel RISBJERG : T’inquiètes pas il y a un t-shirt Nirvana dans le tome 2. Et une affiche Rage Against The Machine !

Quel est le ou les personnage(s) dont vous vous sentez le plus proche ?

Anne-Caroline PANDOLFO : J’ai du mal à dire parce que j’ai l’impression que dans chaque personnage il y a une facette de moi qui m’a permis de créer le personnage en fait. J’aime beaucoup le personnage de Chris. Parce qu’il est un peu observateur de l’extérieur. Et il essaie de créer son truc. On lui met des bâtons dans les roues. Et je l’ai beaucoup développé dans le deuxième tome aussi. Comme un personnage qui me touche particulièrement.
Mais bon voilà c’est pour une facette. Et puis sinon j’aime bien l’espèce de grand cœur un peu brutal de Vivi évidemment. Oui, je les aime bien tous, même aussi les deux René qui se tapent tout le temps.

Terkel RISBJERG : Je m’habillais comme ça (NDR : il montre le personnage de Red). Il y a quelques trucs, comme The Cult, Sonic Youth. C’est plus moi,je crois. Mais je n’ai pas vécu dans un village. Ma jeunesse n’a pas beaucoup ressemblé à ça. J’étais dans le centre-ville de Copenhague. Déjà les gens étaient moins lookés. Mais nous qui écoutions du Métal. C’était quand même plutôt marqué. Pour moi tous les autres étaient pareils. Il y avait une espèce d’hégémonie, un parallélisme dans la jeunesse danoise. Ce n’est pas forcément un mal. Mais je crois que les Français étaient beaucoup plus lookés. Et les rébellions aussi étaient sans doute beaucoup plus marqués et plus nécessaires en France qu’au Danemark. On avait moins ce sectarisme.
Mais qui je serais ? Moi j’avais des cheveux longs, j’étais calme, je jouais de la guitare. Mais c’était pas pour la rébellion en fait. J’étais gentil avec maman.
Après je serais tombé amoureux de Vivi, c’est une évidence. C’est un aimant.

Anne-Caroline PANDOLFO : On a un garçon et une fille. Et c’est en les observant qu’on a eu envie de faire ce bouquin.C’est de la transmission. Mais ça nous a aussi rappelé notre adolescence à nous de les voir grandir. Et il y a des choses qui n’ont pas du tout changé. Des désirs profonds. Des désirs de rébellion aussi. Et puis il y a des choses qui ont complètement changé. C’est surtout tout le contexte. Le rapport à la musique a complètement changé.Les relations aussi. Et puis le contexte politico-social, le Climat et tout ça. Et avec des très bonnes choses. Une libération de la parole des femmes. Les femmes à cette époque-là, c’était pas la joie. Les homosexuels, les autres minorités n’existaient même pas. Tout ça c’est beaucoup mieux. Et puis il y a d’autres choses qui sont beaucoup plus dures. Les réseaux sociaux oui mais qui ont été vachement bénéfiques aux femmes et aux minorités. Donc voilà, tout ça nous a donné envie de faire ce projet.

Woodstock 69

Dessins : José-Luis MUNUERA – Textes : Kid TOUSSAINT


Les connaisseurs le savent : Les festivals de musique, c’est chiant. D’abord, vu que c’est en plein air, tu es à la merci des caprices de la météo. Et comme la plupart des festivals ont lieu en été, c’est soit le cagnard, soit la grosse drache et souvent un mix des deux sur plusieurs jours. Insolation ou pneumonie, choisis ton forfait, avec option bain de boue les bonnes années. Le son est au mieux passable et le plus souvent pourri et dans tous les cas hyper fort, pour que chaque scène couvre bien le niveau de décibels des autres. Côté finances, le prix du billet te coûte un rein. La bouffe est chère, la boisson est chère (et si t’aimes pas la bière, eh ben tant pis) et pour évacuer tout ça, les chiottes sont immondes avec une file d’attente qui te fait regretter n’importe quel guichet de l’administration de ton choix.

C’est blindé de monde, donc tu te tapes un bouchon digne d’un chassé-croisé estival (mais dans un seul sens) puis tu galères à trouver une place de parking à l’autre bout du bled, et tu dois encore marcher plusieurs bornes jusqu’au site du festoche. Et n’oublions pas l’hébergement ou plutôt si, oublions le, car on ne peut vraiment qualifier ainsi le bout de champ merdique où tu iras t’installer au milieu d’un océan de tentes de camping dont les propriétés d’isolation phonique légendaires te garantiront chaque nuit une absence totale de sommeil. Pas de soucis, tu auras toute une semaine de boulot derrière pour bien récupérer. Voilà. A part ça, l’ambiance est plutôt cool et surtout il y a plein de groupes !

