Bienvenue sur le site qui recense toutes les liaisons légitimes, dangereuses ou secrètes qui unissent le Rock et la Bande Dessinée. Vous y trouverez une bibliographie mise à jour régulièrement, des critiques d’albums, de beaux dessins, des interviews… et des coups de cœur. Un immense merci aux auteurs qui ont créé toutes ces œuvres autour du Rock. Sans eux, la vie serait un peu plus moche et accessoirement ce site n’existerait pas. C’est tout naturellement qu’il leur est dédié, avec une pensée spéciale pour ceux qui contribuent à l’enrichir par leurs mots ou leurs dessins.
Club 27 – La plus noire des légendes du Rock
Mis en avant
Kurt Cobain, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Robert Johnson, Alan Wilson, Brian Jones… Ils ont marqué l’histoire du Rock… et sont morts à 27 ans.
CLUB 27 est une collection unique d’art-books sur la malédiction du « Club des 27 », regroupant 14 biographies écrites par Bruno Rival et illustrées par Will Argunas pour faire (re)découvrir la vie des 14 membres les plus connus du « Club des 27 », dont la fin souvent tragique (suicide, overdose, assassinat, disparition mystérieuse…) les a fait entrer dans la légende du Rock.
Déjà parus :
Viennent de paraître : Jim Morrison et Mia Zapata
La vie de ces artistes est présentée de manière tout à fait inédite avec :
– Une pochette de disque totalement fictif, que l’artiste aurait pu créer s’il avait passé ce cap fatidique des 27 ans
– Une autobiographie imaginaire où l’intéressé fait le bilan de sa vie juste avant sa mort
– Quelques repères chronologiques et la discographie de l’artiste
Format 20 X 20 – Édition limitée – Prix : 8 € (+ frais de port)
Pour les commander, c’est ICI
Suivez la vie du projet sur la page Facebook Club 27
On était des anges
Dessins : Terkel RISBJERG – Textes : Anne-Caroline PANDOLFO
Les années 1980, marquées par la New-Wave et le Post-Punk, l’essor de l’électronique (souvenez-vous du magnifique son des batteries !) et l’irruption des claviers avaient un peu ringardisé le Rock à guitares de la décennie précédente. En attendant les années 1990, qui ont les remis au goût du jour les guitares saturées, les cheveux longs, la provocation et la révolte adolescente , grâce, entre autres, aux Guns N’ Roses et à la vague Grunge, il y avait quand même de quoi s’en mettre plein les oreilles avec le Rock des 80’s, New Wave, Post-Punk, Heavy et Trash Metal (merci à Iron Maiden d’avoir sauvé les 80’s !).
Quelle chance ont eu les adolescents du début des 90’s d’avoir vécu cette époque bénie, baignés dans cette mouvance rugissante, me diriez-vous ? Ben, en fait, non, pas tant que ça, vu que coller dans la même phrase « adolescents » et « époque bénie » relève souvent de l’oxymore.
« On était des anges » en constitue une belle illustration. L’histoire met en scène une bande de jeunes qui se fendent pas vraiment la gueule (eh ouais, je cite Renaud, j’ai bien le droit de faire du social !). Résidents d’un bled paumé d’Alsace, imaginaire mais emblématique, Isheim, ils traînent leur spleen de fin d’été et attendent avec impatience l’âge de la majorité dans quelques mois, perspective (ou mirage) de la liberté absolue.

L’arrivée de de la mystérieuse et envoûtante Persille va être l’élément déclencheur de l’histoire. Entre ces jeunes, des intrigues amoureuses vont se tisser ou se renforcer, avec leur lot d’espoirs, de déceptions et de sentiments inavoués, dont le problème est bien sûr la capacité à les exprimer ou non. Désir de s’évader du quotidien, soit par la musique, soit en se barrant définitivement de ce bled, en plaquant des parents tyranniques ou largués mais forcément toujours à côté de la plaque.
D’emblée, le ton est donné avec une brillante démonstration de phonétique sur la prononciation correcte du mot fuck, délivrée par Hervé qui a eu la chance d’aller aux States, prestige assuré auprès de ses potes. On découvre ainsi tous ces jeunes, archétypes de leur génération et des différents courants musicaux de la période qui formeront la toile sonore du récit. Le Punk avec Hervé et Vivi, la New Wave avec Chris, clone très réussi de Robert Smith des Cure, le Hard et le Métal avec Red (qui trouve toujours des paroles de Metallica, Maiden, etc. appropriés aux évènements).
Mais cette bande de désœuvrés comporte aussi des membres, soit sans identité musicale affirmée, tels les deux jumeaux Renés, sortes de skinheads sympathiques toujours en train de se chiffouiller, soit qui se laissent bercer par les tubes mainstream de l’époque, comme Cindy Lauper ou Prince (on a vu pire). Ce qui donnera d’ailleurs le prétexte à une querelle d’esthètes opposant fans de Rock et fans de tubes, lors de l’incontournable boum qui dégénérera rapidement.
Soif de liberté, d’amour, d’aventures, de musique… « On était des anges » convoque tous les thèmes du malaise adolescent. Ce n’est donc pas l’originalité de l’intrigue qui importe ici mais cette capacité à donner vie à une galerie de portraits, attachants, sincères et authentiques.
De ce point de vue, les auteurs ont amplement réussi leur coup. On devine qu’il y a beaucoup de vécu derrière tout ça car on a tous traversé avec plus ou moins de bonheur cette période compliquée et charnière de notre existence. Le mérite en revient d’une part à un scénario dense mais très fluide avec des dialogues et une psychologie des personnages qui sonnent juste et d’autre part à un graphisme expressif (mention spéciale pour les regards) et très efficace, agrémenté d’une mise en couleurs parfaitement raccord avec un beau travail sur les trames de noir.
Le tome 2 est annoncé pour août 2026 et on a hâte de découvrir ce que seront devenus les héros trente ans plus tard ainsi que la vision que les auteurs auront de la musique Rock aujourd’hui.
Woodstock 69
Dessins : José-Luis MUNUERA – Textes : Kid TOUSSAINT
Les connaisseurs le savent : Les festivals de musique, c’est chiant. D’abord, vu que c’est en plein air, tu es à la merci des caprices de la météo. Et comme la plupart des festivals ont lieu en été, c’est soit le cagnard, soit la grosse drache et souvent un mix des deux sur plusieurs jours. Insolation ou pneumonie, choisis ton forfait, avec option bain de boue les bonnes années. Le son est au mieux passable et le plus souvent pourri et dans tous les cas hyper fort, pour que chaque scène couvre bien le niveau de décibels des autres. Côté finances, le prix du billet te coûte un rein. La bouffe est chère, la boisson est chère (et si t’aimes pas la bière, eh ben tant pis) et pour évacuer tout ça, les chiottes sont immondes avec une file d’attente qui te fait regretter n’importe quel guichet de l’administration de ton choix.
