Buddy Bradley

Dessins et textes : Peter BAGGE

Quand on voit à quel point les Américains sont fiers de leur grand et beau pays, la patrie du progrès, de la liberté individuelle exacerbée, où tous les possibles deviennent probables, mais où le puritanisme et les valeurs chrétiennes restent la référence, il est réjouissant de voir certains artistes prendre le contre-pied du mythe en créant des anti-héros, risibles, pitoyables et joyeusement immoraux.
C’est ce qu’a fait Peter Bagge avec son personnage, Buddy Bradley, dans une saga au long cours, composée d’une série d’histoires courtes, parues dans les revues Weirdo puis Neat Stuff, entre 1984 et 2014.

Dans Les Bradley, on découvre la famille de Buddy. Un père caractériel, une mère au foyer typique des tradewives américaines, Butch le petit frère infernal et Babs la sœur hystérique.
Les choses se gâtent dès le début du livre quand la mère de Buddy prend un job pour boucler le budget familial…  Buddy est en dernière année de lycée. Il traîne avec ses potes, écoute du Rock, martyrise sa sœur et encore plus son petit frère.  La vie des Bradley est un maelstrom de conflits, scènes de ménage, bagarres prenant parfois des proportions telluriques. Bagge s’amuse à tailler en pièces avec un humour  outrancier le mythe de la famille américaine.

Dans Hate 1 (dont la première édition en Français s’intitulait En route pour Seattle), Buddy ne supportant plus sa famille, décide d’émigrer du New-Jersey vers Seattle, la ville branchée de l’époque, en pleine explosion Grunge, avec son pote Leonard, surnommé Stinky (en raison d’une hygiène assez approximative). Ce dernier compte bien y réaliser son rêve de devenir manager de Rock. Sauf que ce parasite adepte de la défonce et de la glandouille, spécialiste des plans merdiques, n’a pas vraiment les qualités requises. Buddy quant à lui vivote grâce à un job chez un bouquiniste. Il partage son appartement avec Stinky et George un grand noir, no-life, intello et misanthrope. Sa vie amoureuse et surtout sexuelle se partage entre Valerie, une fille complexée qui fait d’immenses efforts pour paraître équilibrée et moderne et Lisa, une nymphomane refoulée, paranoïaque et vaguement suicidaire.
Le propos est en soi déjà bien rock’n roll. Il le devient encore plus quand, par l’entremise de Stinky, Buddy rencontre les Unsupervised Experience, un combo néo-grunge bas du front. Stinky devient le chanteur du groupe, rebaptisé Leonard and the Love Gods tandis que Buddy est promu manager de ces quatre allumés dont le succès dans des clubs crasseux les fait déjà se prendre pour des Rock Stars. Bagge en profite pour dézinguer le backstage peu reluisant du Rock indé dans cette parodie aussi glauque que burlesque.

Dans Hate 2 (En route pour le New-Jersey dans la première édition française), Buddy décide de rejoindre le domicile parental où Lisa va le rejoindre. Squattant avec elle dans le sous-sol de la maison, il va continuer sur sa lancée en multipliant les plans foireux, avec des mecs bien craignos et les emmerdes qui en découlent. Mais il va tout de même réussir à ouvrir et faire tourner un magasin de bouquins et d’objets d’occasion sur le thème de la Pop Culture, en s’associant avec Jay, (ex ?) junkie, rencontré dans le 1er tome et qui lui faisait découvrir de la bonne musique. 
Buddy expérimente la vie en couple avec Lisa, assortie d’une séparation, les relations tendues avec sa sœur désormais mère célibataire de deux mioches cataclysmiques et Butch, le petit frère, revenu de l’armée, alcoolique à ses heures et devenu un réac dont les descendants idolâtreront sûrement Donald Trump. S’y ajoute l’inexorable plongée de son père acariâtre vers la sénilité, en attendant pire…

Dans Hate 3 (pour la première fois édité en France), Buddy découvre les joies de la parentalité, les charmes de la propriété foncière, certes dans une ancienne décharge et à côté d’une casse automobile, et il s’implique un peu dans la vie du quartier. Il conserve surtout son talent sans égal pour se mettre dans des plans merdiques. Son frère de plus en plus con, sa sœur qui s’est remis avec son ex et sa mère qui refait sa vie, se relaient pour compliquer la sienne. Heureusement, sa relation avec Lisa dont le déséquilibre psychologique et les névroses ont alimenté le tome 2 semble trouver une forme de stabilité, émaillée de fréquentes prises de chou. Il va enfin découvrir la famille de Lisa, tout aussi dysfonctionnelle que la sienne. On en vient à se dire qu’elle et Buddy étaient faits l’un pour l’autre.
Les références musicales reviennent moins souvent dans les tomes 2 et 3 mais restent bien présentes en toile de fond, Hate 3 voyant même Lisa prendre la basse dans un duo féminin dont le premier et unique concert dans un club de strip-tease va vite dégénérer, comme il se doit.
L’adjectif qui caractérise le mieux Buddy est celui de loser. Même pas magnifique, à peine sympathique, souvent pathétique. Un flemmard hors pair, allergique à toute forme d’autorité, dont la seule ambition est d’avoir un job peinard, bien payé, en compagnie accessoirement d’une fille qui lui foute la paix tout en restant disponible sexuellement. Soit l’antithèse absolue des grandes et belles valeurs amerloques.
Avec son dos vouté, sa tignasse brune, son gros nez, son jean et sa chemise à carreaux, Buddy est une sorte de Gaston Lagaffe, version Grunge. Tout aussi foireux mais bien moins inventif et surtout infiniment plus mesquin, cynique et dépravé. Mais il est aussi intelligent, lucide, avec beaucoup de répartie et parfois même une certaine forme de courage.
La comparaison avec l’illustre Franquin n’est pas usurpée car Bagge est l’un des dessinateurs comiques les plus doués de sa génération. Ses personnages sont d’une expressivité remarquable, alors même que son héros a le plus souvent le regard dissimulé sous sa tignasse (ça évoluera dans le tome 3 de Hate). Son style se rapproche de l’école comique franco-belge, tant par la morphologie des personnages, grosses têtes et corps élastiques, que par la fluidité et l’efficacité du trait, parfaitement lisible et contrastant délicieusement avec le côté trash des personnages, les situations déjantées et les dialogues très crus. Et Bagge n’a pas son pareil pour métamorphoser ses personnages (aussi bien masculins que féminins) en créatures grand-guignolesques, les affublant de trognes monstrueuses et carnassières quand ils pètent les plombs, ce qui leur arrive très souvent.
Bagge s’emploie à brosser le portrait de la jeunesse américaine de la fin du 20è siècle et du début des années 2000. Une jeunesse sans idéal, si ce n’est celui de la recherche du plaisir immédiat (qu’il soit sexuel ou psychotrope) et le rejet du modèle économique et social dominant. Sa vision de la société, notamment la famille, la sexualité, les relations homme-femme, la culture, etc. est savoureuse et caustique, servie par des dialogues aussi percutants que lucides et pertinents sous le couvert de la caricature. Cette sitcom burlesque et décalée n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.
Tous les récits de Hate, avec ses intrigues délirantes et ses personnages marginaux en font un petit chef-d’œuvre d’humour noir, sex, drug and rock’n roll. 
L’ensemble de la saga Hate a été réédité en France en 2022 pour le tome 1 et en 2026 pour les deux autres tomes, dans de beaux volumes cartonnés reprenant le titre original américain. L’édition française de l’album introductif Les Bradley date quant à lui de 2011.
Voilà, vous savez tout, et donc vous n’aurez plus d’excuse : Si vous êtres amateur d’humour fin et délicat, de comics underground, de BD Rock et de BD de qualité en général, il faut lire Buddy Bradley ! Sauf bien sûr si vous militez dans une ligue de vertu chrétienne.