Le point de départ de ces joyeux bordels musicaux qui se déroulent chaque année un peu partout dans le monde porte un nom emblématique : Woodstock aux États-Unis (qui s’est en fait déroulé à Bethel à environ 100 km) a confronté le public à toutes les galères sus-mentionnées. Il a constitué, du 15 au 18 août 1969, le paradigme des festivals Rock. Il en détient le record d’affluence : 500 000 personnes.

Un documentaire et un album Live ont immortalisé l’évènement. De nombreux bouquins ont été écrits dont quelques BD. « Woodstock 69 » est la dernière en date. Kid Toussaint a pris le parti scénaristique, plutôt que de pondre un énième biopic, d’utiliser ce monument de l’histoire du Rock comme toile de fond à une intrigue purement fictive, illustrant les trois piliers du mythe Woodstock : Paix, Amour et Musique. Un petit cahier documentaire à la fin de l’album fournit les choses essentielles à connaître sur ces 4 jours exceptionnels qui ont réuni quasiment toute la crème du Rock de l’époque. On n’a jamais revu une telle densité de talents depuis, hormis le Live Aid en 1985.

Ulysse est un soldat rescapé du Vietnam où il a reçu une lettre de Leslie, qui lui annonce vouloir le quitter pour aller se marier avec un autre homme à Woodstock. Leslie, est en route pour le festival, accompagnée de Gaby, enceinte de 8 mois qui compte bien trouver sur place un père pour son futur rejeton. Ulysse va tout faire pour retrouver Leslie, parmi les centaines de milliers de festivaliers et empêcher ce mariage qui, après le traumatisme du Vietnam, bouleverserait sa vie une seconde fois. Son odyssée (forcément) va lui faire découvrir le foutoir absolu du festival mais aussi son ambiance unique. Il va croiser quelques personnages haut en couleurs et notamment Franco, un coiffeur italien persuadé que toute cette affluence chevelue va lui offrir une clientèle abondante.

L’intrigue principale est ponctuée par l’évocation de quelques grands moments du festival, les concerts en premier lieu, les galères de l’(in)organisation du festival, dont la logistique était prévue pour 10 fois moins de personnes, les problèmes techniques, aggravés par quelques pluies torrentielles, le manque d’argent pour payer les groupes… Au milieu de ce maelstrom, Mickael Lang, l’instigateur du festival, absorbe avec zénitude tous les problèmes. Sa présence rayonnante est le fil rouge de l’histoire, et il incarne tout l’esprit de Woodstock même s’il est probable qu’il n’a pas dû être aussi serein qu’il apparaît ici.

Le dénouement offre une issue inattendue et assez ironique qui pourra peut-être déstabiliser certains lecteurs mais qui reste dans l’ambiance générale du récit, parfaitement servie par le dessin superbe de Munuera, virtuose sans être démonstratif, qui apporte à ses personnages cette petite touche qui nous les rend aussitôt familiers.

L’idéal de Woodstock peut sembler aujourd’hui un peu naïf et dépassé mais on ne peut lui dénier sa sincérité et le fait qu’il reste à ce jour le plus grand festival de l’histoire du Rock, auquel « Woodstock 69 » rend un bel hommage.

Starman – Quand Ziggy éclipsa Bowie

Dessins et textes : Reinhard KLEIST

Si l’on devait ne retenir qu’une seul période parmi les nombreuses qui ont jalonné la fantastique carrière de David Bowie, ce serait sans doute celle de Ziggy Stardust. Parce qu’elle est la plus originale, la plus surprenante, la plus avant-gardiste (du moins visuellement). Et aussi celle où il a failli se perdre dans le personnage qu’il avait créé. Et dont il a su se sortir pour se réinventer, loin des outrances du rock-business lors de sa période berlinoise où il est passé du statut de Rockstar à celui de compositeur et musicien renommé et reconnu pour sa musique et non plus les seulement les outrances de son look ou de sa vie privée.

Pour nous faire revivre l’effervescence de ces deux époques essentielles, Reinhard Kleist était l’un des mieux placés. D’abord parce que dans le domaine du biopic Rock, l’auteur allemand sait faire. Ses deux ouvrages sur Johnny Cash et Nick Cave sont des modèles du genre.

« Starman » s’inscrit logiquement dans la même veine avec en prime une petite innovation puisque Kleist est passé à la couleur. Cela semblait incontournable pour restituer l’orgie visuelle des looks flashy du Glam Rock de Ziggy et de ses Spiders of Mars. On n’est pas surpris qu’il s’en sorte haut la main et au passage cela lui a procuré un ingrédient narratif puisqu’il a gardé la bichromie pour les nombreux flash-back qui émaillent son récit.