C’est blindé de monde, donc tu te tapes un bouchon digne d’un chassé-croisé estival (mais dans un seul sens) puis tu galères à trouver une place de parking à l’autre bout du bled, et tu dois encore marcher plusieurs bornes jusqu’au site du festoche. Et n’oublions pas l’hébergement ou plutôt si, oublions le, car on ne peut vraiment qualifier ainsi le bout de champ merdique où tu iras t’installer au milieu d’un océan de tentes de camping dont les propriétés d’isolation phonique légendaires te garantiront chaque nuit une absence totale de sommeil. Pas de soucis, tu auras toute une semaine de boulot derrière pour bien récupérer. Voilà. A part ça, l’ambiance est plutôt cool et surtout il y a plein de groupes !

Le point de départ de ces joyeux bordels musicaux qui se déroulent chaque année un peu partout dans le monde porte un nom emblématique : Woodstock aux États-Unis (qui s’est en fait déroulé à Bethel à environ 100 km) a confronté le public à toutes les galères sus-mentionnées. Il a constitué, du 15 au 18 août 1969, le paradigme des festivals Rock.
Il en détient le record d’affluence : 500 000 personnes. Un documentaire et un album Live ont immortalisé l’évènement. De nombreux bouquins ont été écrits dont quelques BD. « Woodstock 69 » est la dernière en date. Kid Toussaint a pris le parti scénaristique, plutôt que de pondre un énième biopic, d’utiliser ce monument de l’histoire du Rock comme toile de fond à une intrigue purement fictive, illustrant les trois piliers du mythe Woodstock : Paix, Amour et Musique. Un petit cahier documentaire à la fin de l’album fournit les choses essentielles à connaître sur ces 4 jours exceptionnels qui ont réuni quasiment toute la crème du Rock de l’époque. On n’a jamais revu une telle densité de talents depuis, hormis le Live Aid en 1985.
Ulysse est un soldat rescapé du Vietnam où il a reçu une lettre de Leslie, qui lui annonce vouloir le quitter pour aller se marier avec un autre homme à Woodstock. Leslie, est en route pour le festival, accompagnée de Gaby, enceinte de 8 mois qui compte bien trouver sur place un père pour son futur rejeton. Ulysse va tout faire pour retrouver Leslie, parmi les centaines de milliers de festivaliers et empêcher ce mariage qui, après le traumatisme du Vietnam, bouleverserait sa vie une seconde fois. Son odyssée (forcément) va lui faire découvrir le foutoir absolu du festival mais aussi son ambiance unique. Il va croiser quelques personnages haut en couleurs et notamment Franco, un coiffeur italien persuadé que toute cette affluence chevelue va lui offrir une clientèle abondante.

L’intrigue principale est ponctuée par l’évocation de quelques grands moments du festival, les concerts en premier lieu, les galères de l’(in)organisation du festival, dont la logistique était prévue pour 10 fois moins de personnes, les problèmes techniques, aggravés par quelques pluies torrentielles, le manque d’argent pour payer les groupes… Au milieu de ce maelstrom, Mickael Lang, l’instigateur du festival, absorbe avec zénitude tous les problèmes. Sa présence rayonnante est le fil rouge de l’histoire, et il incarne tout l’esprit de Woodstock même s’il est probable qu’il n’a pas dû être aussi serein qu’il apparaît ici.
Le dénouement offre une issue inattendue et assez ironique qui pourra peut-être déstabiliser certains lecteurs mais qui reste dans l’ambiance générale du récit, parfaitement servie par le dessin superbe de Munuera, virtuose sans être démonstratif, qui apporte à ses personnages cette petite touche qui nous les rend aussitôt familiers.
L’idéal de Woodstock peut sembler aujourd’hui un peu naïf et dépassé mais on ne peut lui dénier sa sincérité et le fait qu’il reste à ce jour le plus grand festival de l’histoire du Rock, auquel « Woodstock 69 » rend un bel hommage.
Starman – Quand Ziggy éclipsa Bowie
Dessins et textes : Reinhard KLEIST
Si l’on devait ne retenir qu’une seul période parmi les nombreuses qui ont jalonné la fantastique carrière de David Bowie, ce serait sans doute celle de Ziggy Stardust. Parce qu’elle est la plus originale, la plus surprenante, la plus avant-gardiste (du moins visuellement). Et aussi celle où il a failli se perdre dans le personnage qu’il avait créé. Et dont il a su se sortir pour se réinventer, loin des outrances du rock-business lors de sa période berlinoise où il est passé du statut de Rockstar à celui de compositeur et musicien renommé et reconnu pour sa musique et non plus les seulement les outrances de son look ou de sa vie privée.
Pour nous faire revivre l’effervescence de ces deux époques essentielles, Reinhard Kleist était l’un des mieux placés. D’abord parce que dans le domaine du biopic Rock, l’auteur allemand sait faire. Ses deux ouvrages sur Johnny Cash et Nick Cave sont des modèles du genre.
« Starman » s’inscrit logiquement dans la même veine avec en prime une petite innovation puisque Kleist est passé à la couleur. Cela semblait incontournable pour restituer l’orgie visuelle des looks flashy du Glam Rock de Ziggy et de ses Spiders of Mars. On n’est pas surpris qu’il s’en sorte haut la main et au passage cela lui a procuré un ingrédient narratif puisqu’il a gardé la bichromie pour les nombreux flash-back qui émaillent son récit.

Les biopics de Kleist ne sont en effet jamais linéaires et ils échappent aussi à ce côté didactique qui caractérisent souvent les biographies. Pour tout savoir sur Bowie, il existe déjà un paquet de bouquins et de pages Internet. Comme pour Cash et Cave, Kleist développe sa propre vision de ses sujets, en explorant leurs fêlures intimes, les ressorts, les instants décisifs et les raisons profondes qui en font des artistes hors du commun.
David Robert Jones a toujours été passionné de Science-Fiction et son frère aîné était schizophrène. Ces deux éléments aident à comprendre le personnage de Ziggy Stardust, même si la personnalité de Bowie est plus complexe et c’est justement tout le talent de Kleist de lever une partie du mystère. L’évocation de l’exil volontaire de Bowie à Berlin, en compagnie de son âme sœur, Iggy Pop, n’est pas moins passionnante. Bowie va entreprendre une remise en question douloureuse mais fructueuse tant de sa vie privée que de sa trajectoire musicale.
On retrouve bien sûr l’une des qualités primordiales de Kleist : un dessin sobre, expressif et très fluide qui lui permet de composer une galerie de portraits hautement crédibles sans tomber dans la caricature.