Oublie ce monde cruel – L’histoire de Nick Drake

Dessins et textes : JASON

Certains traversent leur vie comme s’ils n’avaient pas mérité de la vivre. Passant complètement à côté de ce qu’elle aurait pu être s’ils avaient eu la chance d’être tout simplement normaux. Or c’est précisément leur anormalité qui en fait des être à part, dotés d’un talent incomparable mais qu’ils sont incapables de gérer. Un peu comme si, comme dans les contes de fée, quand une sorcière pas invitée au baptême s’était penchée sur leur berceau pour leur infliger une malédiction annulant toutes les qualités dont les gentilles fées les avaient dotés.
Nick Drake fait partie de ceux là. Guitariste Folk hors pair, song-writer inspiré, son génie précoce lui promettait une brillante carrière. Il enregistrera trois albums qui ne se vendront pas à leur sortie mais seront consacrés par le public des années après sa mort et cités comme influence majeure par des groupes comme The Cure ou R.E.M. Ses chansons, empruntes d’une mélancolie tantôt lumineuse tantôt sombre et dont certaines sont d’une beauté crépusculaire (Northern Sky pour ne citer qu’elle), révèlent le mal de vivre qui le rongeait mais qu’il arrivait à sublimer dans sa musique. La gestion de sa carrière a été désastreuse : Il fuyait les interviews et surtout redoutait les concerts et en en général tout ce qui l’obligeait à avoir une interaction avec les autres. Sa vie fut ainsi une histoire triste, météorique et insaisissable.

Un tel sujet convenait parfaitement à un auteur comme Jason. Auteur d’origine norvégienne, c’est une pointure de la BD dite underground (pour ce que vaut cette étiquette) qui a développé un univers graphique très personnel dans lequel il met en scène des personnages anthropomorphes, canins en majorité mais pas que, aux regards vides qui paradoxalement leur confère un caractère énigmatique assez fascinant. Son graphisme est très épuré, on pourrait le qualifier de pudique, et sa narration manie l’ellipse avec une économie de mots qui crée une atmosphère très particulière, quel que soit le genre abordé, polar, SF, fantastique, aventures…
Il crée ici un Nick Drake très fidèle à l’image qu’on pourrait se faire de lui à l’écoute de sa musique. Introverti, d’une timidité maladive l’empêchant d’exprimer et encore moins de partager ses émotions et ses sentiments (sauf dans sa musique), ce qui va le mener à la dépression. C’est sur cette personnalité refermée sur elle-même et cette extrême fragilité psychologique que Jason a concentré l’essentiel de son récit, s’éloignant des codes traditionnels du biopic.
Pas de repères chronologiques ou discographiques, pas d’exégèse musicale. La carrière de Drake est retracée essentiellement à travers ses échecs, ses désillusions et l’incompréhension de ses proches (parents et amis alors qu’on ne lui connaît pas de relation amoureuse) et de son entourage musical. Il aura traversé la vie comme dans un rêve dont il sera incapable de se réveiller. Il meurt à 26 ans, et on pourrait dire que c’est encore un échec puisqu’il n’intègre pas le Club des 27, ce qui aurait pu lui conférer un supplément de notoriété posthume. Le livre restitue bien cet isolement émotionnel et cette incapacité à communiquer, parfaitement symbolisée par la métaphore du scaphandre dans les premières pages, suggérant l’immense gâchis qu’a été sa vie, pour lui d’abord et aussi pour la musique.
« Oublie ce monde cruel » est donc avant tout un portrait d’artiste sensible et original qui donne envie de (re)découvrir l’œuvre de Nick Drake, en prévenant toutefois les amateurs de musique gaie et entraînante qu’ils risquent d’être déçus.

The Majorettes

Dessins et textes : Héloïse LE BAIL

Même si on ne doit jamais juger un livre d’après sa couverture, comme nous l’a rappelé ce bon vieux Bo Diddley, je suis comme tout le monde, une couverture de BD est souvent une invitation à parcourir l’objet ou au contraire, à le laisser définitivement fermé. C’est là qu’avoir un bon libraire s’avère précieux. Par contre, quand il s’agit de BD Rock, forcément, je ne me pose pas de question, ça finit directement dans la collec. Toutefois s’agissant de « The Majorettes », si je n’avais été que fan de Rock, j’aurais de toute façon été intrigué par ce jaune pétant, rehaussé d’une pointe de rose et cette typo en forme de collages façon lettre anonyme. La référence au chef-d’œuvre fondateur du Punk, Never Mind The Bollocks des Sex Pistols, est évidente. Et quand, sur cet arrière plan mythique, se détachent en costumes de majorettes, une chatte, une chauve-souris et… une biche (?), respectivement aux baguettes, à la basse et à la guitare, le What The Fuck est de sortie.

L’intrigue est à l’avenant et très bien résumée en 4è de couverture : Viviane, Neige et Sid (la bassiste, forcément et pour le coup ma préférée), majorettes de la troupe du collège de Poney-sur-Mer, vont devoir monter un groupe, trouver des instruments et apprendre à jouer. Tout ça pour tenter de décrocher le premier prix du concours musical organisé en l’honneur de Darylo, de retour dans sa ville natale, auréolé de sa gloire de Pop Star. En jeu : un billet VIP Premium pour le concert de l’enfant du pays. Pour Viviane, c’est une question de vie ou de mort, sinon la vengeance de Delphine, la vedette tyrannique du collège, sera terrible. Le tout petit inconvénient de l’entreprise est donc qu’aucune des trois héroïnes ne sait jouer d’un instrument, ni même n’en possède un. A un mois de l’échéance… Si ça c’est pas Punk.

Le thème de la quête initiatique, sur fond de création d’un groupe de Rock n’est certes pas nouveau. Il trouve cependant ici une version très fun avec quelques rebondissements et l’entrée en scène de personnages secondaires bien amenés qui rythment impeccablement la narration jusqu’à un dénouement que d’aucuns auront pu voir venir, mais qui ne gâche en rien le plaisir de lecture et la curiosité de découvrir comment ces trois filles bourrées d’énergie vont s’en sortir. Sans rien dévoiler, on peut garantir qu’on ne sera pas déçus par leur tout premier concert… Les connaisseurs apprécieront également les références à quelques grands noms de la scène Punk ou Rock plus généralement.

Sous ses atours de BD humoristique, The Majorettes est une chronique adolescente avec ce qu’il faut de romances, de crises existentielles, de moments de déception et d’euphorie. Le choix du graphisme animalier, qui aurait pu s’avérer casse-gueule, apporte une vraie touche d’originalité au récit et donne aux protagonistes une expressivité personnalité bien à elle, entre Neige la bad girl, Sid l’intello romantique et Viviane l’exaltée, ce qui les rend d’autant plus attachantes. Le reste du bestiaire est bien fourni avec girafes, chevaux, lapins etc. dans un style minimaliste qui colle parfaitement à l’esprit Punk de la BD.

A lire absolument si vous aimez le Rock en uniforme, les bassistes chauve-souris et les flocons de neige… ou d’avoine.

Bonus Track : Interview d’Héloïse LE BAIL

The Zumbies – Les 4 reliques du Rock’n’Roll

Dessins : Julien SOLÉ – Textes : Arnaud LE GOUËFFLEC

Allez, je vais tenter une accroche racoleuse (« putaclic » diraient les Youtubeurs) : Et si The Zumbies étaient les Motörhead de la BD Rock ?

