Dessins et textes : Peter BAGGE
Quand on voit à quel point les Américains sont fiers de leur grand et beau pays, la patrie du progrès, de la liberté individuelle exacerbée, où tous les possibles deviennent probables, mais où le puritanisme et les valeurs chrétiennes restent la référence, il est réjouissant de voir certains artistes prendre le contre-pied du mythe en créant des anti-héros, risibles, pitoyables et joyeusement immoraux.
C’est ce qu’a fait Peter Bagge avec son personnage, Buddy Bradley, dans une saga au long cours, composée d’une série d’histoires courtes, parues dans les revues Weirdo puis Neat Stuff, entre 1984 et 2014.
Dans Les Bradley, on découvre la famille de Buddy. Un père caractériel, une mère au foyer typique des tradewives américaines, Butch le petit frère infernal et Babs la sœur hystérique.
Les choses se gâtent dès le début du livre quand la mère de Buddy prend un job pour boucler le budget familial… Buddy est en dernière année de lycée. Il traîne avec ses potes, écoute du Rock, martyrise sa sœur et encore plus son petit frère. La vie des Bradley est un maelstrom de conflits, scènes de ménage, bagarres prenant parfois des proportions telluriques. Bagge s’amuse à tailler en pièces avec un humour outrancier le mythe de la famille américaine.
Dans Hate 1 (dont la première édition en Français s’intitulait En route pour Seattle), Buddy ne supportant plus sa famille, décide d’émigrer du New-Jersey vers Seattle, la ville branchée de l’époque, en pleine explosion Grunge, avec son pote Leonard, surnommé Stinky (en raison d’une hygiène assez approximative). Ce dernier compte bien y réaliser son rêve de devenir manager de Rock. Sauf que ce parasite adepte de la défonce et de la glandouille, spécialiste des plans merdiques, n’a pas vraiment les qualités requises. Buddy quant à lui vivote grâce à un job chez un bouquiniste. Il partage son appartement avec Stinky et George un grand noir, no-life, intello et misanthrope. Sa vie amoureuse et surtout sexuelle se partage entre Valerie, une fille complexée qui fait d’immenses efforts pour paraître équilibrée et moderne et Lisa, une nymphomane refoulée, paranoïaque et vaguement suicidaire.
Le propos est en soi déjà bien rock’n roll. Il le devient encore plus quand, par l’entremise de Stinky, Buddy rencontre les Unsupervised Experience, un combo néo-grunge bas du front. Stinky devient le chanteur du groupe, rebaptisé Leonard and the Love Gods tandis que Buddy est promu manager de ces quatre allumés dont le succès dans des clubs crasseux les fait déjà se prendre pour des Rock Stars. Bagge en profite pour dézinguer le backstage peu reluisant du Rock indé dans cette parodie aussi glauque que burlesque.
Dans Hate 2 (En route pour le New-Jersey dans la première édition française), Buddy décide de rejoindre le domicile parental où Lisa va le rejoindre. Squattant avec elle dans le sous-sol de la maison, il va continuer sur sa lancée en multipliant les plans foireux, avec des mecs bien craignos et les emmerdes qui en découlent. Mais il va tout de même réussir à ouvrir et faire tourner un magasin de bouquins et d’objets d’occasion sur le thème de la Pop Culture, en s’associant avec Jay, (ex ?) junkie, rencontré dans le 1er tome et qui lui faisait découvrir de la bonne musique.