Avec « Starman », Kleist s’affirme, comme prévu, comme l’un des meilleurs auteurs de biopics Rock en BD. Vivement son prochain.
Sounds of vinyl
Dessins et textes : Ryôichirô KEZUKA
Oubliez la technique, les platines hors de prix et les noms d’artistes pointus. Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un manga qui ne se lit pas avec les yeux, mais avec le cœur. En 2025, Sounds of Vinyl de Ryôichirô Kezuka s’est imposé comme bien plus qu’une œuvre sur la musique : c’est un recueil de vies sur fond musical.
Dans ce manga, chaque chapitre est une rencontre. Ce n’est jamais la simple histoire d’un disque qu’on achète, c’est l’histoire d’une émotion qu’on retrouve. C’est ce vieil homme qui pleure en réécoutant le morceau sur lequel il a dansé avec sa femme disparue. C’est cette jeune fille perdue dans la grande ville qui trouve, au détour d’un sillon, le courage de ne pas abandonner ses rêves.
Kezuka possède ce talent rare de capturer « l’entre-deux » : ce silence qui précède le début d’une chanson, ce moment où le monde s’arrête de tourner parce qu’une mélodie nous touche précisément là où ça fait mal, ou là où ça fait du bien.

Ce qui bouleverse dans Sounds of Vinyl, c’est la tendresse que l’auteur porte à ses personnages. Ce sont tous des gens ordinaires, un peu cabossés par la vie, un peu solitaires. L’émotion passe par des regards, des mains qui tremblent un peu en tenant une pochette cartonnée, ou de longs silences contemplatifs. On est dans la pure tranche de vie, celle qui nous rappelle que même dans la solitude la plus profonde, une chanson peut être une main tendue.
Pourquoi ça nous touche autant ? Parce que Kezuka dessine la nostalgie sans jamais être ringard. Il nous montre que la musique est un langage universel qui répare les ponts brisés entre les générations. C’est un manga qui fait du bien, une lecture « pansement » qui nous invite à ralentir, à respirer, et à écouter ce que les autres ont à nous dire, au-delà des mots.
C’est une œuvre d’une humanité foudroyante, qui vous laissera sans doute avec une petite boule dans la gorge, mais une chaleur durable dans la poitrine.

Et pour porter cette émotion, il fallait un style visuel à la hauteur. Kezuka possède une patte graphique incroyable, presque anachronique : Son trait est organique, charbonneux, très riche en encrage. On sent physiquement le poids des objets, la texture du papier des pochettes et le grain de la poussière dans les boutiques. Il s’inspire du Gekiga, ces maîtres du manga d’auteur des années 70. Ses noirs sont profonds, ses ombres sont travaillées, et chaque planche semble avoir été patinée par le temps. Il sait parfaitement dessiner le silence. Ses cases contemplatives sur une aiguille qui se pose ou sur un regard qui s’évade sont de véritables tableaux qui renforcent la mélancolie du récit.
Mon petit conseil lecture : Lisez-le au calme, loin de votre téléphone. Laissez-vous porter par la mélancolie douce des personnages de Kezuka, c’est un voyage intérieur dont on ressort un peu plus apaisé, pour ma part c’est un énorme coup de coeur.
Chronique rédigée par Fabien pour la Case de Seb sur Radio G
Émission du 09/02/2026
Rockabilly
Dessins : Christophe DUBOIS – Textes : RODOLPHE
Au commencement étaient la Country, le Folk et le Blues. Et puis, dans les années 1950 un Prophète est arrivé, il s’appelait Elvis. Il a vite rallié de nombreux disciples comme Chuck Berry, Little Richard, Gene Vincent ou Buddy Holly et ensemble, ils ont créé une nouvelle religion : le Rock’n Roll… et laissé le Diable entrer dans les chaumières, via les postes de radio, dans les esprits d’une jeunesse naïve et corruptible.
Parmi ces adeptes touchés par la grâce divine… ou diabolique, si vous préférez, il y a Hank, un jeune homme qui vit dans une ferme à Hazard, dans le Kentucky, avec son père, ses trois frères et sa sœur. Dans ce bled moche où il fait toujours chaud et où il ne se passe rien, Hank trompe l’ennui en jouant de la guitare dans les fêtes locales et en composant des chansons… de Rock’n Roll évidemment.
Le récit débute à la gare de Hazard où Hank taquine la guitare en attendant la nouvelle membre de la famille : Mary-Barbara, diminutif Barbie, venue rejoindre Bram, le frère aîné qu’elle a épousé pour se sortir de sa congrégation pour filles paumées.
Dès le début, on devine que l’arrivée de cette fille superbe qui n’a pas froid aux yeux, entre autres, va bousculer le quotidien monotone de cette famille de farmers, en apparence traditionnelle et cependant très atypique : Hank qui rêve de devenir une Rockstar, son père taciturne à la violence refoulée, Eddy un frère cadet délinquant, Evy une sœur autiste… et une mère, qui n’est plus là, et c’est d’ailleurs l’une des clés de l’intrique.
Les ingrédients sont ainsi réunis pour que les événements prennent une tournure dont tous les protagonistes ne vont pas sortir indemnes.
Si vous pensez que tout ça est ultra classique, vous avez tout bon et c’est justement l’une des grandes forces de cette chronique de famille américaine rurale, sur fond de naissance du Rock’n Roll avec un touche de Polar. Qu’il s’agisse de l’intrigue, de la psychologie des personnages, du scénario, jusqu’à sa conclusion, du dessin et donc de l’ambiance musicale, on est dans le pur classicisme. Et cela colle parfaitement à la thématique et à l’ambiance de l’album, ce qui donne au final un récit très cohérent et assez immersif.
Rien d’étonnant quand on se penche sur le CV du scénariste. Rodolphe est un vétéran de la BD qui officie sans relâche depuis 1979, alors qu’il avait presque 30 ans. Je vous laisse faire le calcul… Sa bibliographie est impressionnante. On peut citer Les Écluses du Ciel, Mary la Noire, L’autre Monde, Pump. S’agissant de récits autour de la musique, il est l’auteur de Outsiders, Mojo, Rockstar (dans la série Le Village) ou J’ai tué Lennon. C’est donc un fin connaisseur et amateur de Rock classique et cela se ressent inévitablement dans Rockabilly où le contexte de cette révolution musicale, qui va changer les USA, y compris les coins les plus reculés comme Hazard, est bien restitué, au service d’un récit bien mené.