Non, parce que y’a quand même un gros point commun : Les années passent mais à chaque nouvel album, on n’est pas surpris et on n’est pas déçus. Avec ce tome 3 narrant les nouvelles aventures glauques et sanguinolentes des 4 membres du groupe de Rock le plus gore en activité, on retrouve ce qui fait le piment des précédents opus. Ça charcle et ça gicle à longueur de planche, tout en explorant les tréfonds les plus pestilentiels des clichés du Rock et des films d’horreur de série Z. Sans temps mort, juste quelques légères baisses de tempo pour reposer le lecteur avant de relancer la machine. L’objectif n’est pas de développer une intrigue complexe ou sinueuse mais d’aller droit au but avec un postulat simple et efficace. Deborah, Johnny, Hank et Dee-Dee doivent chacun retrouver l’une des 4 reliques du Rock’n’Roll, dispersées dans diverses contrées reculées des States, afin de sauver la planète. Car celle-ci se porte très mal, dévastée par le conflit qui oppose « chrétiens hystériques et thuriféraires du Rock’n’Roll ».

On n’a aucun doute sur la réussite de l’entreprise, car The Zumbies sont… increvables et entièrement dévoués à la cause sacrée du Binaire Primaire. La fin complètement délirante et absurde et l’épilogue mégalo restent dans le même registre, foutraque et décalé jusqu’au bout. Au passage, les héros auront côtoyé quelques personnages haut en couleurs, tels qu’un gorille rose, une rombière nymphomane ou un mexicain fan de fromages affinés. On vous aura prévenus !

Voilà, c’est sobre et de mauvais goût. Comme le dit le sorcier vaudou croisé par Dee-Dee : « c’est ça qu’est bien avec les zombies : ils sont complètement cons » ; et c’est ce qu’on adore à chaque fois : savourer l’humour noir, totalement premier degré et le foisonnement de clins d’œil à l’imagerie et à l’histoire du Rock. Et s’en mettre plein les mirettes avec les dessins flamboyants de Julien Solé, comme on s’en mettrait plein les esgourdes avec les titres de Motörhead (j’ai de la suite dans les idées).

A noter tout de même qu’il y a eu un changement de line-up puisqu’Arnaud Le Gouëfflec a succédé à Yan Lindingre au scénario et aux dialogues, sans que cela change l’esprit de la franchise. Le cahier des charges est parfaitement respecté et le dosage de ce cocktail de Sex (eh ouais, y’en a), drug (juste ce qu’y faut) et rock’n’roll, fonctionne toujours aussi bien.

Pour être complet, il faut préciser que les coupables ont décidé d’aller plus loin dans le délire en donnant vie (si l’on peut dire) à la musique crypto-rock des Zumbies. Une campagne de crowfunding rondement menée a permis de financer la création d’un 45 tours, « La place du mort » (ben voyons), interprétée, entre autres, par les auteurs. La boucle est bouclée. Désormais, il ne reste plus qu’à retourner sous terre (au frais !) en attendant le tome 4.

Bonus Track : 3 questions à Julien SOLÉ

Pour les non-initiés : les chroniques du tome 1 et du tome 2

Éditions du Blouson Noir


Dessins (en grande majorité) : Johann GUYOT

Une fois n’est pas coutume, cette chronique ne va pas évoquer un album mais plusieurs, tous publiés par les éditions du Blouson Noir.

La cheville ouvrière en est, au crayon et à l’encre, Johann Guyot et à la partie publication et éditorial, et aussi parfois pour les textes, Sofie Von Kelen. Ils ont ensemble sorti une série de bouquins, dont la BD est le principal vecteur, mais pas que, sur le Rock Métal… mais pas que.

Les amateurs de musique douce et apaisante fréquentant le petit festival de musique de chambre se déroulant chaque mois de juin à Clisson, connaissent peut-être déjà « Welcome To Hellfest », une série de 3 albums (désormais réunis en une intégrale) signés par les deux susnommés, Johann Guyot au dessin, et aux textes avec Sofie Von Kelen. Une plongée immersive, pédagogique et bourrée d’humour dans le plus gros festival Métal de France, au travers des dessins et interviews concoctés par les auteurs. Retrouvez les chroniques du tome 1 et du tome 2 sur ce site.

Depuis, les éditions du Blouson Noir ont commis 3 autres méfaits :

Dans « Something To Hide », Johann Guyot illustre les textes de Diego Gill, chroniqueur musical (auteur entre autres d’une biographie de Joy Division). Le livre nous présente toutes ces légendes et mystères enfouis dans les sillons de nos vinyles ou la mémoire numérique de nos CD. Car le Rock, comme son ancêtre le Blues, musiques éminemment transgressives, du moins à leurs débuts, ont longtemps senti le soufre des Enfers, encouragé la perversion sexuelle et la consommation de drogues. Pour échapper aux ligues de vertus ou à la censure légale, les bluesmen et les rockers ont développé des trésors d’imagination ou de supercherie.

Mais parfois aussi, il ne s’agissait que de trouvailles ou même d’accidents sonores ou visuelles motivés par la simple envie d’expérimenter en studio ou seulement de déconner un peu. Ce qui a engendré une véritable petite mythologie avec ces morceaux cachés à la fin des disques, ces textes à double sens, ces pochettes à tiroirs ou encore ces paroles enregistrées à l’envers et qui recèlent des messages subliminaux dont certains invoqueraient le Diable ou inciteraient au suicide. C’est ainsi tout un monde inconnu et souvent insoupçonné qui se dévoile sous nos yeux et dans nos oreilles. Le rédactionnel de Gill est illustré par quelques dessins humoristiques de Guyot, lequel insère également des planches de BD où il rebondit sur chaque thématique abordée avec des exemples issues de son expérience et de sa collection personnelles. Au final, un ouvrage passionnant, érudit sans être rébarbatif, même si l’on n’est pas forcément grand amateur de Rock.

Avec « Chroniques Électriques », Johann Guyot est seul aux manettes d’un livre illustré qui n’est pas à proprement parler une BD, même s’il est riche en dessins. L’auteur y présente de nombreuses anecdotes de l’histoire du Métal, musique forte en décibels, haute en couleurs et riche d’une imagerie, voire d’un folklore, regorgeant de tronches de Rock et d’évènements cocasses, pathétiques, étonnants, tragiques, voire franchement foireux et parfois un peu tout ça en même temps. Certaines anecdotes figurent déjà en bonne place dans la Genèse du Métal mais d’autres sont beaucoup moins connues.

Dans les deux cas, c’est du pur plaisir, soit en se disant ah, celle là je la connaissais ou le contraire, avec alors la satisfaction de se cultiver pour briller au prochain apéro. Impossible d’en ressortir une parmi d’autres, lisez le bouquin !

Et pour conclure, il faut absolument parler du dessin de Johann Guyot dont l’esthétique, invariablement noir et blanc, est parfaitement raccord avec le propos et le ton, résolument humoristique de tous ses livres. Un trait dynamique, expressif avec un vrai talent de caricaturiste qui écorne autant qu’il rend hommage à ses idoles et à sa musique de prédilection. Le débat sur la supposée existence d’un graphisme Rock reste toujours ouvert mais celui de Guyot donne assurément du grain à moudre à ceux qui pensent que oui.