Les biopics de Kleist ne sont en effet jamais linéaires et ils échappent aussi à ce côté didactique qui caractérisent souvent les biographies. Pour tout savoir sur Bowie, il existe déjà un paquet de bouquins et de pages Internet. Comme pour Cash et Cave, Kleist développe sa propre vision de ses sujets, en explorant leurs fêlures intimes, les ressorts, les instants décisifs et les raisons profondes qui en font des artistes hors du commun.

David Robert Jones a toujours été passionné de Science-Fiction et son frère aîné était schizophrène. Ces deux éléments aident à comprendre le personnage de Ziggy Stardust, même si la personnalité de Bowie est plus complexe et c’est justement tout le talent de Kleist de lever une partie du mystère. L’évocation de l’exil volontaire de Bowie à Berlin, en compagnie de son âme sœur, Iggy Pop, n’est pas moins passionnante. Bowie va entreprendre une remise en question douloureuse mais fructueuse tant de sa vie privée que de sa trajectoire musicale.

On retrouve bien sûr l’une des qualités primordiales de Kleist : un dessin sobre, expressif et très fluide qui lui permet de composer une galerie de portraits hautement crédibles sans tomber dans la caricature.

Avec « Starman », Kleist s’affirme, comme prévu, comme l’un des meilleurs auteurs de biopics Rock en BD. Vivement son prochain.

Rockabilly

Dessins : Christophe DUBOIS – Textes : RODOLPHE

Au commencement étaient la Country, le Folk et le Blues. Et puis, dans les années 1950 un Prophète est arrivé, il s’appelait Elvis. Il a vite rallié de nombreux disciples comme Chuck Berry, Little Richard, Gene Vincent ou Buddy Holly et ensemble, ils ont créé une nouvelle religion : le Rock’n Roll… et laissé le Diable entrer dans les chaumières, via les postes de radio, dans les esprits d’une jeunesse naïve et corruptible.
Parmi ces adeptes touchés par la grâce divine… ou diabolique, si vous préférez, il y a Hank, un jeune homme qui vit dans une ferme à Hazard, dans le Kentucky, avec son père, ses trois frères et sa sœur. Dans ce bled moche où il fait toujours chaud et où il ne se passe rien, Hank trompe l’ennui en jouant de la guitare dans les fêtes locales et en composant des chansons… de Rock’n Roll évidemment.
Le récit débute à la gare de Hazard où Hank taquine la guitare en attendant la nouvelle membre de la famille : Mary-Barbara, diminutif Barbie, venue rejoindre Bram, le frère aîné qu’elle a épousé pour se sortir de sa congrégation pour filles paumées.
Dès le début, on devine que l’arrivée de cette fille superbe qui n’a pas froid aux yeux, entre autres, va bousculer le quotidien monotone de cette famille de farmers, en apparence traditionnelle et cependant très atypique : Hank qui rêve de devenir une Rockstar, son père taciturne à la violence refoulée, Eddy un frère cadet délinquant, Evy une sœur autiste… et une mère, qui n’est plus là, et c’est d’ailleurs l’une des clés de l’intrique.
Les ingrédients sont ainsi réunis pour que les événements prennent une tournure dont tous les protagonistes ne vont pas sortir indemnes.
Si vous pensez que tout ça est ultra classique, vous avez tout bon et c’est justement l’une des grandes forces de cette chronique de famille américaine rurale, sur fond de naissance du Rock’n Roll avec un touche de Polar. Qu’il s’agisse de l’intrigue, de la psychologie des personnages, du scénario, jusqu’à sa conclusion, du dessin et donc de l’ambiance musicale, on est dans le pur classicisme. Et cela colle parfaitement à la thématique et à l’ambiance de l’album, ce qui donne au final un récit très cohérent et assez immersif.
Rien d’étonnant quand on se penche sur le CV du scénariste. Rodolphe est un vétéran de la BD qui officie sans relâche depuis 1979, alors qu’il avait presque 30 ans. Je vous laisse faire le calcul… Sa bibliographie est impressionnante. On peut citer Les Écluses du Ciel, Mary la Noire, L’autre Monde, Pump. S’agissant de récits autour de la musique, il est l’auteur de Outsiders, Mojo, Rockstar (dans la série Le Village) ou J’ai tué Lennon. C’est donc un fin connaisseur et amateur de Rock classique et cela se ressent inévitablement dans Rockabilly où le contexte de cette révolution musicale, qui va changer les USA, y compris les coins les plus reculés comme Hazard, est bien restitué, au service d’un récit bien mené.
Christophe Dubois est quant lui le dessinateur du Cycle d’Ostruce, un récit assez original de Steam Punk mâtiné d’Héroïc Fantasy se déroulant pendant la révolution russe. Il est d’ailleurs remarquable de voir comment son dessin a évolué dans Rockabilly, puisqu’on est sur un graphisme très réaliste et maîtrisé, qui fait un peu penser à du Gibrat. Qu’il s’agisse des scènes de violence, d’intimité ou bien sûr de musique, le trait précis et les couleurs directes nous plongent dans l’Amérique profonde des 50’s. On ressent la moiteur du climat, des corps et des âmes et cette atmosphère oppressante, annonciatrice d’un dénouement dramatique mais pas forcément inattendu, surtout si l’on est féru de thrillers.
L’épilogue viendra rappeler opportunément que le Rock’n Roll reste plus fort que tout et peut faire oublier les moments les plus pénibles et retrouver « la banane », (c’est nul mais c’est offert par la maison !).
En résumé, avec Rockabilly, vous ne serez peut-être pas surpris, mais vous ne serez pas déçus.

Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973)

Dessins et Textes : Hervé Bourhis

Quand on a été l’un des membres du plus grand groupe de Rock du monde, et que tout s’arrête du jour au lendemain (même si on l’avait vu venir), que peut-on bien faire de ses journées ?
McCartney a commencé par l’option classique de la déprime, copieusement arrosée d’alcool. Il faut dire qu’en quelques semaines, Paul a eu bien des soucis : Il s’est pris en pleine poire : la fin des Beatles, la rumeur bidon sur sa mort, l’échec de son premier album solo, massacré par la presse et occulté par la sortie de l’album Let It Be, dont la production a été (selon Paul) sabotée par Phil Spector, ou encore le procès contre ses anciens camarades et Allen Klein, le nouveau manager véreux des Beatles.
Malgré tous ces déboires, McCartney va réussir le tour de force de remonter un groupe, les Wings, et d’en faire l’un des plus célèbres des années 1970, réussissant (presque) à faire oublier son statut d’ancien Fab Four.
Hervé Bourhis, qui est l’un des auteurs BD les plus éminents de la BD Rock, auteur, entre autres, du Petit Livre Rock, du Petit Livre Beatles, de 45 Tours Rock et de Retour à Liverpool, nous fait revivre avec une érudition discrète cette page passionnante de la vie de McCartney, à savoir les 4 ans qui ont suivi la séparation des Beatles. En insistant sur le côté humain du personnage, ballotté par les évènements mais qui va s’en sortir grâce à son génie musical, la présence de sa femme Linda, qui va lui remettre les pieds sur terre, et aussi sa forte personnalité.
Car, contrairement à l’image que beaucoup ont de lui, Paul n’a jamais été le gentil garçon romantique, voire un peu niais, sorte d’anti-thèse de John Lennon. Il a composé les titres les plus rock’n roll des Beatles et il pouvait se montrer très autoritaire, voire tyrannique, ce qui avait d’ailleurs braqué George Harrison contre lui, avec le soutien de Lennon. La façon dont il finalement géré la fin des Beatles est révélatrice de sa force de caractère.
« Paul » se lit comme une fiction, grâce à la maîtrise narrative de Bourhis, un choix de couleurs et une mise en page dynamiques et inventifs, qui retracent parfaitement l’atmosphère musicale de l’époque, avec un dessin simple et efficace, comme un bonne chanson Rock, des Wings, Magneto and Titanium Man par exemple (oui, des héros de Comics, comme par hasard !).

Rocknroll Suicide

Dessins et Textes : Louise Laborie

Dans une station balnéaire, à la localisation indéterminée, trois jeunes adultes végètent tant dans leur propre vie que comme membres de Supersonic Pizza Club, un groupe de reprises éclectiques de morceaux de Rock allant des Beatles aux Arctic Monkeys. Ils écument les troquets et restaus du coin. Iris la batteuse est serveuse dans un bar. Martha, guitariste et chanteuse, riche oisive, est rongée par son ambition de devenir une Rockstar. Valentin, le bassiste à la timidité maladive, angoisse de se faire virer du groupe.
Depuis toutes ces années où ils jouent ensemble, ils n’ont encore jamais rien composé et à ce rythme leur rêve de carrière musicale s’éloigne implacablement. Mais voilà qu’ils décrochent enfin leur Graal : jouer au Balroom, la salle de spectacle locale où se produit chaque semaine Lionel Chevallier, sosie taciturne et mystérieux de Frank Sinatra dont il reprend le répertoire…