Buddy expérimente la vie en couple avec Lisa, assortie d’une séparation, les relations tendues avec sa sœur désormais mère célibataire de deux mioches cataclysmiques et Butch, le petit frère, revenu de l’armée, alcoolique à ses heures et devenu un réac dont les descendants idolâtreront sûrement Donald Trump. S’y ajoute l’inexorable plongée de son père acariâtre vers la sénilité, en attendant pire…
Dans Hate 3 (pour la première fois édité en France), Buddy découvre
les joies de la parentalité, les charmes de la propriété foncière, certes dans une ancienne décharge et à côté d’une casse automobile, et il s’implique un peu dans la vie du quartier. Il conserve surtout son talent sans égal pour se mettre dans des plans merdiques. Son frère de plus en plus con, sa sœur qui s’est remis avec son ex et sa mère qui refait sa vie, se relaient pour compliquer la sienne. Heureusement, sa relation avec Lisa dont le déséquilibre psychologique et les névroses ont alimenté le tome 2 semble trouver une forme de stabilité, émaillée de fréquentes prises de chou. Il va enfin découvrir la famille de Lisa, tout aussi dysfonctionnelle que la sienne. On en vient à se dire qu’elle et Buddy étaient faits l’un pour l’autre.
Les références musicales reviennent moins souvent dans les tomes 2 et 3 mais restent bien présentes en toile de fond, Hate 3 voyant même Lisa prendre la basse dans un duo féminin dont le premier et unique concert dans un club de strip-tease va vite dégénérer, comme il se doit.
L’adjectif qui caractérise le mieux Buddy est celui de loser. Même pas magnifique, à peine sympathique, souvent pathétique. Un flemmard hors pair, allergique à toute forme d’autorité, dont la seule ambition est d’avoir un job peinard, bien payé, en compagnie accessoirement d’une fille qui lui foute la paix tout en restant disponible sexuellement. Soit l’antithèse absolue des grandes et belles valeurs amerloques.
Avec son dos vouté, sa tignasse brune, son gros nez, son jean et sa chemise à carreaux, Buddy est une sorte de Gaston Lagaffe, version Grunge. Tout aussi foireux mais bien moins inventif et surtout infiniment plus mesquin, cynique et dépravé. Mais il est aussi intelligent, lucide, avec beaucoup de répartie et parfois même une certaine forme de courage.
La comparaison avec l’illustre Franquin n’est pas usurpée car Bagge est l’un des dessinateurs comiques les plus doués de sa génération. Ses personnages sont d’une expressivité remarquable, alors même que son héros a le plus souvent le regard dissimulé sous sa tignasse (ça évoluera dans le tome 3 de Hate). Son style se rapproche de l’école comique franco-belge, tant par la morphologie des personnages, grosses têtes et corps élastiques, que par la fluidité et l’efficacité du trait, parfaitement lisible et contrastant délicieusement avec le côté trash des personnages, les situations déjantées et les dialogues très crus. Et Bagge n’a pas son pareil pour métamorphoser ses personnages (aussi bien masculins que féminins) en créatures grand-guignolesques, les affublant de trognes monstrueuses et carnassières quand ils pètent les plombs, ce qui leur arrive très souvent.
Bagge s’emploie à brosser le portrait de la jeunesse américaine de la fin du 20è siècle et du début des années 2000. Une jeunesse sans idéal, si ce n’est celui de la recherche du plaisir immédiat (qu’il soit sexuel ou psychotrope) et le rejet du modèle économique et social dominant. Sa vision de la société, notamment la famille, la sexualité, les relations homme-femme, la culture, etc. est savoureuse et caustique, servie par des dialogues aussi percutants que lucides et pertinents sous le couvert de la caricature. Cette sitcom burlesque et décalée n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.
Tous les récits de Hate, avec ses intrigues délirantes et ses personnages marginaux en font un petit chef-d’œuvre d’humour noir, sex, drug and rock’n roll.
L’ensemble de la saga Hate a été réédité en France en 2022 pour le tome 1 et en 2026 pour les deux autres tomes, dans de beaux volumes cartonnés reprenant le titre original américain. L’édition française de l’album introductif Les Bradley date quant à lui de 2011.
Voilà, vous savez tout, et donc vous n’aurez plus d’excuse : Si vous êtres amateur d’humour fin et délicat, de comics underground, de BD Rock et de BD de qualité en général, il faut lire Buddy Bradley ! Sauf bien sûr si vous militez dans une ligue de vertu chrétienne.


Love it!