Et pour être parfaitement complet, sachez que les éditions du Blouson Noir ont également sorti en 2024, devinez quoi ? Un livre de recettes de cuisine « rock’n roll », oui, carrément ! Ça s’intitule « Cook Me Tender », c’est écrit par Sofie Von Kelen et la cheffe Juliette Barax et c’est illustré par une kyrielle de dessinateurs, Johann Guyot évidemment mais aussi, Fabcaro, Pixel Vengeur, Jampur Fraize, Will Argunas… je ne cite ici que les noms bien connus de nos services, en tant qu’auteurs de BD Rock.

Alors, si vous aimez le Rock, le Métal ou au contraire si vous n’y connaissez rien, que vous appréciez la BD (forcément, vu que vous êtes sur ce site…), vous marrer et vous cultiver en même temps, les bouquins du Blouson Noir sont impérativement à vous mettre sous les mirettes.

Bleu de chauffe


Dessins et Textes : Lionel CHOUIN

L’histoire repasse toujours les plats. En 1983, la gauche au pouvoir en France avait renoncé à l’anticapitalisme et cédait au réalisme économique : « la rigueur » pour les intimes. Forcément, les premiers à trinquer étaient comme toujours en bas de l’échelle sociale. C’est sans doute liée à la nature profonde de l’être humain, dont le cerveau d’homo-sapiens retrouve rapidement ses bons vieux réflexes de chasseur-cueilleur : Dès que ça va mal et qu’on n’y peut pas grand-chose, on se console en cherchant des responsables. Et comme c’est trop compliqué de s’en prendre à ceux qui sont en haut de la pyramide, on se retourne vers ceux qui sont à la base et qu’on identifie comme en dehors dans la norme : les étrangers, notamment. Par opposition aux bons Français, de la bonne couleur et avec le patronyme qui va bien. Ça vous rappelle quelque chose ? Ben oui, plus de 40 ans après, ça n’a absolument pas changé.

Sauf que 1983 avait deux avantages sur la période actuelle : Ceux qui pensaient que l’immigration est la source de tous les problèmes ne gagnaient pas d’élections… et on écoutait du Punk. Du made in France, bien de chez nous pour le coup, car c’était l’âge d’or des Béruriers Noirs. Avec entre autres, un de leurs morceaux emblématiques, issu de leur 2è album, « Petit agité ».

Voilà ainsi planté le décor de « Bleu de chauffe », une BD qui nous fait revivre cette époque donc pas si révolue que ça et nous plonge dans le quotidien de banlieusards prolos qui s’organisent pour défendre leurs droits. Parmi eux, Ahmed, délégué syndical à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois, qui brame l’Internationale dans sa camionnette recouverte de stickers CGT.

Le plus gros problème d’Ahmed, ce n’est pas le patronnât ou les conditions de travail, c’est Karima, sa fille aînée. Une keuponne bad girl, qui fréquente les squatts, nargue la Police, fait de la boxe… et écoute les Bérus. La jeune femme n’a pas peur de se fritter avec les Skinheads nazillons qui bossent dans le secteur comme convoyeurs de fond et rêvent de tabasser du rebeu et de renvoyer tous ces arabes « chez eux ». Un politicard d’extrême droit utilise ces décérébrés pour mettre le feu aux poudres et échauffer les esprits en stigmatisant les immigrés. Dans cette bande de fafs, Sergio, pourtant lui aussi fils d’émigré, semble le plus badass, avec ses tatouages nazis sur le corps, son CV d’ex taulard et sa frappe de cogneur. Mais tout cet attirail cache un mal-être plus profond…

Entre ces mondes et ces êtres que tout oppose, sur fond de manifs, d’affichages nocturnes et de violence sociale, l’affrontement est inéluctable et les évènements dramatiques vont se succéder jusqu’à l’embrasement final.

Lionel Chouin est allé à l’essentiel pour faire revivre le remous de ces années 1980. Son intrigue s’attache d’abord à mettre en valeur des personnages écorchés par leur vécu dans une chronique sociale qui échappe à une mise en perspective historique bavarde didactique et ne verse pas non plus dans le Polar convenu même si on devine que la commissaire a elle aussi sa part d’ombre.

Le trait acéré et la mise en couleurs très sobre de l’auteur concourt à l’authenticité des protagonistes et cadre bien avec l’esthétique Punk qui fournit la toile de fond musicale du récit et la restitution d’une époque, les années 1980, qu’on a un peu trop tendance à idéaliser maintenant. Sauf bien sûr quand il s’agit de se remémorer l’effervescence musicale de la scène Rock alternative en France, très politisée et symbolisée par les Béruriers Noirs qui scandaient alors « La Jeunesse emmerde le Front National ». Où sont passés les Bérus d’aujourd’hui ?

Unsung Hero


Dessins : TAIGAMI – Textes : Mizuki URATANI

Ce soir, on pousse les portes des coulisses du monde musical. On oublie les projecteurs braqués sur les stars le temps d’un instant, pour s’intéresser à ceux qui les découvrent, les coachent et les portent jusqu’au sommet.

Pleins phares sur Unsung Hero, la nouveauté éditée chez Nobi nobi !. Une plongée vibrante, pleine d’énergie et terriblement humaine dans le quotidien d’un dénicheur de talents.

Au cœur de ce manga, on suit Ichiro Gomen. Ichiro est un jeune producteur d’artistes au parcours déjà cabossé. C’est un ancien musicien qui a carrément abandonné la scène musicale pour passer de l’autre côté du miroir. Le gars déborde d’entrain, il est bourré d’idées fraîches, mais la réalité du métier est un peu plus compliquée que prévu : pour le moment, il galère à gérer les groupes qu’on lui confie au sein de son agence.

Pourtant, sa trajectoire va totalement basculer le jour où son chemin croise ou je devrais dire re-croise, je vous laisserai découvrir pourquoi, celui d’une jeune fille Jam. Elle a un caractère bien trempé, un tempérament de feu, mais surtout… une voix absolument magnifique, brute et envoûtante.

Et quand il rencontre cette jeune chanteuse au caractère indomptable, ça fait des étincelles ! Le contraste entre ce producteur plein d’idées mais qui doit apprendre à cadrer, et cette fille qui refuse de se laisser dicter sa conduite, donne lieu à des échanges savoureux, pleins de punch. Le manga offre un regard intéressant sur le travail de l’ombre, les doutes et la complicité qui se crée dans la création.

Touché en plein cœur par ce diamant brut qui lui rappelle pourquoi il aime la musique, Ichiro décide de la prendre sous son aile. Son objectif ? En faire une véritable star. Mais pour ce producteur débordant d’idées mais parfois un peu dépassé par les événements, le défi est immense. Entre le caractère volcanique de sa nouvelle protégée et les exigences impitoyables de l’industrie, Ichiro va devoir apprendre à s’imposer. C’est le début d’une aventure humaine et musicale intense !

Visuellement, l’auteur réussit un véritable tour de force. Comment faire passer l’émotion d’une voix magnifique uniquement avec du noir et du blanc ?

La grande force d’Unsung Hero, c’est justement son protagoniste. Ichiro n’est pas un producteur cynique en costume-cravate ; c’est un idéaliste qui a connu l’échec en tant qu’artiste et qui cherche sa place. Sa maladresse à gérer ses groupes au sein de son agence au début le rend immédiatement hyper attachant et humain.

Eh bien, par le cadrage et l’expressivité. Le trait est moderne, hyper dynamique et très expressif. Quand la jeune fille se met à chanter, le dessin explose littéralement. Les planches s’animent, les regards deviennent intenses, et la mise en page nous fait ressentir toute la puissance et le frisson de sa voix. Le design des personnages est hyper soigné, très ancré dans la culture pop actuelle. On est immédiatement emporté par l’énergie qui se dégage des pages.