Le thème classique d’une jeunesse engluée dans un bled de province qui sclérose très vite le moindre rêve de gloire, est ici traité dans une chronique douce amère, mélancolique comme un ciel maussade de bord de mer. Le titre de l’album est une référence pas du tout innocente au beau et dépressif morceau de David Bowie. L’autrice fait aussi un clin d’œil sympa au mythique Club des 27, l’âge de Martha au moment du récit.
Le graphisme est sobre et expressif, les personnages sont bien campés et l’intrigue ménage son petit suspense jusqu’au bout. Voilà qui redonne en fin de compte une bonne raison de vivre et d’écouter du Rock’n Roll.

Retour à Liverpool

Dessins : Julien SOLÉ – Textes : Hervé BOURHIS

1980 a été une année noire pour le Rock. Elle débutait très mal en février, avec le décès de Bon Scott (est-il besoin de rappeler qui était le monsieur ?) et s’acheva par l’assassinat de John Lennon en décembre. Après ça, on savait tous que les espoirs de reformation des Big Fab s’étaient évanouis dans la brume new-yorkaise. Malgré quelques coups de semonce en forme de pétards mouillés, c’était fichu, du moins tant que John Lennon serait mort, pour paraphraser George Harrison. Restait une flopée de chef-d’œuvres à écouter en boucle en se disant que rien de mieux (aussi bien certes, mais pas mieux) en Pop et en Rock ne serait créé et franchement on n’a pas été vraiment détrompés depuis.
En attendant, on peut toujours rêver et se risquer à prononcer le début de cette phrase magique : « Et si… ? » C’est ce qu’ont fait Hervé Bourhis et Julien Solé en donnant vie à cette uchronie qu’on aurait tant voulu voir se réaliser. Et si en 1980, les Beatles étaient de nouveau réunis pour composer des chansons ? Postulat alléchant mais qui une fois posé représentait un sacré challenge. Avec la culture Rock du sieur Bourhis, on n’était pas vraiment inquiet, encore fallait-il aborder le sujet sous le bon angle. Avec Julien Solé au dessin, il y avait fort à parier qu’on n’allait pas tomber dans l’hommage tiède mais plutôt verser dans une parodie joyeusement iconoclaste.
Et force est de constater que l’on n’est pas déçu et que les deux compères sont même allés au-delà de nos espérances car le quatuor mythique s’en prend des bordées à longueur de pages. L’intrigue est astucieuse et repose sur des évènements réels et, malgré la caricature (chapeau à Julien Solé qui s’est parfaitement sorti de ce difficile exercice graphique en créant une fois de plus de superbes planches) et la succession de rebondissements improbables, on se dit malgré tout que ce récit dense constitue une alternative assez crédible à la triste réalité officielle.
Car au delà de l’humour irrévérencieux, Retour à Liverpool met en lumière un fait incontournable : En 1980, chaque membre des Beatles était arrivé au bout de sa verve créatrice. D’abord ce brave Ringo, avec quelques albums alimentaires et dont les qualités intrinsèques de batteur sont égratignées au passage (ce qui est un peu injuste, tant d’illustres pairs ont depuis reconnu son talent et son importance dans les Beatles). Lennon pondait avec Yoko un double album qui vaut surtout par son nom sur la pochette, avec quelques compos sympas mais qui auraient paru bien faibles sur un disque des Beatles. McCartney avait fait le tour des Wings. Quant à Harrison, s’il avait pondu son chef-d’œuvre, All Things Must Pass, juste après la séparation du groupe, aucun de ses albums suivants dans les 70’s, ne s’était approché de ce magistral premier opus.
Cela aurait donc été le bon moment pour reformer le groupe et repartir vers les sommets de la gloire… et de la fortune. Le cahier d’Hervé Bourhis à la fin du livre vient à point nommé expliquer toute la pertinence de l’hypothèse d’une telle reformation.

Évidemment, le point de départ et surtout le déroulement des évènements n’auraient pas été aussi délirants dans la réalité. N’empêche, le récit fourmille de références et de clins d’œil à des faits et anecdotes historiques que les amateurs s’amuseront à reconnaître et sauront apprécier, à commencer par les rivalités et rancœurs qui régnaient entre les Beatles, prétextes aux détournements les plus drôlatiques. Après un tel hommage, les Beatles trembleront un peu sur leur piédestal, mais après tout ils l’ont bien cherché.