Christophe Dubois est quant lui le dessinateur du Cycle d’Ostruce, un récit assez original de Steam Punk mâtiné d’Héroïc Fantasy se déroulant pendant la révolution russe. Il est d’ailleurs remarquable de voir comment son dessin a évolué dans Rockabilly, puisqu’on est sur un graphisme très réaliste et maîtrisé, qui fait un peu penser à du Gibrat. Qu’il s’agisse des scènes de violence, d’intimité ou bien sûr de musique, le trait précis et les couleurs directes nous plongent dans l’Amérique profonde des 50’s. On ressent la moiteur du climat, des corps et des âmes et cette atmosphère oppressante, annonciatrice d’un dénouement dramatique mais pas forcément inattendu, surtout si l’on est féru de thrillers.
L’épilogue viendra rappeler opportunément que le Rock’n Roll reste plus fort que tout et peut faire oublier les moments les plus pénibles et retrouver « la banane », (c’est nul mais c’est offert par la maison !).
En résumé, avec Rockabilly, vous ne serez peut-être pas surpris, mais vous ne serez pas déçus.
Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973)
Dessins et Textes : Hervé Bourhis
Quand on a été l’un des membres du plus grand groupe de Rock du monde, et que tout s’arrête du jour au lendemain (même si on l’avait vu venir), que peut-on bien faire de ses journées ?
McCartney a commencé par l’option classique de la déprime, copieusement arrosée d’alcool. Il faut dire qu’en quelques semaines, Paul a eu bien des soucis : Il s’est pris en pleine poire : la fin des Beatles, la rumeur bidon sur sa mort, l’échec de son premier album solo, massacré par la presse et occulté par la sortie de l’album Let It Be, dont la production a été (selon Paul) sabotée par Phil Spector, ou encore le procès contre ses anciens camarades et Allen Klein, le nouveau manager véreux des Beatles.
Malgré tous ces déboires, McCartney va réussir le tour de force de remonter un groupe, les Wings, et d’en faire l’un des plus célèbres des années 1970, réussissant (presque) à faire oublier son statut d’ancien Fab Four.
Hervé Bourhis, qui est l’un des auteurs BD les plus éminents de la BD Rock, auteur, entre autres, du Petit Livre Rock, du Petit Livre Beatles, de 45 Tours Rock et de Retour à Liverpool, nous fait revivre avec une érudition discrète cette page passionnante de la vie de McCartney, à savoir les 4 ans qui ont suivi la séparation des Beatles. En insistant sur le côté humain du personnage, ballotté par les évènements mais qui va s’en sortir grâce à son génie musical, la présence de sa femme Linda, qui va lui remettre les pieds sur terre, et aussi sa forte personnalité.
Car, contrairement à l’image que beaucoup ont de lui, Paul n’a jamais été le gentil garçon romantique, voire un peu niais, sorte d’anti-thèse de John Lennon. Il a composé les titres les plus rock’n roll des Beatles et il pouvait se montrer très autoritaire, voire tyrannique, ce qui avait d’ailleurs braqué George Harrison contre lui, avec le soutien de Lennon. La façon dont il finalement géré la fin des Beatles est révélatrice de sa force de caractère.
« Paul » se lit comme une fiction, grâce à la maîtrise narrative de Bourhis, un choix de couleurs et une mise en page dynamiques et inventifs, qui retracent parfaitement l’atmosphère musicale de l’époque, avec un dessin simple et efficace, comme un bonne chanson Rock, des Wings, Magneto and Titanium Man par exemple (oui, des héros de Comics, comme par hasard !).
Rocknroll Suicide
Dessins et Textes : Louise Laborie
Dans une station balnéaire, à la localisation indéterminée, trois jeunes adultes végètent tant dans leur propre vie que comme membres de Supersonic Pizza Club, un groupe de reprises éclectiques de morceaux de Rock allant des Beatles aux Arctic Monkeys. Ils écument les troquets et restaus du coin. Iris la batteuse est serveuse dans un bar. Martha, guitariste et chanteuse, riche oisive, est rongée par son ambition de devenir une Rockstar. Valentin, le bassiste à la timidité maladive, angoisse de se faire virer du groupe.
Depuis toutes ces années où ils jouent ensemble, ils n’ont encore jamais rien composé et à ce rythme leur rêve de carrière musicale s’éloigne implacablement. Mais voilà qu’ils décrochent enfin leur Graal : jouer au Balroom, la salle de spectacle locale où se produit chaque semaine Lionel Chevallier, sosie taciturne et mystérieux de Frank Sinatra dont il reprend le répertoire…
Le thème classique d’une jeunesse engluée dans un bled de province qui sclérose très vite le moindre rêve de gloire, est ici traité dans une chronique douce amère, mélancolique comme un ciel maussade de bord de mer. Le titre de l’album est une référence pas du tout innocente au beau et dépressif morceau de David Bowie. L’autrice fait aussi un clin d’œil sympa au mythique Club des 27, l’âge de Martha au moment du récit.
Le graphisme est sobre et expressif, les personnages sont bien campés et l’intrigue ménage son petit suspense jusqu’au bout. Voilà qui redonne en fin de compte une bonne raison de vivre et d’écouter du Rock’n Roll.
Les Héros du Peuple sont immortels
Dessins et Textes : Stéphane OIRY
Faut-il être un voyou pour être un vrai Rocker ?
La question peut légitimement se poser au regard du CV de pas mal de Rockstars quise sont illustrées dans les figures de style du Rock’n Roll Way of Life, telles que (liste non exhaustive) : Bastons dans les concerts, les bars, les loges, etc.; Destructions de chambres d’hôtels ; Abus sexuels sur des filles pas forcément consentantes et parfois pas forcément majeures ; Et bien sûr l’incontournable consommation de substances illicites en tous genres. Un séjour en prison constituant le marqueur ultime de la crédibilité Rock. Même ce « gentil » (fausse réputation dont on reparle ailleurs sur ce site) et vénérable Paul McCartney a fait de la tôle pour détention de drogue, c’est vous dire !
Mais dans cette caste de bad boys, la palme revient assurément aux Punks. Crades, déjantés, mal élevés, perpétuellement défoncés… Le Punk, par delà la provocation gratuite, le rejet de toute convention sociale ou politique, c’était avant tout au départ une revendication libertaire, souvent anarchiste et une envie irrépressible de crier qu’on existe. Dans le Rock, ça s’est traduit par le rejet de la virtuosité musicale et le retour à l’énergie brute du Rock, loin de la théâtralité et du Bizness qui dominaient dans les années 1970.
Comme d’habitude, c’est parti des States (Stooges, New York Dolls, Ramones…) et ça s’est rapidement propagé en Angleterre (Sex Pistols, Clash, Buzzcoks…). En France, on a pris le train durant les années 80, à la grande période du Rock dit « Alternatif » : Bérurier Noir, Parabellum, Garçons Bouchers, OTH (évoqué dans l’album) et consorts.