En bref, Unsung Hero chez Nobi nobi ! C’est un manga frais, touchant, et très bien rythmé. Pour ma part c’est un grand oui, j’ai vraiment hâte de découvrir la suite. En plus c’est une série courte : 4 tomes, c’est parfait.

Chronique rédigée par Fabien pour la Case de Seb sur Radio G
Émission du 18/05/2026

Le ferry

Dessins : Thierry BOUÜAERT – Textes : Xavier BÉTAUCOURT

Doit-on nécessairement être égoïste pour être un grand artiste ? Vous avez 4 heures. Perso, ça me prendra moins longtemps même si je ne crois pas que je répondrai à la question.

Les musiciens amateurs le savent. Passés l’émoi des premières répètes et la découverte de cette sensation unique de ne faire qu’un en massacrant les standards de ses idoles, les rêves des groupes débutants deviennent plus grands. Pour peu que ça applaudisse un peu fort lors des premiers gigs dans les troquets qui ont bien voulu les programmer, les apprentis rockstars sentent le melon gonfler. Mais vient rapidement l’heure fatidique de se frotter à la création de chansons. Seuls les plus forts y survivent, pas toujours les plus talentueux. Une fois le tri effectué et la composition du groupe stabilisée, le plus dur commence et surtout la question fatidique : la musique, simple hobby en attendant que jeunesse se passe, ou bien véritable projet de vie ? Une vie de galère, d’incessantes remises en questions, d’échecs et de précarité économique avec au bout du tunnel la faible lueur d’espoir de devenir musicien professionnel, sans parler d’un hypothétique et souvent éphémère succès. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour Max, il n’y a aucun doute et aucune hésitation, la réponse est oui, quoi qu’il en coûte et pas de plan B. « Le ferry » nous raconte son histoire, celle d’un choix sans appel. Il veut percer dans la musique, celle du Rock des années 1980, quand dominait la New-Wave et le Post-Punk. Avec un constat implacable, ce n’est pas à Roubaix que ça se passe (pas plus que dans le reste de la France, Paris inclus). Mais au moins à Roubaix, on n’est pas loin du ferry, le pont vers la terre promise, l’Angleterre. Alors Max est parti, il y a 6 mois. Pas de nouvelles depuis. Le récit débute dans une chambre d’hôpital où Rose est entourée des anciens membres du groupe dont Max était le bassiste. Rose, que Max a quittée en lui promettant de venir la chercher puisqu’elle n’a pas voulu le suivre. Son rêve n’appartient qu’à lui. On la devine très fatiguée et on a immédiatement envie d’en savoir plus.

L’intrigue, dans une série de flash-backs soigneusement agencés, nous fait découvrir le passé de Max et de ses potes, semblable à tant d’adolescent des 80’s, biberonnés aux Hard-Rock des années 1970 puis foudroyés par l’arrivée du Punk, résumée dans une superbe scène sur la première écoute de l’album des Sex Pistols. Rite initiatique où on a l’impression que notre vie n’avait aucun sens avant que ne déboule dans les enceintes et nous pénètre droit dans le cerveau et au cœur, ces riffs de guitare qui nous changeront à tout jamais.

Jouer dans un groupe était une évidence pour Max mais il ne compte pas s’arrêter au premier 45 tours de son groupe, les Sticks. Alors qu’il s’agit juste d’une étape pour lui, c’est le Graal pour ses camarades, un aboutissement sans lendemain. Parce qu’il faut bien bouffer, bosser… bref, survivre. Dès lors, la messe est dite, Max va partir.

Au fil de la narration, la personnalité de Max et de ses acolytes se dévoile. Et l’on découvre que derrière le visage perclus de fatigue sur son lit d’hôpital, Rose est une femme forte et intelligente. Quant à Max, sa détermination sans faille est remarquable, et que l’on admette ou non son choix, on ne peut qu’en saluer la cohérence. Il n’est ni attachant, ni héroïque, ni même sympathique mais il est authentique et emblématique de ce qui distingue les vrais artistes des autres.

Réunis dans cette chambre d’hôpital autour de Rose, les amis de Max s’inquiètent pour elle, ressassent le passé, et gambergent sur ce qu’est devenu leur ami. Mais certains en savent peut-être plus que les autres…

Servi par un dessin très expressif et personnel (oserait-on parler de dessin Punk?), « Le ferry » est une évocation immersive de la jeunesse des années 1980, de ses aspirations et de ses doutes dans le contexte politico-social et dans le paysage musical de cette époque (de nombreuses références jalonnent l’album et sont énumérées en post-face), ainsi que des émotions que peut provoquer le Rock sur les âmes corruptibles des adolescents.

Voilà, je n’ai pas donc pas répondu à la question introductive mais j’ai lu un excellent album de BD Rock, et très égoïstement, ça me suffit amplement.

Murder Falcon

Dessins et textes : Daniel Warren JOHNSON

Dans le genre « Plus c’est gros, plus ça passe », « Murder Falcon » s’affirme comme une référence absolue. Qu’il s’agisse du postulat, de l’intrigue, du graphisme ou des références musicales, Daniel Warren Johnson a décidé de ne pas faire dans la dentelle. On est sur du très lourd.

Déjà, le pitch : Comme d’habitude, la terre (au hasard les USA) et l’humanité vont être envahies par une entité maléfique venue d’un autre monde, nommée Magnum Khaos. La méchante bébête envoie une armada de créatures monstrueuses tout droit sorties d’une version trash de l’enfer de Jérôme Bosch. Pour combattre et vaincre ces aberrations, un seule arme : Une musique qui déchire et explose les tympans, et donc le Métal, sous toutes ses formes.

C’est ce que va découvrir Jake, le guitariste virtuose du groupe Brooticus, tombé en pleine dépression et devenu incapable de pondre le moindre riff. Jusqu’au jour où un faucon badass, taillé comme un Rambo à plumes, avec bandana et bras biomécanique, transforme sa guitare. Après ça, tout est simple, Jake se déchaîne sur son manche et l’énergie produite par sa musique est transmise à Murder Falcon qui se débarrasse des gros monstres aussi rapidement qu’un solo de Power Metal.

Mais la horde des envahisseurs semble infinie et Jake va devoir reformer son groupe avec Johann à la basse et Jimi (une fille) à la batterie, dont le premier active le pouvoir d’un gigantesque mammouth et la seconde celui d’un serpent de mer. Au fil de leur lutte, qui leur fait sillonner le monde et s’aventurer dans des sites cryptiques et ignorés des hommes, comme dans une nouvelle de Lovecraft, d’autres musiciens combattants les rejoindront, comme un chanteur de Black Metal ou même l’orchestre philharmonique de Tokyo. On vous aura prévenu, ça va charcler dans tous les sens, dans des scènes de bataille telluriques dignes d’un bon vieux Godzilla, parfois en pleine plage et dans une explosion de couleurs flashy.

Dans tout ce vacarme de bruit, de fureur et de destruction, Johnson prend quand même le temps de peaufiner juste ce qu’il faut la psychologie de ses personnages principaux qui ne se réduisent pas à de simples zicos bas du front. Le dessin particulièrement dynamique, très lâché mais parfaitement maîtrisé, et la mise en couleurs foisonnante privilégient l’efficacité à la perfection graphique, parfois un peu figée des Comics. Le graphisme sert ainsi parfaitement l’histoire et l’ambiance musicale.