Eddy l’Angoisse 2020

Dessins et textes : RICH

En 2008, sortait aux éditions Paquet un récit que je plaçais d’emblée très haut dans mon Panthéon personnel. Quelle joie d’apprendre que l’opus a été réédité chez Snorgleux, dans un plus grand format qui met mieux en valeur le dessin de Rich (Richard Di Martino pour les intimes) et s’enrichit d’une nouvelle piste (au lieu de chapitre puisqu’il est ici question de musique) de quinze planches inédites. Douze années plus tard plus tard, après une palanquée d’albums de BD Rock parus dans l’intervalle, Eddy l’Angoisse reste toujours une référence que je cite et recommande à l’occasion aux amateurs, plus de Rock que de BD d’ailleurs, car il compile les éléments permettant d’ébaucher une première esquisse de réponse à la vaste question, « c’est quoi un groupe de Rock ? »
La genèse de ce groupe amateur qui se forge petit à petit un destin est une peinture réaliste et crédible de la condition du Rock en France. Les petits boulots, les concerts aux quatre coins du pays, les soirées pétards, binouzes… et les filles. Malgré les galères, à force de volonté et de foi en leur musique, les membres de « Grunt » vont réussir à sortir de l’anonymat, enregistrer leur premier disque et entamer ce qu’il est convenu d’appeler une carrière. Car le challenge est bien là : sortir et exister en dehors du local de répète.
Le portrait de ces rockers est juste, parfois drôle mais sans complaisance. Il est principalement axé sur Édouard, le leader du groupe, une personnalité complexe, un peu torturée ; loin d’être parfait donc mais qui en dépit de ses défauts et du désordre de sa vie amoureuse (l’éternelle quête de la fille parfaite) ou professionnelle (un job alimentaire de graphiste), garde la flamme, celle qui permet d’aller plus loin que les soirées picole et les tournées de pétard, pour jouer du Rock pour essayer d’en vivre et pas seulement en faire.
« Eddy l’Angoisse », c’est aussi une belle histoire d’amitié entre ces trois potes très différents que la musique a réunis. Franky le bassiste est lui un séducteur invétéré, collectionneur de filles, tout le contraire de Pof le batteur, très mal à l’aise avec la gente féminine.
Avec un dessin dans la tradition de la BD d’humour franco-belge, Rich brouille les cartes en mettant son trait dynamique et expressif au service d’un récit résolument moderne tant dans le sujet que le mode de narration. Les références au Rock sont légion avec un florilège de standards qui émaillent le récit et dont la play-list est opportunément retranscrite au début du bouquin. Et puis il y a cet épilogue cinglant qui résume à lui seul en une seule page, presque comme un gag d’humour noir, toute la triste réalité du Rock en France. Sur ce point, force est de constater hélas que les choses n’ont guère évolué.
Après une année 2020 qu’on risque de ne pas oublier, pour débuter 2021 du bon pied, on ne peut que conseiller aux fans de Rocks comme de BD, ainsi qu’aux autres, ce récit hautement Sex, Drugs and Rock’n Roll (à ne pas mettre devant toutes les mirettes), en relisant ou découvrant Eddy l’Angoisse, histoire de se libérer un peu des nôtres.

Bonus Track : 3 questions à Rich

Les Métalleux

Dessins : Rich – Textes : Rich et Chloé O’

