A propos de The Majorettes
Interview d’Héloïse LE BAIL
Je vais commencer par la question qui m’est venue tout de suite à l’esprit en découvrant la couverture de l’album : Je me suis dit « ça y est, j’ai compris ». Et donc, es-tu une grande fan des Sex Pistols ?
Effectivement, tu as raison, dans les bacs, sur les rayonnages, ça pète tout de suite. Ça ressort. Honnêtement, l’idée de la couverture s’est faite vraiment à la toute fin, c’était un peu un petit débat avec mon éditrice, et c’est elle qui a plutôt insisté justement pour ce côté très visible, très clair et tout ça, un peu stéréotypé quoi, et je pense que c’est une bonne décision finalement. Dans la jungle qu’est le monde de l’édition et des nouveautés de livres chaque mois, il fallait mieux aller sur une esthétique très claire, et que quand on voit le livre, on sache, avec ce thème de couleurs, de quoi ça parle le plus rapidement possible. Donc voilà, jaune et de rose, typiquement très lié au punk et à la pochette des Sex Pistols. J’aurais pu faire un truc un peu plus subtil quand même, mais je ne regrette pas, au moins les gens le voient très bien, ça ressort, donc c’est chouette. Mais pour être honnête, j’aime les Sex Pistols, mais je surkiffe les Clash.
Vu les références parsemées au fil des pages, on se doute que tu dois être amatrice de Punk en général mais, ce qui est peut-être moins évident pour une jeune autrice, du Punk des origines : Ramones, The Clash, etc. La faute à de mauvaises rencontres ou à une éducation parentale défaillante ?
Plutôt une éducation parentale défaillante, je pense (rires). J’ai des parents des années 80 qui faisaient de la musique, donc il y avait beaucoup de CD à la maison. Pas particulièrement punk d’ailleurs, c’était plus rock années 80. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais en CM2, Les Clash, ça m’a totalement parlé, et du coup ça m’a ouvert tout un monde, et par cette porte d’entrée-là, j’ai regardé tous les documentaires sur le punk, avec celui sur les Sex Pistols, qu’on voit tous vieux, qui racontent comment c’était.
C’était un peu l’hyper-fixation de ma pré-adolescence, et je ne sais pas trop pourquoi au final, parce que justement je n’étais pas très rebelle, je n’avais pas un grand sens de la désobéissance, et je pense que peut-être justement c’était une porte d’entrée vers une façon à moi d’exprimer, de ressentir le concept de la désobéissance, de la liberté, de la provocation, sans le vivre dans mon quotidien. J’étais très sage, très bonne élève, donc il y avait un peu cette dualité rigolote.
Et est-ce que tu as pensé à un groupe de rock existant quand tu as créé The Majorettes ?
Au début, en fait j’ai pensé aux Slits, un groupe féminin punk. Viv Albertine, la guitariste, a écrit son autobiographie qui s’intitule « Clothes, Clothes, Clothes. Music, Music, Music. Boys, Boys, Boys ». C’est super bien, super intéressant sur ces jeunes filles, entre 14 et 18 ans, qui font du punk dans les années 70, en 77. Je me suis dit que j’avais trop envie d’adapter ça en livre, mais bon, ça ne cadrait pas trop avec le projet. Mais ça m’a vachement inspiré quand même avec le côté groupe de filles.

Par contre, j’ai essayé de ne pas trop regarder de films qui mettaient en scène des groupes de rock, des jeunes filles et tout, parce que j’avais hyper peur de voir que toutes les bonnes idées étaient déjà prises ou que j’avais copié sans le faire exprès. Donc j’ai juste vraiment ignoré ça. Mais oui, je dirais Les Slits, du coup.
Es-tu toi même musicienne ?
Écoute, je peux te jouer Balavoine au piano avec les accords que je trouve sur Internet, mais je ne sais pas lire de partitions. C’est déjà pas mal. Mais je connais les accords et je peux les jouer au piano, mais je ne considère pas ça comme être musicienne du tout, parce que le côté partitions, le côté écriture, je ne l’ai pas du tout. Le piano et un petit peu de guitare, mais vraiment le niveau 1 ! (rires).
Autre élément surprenant, s’agissant des éléments rétro ou vintage de l’histoire : Pourquoi ce choix de mettre en scène des majorettes ?
Alors, pourquoi les majorettes ? La réponse n’est pas si rigolote au final. C’est un groupe qui cherche des instruments. Et donc, c’était plutôt pour aider l’intrigue, ça m’arrangeait qu’on soit à proximité d’un collectif. Je me suis dit que c’est très pratique qu’au moins, Neige, la petite chatte, ait accès à des tambours, des cymbales, la fanfare, quoi.