Les amateurs de Métal apprécieront les nombreuses références au genre parsemées tout au long de l’album. L’auteur connaît très bien le sujet et il joue de la guitare depuis ses onze ans. Il a mis ici sa passion pour la musique puissante et saturée au service de son récit. Avec en bonus la revisite dans la partie Artwork de pochettes d’albums et de groupes culte du Métal en y intégrant les personnages du livre, ce qui confirme ses excellent goûts musicaux. Depuis Perkeros, les métalleux n’avaient pas eu une aussi bonne fiction de BD originale à se mettre devant les yeux. « Murder Falcon » est désormais le dernier en date.

Rock’n’Roll – Salauds de Baby-Boomers

Dessins et textes : BARU

La grande histoire du Rock est jalonnée d’instants décisifs, des concerts légendaires, des albums mythiques et aussi, un peu trop souvent des morts tragiques et parfois stupides. Perso, j’affectionne ces anecdotes, souvent sans importance mais qui ont pu parfois contribué à façonner la carrière d’un groupe ou d’un artiste. Il y aurait de quoi écrire une anthologie mais là n’est pas le propos. Car au fond, que serait l’histoire du Rock sans un élément essentiel, incontournable : le public qui remplit les salles, achète les disques (ou désormais accumule les streams) et accessoirement le compte en banque de ses idoles ?

Le Rock sous toutes ses formes constitue la bande-son de la vie de millions de fans, parfois de façon omniprésente, voire obsessionnelle. Il en est pour qui il est inconcevable de passer une seule journée sans écouter cette musique divine et apaisante, même quand elle crache un flot des décibels saturés. Je suis de ceux-là et, très modestement, ça me fait un point commun avec Baru, vétéran de la BD (grand prix d’Angoulême 2010), qui n’a jamais renié sa passion indéfectible pour le Rock’n’Roll, qu’il a déjà mise en images dans des albums comme « Quéquette Blues », « Sur la route encore », « The Four Roses » (au scénario avec Jano au dessin) ou « Fais péter les basses, Bruno ! » (hé, hé…).

Dans « Rock’n’Roll », il évoque quelques moments et souvenirs, vécus par lui ou certaines de ses connaissances et qu’il a librement réinterprétées. Des tranches de vie qui ont marqué à jamais leurs protagonistes. La découverte improbable de Jimi Hendrix, à la salle des fêtes de Villerupt en Lorraine ; la rivalité entre Mods et Rockers en Angleterre, dans les années 1960 (immortalisée par les Who dans « Quadrophenia ») ; une histoire loufoque mais véridique de poules libanaises sur fond de Rolling Stones ; un rendez-vous manqué avec ces derniers…

Avec son talent de conteur, Baru donne vie à ces anecdotes sublimes et dérisoires, où se mêlent musique, chronique sociale, et un brin de nostalgie mais sans être larmoyant, grâce à l’humour dont il parsème habituellement ses récits. S’il ne fallait choisir qu’un seul adjectif pour qualifier son travail, ce serait assurément « authentique », tant ses personnages et ses intrigues transpirent le vécu, même recomposé, dans cet album, à l’instar de toute son œuvre.

Comme toujours, son graphisme unique, dépouillé et percutant, Baru étant l’un des dessinateurs les plus originaux du neuvième art, colle parfaitement à l’ambiance de chaque histoire, alternant noir et blanc vintage et superbes couleurs vives.

« Rock’n’Roll » est l’œuvre d’un amoureux du Rock de la grande époque, années 60 et 70 (le sous-titre ne laisse aucun doute là-dessus) qui dresse quelques portraits et relate quelques moments inoubliables, comme tout amateur de binaire primaire aura toujours à en raconter. Ainsi nous pouvons, nous aussi, même si c’est par la petite porte, entrer dans la grande histoire du Rock.

On était des anges

Dessins : Terkel RISBJERG – Textes : Anne-Caroline PANDOLFO

Les années 1980, marquées par la New-Wave et le Post-Punk, l’essor de l’électronique (souvenez-vous du magnifique son des batteries !) et l’irruption des claviers avaient un peu ringardisé le Rock à guitares de la décennie précédente. En attendant les années 1990, qui ont remis au goût du jour les guitares saturées, les cheveux longs, la provocation et la révolte adolescente, grâce, entre autres, aux Guns N’ Roses et à la vague Grunge, il y avait quand même de quoi s’en mettre plein les oreilles avec le Rock des 80’s, New Wave, Post-Punk, Heavy et Trash Metal (merci à Iron Maiden d’avoir sauvé les 80’s !).

Quelle chance ont eu les adolescents du début des 90’s d’avoir vécu cette époque bénie, baignés dans cette mouvance rugissante, me diriez-vous ? Ben, en fait, non, pas tant que ça, vu que coller dans la même phrase « adolescents » et « époque bénie » relève souvent de l’oxymore.

« On était des anges » en constitue une belle illustration. L’histoire met en scène une bande de jeunes qui se fendent pas vraiment la gueule (eh ouais, je cite Renaud, j’ai bien le droit de faire du social !). Résidents d’un bled paumé d’Alsace, imaginaire mais emblématique, Isheim, ils traînent leur spleen de fin d’été et attendent avec impatience l’âge de la majorité dans quelques mois, perspective (ou mirage) de la liberté absolue.

D’emblée, le ton est donné avec une brillante démonstration de phonétique sur la prononciation correcte du mot fuck, délivrée par Hervé qui a eu la chance d’aller aux States, prestige assuré auprès de ses potes. On découvre ainsi tous ces jeunes, archétypes de leur génération et des différents courants musicaux de la période qui formeront la toile sonore du récit. Le Punk avec Hervé et Vivi, la New Wave avec Chris, clone très réussi de Robert Smith des Cure, ou encore le Hard et le Métal avec Red (qui trouve toujours des paroles de Metallica, Maiden, etc. appropriés aux évènements).

Mais cette bande de désœuvrés comporte aussi des membres, soit sans identité musicale affirmée, tels les deux jumeaux Renés, sortes de skinheads sympathiques toujours en train de se chiffouiller, soit, telle Tralala (pourquoi pas ?) qui se laissent bercer par les tubes mainstream de l’époque, comme Cindy Lauper ou Prince (on a vu pire). Ce qui donnera d’ailleurs le prétexte à une querelle d’esthètes opposant fans de Rock et fans de tubes, lors de l’incontournable boum qui dégénérera rapidement.

L’arrivée de la mystérieuse et envoûtante Persille va être l’élément déclencheur de l’histoire. Entre ces jeunes, des intrigues amoureuses vont se tisser ou se renforcer, avec leur lot d’espoirs, de déceptions et de sentiments inavoués, dont le problème est bien sûr la capacité à les exprimer ou non. Désir de s’évader du quotidien, soit par la musique, soit en se barrant définitivement de ce bled, en plaquant des parents tyranniques ou largués mais forcément toujours à côté de la plaque.

Soif de liberté, d’amour, d’aventures, de musique… « On était des anges » convoque tous les thèmes du malaise adolescent. Ce n’est donc pas l’originalité de l’intrigue qui importe ici mais cette capacité à donner vie à une galerie de portraits, attachants, sincères et authentiques.

De ce point de vue, les auteurs ont amplement réussi leur coup. On devine qu’il y a beaucoup de vécu derrière tout ça car on a tous traversé avec plus ou moins de bonheur cette période compliquée et charnière de notre existence. Le mérite en revient d’une part à un scénario dense mais très fluide avec des dialogues et une psychologie des personnages qui sonne juste et d’autre part à un graphisme expressif (mention spéciale pour les regards) et très efficace, agrémenté d’une mise en couleurs parfaitement raccord avec un beau travail sur les trames de noir.