Tant de corporations, communautés, professions… ont été caricaturées en BD, avec plus ou moins de bonheur dans des séries commençant invariablement par « Les… » que forcément il fallait bien que ça arrive un jour à ces charmants bipèdes, souvent velus et poilus, amateurs de musique puissante, les Métalleux donc. Et tant qu’à faire, il était préférable que ce soit fait par un connaisseur, pratiquant lui-même cette musique sursaturée de décibels. Richard Di Martino, ici sous le pseudo de Rich (mais c’est raté, on t’a reconnu, Richard !) s’est donc attelé à la tâche en accouchant de ce recueil de gags qu’aux dires mêmes de l’intéressé, il avait dans la tête depuis pas mal de temps mais dont il redoutait un peu le passage sur les planches.
Car pas question de se planter quand il s’agit de parodier le style musical dont on est passionné, qui rythme sa vie, son quotidien et sa façon de voir le monde. Le style « gros nez » (terme certes un poil dépréciatif mais imparablement évocateur) dans lequel il est très à l’aise, efficace et bien gratté, permet certes d’assurer le côté humoristique. Mais il pouvait faire basculer l’opus dans la moquerie facile et le cliché. A l’inverse, le fait d’être un fan de Métal aurait pu limiter le propos pour ne pas trop égratigner son modèle.
Un exercice délicat dont l’ami Rich s’est parfaitement sorti avec le concours de Chloé O’ pour les scénarios. Cela donne une suite de gags souvent efficaces, drôles et bien vus. Les personnages sont authentiques, juste ce qu’il faut de caricatural sans tomber dans la moquerie, les situations et les dialogues tapent juste et au final cela donne un album de BD humoristique plutôt réussi. On sent une certaine tendresse, inévitable de la part de l’auteur mais aussi ce qu’il faut de regard critique, dans le respect du principe « qui aime bien châtie bien ».
Déjà, les pages de garde donnent résolument le ton avec une chouette scène dressant un florilège de toutes les chapelles métalliques, Hard, Heavy, Trash, Death, Black, etc. et un condensé des petits moments qui font le sel d’un concert de Rock en général et de Métal en particulier. On retrouve au début de l’album un bestiaire de tous ces styles, histoire de donner au lecteur béotien les quelques clés de lecture. Et ensuite c’est parti pour une petite trentaine de pages évoquant les principaux éléments de la culture Métal. Il y a bien sûr les incontournables du genre, concerts, répètes, looks et gros son mais aussi des situations de tous les jours auxquels sont confrontés les Métalleux comme le commun des mortels. Les amateurs du genre seront donc en terrain connu et les autres découvriront que, oui c’est bien une culture au sens propre et oui, on peut se marrer avec tout le folklore qu’elle draine, les cornes du diable, la bière et tout le reste.
En définitive, le seul défaut de l’opus, c’est sa taille. On aurait vraiment aimé qu’il y en ait un peu plus, juste pour continuer à se marrer. Ce sera peut-être pour le tome 2 ?

Bédés Rock – Sélection 2019

2019 a été une année de transition un peu compliquée et rock-et-bd. com a baissé provisoirement le rideau à partir du mois de mars. Heureusement, pendant ce temps,  la BD rock continuait à engendrer de sympathiques rejetons qu’il serait dommage de ne pas vous présenter aujourd’hui.

 

SYMPHONIE CARCÉRALE
Dessin : BOUQUÉ
Textes : Romain DUTTER
Éditeur : Steinkis
Les concerts en prison : Un des mythes de l’histoire du Rock. Romain Dutter en a organisé une tripotée en tant que coordinateur culturel à la prison de Fresnes. Plongée immersive et musicale derrières les barreaux, avec un salutaire récapitulatif des pages glorieuses du genre.
Lire la chronique

 

REDBONE
Dessin : Thibault BALAHY
Textes : Sonia PAOLINI et Christian STAEBLER
Éditeur : Steinkis
Des Indiens qui font du Rock, en costume traditionnel, plumes comprises… Sérieux ? Au détour des 60’s et70’s, ils ont fait partie du gratin, adoubé par Hendrix entre autres. Biopic passionnant des auteurs de Come And Get Your Love utilisé dans la moitié des pubs télé et Les Gardiens de la Galaxie.

 

FOREVER WOODSTOCK
Dessin : CHRISTOPHER
Textes : Nicolas FINET
Éditeur : Hachette
Fin connaisseur du Rock et de la Pop des 60’s, l’ami Christopher fait revivre le festival mythique de 1969 où les plus grands artistes du moment ont presque tous joué, en faisant parler des témoins et acteurs ficitifs et en illustrant quelques concerts parmi les plus célèbres.

 

THE BLACK HOLES
Dessin : Borja GONZALEZ
Textes : Borja GONZALEZ
Éditeur : Dargaud
Récit original d’un groupe de filles voulant créer un groupe Punk,, en miroir d’un évènement survenu au même endroit un siècle et demi plus tôt. Graphisme minimaliste, ambiance onirique et surréaliste, un OVNI narratif qui mérite la découverte même s’il peut s’avérer déroutant.

 


ELVIS (OMBRE ET LUMIERE)
Dessin : KENT
Textes : Patrick MAHÉ
Éditeur : Delcourt
Quand l’un des tout premiers Punks français, dessinateur pensionnaire de Métal Hurlant se frotte à l’icône ultime du Rock’n Roll. Certes, un biopic de plus, mais qui fait bien le tour de la question, sans complaisance avec un dessin sobre et dynamique.

 

ROCK AND ROLL COMICS – Mes années Best
Dessin : Bruno Blum
Scénario : Bruno Blum
Éditeur : Tartamudo
Bruno Blum voulait faire de la BD et il était un dingue de Rock. Il s’est pris le Punk en pleine face. Le journalisme lui a permis d’unir les deux dans le regretté magazine Best. Compilation nostalgique de ses dessins, bourrés de décibels, sur fond de vache enragée, à Londres et Paris, où le veinard a vu et côtoyé les plus grands.