Gilles Bertin a fait partie de cette vague musicale en tant que chanteur du groupe bordelais Camera Silens, au début des années 1980. Et c’était aussi un authentique voyou, ayant fait de la en prison pour cambriolage. Mais son principal fait d’armes sera d’avoir, avec ses complices, braqué un dépôt de la Brinks pour un montant de 11 751 316 Francs (un peu moins d’1,8 millions d’euros), ce qui lui a a valu un exil d’une trentaine d’années au Portugal puis en Espagne.
Gilles Bertin a raconté son histoire dans une autobiographie parue en 2019, que Stéphane Oiry a eu la bonne idée et le talent d’adapter en BD. L’auteur a déjà œuvré dans deux excellents albums où le Rock jouait un rôle important : « Une vie sans Barjot » et « Pauline et les Loups-Garous » ainsi que dans une magnifique et crépusculaire évocation de Johnny Thunders dans Rock Strips.
Dans les Héros du Peuple sont immortels, il apporte une nouvelle illustration que le destin des Rockers, avec ou sans la gloire, peut être un chemin de galères, voire de souffrance. Le récit est, impeccablement construit, en choisissant opportunément, après un flash-back préliminaire au Portugal, de se focaliser sur la période française « Rock, Drogue et Braquage » de Gilles Bertin puis la dernière époque de son exil, en Espagne. L’auteur nous fait revivre avec une authenticité rare, tant des personnages que des ambiances, la saga de cet anti-héros, ainsi que de ses potes, marqué par la précarité, la dépendance à l’héroïne, la délinquance, la maladie (le SIDA), auquel la musique et l’amour vont lui permettre d’échapper à une issue tragique et précoce et au final lui apporter une vraie rédemption.
Oiry n’a pas son pareil, grâce notamment à son travail sur les trames de noir, pour retranscrire la fièvre des concerts Rock, avec la furie des pogos et l’énergie de la musique que l’on peut presque entendre à travers les cases.
Et pour les vétérans, c’est un vrai bonheur de voir ressuscitée cette époque bénie des Dieux du Rock, où la France a semblé enfin se déniaiser musicalement.
Retour à Liverpool
Dessins : Julien SOLÉ – Textes : Hervé BOURHIS
1980 a été une année noire pour le Rock. Elle débutait très mal en février, avec le décès de Bon Scott (est-il besoin de rappeler qui était le monsieur ?) et s’acheva par l’assassinat de John Lennon en décembre. Après ça, on savait tous que les espoirs de reformation des Big Fab s’étaient évanouis dans la brume new-yorkaise. Malgré quelques coups de semonce en forme de pétards mouillés, c’était fichu, du moins tant que John Lennon serait mort, pour paraphraser George Harrison. Restait une flopée de chef-d’œuvres à écouter en boucle en se disant que rien de mieux (aussi bien certes, mais pas mieux) en Pop et en Rock ne serait créé et franchement on n’a pas été vraiment détrompés depuis.
En attendant, on peut toujours rêver et se risquer à prononcer le début de cette phrase magique : « Et si… ? » C’est ce qu’ont fait Hervé Bourhis et Julien Solé en donnant vie à cette uchronie qu’on aurait tant voulu voir se réaliser. Et si en 1980, les Beatles étaient de nouveau réunis pour composer des chansons ? Postulat alléchant mais qui une fois posé représentait un sacré challenge. Avec la culture Rock du sieur Bourhis, on n’était pas vraiment inquiet, encore fallait-il aborder le sujet sous le bon angle. Avec Julien Solé au dessin, il y avait fort à parier qu’on n’allait pas tomber dans l’hommage tiède mais plutôt verser dans une parodie joyeusement iconoclaste.
Et force est de constater que l’on n’est pas déçu et que les deux compères sont même allés au-delà de nos espérances car le quatuor mythique s’en prend des bordées à longueur de pages. L’intrigue est astucieuse et repose sur des évènements réels et, malgré la caricature (chapeau à Julien Solé qui s’est parfaitement sorti de ce difficile exercice graphique en créant une fois de plus de superbes planches) et la succession de rebondissements improbables, on se dit malgré tout que ce récit dense constitue une alternative assez crédible à la triste réalité officielle.
Car au delà de l’humour irrévérencieux, Retour à Liverpool met en lumière un fait incontournable : En 1980, chaque membre des Beatles était arrivé au bout de sa verve créatrice. D’abord ce brave Ringo, avec quelques albums alimentaires et dont les qualités intrinsèques de batteur sont égratignées au passage (ce qui est un peu injuste, tant d’illustres pairs ont depuis reconnu son talent et son importance dans les Beatles). Lennon pondait avec Yoko un double album qui vaut surtout par son nom sur la pochette, avec quelques compos sympas mais qui auraient paru bien faibles sur un disque des Beatles. McCartney avait fait le tour des Wings. Quant à Harrison, s’il avait pondu son chef-d’œuvre, All Things Must Pass, juste après la séparation du groupe, aucun de ses albums suivants dans les 70’s, ne s’était approché de ce magistral premier opus.
Cela aurait donc été le bon moment pour reformer le groupe et repartir vers les sommets de la gloire… et de la fortune. Le cahier d’Hervé Bourhis à la fin du livre vient à point nommé expliquer toute la pertinence de l’hypothèse d’une telle reformation.
Évidemment, le point de départ et surtout le déroulement des évènements n’auraient pas été aussi délirants dans la réalité. N’empêche, le récit fourmille de références et de clins d’œil à des faits et anecdotes historiques que les amateurs s’amuseront à reconnaître et sauront apprécier, à commencer par les rivalités et rancœurs qui régnaient entre les Beatles, prétextes aux détournements les plus drôlatiques. Après un tel hommage, les Beatles trembleront un peu sur leur piédestal, mais après tout ils l’ont bien cherché.
Nous aurons toujours vingt ans
Dessins et scénario : Jaime MARTIN
En ce temps là, le besoin de découverte et d’interdits propres à l’adolescence passait entre autres par la recherche de la transgression musicale. Mais sans Internet (le Boomer vous salue) la recherche de ces pépites iconoclastes passaient par les bacs de disquaires recelant des vinyles dont la provocation le disputait à l’outrance visuelle, pour racoler le teenager en quête de décibels. Les pochettes de If You Want Blood, Highway To Hell ou du premier Maiden suscitaient instantanément, la fascination, le rejet ou, en ce qui me concerne, une curiosité quasi morbide qui n’a pas été déçue dès la première écoute et ne s’est depuis jamais démentie. A l’inverse, je suis passé à côté d’albums et même d’artistes dont le visuel m’avait rebuté mais qu’Internet permet aujourd’hui de découvrir et rattraper un peu le temps perdu.