Et ça allait aussi un peu avec le côté ennui. Après, je ne veux pas rentrer dans les clichés, parce que moi-même, je n’ai pas été majorette. Je ne connais pas. Mais il y a aussi le côté très rangé, avec les uniformes, c’était pour appuyer ce quotidien un petit peu ennuyant, ennuyeux, et pour contraster avec ensuite l’explosion de la musique.
S’agissant du lieu de l’action, on sait juste que ça se passe en bord de mer…
C’est ça, c’est une ville imaginaire. C’est entre les Hauts-de-France et un peu la Bretagne. C’est à peu près dans le nord-ouest.
Pour en finir avec le jeu des devinettes, on ne sait pas exactement l’âge des trois héroïnes. Intuitivement, je leur donne 13 ou 14 ans, fin de collège, avec ce côté très frais, très « gamines », qui commencent à rentrer vraiment dans la pleine adolescence.
C’est à toi de décider, en fait. Ça m’arrangeait de ne pas donner l’info, comme ça, les gens se font leur idée. Mais je suis d’accord, j’avais clairement en tête plutôt la quatrième, troisième. Il y a des gens pour qui c’est hyper normal de boire des bières et commencer à draguer vers 13 ou 14 ans. Et pour d’autres, c’est plutôt à 16, 17. Et donc, le fait de ne pas dire l’âge, ça permet aux gens de se reconnaître en fonction de leur propre adolescence.
Pourquoi ce choix d’un graphisme animalier, c’est ton style de prédilection ou bien c’était vraiment lié à cette histoire en particulier ?
C’est quand même plutôt par réflexe. C’est vraiment venu en même temps que l’histoire, en fait. Parce que quand j’imaginais les personnages et un récit d’adolescentes, comme j’ai plutôt un univers assez humoristique, j’ai trouvé très vite que le fait de les rendre animaliers, ça permettait de les identifier hyper facilement. Leur statut animalier donne des informations sur la personnalité en un coup d’œil, entre une petite chauve-souris et un énorme animal. Ça montre aussi que ça va être un peu rigolo et qu’on ne vas pas se prendre trop au sérieux.

Et il y avait aussi des inspirations… Je ne sais pas vraiment si ça vient de Picsou, ou d’une BD des années 80 aussi qui s’appelle Kebra (NDR : Excellente BD de Tramber et Jano parue dans Métal Hurlant et aux Humanoïdes Associés. Kebra est un rat loubard qui vit en banlieue). Ça rajoute du dynamisme et de la couleur à ton univers graphique qui tout d’un coup est beaucoup plus intéressant, un peu plus bizarre que si c’était juste des visages humains… il y a des gens qui arrivent à les rendre très expressifs, mais moi, mon réflexe c’était plutôt ça. Comme Robert Crumb avec « Fritz The Cat ». J’ai l’impression qu’il y a un lien entre le rock et les dessins animaliers (rires).
Et puis aussi, il y avait un truc en plus, c’est que comme l’histoire se passe dans les années 70, une époque que je n’ai pas connue, ça permet de mettre une distance. Parce que si tout de suite tu mets des personnages humains, tu vas être beaucoup plus vigilant sur les incohérences historiques, sur les détails et tout ça.
Alors qu’ici, tu te dis que ce n’est pas la réalité. On est à Poney-sur-Mer, dans une ville animalière. Bon d’accord, on est dans une réalité parallèle et donc tu est un peu moins regardant sur tout ça… Vraiment , cela n’a que des avantages.
C’est un style dans lequel tu vas persévérer ?
Je pense un peu, parce que je fais aussi beaucoup d’illustrations jeunesse, pour un public beaucoup plus jeune, genre « J’’aime lire ». J’ai souvent recours au dessin animalier. C’est juste très agréable et ça va de pair avec mon style, c’est vrai. Je ne fais pas que ça, mais je me sens très bien dedans.
Comment s’est décidé le casting des animaux pour chaque personnage, pour les principaux, au moins les trois filles ?
Comment c’est venu ? Déjà je me demandais s’il fallait faire un trio, un quatuor. Est-ce qu’il fallait être cinq ? Combien on met de personnes dans un groupe ? Et je me suis arrêtée sur trois, parce que j’ai l’impression que dans beaucoup de récits, le trio ça fonctionne très bien. Il y a des forces qui s’échangent entre un trio. Donc, déjà tu te dis que tu fais un trio et ensuite c’est bien d’ajouter du contraste en général. Quand tu essaies de faire une histoire, surtout si c’est pour un public un peu jeune, tu n’essaies pas de faire un dessin réaliste. Donc, tu as l’idée d’un truc un peu longiligne, plus nerveux. A force de recherches, en laissant juste un peu son dessin aller vers les formes les plus fluides. Parce qu’après tu vas redessiner les mêmes personnages des centaines de fois, donc tu ne peux pas faire un truc trop compliqué.