 

PAUL EST MORT : Quand les Beatles ont perdu McCartney
Dessin : Ernesto CARBONETTI.
Scénario : Paolo BARON
Éditeur : Félès
Tout le monde sait que Paul McCartney est mort en 1966 et qu’il a été remplacé par un sosie. Théorie fumeuse pour alimenter la légende des Beatles ou scrupuleuse chronique d’une vérité cachée ? La réponse en images.

Bonus Track : Claire FAUVEL

A propos de La Nuit est mon Royaume : 3 questions à Claire FAUVEL

Deux filles de banlieue parisienne, de milieu modeste et dont l’une est issue de l’émigration algérienne, fans de Paul McCartney et qui font du Rock Indie… L’un des postulats du récit était-il de s’affranchir à tout prix des clichés ?
En réfléchissant à cette histoire, je ne me suis pas trop inquiétée de savoir si elle était « cliché » ou pas, je savais que le postulat de départ n’était pas très original, mais comme cette histoire était avant tout un moyen de suivre l’évolution intime de Nawel, je me suis dit que si ce personnage était juste et complexe il s’affranchirait de lui même des clichés. Il était important pour moi que les deux héroïnes se lient d’amitié grâce à leur goût commun pour une forme de musique que leurs camarades n’écoutent pas, c’est ce qui crée la force et l’originalité de leur duo. C’est pourquoi j’ai choisi de leur faire écouter du rock et non du rap ou d’autres musiques plus actuelles. Je cherchais un groupe intemporel pour provoquer la révélation musicale de Nawel, et j’ai naturellement pensé aux Beatles, qui me semblent un moyen parfait de pénétrer dans l’univers de la pop et du rock, un groupe plus récent risquait de trop « dater » l’album. Mon choix s’est porté plus particulièrement sur Paul McCartney car il a écrit une chanson dont les paroles font particulièrement écho au récit (Jenny Wrenn, cité en début d’album).

Le personnage de Nawel est particulièrement réussi, à la fois archétypique et très original. Comment l’as-tu conçu, un pur produit de ton imagination ou en s’inspirant de personnes réelles ?
Nawel est un personnage très inspiré d’une amie à moi, elle même d’origine algérienne. Ça fait longtemps que je voulais lui rendre hommage à travers une bande dessinée, car elle a eu, comme l’héroïne, un parcours compliqué pour réussir à assumer ses goûts et sa personnalité face à ses parents. Je trouve qu’il y a encore trop peu de héros racisés en bandes dessinée, et je tenais à avoir une héroïne d’origine algérienne, mais qui ne soit pas uniquement définie par son identité culturelle. La force du personnage réside dans sa ténacité, son caractère passionné, sa soif absolue de vivre. Son combat pour tenter de vivre d’une carrière artistique n’est pas fonction de son origine et pourrait être vécu par n’importe qui. Pour rendre le personnage crédible, je me suis inspirées d’anecdotes vécues par mon amie (pour son rapport avec sa famille), d’autres que j’ai moi-même connues (les galères pour vivre de son art), et de certaines vécues par des amis musiciens (les festivals foireux etc).

Si Nuit Noire et Isak Olsen existaient réellement, ça pourrait ressembler à quelle style de Rock et à quel(s) groupe(s) ou artiste(s) connu-e(s) ? S’agissant du dernier, ça m’a tout de suite évoqué (un peu facilement) Jay-Jay Johanson.
Pour imaginer l’univers musical de Nuit Noire, j’ai pensé à des groupes de musique électro comme Beach House (pour le duo synthé/guitare), The Knife, ou encore à la chanteuse Grimes. Dans l’appartement de Nawel, on voit des clins d’œil à d’autres groupes qu’elle aime comme Radiohead etc… Pour Isak, c’est vrai qu’on pourrait penser à Jay Jay Johanson, je pensais aussi à Sufjan Stevens et à Jacco Gardner (qui fait de la musique très sixties, ce qui peut expliquer qu’il plaise à une fan de Mc Cartney).

Petite question bonus, que l’Angevin que je suis ne peut s’empêcher de poser, pourquoi ce clin-d’œil aux Thugs, page 83 de l’album ?
J’aime faire des clins-d’œil à mes amis en les dessinant dans mes BD. Dans la scène du festival rock, j’ai fait apparaitre mon petit ami, c’est lui qui prend de la drogue avec les héroïnes (le vilain !). Comme il a grandi à Angers, c’est lui qui m’a soufflé qu’un des membres de son « groupe » devrait porter un t-shirt des Thugs !