Cette dure réalité du marketing s’applique aussi à la BD. Combien d’albums n’ont même pas le droit à un simple feuilletage en raison d’une couverture pas assez « vendeuse », ce qui explique que les éditeurs y attachent souvent une attention quasi obsessionnelle. S’agissant de Nous aurons toujours 20 ans, point de souci, les fins connaisseurs, dont je prétends faire partie, ont tout de suite repéré l’allusion et l’hommage au premier album des Ramones. Quatre mecs en jean et blouson noir, posture et regards agressifs, signifiant qu’ils sont jeunes, immortels et prêts à bouffer la vie même si elle sera courte et que cela doit bousculer la morale et la bien-pensance.
La couverture était déjà riche de promesses mais comme le rappelle justement Bo Diddley You Can’t Judge a Book by the Cover. Or, le contenu s’est révélé bien au dessus des attentes car il s’agit là, tout simplement, de l’une des meilleurs autobiographies jamais produites en BD. Il faut dire que ce récit, dense et riche, coche toutes les cases de la réussite. A commencer par une toile de fond historique donnant à l’intrigue, qui débute en Espagne à la mort de Franco, une dimension quasi documentaire. Jaime Martin a grandi à Barcelone dans une famille communiste, avec des grands-parents engagés dans la guerre civile et pour laquelle la mort du dernier « grand » leader facho, ayant survécu trois décennies à ses sinistres collègues germanique et italien, est plus vécu comme un soulagement que comme une libération. A l’heure du départ de l’abruti orangé de la Maison-Blanche, ce point de départ de l’intrigue a une résonance particulière.
Jaime Martin retrace son parcours de jeune Barcelonais au sortir du Franquisme, sa soif de BD, de rébellion et de rock’n roll, sans verser dans la nostalgie mais avec une authenticité que seul le vécu peut procurer. Cette bande d’ados révoltés de la fin des Seventies crament leur jeunesse au feu de leurs illusions et se prennent en pleine poire le Punk et le Hard-Rock (magnifique évocation de concerts des Ramones et de Motörhead), Métal Hurlant, la fumette, les émeutes politiques, le service militaire, les filles… et toutes les petites combines pour essayer de se faire un peu de thune (mention spéciale au deal de cassettes de Rock, une véritable Madeleine de Proust pour les Boomers).
Autant d’ingrédients qui font le sel d’un récit passionnant, roman d’initiation, autour de la détermination sans faille de l’auteur à devenir dessinateur de BD, chronique adolescente, comédie sociale et fresque historique se mêlent dans une narration rythmée, d’une fluidité impeccable, grâce au dessin expressif de Martin, qui fait avaler d’une traite les presque 150 pages de l’album. Et bien que l’auteur se place comme il se doit au centre du récit, il évite tout travers narcissique en mettant sur le même plan les autres protagonistes.
La fin du récit et l’épilogue classique et de bon goût, sur le mode « que sont-ils devenus ? » donnent sérieusement l’impression que ces folles années étaient un âge d’or, en comparaison de la période actuelle, qu’il s’agisse du Rock ou de la Bande Dessinée.
Eddy l’Angoisse 2020
En 2008, sortait aux éditions Paquet un récit que je plaçais d’emblée très haut dans mon Panthéon personnel. Quelle joie d’apprendre que l’opus a été réédité chez Snorgleux, dans un plus grand format qui met mieux en valeur le dessin de Rich (Richard Di Martino pour les intimes) et s’enrichit d’une nouvelle piste (au lieu de chapitre puisqu’il est ici question de musique) de quinze planches inédites. Douze années plus tard plus tard, après une palanquée d’albums de BD Rock parus dans l’intervalle, Eddy l’Angoisse reste toujours une référence que je cite et recommande à l’occasion aux amateurs, plus de Rock que de BD d’ailleurs, car il compile les éléments permettant d’ébaucher une première esquisse de réponse à la vaste question, « c’est quoi un groupe de Rock ? »
La genèse de ce groupe amateur qui se forge petit à petit un destin est une peinture réaliste et crédible de la condition du Rock en France. Les petits boulots, les concerts aux quatre coins du pays, les soirées pétards, binouzes… et les filles. Malgré les galères, à force de volonté et de foi en leur musique, les membres de « Grunt » vont réussir à sortir de l’anonymat, enregistrer leur premier disque et entamer ce qu’il est convenu d’appeler une carrière. Car le challenge est bien là : sortir et exister en dehors du local de répète.
Le portrait de ces rockers est juste, parfois drôle mais sans complaisance. Il est principalement axé sur Édouard, le leader du groupe, une personnalité complexe, un peu torturée ; loin d’être parfait donc mais qui en dépit de ses défauts et du désordre de sa vie amoureuse (l’éternelle quête de la fille parfaite) ou professionnelle (un job alimentaire de graphiste), garde la flamme, celle qui permet d’aller plus loin que les soirées picole et les tournées de pétard, pour jouer du Rock pour essayer d’en vivre et pas seulement en faire.
« Eddy l’Angoisse », c’est aussi une belle histoire d’amitié entre ces trois potes très différents que la musique a réunis. Franky le bassiste est lui un séducteur invétéré, collectionneur de filles, tout le contraire de Pof le batteur, très mal à l’aise avec la gente féminine.
Avec un dessin dans la tradition de la BD d’humour franco-belge, Rich brouille les cartes en mettant son trait dynamique et expressif au service d’un récit résolument moderne tant dans le sujet que le mode de narration. Les références au Rock sont légion avec un florilège de standards qui émaillent le récit et dont la play-list est opportunément retranscrite au début du bouquin. Et puis il y a cet épilogue cinglant qui résume à lui seul en une seule page, presque comme un gag d’humour noir, toute la triste réalité du Rock en France. Sur ce point, force est de constater hélas que les choses n’ont guère évolué.
Après une année 2020 qu’on risque de ne pas oublier, pour débuter 2021 du bon pied, on ne peut que conseiller aux fans de Rocks comme de BD, ainsi qu’aux autres, ce récit hautement Sex, Drugs and Rock’n Roll (à ne pas mettre devant toutes les mirettes), en relisant ou découvrant Eddy l’Angoisse, histoire de se libérer un peu des nôtres.
Les Métalleux
Dessins : Rich – Textes : Rich et Chloé O’
Tant de corporations, communautés, professions… ont été caricaturées en BD, avec plus ou moins de bonheur dans des séries commençant invariablement par « Les… » que forcément il fallait bien que ça arrive un jour à ces charmants bipèdes, souvent velus et poilus, amateurs de musique puissante, les Métalleux donc. Et tant qu’à faire, il était préférable que ce soit fait par un connaisseur, pratiquant lui-même cette musique sursaturée de décibels. Richard Di Martino, ici sous le pseudo de Rich (mais c’est raté, on t’a reconnu, Richard !) s’est donc attelé à la tâche en accouchant de ce recueil de gags qu’aux dires mêmes de l’intéressé, il avait dans la tête depuis pas mal de temps mais dont il redoutait un peu le passage sur les planches.