Au bout d’un moment, ça devient un chat, une chauve-souris et une biche (NDR : Viviane), même si ce n’est pas très clair que c’est une biche.
Les personnages, j’ai l’impression que c’est venu assez rapidement, très intuitivement et ils n’évoluent pas beaucoup ensuite. J’ai beaucoup de mal à passer à autre chose. Elles arrivent et je n’ai pas envie de les quitter après.
As-tu une préférée parmi les trois héroïnes, ?
J’ai vraiment mis un peu de moi dans les trois… mais Sid, la chauve-souris est peut-être ma préférée, parce que c’est plus moi.. Tout le monde préfère Neige le chat. Très peu de gens préfèrent Viviane la biche et ça me rend triste parce que je l’adore quand même. Mais comme elle est un peu plus réaliste, elle a moins le côté gaguesque. Elle apparaît plus neutre, effectivement. Heureusement j’ai quand même eu des lectrices qui m’ont dit que c’était leur préférée.
Quelle est la part d’autobiographie dans le récit ?
Il y en a un peu. J’ai vraiment grandi avec un groupe d’amis filles qui a été hyper important pour mon développement, à cet âge-là aussi. J’avais très envie de montrer un groupe de jeunes filles qui se crée, les amitiés, les dialogues et tout ça. Dans chaque personnage, il y a à peu près trois ou quatre personnes que je connais qui ont donné un petit peu de leur personnalité.
On sent une fibre très féministe dans le scénario. Les « mâles » ont plutôt des rôles secondaires et aucun n’a une personnalité très marquée contrairement à la plupart des personnages féminins.

C’est vrai (rires). Mais si, il y en a un qui a une personnalité marquée parce qu’il est très méchant ! C’est juste que j’avais envie… je ne veux pas spoiler… d’un personnage qui n’ait pas vraiment de rédemption possible parce que, dans notre vie de jeune fille, on en a croisé des mecs qui, vraiment, étaient sans foi ni loi, qui étaient vraiment des connards. Je me disais que ça méritait d’avoir un personnage de garçon qui soit juste méchant, quoi ! (rires). Sinon, Jacko, il juste doux et timide. Du coup, il n’a pas un gros caractère, mais je trouve qu’il a quand même une personnalité, mais c’est vrai qu’il est un peu plus effacé.
Après, il est aussi face à des choix et des questionnements : Rester dans ce boy’s club un peu toxique ou accepter son amour pour Neige. Mais c’est vrai que j’avais plus envie de parler de ce que je connais, et donc de personnages féminins variés, des filles qui sont un peu nerveuses, un peu looseuses, un peu pas sûres d’elles, ou alors trop sûres d’elles, ou trop vulgaires, un peu de tout.
Travailles-tu sur papier ou en numérique ?
Pour cette BD, j’ai rempli trois carnets à dessin de recherche et après, pour le storyboard et le clean, j’ai travaillé sur l’iPad.
Autre secret de fabrication : Travailles-tu en musique ?
Oui, tout à fait. J’ai fait une playlist spéciale que je mettais à chaque fois que je travaillais dessus. Elle est disponible sur Deezer. Et j’oublie que je devrais aussi en faire un peu la promo sur Instagram, histoire de relancer : « écoutez, la playlist en même temps ». Je ferai ça. Il y a à la fois des classiques punk et des musiques un peu ringardos des années 70. Il y a « Ti Amo », je la trouve super cette chanson. Il y a un peu de Dalida… Voilà, c’est pas que punk, justement. C’est pour montrer un peu la musique qui passe à Poney sur Mer. Il y a une scène qui se passe le 14 juillet aussi, donc ambiance de fête…
Après ce premier album très réussi, quels sont tes projets ?
Mes projets, c’est… dormir (rires).Je suis assez lente, donc je crois que j’ai vraiment besoin de rien faire pendant quelques temps. Et aussi d’attendre un peu de voir la réception du livre, ça ne fait qu’un mois que c’est sorti, et de voir un peu où ça me mène. Prendre des vacances, aller à la plage… voilà, c’est ça la suite (rires) !
Évidemment « Kebra chope les boules » très bonne référence !
Merci pour le super article !
Mais je suis quand même un peu étonnée qu’on pose qu’aux meufs dessinatrice la question du ratio de genre. :/