Le tome 2 est annoncé pour août 2026 et on a hâte de découvrir ce que seront devenus les héros trente ans plus tard ainsi que la vision que les auteurs auront de la musique Rock aujourd’hui. 

Bonus Track : Interview de Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG

Woodstock 69

Dessins : José-Luis MUNUERA – Textes : Kid TOUSSAINT

Les connaisseurs le savent : Les festivals de musique, c’est chiant. D’abord, vu que c’est en plein air, tu es à la merci des caprices de la météo. Et comme la plupart des festivals ont lieu en été, c’est soit le cagnard, soit la grosse drache et souvent un mix des deux sur plusieurs jours. Insolation ou pneumonie, choisis ton forfait, avec option bain de boue les bonnes années. Le son est au mieux passable et le plus souvent pourri et dans tous les cas hyper fort, pour que chaque scène couvre bien le niveau de décibels des autres. Côté finances, le prix du billet te coûte un rein. La bouffe est chère, la boisson est chère (et si t’aimes pas la bière, eh ben tant pis) et pour évacuer tout ça, les chiottes sont immondes avec une file d’attente qui te fait regretter n’importe quel guichet de l’administration de ton choix.

C’est blindé de monde, donc tu te tapes un bouchon digne d’un chassé-croisé estival (mais dans un seul sens) puis tu galères à trouver une place de parking à l’autre bout du bled, et tu dois encore marcher plusieurs bornes jusqu’au site du festoche. Et n’oublions pas l’hébergement ou plutôt si, oublions le, car on ne peut vraiment qualifier ainsi le bout de champ merdique où tu iras t’installer au milieu d’un océan de tentes de camping dont les propriétés d’isolation phonique légendaires te garantiront chaque nuit une absence totale de sommeil. Pas de soucis, tu auras toute une semaine de boulot derrière pour bien récupérer. Voilà. A part ça, l’ambiance est plutôt cool et surtout il y a plein de groupes !

Le point de départ de ces joyeux bordels musicaux qui se déroulent chaque année un peu partout dans le monde porte un nom emblématique : Woodstock aux États-Unis (qui s’est en fait déroulé à Bethel à environ 100 km) a confronté le public à toutes les galères sus-mentionnées. Il a constitué, du 15 au 18 août 1969, le paradigme des festivals Rock. Il en détient le record d’affluence : 500 000 personnes.

Un documentaire et un album Live ont immortalisé l’évènement. De nombreux bouquins ont été écrits dont quelques BD. « Woodstock 69 » est la dernière en date. Kid Toussaint a pris le parti scénaristique, plutôt que de pondre un énième biopic, d’utiliser ce monument de l’histoire du Rock comme toile de fond à une intrigue purement fictive, illustrant les trois piliers du mythe Woodstock : Paix, Amour et Musique. Un petit cahier documentaire à la fin de l’album fournit les choses essentielles à connaître sur ces 4 jours exceptionnels qui ont réuni quasiment toute la crème du Rock de l’époque. On n’a jamais revu une telle densité de talents depuis, hormis le Live Aid en 1985.

Ulysse est un soldat rescapé du Vietnam où il a reçu une lettre de Leslie, qui lui annonce vouloir le quitter pour aller se marier avec un autre homme à Woodstock. Leslie, est en route pour le festival, accompagnée de Gaby, enceinte de 8 mois qui compte bien trouver sur place un père pour son futur rejeton. Ulysse va tout faire pour retrouver Leslie, parmi les centaines de milliers de festivaliers et empêcher ce mariage qui, après le traumatisme du Vietnam, bouleverserait sa vie une seconde fois. Son odyssée (forcément) va lui faire découvrir le foutoir absolu du festival mais aussi son ambiance unique. Il va croiser quelques personnages haut en couleurs et notamment Franco, un coiffeur italien persuadé que toute cette affluence chevelue va lui offrir une clientèle abondante.

L’intrigue principale est ponctuée par l’évocation de quelques grands moments du festival, les concerts en premier lieu, les galères de l’(in)organisation du festival, dont la logistique était prévue pour 10 fois moins de personnes, les problèmes techniques, aggravés par quelques pluies torrentielles, le manque d’argent pour payer les groupes… Au milieu de ce maelstrom, Mickael Lang, l’instigateur du festival, absorbe avec zénitude tous les problèmes. Sa présence rayonnante est le fil rouge de l’histoire, et il incarne tout l’esprit de Woodstock même s’il est probable qu’il n’a pas dû être aussi serein qu’il apparaît ici.

Le dénouement offre une issue inattendue et assez ironique qui pourra peut-être déstabiliser certains lecteurs mais qui reste dans l’ambiance générale du récit, parfaitement servie par le dessin superbe de Munuera, virtuose sans être démonstratif, qui apporte à ses personnages cette petite touche qui nous les rend aussitôt familiers.

L’idéal de Woodstock peut sembler aujourd’hui un peu naïf et dépassé mais on ne peut lui dénier sa sincérité et le fait qu’il reste à ce jour le plus grand festival de l’histoire du Rock, auquel « Woodstock 69 » rend un bel hommage.

Starman – Quand Ziggy éclipsa Bowie

Dessins et textes : Reinhard KLEIST

Si l’on devait ne retenir qu’une seul période parmi les nombreuses qui ont jalonné la fantastique carrière de David Bowie, ce serait sans doute celle de Ziggy Stardust. Parce qu’elle est la plus originale, la plus surprenante, la plus avant-gardiste (du moins visuellement). Et aussi celle où il a failli se perdre dans le personnage qu’il avait créé. Et dont il a su se sortir pour se réinventer, loin des outrances du rock-business lors de sa période berlinoise où il est passé du statut de Rockstar à celui de compositeur et musicien renommé et reconnu pour sa musique et non plus les seulement les outrances de son look ou de sa vie privée.

Pour nous faire revivre l’effervescence de ces deux époques essentielles, Reinhard Kleist était l’un des mieux placés. D’abord parce que dans le domaine du biopic Rock, l’auteur allemand sait faire. Ses deux ouvrages sur Johnny Cash et Nick Cave sont des modèles du genre.

« Starman » s’inscrit logiquement dans la même veine avec en prime une petite innovation puisque Kleist est passé à la couleur. Cela semblait incontournable pour restituer l’orgie visuelle des looks flashy du Glam Rock de Ziggy et de ses Spiders of Mars. On n’est pas surpris qu’il s’en sorte haut la main et au passage cela lui a procuré un ingrédient narratif puisqu’il a gardé la bichromie pour les nombreux flash-back qui émaillent son récit.

Les biopics de Kleist ne sont en effet jamais linéaires et ils échappent aussi à ce côté didactique qui caractérisent souvent les biographies. Pour tout savoir sur Bowie, il existe déjà un paquet de bouquins et de pages Internet. Comme pour Cash et Cave, Kleist développe sa propre vision de ses sujets, en explorant leurs fêlures intimes, les ressorts, les instants décisifs et les raisons profondes qui en font des artistes hors du commun.

David Robert Jones a toujours été passionné de Science-Fiction et son frère aîné était schizophrène. Ces deux éléments aident à comprendre le personnage de Ziggy Stardust, même si la personnalité de Bowie est plus complexe et c’est justement tout le talent de Kleist de lever une partie du mystère. L’évocation de l’exil volontaire de Bowie à Berlin, en compagnie de son âme sœur, Iggy Pop, n’est pas moins passionnante. Bowie va entreprendre une remise en question douloureuse mais fructueuse tant de sa vie privée que de sa trajectoire musicale.

On retrouve bien sûr l’une des qualités primordiales de Kleist : un dessin sobre, expressif et très fluide qui lui permet de composer une galerie de portraits hautement crédibles sans tomber dans la caricature.