Car pas question de se planter quand il s’agit de parodier le style musical dont on est passionné, qui rythme sa vie, son quotidien et sa façon de voir le monde. Le style « gros nez » (terme certes un poil dépréciatif mais imparablement évocateur) dans lequel il est très à l’aise, efficace et bien gratté, permet certes d’assurer le côté humoristique. Mais il pouvait faire basculer l’opus dans la moquerie facile et le cliché. A l’inverse, le fait d’être un fan de Métal aurait pu limiter le propos pour ne pas trop égratigner son modèle.
Un exercice délicat dont l’ami Rich s’est parfaitement sorti avec le concours de Chloé O’ pour les scénarios. Cela donne une suite de gags souvent efficaces, drôles et bien vus. Les personnages sont authentiques, juste ce qu’il faut de caricatural sans tomber dans la moquerie, les situations et les dialogues tapent juste et au final cela donne un album de BD humoristique plutôt réussi. On sent une certaine tendresse, inévitable de la part de l’auteur mais aussi ce qu’il faut de regard critique, dans le respect du principe « qui aime bien châtie bien ».
Déjà, les pages de garde donnent résolument le ton avec une chouette scène dressant un florilège de toutes les chapelles métalliques, Hard, Heavy, Trash, Death, Black, etc. et un condensé des petits moments qui font le sel d’un concert de Rock en général et de Métal en particulier. On retrouve au début de l’album un bestiaire de tous ces styles, histoire de donner au lecteur béotien les quelques clés de lecture. Et ensuite c’est parti pour une petite trentaine de pages évoquant les principaux éléments de la culture Métal. Il y a bien sûr les incontournables du genre, concerts, répètes, looks et gros son mais aussi des situations de tous les jours auxquels sont confrontés les Métalleux comme le commun des mortels. Les amateurs du genre seront donc en terrain connu et les autres découvriront que, oui c’est bien une culture au sens propre et oui, on peut se marrer avec tout le folklore qu’elle draine, les cornes du diable, la bière et tout le reste.
En définitive, le seul défaut de l’opus, c’est sa taille. On aurait vraiment aimé qu’il y en ait un peu plus, juste pour continuer à se marrer. Ce sera peut-être pour le tome 2 ?
Bédés Rock – Sélection 2019
2019 a été une année de transition un peu compliquée et rock-et-bd. com a baissé provisoirement le rideau à partir du mois de mars. Heureusement, pendant ce temps, la BD rock continuait à engendrer de sympathiques rejetons qu’il serait dommage de ne pas vous présenter aujourd’hui.

SYMPHONIE CARCÉRALE
Dessin : BOUQUÉ
Textes : Romain DUTTER
Éditeur : Steinkis
Les concerts en prison : Un des mythes de l’histoire du Rock. Romain Dutter en a organisé une tripotée en tant que coordinateur culturel à la prison de Fresnes. Plongée immersive et musicale derrières les barreaux, avec un salutaire récapitulatif des pages glorieuses du genre.
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REDBONE
Dessin : Thibault BALAHY
Textes : Sonia PAOLINI et Christian STAEBLER
Éditeur : Steinkis
Des Indiens qui font du Rock, en costume traditionnel, plumes comprises… Sérieux ? Au détour des 60’s et70’s, ils ont fait partie du gratin, adoubé par Hendrix entre autres. Biopic passionnant des auteurs de Come And Get Your Love utilisé dans la moitié des pubs télé et Les Gardiens de la Galaxie.

FOREVER WOODSTOCK
Dessin : CHRISTOPHER
Textes : Nicolas FINET
Éditeur : Hachette
Fin connaisseur du Rock et de la Pop des 60’s, l’ami Christopher fait revivre le festival mythique de 1969 où les plus grands artistes du moment ont presque tous joué, en faisant parler des témoins et acteurs ficitifs et en illustrant quelques concerts parmi les plus célèbres.
THE BLACK HOLES
Dessin : Borja GONZALEZ
Textes : Borja GONZALEZ
Éditeur : Dargaud
Récit original d’un groupe de filles voulant créer un groupe Punk,, en miroir d’un évènement survenu au même endroit un siècle et demi plus tôt. Graphisme minimaliste, ambiance onirique et surréaliste, un OVNI narratif qui mérite la découverte même s’il peut s’avérer déroutant.

ELVIS (OMBRE ET LUMIERE)
Dessin : KENT
Textes : Patrick MAHÉ
Éditeur : Delcourt
Quand l’un des tout premiers Punks français, dessinateur pensionnaire de Métal Hurlant se frotte à l’icône ultime du Rock’n Roll. Certes, un biopic de plus, mais qui fait bien le tour de la question, sans complaisance avec un dessin sobre et dynamique.

ROCK AND ROLL COMICS – Mes années Best
Dessin : Bruno Blum
Scénario : Bruno Blum
Éditeur : Tartamudo
Bruno Blum voulait faire de la BD et il était un dingue de Rock. Il s’est pris le Punk en pleine face. Le journalisme lui a permis d’unir les deux dans le regretté magazine Best. Compilation nostalgique de ses dessins, bourrés de décibels, sur fond de vache enragée, à Londres et Paris, où le veinard a vu et côtoyé les plus grands.
PAUL EST MORT : Quand les Beatles ont perdu McCartney
Dessin : Ernesto CARBONETTI.
Scénario : Paolo BARON
Éditeur : Félès
Tout le monde sait que Paul McCartney est mort en 1966 et qu’il a été remplacé par un sosie. Théorie fumeuse pour alimenter la légende des Beatles ou scrupuleuse chronique d’une vérité cachée ? La réponse en images.
Bonus Track : Claire FAUVEL
A propos de La Nuit est mon Royaume : 3 questions à Claire FAUVEL
Deux filles de banlieue parisienne, de milieu modeste et dont l’une est issue de l’émigration algérienne, fans de Paul McCartney et qui font du Rock Indie… L’un des postulats du récit était-il de s’affranchir à tout prix des clichés ?
En réfléchissant à cette histoire, je ne me suis pas trop inquiétée de savoir si elle était « cliché » ou pas, je savais que le postulat de départ n’était pas très original, mais comme cette histoire était avant tout un moyen de suivre l’évolution intime de Nawel, je me suis dit que si ce personnage était juste et complexe il s’affranchirait de lui même des clichés. Il était important pour moi que les deux héroïnes se lient d’amitié grâce à leur goût commun pour une forme de musique que leurs camarades n’écoutent pas, c’est ce qui crée la force et l’originalité de leur duo. C’est pourquoi j’ai choisi de leur faire écouter du rock et non du rap ou d’autres musiques plus actuelles. Je cherchais un groupe intemporel pour provoquer la révélation musicale de Nawel, et j’ai naturellement pensé aux Beatles, qui me semblent un moyen parfait de pénétrer dans l’univers de la pop et du rock, un groupe plus récent risquait de trop « dater » l’album. Mon choix s’est porté plus particulièrement sur Paul McCartney car il a écrit une chanson dont les paroles font particulièrement écho au récit (Jenny Wrenn, cité en début d’album).