Avec « Starman », Kleist s’affirme, comme prévu, comme l’un des meilleurs auteurs de biopics Rock en BD. Vivement son prochain.

Sounds of Vinyl

Dessins et textes : Ryôichirô KEZUKA

Oubliez la technique, les platines hors de prix et les noms d’artistes pointus. Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un manga qui ne se lit pas avec les yeux, mais avec le cœur. En 2025, Sounds of Vinyl de Ryôichirô Kezuka s’est imposé comme bien plus qu’une œuvre sur la musique : c’est un recueil de vies sur fond musical.

Dans ce manga, chaque chapitre est une rencontre. Ce n’est jamais la simple histoire d’un disque qu’on achète, c’est l’histoire d’une émotion qu’on retrouve. C’est ce vieil homme qui pleure en réécoutant le morceau sur lequel il a dansé avec sa femme disparue. C’est cette jeune fille perdue dans la grande ville qui trouve, au détour d’un sillon, le courage de ne pas abandonner ses rêves.

Kezuka possède ce talent rare de capturer « l’entre-deux » : ce silence qui précède le début d’une chanson, ce moment où le monde s’arrête de tourner parce qu’une mélodie nous touche précisément là où ça fait mal, ou là où ça fait du bien.

Ce qui bouleverse dans Sounds of Vinyl, c’est la tendresse que l’auteur porte à ses personnages. Ce sont tous des gens ordinaires, un peu cabossés par la vie, un peu solitaires. L’émotion passe par des regards, des mains qui tremblent un peu en tenant une pochette cartonnée, ou de longs silences contemplatifs. On est dans la pure tranche de vie, celle qui nous rappelle que même dans la solitude la plus profonde, une chanson peut être une main tendue.

Pourquoi ça nous touche autant ? Parce que Kezuka dessine la nostalgie sans jamais être ringard. Il nous montre que la musique est un langage universel qui répare les ponts brisés entre les générations. C’est un manga qui fait du bien, une lecture « pansement » qui nous invite à ralentir, à respirer, et à écouter ce que les autres ont à nous dire, au-delà des mots.

C’est une œuvre d’une humanité foudroyante, qui vous laissera sans doute avec une petite boule dans la gorge, mais une chaleur durable dans la poitrine.

Et pour porter cette émotion, il fallait un style visuel à la hauteur. Kezuka possède une patte graphique incroyable, presque anachronique : Son trait est organique, charbonneux, très riche en encrage. On sent physiquement le poids des objets, la texture du papier des pochettes et le grain de la poussière dans les boutiques. Il s’inspire du Gekiga, ces maîtres du manga d’auteur des années 70. Ses noirs sont profonds, ses ombres sont travaillées, et chaque planche semble avoir été patinée par le temps. Il sait parfaitement dessiner le silence. Ses cases contemplatives sur une aiguille qui se pose ou sur un regard qui s’évade sont de véritables tableaux qui renforcent la mélancolie du récit.

Mon petit conseil lecture : Lisez-le au calme, loin de votre téléphone. Laissez-vous porter par la mélancolie douce des personnages de Kezuka, c’est un voyage intérieur dont on ressort un peu plus apaisé, pour ma part c’est un énorme coup de coeur.

Chronique rédigée par Fabien pour la Case de Seb sur Radio G
Émission du 09/02/2026

Rockabilly

Dessins : Christophe DUBOIS – Textes : RODOLPHE

Au commencement étaient la Country, le Folk et le Blues. Et puis, dans les années 1950, un Prophète est arrivé, il s’appelait Elvis. Il a vite rallié de nombreux disciples comme Chuck Berry, Little Richard, Gene Vincent ou Buddy Holly et ensemble, ils ont créé une nouvelle religion : le Rock’n Roll… et laissé le Diable entrer dans les chaumières, via les postes de radio, dans les esprits d’une jeunesse naïve et corruptible.
Parmi ces adeptes touchés par la grâce divine… ou diabolique, si vous préférez, il y a Hank, un jeune homme qui vit dans une ferme à Hazard, dans le Kentucky, avec son père, ses trois frères et sa sœur. Dans ce bled moche où il fait toujours chaud et où il ne se passe rien, Hank trompe l’ennui en jouant de la guitare dans les fêtes locales et en composant des chansons… de Rock’n Roll évidemment.
Le récit débute à la gare de Hazard où Hank taquine la guitare en attendant la nouvelle membre de la famille : Mary-Barbara, diminutif Barbie, venue rejoindre Bram, le frère aîné qu’elle a épousé pour se sortir de sa congrégation pour filles paumées.
Dès le début, on devine que l’arrivée de cette fille superbe qui n’a pas froid aux yeux, entre autres, va bousculer le quotidien monotone de cette famille de farmers, en apparence traditionnelle et cependant très atypique : Hank qui rêve de devenir une Rockstar, son père taciturne à la violence refoulée, Eddy un frère cadet délinquant, Evy une sœur autiste… et une mère, qui n’est plus là, et c’est d’ailleurs l’une des clés de l’intrique.
Les ingrédients sont ainsi réunis pour que les événements prennent une tournure dont tous les protagonistes ne vont pas sortir indemnes.
Si vous pensez que tout ça est ultra classique, vous avez tout bon et c’est justement l’une des grandes forces de cette chronique de famille américaine rurale, sur fond de naissance du Rock’n Roll avec une touche de Polar. Qu’il s’agisse de l’intrigue, de la psychologie des personnages, du scénario, jusqu’à sa conclusion, du dessin et donc de l’ambiance musicale, on est dans le pur classicisme. Et cela colle parfaitement à la thématique et à l’ambiance de l’album, ce qui donne au final un récit très cohérent et assez immersif.
Rien d’étonnant quand on se penche sur le CV du scénariste. Rodolphe est un vétéran de la BD qui officie sans relâche depuis 1979, alors qu’il avait presque 30 ans. Je vous laisse faire le calcul… Sa bibliographie est impressionnante. On peut citer Les Écluses du Ciel, Mary la Noire, L’autre Monde, Pump. S’agissant de récits autour de la musique, il est l’auteur de Outsiders, Mojo, Rockstar (dans la série Le Village) ou J’ai tué Lennon. C’est donc un fin connaisseur et amateur de Rock classique et cela se ressent inévitablement dans Rockabilly où le contexte de cette révolution musicale, qui va changer les USA, y compris les coins les plus reculés comme Hazard, est bien restitué, au service d’un récit bien mené.
Christophe Dubois est quant lui le dessinateur du Cycle d’Ostruce, un récit assez original de Steam Punk mâtiné d’Héroïc Fantasy se déroulant pendant la révolution russe. Il est d’ailleurs remarquable de voir comment son dessin a évolué dans Rockabilly, puisqu’on est sur un graphisme très réaliste et maîtrisé, qui fait un peu penser à Gibrat. Qu’il s’agisse des scènes de violence, d’intimité ou bien sûr de musique, le trait précis et les couleurs directes nous plongent dans l’Amérique profonde des 50’s. On ressent la moiteur du climat, des corps et des âmes et cette atmosphère oppressante, annonciatrice d’un dénouement dramatique mais pas forcément inattendu, surtout si l’on est féru de thrillers.
L’épilogue viendra rappeler opportunément que le Rock’n Roll reste plus fort que tout et peut faire oublier les moments les plus pénibles et retrouver « la banane », (c’est nul mais c’est offert par la maison !).
En résumé, avec Rockabilly, vous ne serez peut-être pas surpris, mais vous ne serez pas déçus.