Le personnage de Nawel est particulièrement réussi, à la fois archétypique et très original. Comment l’as-tu conçu, un pur produit de ton imagination ou en s’inspirant de personnes réelles ?
Nawel est un personnage très inspiré d’une amie à moi, elle même d’origine algérienne. Ça fait longtemps que je voulais lui rendre hommage à travers une bande dessinée, car elle a eu, comme l’héroïne, un parcours compliqué pour réussir à assumer ses goûts et sa personnalité face à ses parents. Je trouve qu’il y a encore trop peu de héros racisés en bandes dessinée, et je tenais à avoir une héroïne d’origine algérienne, mais qui ne soit pas uniquement définie par son identité culturelle. La force du personnage réside dans sa ténacité, son caractère passionné, sa soif absolue de vivre. Son combat pour tenter de vivre d’une carrière artistique n’est pas fonction de son origine et pourrait être vécu par n’importe qui. Pour rendre le personnage crédible, je me suis inspirées d’anecdotes vécues par mon amie (pour son rapport avec sa famille), d’autres que j’ai moi-même connues (les galères pour vivre de son art), et de certaines vécues par des amis musiciens (les festivals foireux etc).
Si Nuit Noire et Isak Olsen existaient réellement, ça pourrait ressembler à quelle style de Rock et à quel(s) groupe(s) ou artiste(s) connu-e(s) ? S’agissant du dernier, ça m’a tout de suite évoqué (un peu facilement) Jay-Jay Johanson.
Pour imaginer l’univers musical de Nuit Noire, j’ai pensé à des groupes de musique électro comme Beach House (pour le duo synthé/guitare), The Knife, ou encore à la chanteuse Grimes. Dans l’appartement de Nawel, on voit des clins d’œil à d’autres groupes qu’elle aime comme Radiohead etc… Pour Isak, c’est vrai qu’on pourrait penser à Jay Jay Johanson, je pensais aussi à Sufjan Stevens et à Jacco Gardner (qui fait de la musique très sixties, ce qui peut expliquer qu’il plaise à une fan de Mc Cartney).
Petite question bonus, que l’Angevin que je suis ne peut s’empêcher de poser, pourquoi ce clin-d’œil aux Thugs, page 83 de l’album ?
J’aime faire des clins-d’œil à mes amis en les dessinant dans mes BD. Dans la scène du festival rock, j’ai fait apparaitre mon petit ami, c’est lui qui prend de la drogue avec les héroïnes (le vilain !). Comme il a grandi à Angers, c’est lui qui m’a soufflé qu’un des membres de son « groupe » devrait porter un t-shirt des Thugs !
La nuit est mon royaume
Dessins et Textes : Claire FAUVEL
Avec un tel titre, on pourrait s’attendre à un récit nous entraînant dans le trou du cul des Enfers, sur fond de Black Metal distordant, plaintif et éructant telles les âmes perdues se tordant dans les flammes de la damnation éternelle. Mais la couverture laisse deviner une toute autre perspective. Deux filles, l’une aux claviers et l’autre à la guitare dont les poses et les mines inspirées font apparaître une totale dévotion à leur musique.
En fait de Métal (gentiment écorché au détour d’une case), on s’oriente vers le Rock Indie, ou Indépendant pour les béotiens même si ça ne les aidera pas vraiment. Les premières pages ainsi qu’un effeuillage rapide laissent présager (ou redouter ?) qu’il pourrait s’agir là d’une gentille et belle histoire d’un duo féminin, nommé Nuit Noire, qui, après moult galères, réussirait à percer dans le monde implacable du show-biz et parviendrait à réaliser ses rêves. En réalité, hormis le titre, la citation en exergue de Victor Hugo laisse augurer quelque chose de bien plus subtil.
Le décor déjà, loin du sempiternel Paris version classe moyenne supérieure, terreau habituel du Rock branché avec de jeunes boubourges qui vivent leur crise d’ados rebelles et réfractaires au destin tout tracé du Master ou de la Grande Ecole. L’action débute en banlieue, à Créteil, tendance Wesh Gros. Nawel, une fille d’émigré algériens prend sous son aile Alice, une Française « de souche », nouvelle arrivée dans son immeuble et que tout semblait destiner à vivre l’enfer dans le monde impitoyable d’un collège en ZEP. Alice joue de la guitare et elle est une fan Hard Core de Paul McCartney. C’est le choc pour Nawel qui découvre un univers musical qui la transporte. Elle se met au piano et se découvre un vrai talent pour l’écriture et la composition. Le duo féminin suit le cursus habituel : approfondissement de la culture Rock, maîtrise des instruments, création des premières œuvres et les choses s’enchaînent vite, lycée, BTS audiovisuel à Paris, petits boulots et découverte d’un milieu encore plus implacable que la banlieue : le microcosme du Rock parisien.
Même s’il utilise deux ingrédients hyper classiques dans le genre de la fiction musicale, les rêves de succès de jeunes zicos voulant sortir leur premier disque et trouver la reconnaissance du public d’une part, la relation d’am
itié entre les protagonistes d’autre part, La nuit est mon royaume s’en affranchit et s’attache avant tout au personnage de Nawel. La jeune femme lutte pour s’affranchir d’origines peu propices à l’épanouissement dans le style de musique (Rock underground et anglophone) qu’elle a choisi. Animée d’une passion et d’une foi sans limites, elle se donne à corps perdu (il ne s’agit pas ici d’une simple métaphore) dans sa musique. Sans oublier de convoquer les figures obligées du genre, premiers concerts foireux, rockers plus concernés par la dope que la création (merci pour la référence aux Thugs, allez Angers !) espoirs déçus, précarité, premier amour… Claire Fauvel a créé un personnage fort, passionnel et habité qui se révèle par petites touches et auquel on finit par s’identifier totalement. Le titre du livre n’est pas trahi par la mise en couleurs qui joue un rôle important dans la profondeur et la justesse du propos. Une narration et un dessin très fluides permettent d’avaler sans effort les 150 pages de l’opus. En prime, et cela mérite vraiment d’être souligné, un rebondissement final (loin d’être imprévisible mais peu importe) débouche sur un épilogue qui donne tout son sens au récit.
Pas de faute de goût donc mais quand on choisit McCartney plutôt que Lennon, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter (vous pouvez lâcher les chiens, les fans de John, j’ai mis mon armure !).
