Rock et BD, Hey Ho, Let’s Go !

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Bienvenue sur le site, créé par Bruno RIVAL, qui recense toutes les liaisons légitimes, dangereuses ou secrètes qui unissent le Rock et la Bande Dessinée.

Vous y trouverez une bibliographie mise à jour régulièrement, des critiques d’albums, de beaux dessins, des interviews… et des coups de cœur.

Un immense merci aux auteur.es qui ont créé ces œuvres autour du Rock. Ce site leur est dédié, avec une pensée spéciale pour celles et ceux qui l’enrichissent par leurs mots ou leurs dessins.

Bonus Track : Hervé BOURHIS – Paul et Ringo

Interview de Hervé BOURHIS, à propos de ses deux albums Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973) et Ringo – L’âme des Beatles (1940-1968)

On a tous un Beatle préféré. Pour moi, c’est Paul McCartney et pour Hervé Bourhis aussi, sauf que lui, il est capable d’en faire un biopic dessiné. C’est ce qu’il a fait en 2025. Et tant qu’on y est, pourquoi ne pas poursuivre l’effort avec les autres Beatles ?
C’est donc Ringo Star qui a les honneurs de ce deuxième opus, à peine sorti pour l’édition 2026 du festival Quai des Bulles à Saint-Malo et sentant encore l’encre bien fraiche.
C’était l’occasion de « making from one Stone, two Beatles » comme jamais on ne le dirait en Anglais et de recueillir auprès de l’auteur quelques secrets de fabrication.

Pour écouter l’interview, cliquez sur le lien ci-dessous (*) :

La chronique de Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973) c’est par là et celle de Ringo – L’âme des Beatles (1940-1968) par ici

(*) Du fait de mes compétences proches du zéro absolu dans le domaine du son enregistré, il y a de temps à autres un petit effet d’écho. Pour ceux que ça agacerait, la maison ne reculant devant aucun sacrifice, vous trouverez ci-dessous la version retranscrite.

Le concept de faire un biopic sur chacun des Beatles, c’était une idée de départ ou bien a-t-il émergé pendant ou après la création de « Paul » ?
Non,c’était juste un one shot sur Paul que j’ai voulu faire parce que j’étais très intéressé par cette histoire entre la séparation des Beatles et le succès des Wings, en fait, d’une période de 5 ans. Moi, j’aime bien qu’on raconte des histoires. C’est un biopic, mais sur une période très précise. J’aime pas quand ça s’étend trop. Donc ça, c’était une volonté. Et après, il y a eu deux déclencheurs, c’est Get Back (NDR : le film) de Peter Jackson, où vraiment, là, je me suis dit, c’est ça qu’il faut faire, il faut être en immersion avec eux. Et puis, on a découvert il y a quelques années les enregistrements des dernières réunions des Beatles. Des cassettes où John dit qu’il se barre et tout ça. Ça a été retranscrit précisément. C’est ce qu’on voit dans le bouquin. C’est tout ça, tous ces déclencheurs là. Et après, comme « Paul » a bien marché, on m’a dit « Tu fais la suite, tu fais John ? » Et j ‘ai dit « non, peut-être Ringo. – Ah bon, Ringo ? – Oui, oui, je crois qu’il y a plus un truc à creuser autour de Ringo. »

Qu’est-ce qui t’a motivé à choisir Paul McCartney pour ce premier biopic sur les Beatles ? Pourquoi cette période pour le moins compliquée de sa carrière ? Tu as déjà un peu répondu à la première partie de la question…
Paul, c’est mon préféré, mais aussi parce qu’à l ‘époque, il était vraiment maltraité. Il était considéré comme un ringard. Le mec de droite, alors que John c’était… Et je pense que 50 ans après, Paul est plus moderne, en fait. Le choix qu’il a fait d ‘aller en famille, à la campagne, tout ça, alors que l’autre, il se droguait dans les hôtels… Voilà, c’est une autre époque et je pense que c’est bien de rappeler qu’il a eu raison, en fait. Et sur tout, et sur Alan Klein, il a eu raison sur tout, Paul. Donc c’est bien de le redire.

À l’inverse, « Ringo » marque une approche plus classique puisque tu retraces l ‘ensemble de sa carrière, pardon, de sa carrière Beatles.
C’est pas beaucoup d ‘années de toute façon. Oui, alors c’est quand même concentré. Le fil rouge, c’est sa démission des Beatles en l’été 68 pendant le Double Blanc, durant lequel il se rappelle de sa jeunesse. Le vrai thème de l’histoire, c’est sa jeunesse, c’est Ringo et c’est Liverpool. L’autre personnage de ce livre, c’est Liverpool.

Qu’il s’agisse de Paul ou Ringo, y a-t-il une volonté de les réhabiliter et de casser l ‘image un peu cliché que beaucoup ont d’eux, tels que Paul, le gentil compositeur de chansons un peu niaises, « silly love songs », ou Ringo le pitre au jeu de batterie simpliste ?
Il y a vraiment de ça, même si c’était probablement inconscient, mais je trouvais que c’était les moins bien traités. En fait, tout le monde a été maltraité, sauf John. Même George, c’est pas facile. Tout a été raconté sur la vie des Beatles, donc il faut trouver des axes plus précis, mais on peut toujours trouver des choses. Mais c’est vrai qu’il y a un truc de réhabilitation que j’ai voulu faire. Et il y a beaucoup de gens, énormément de gens, qui m’ont dit qu’ils connaissaient très bien les Beatles mais ils n’avaient jamais écouté les Wings. Ils ont eu envie d’écouter les Wings grâce au bouquin. Là, j’étais content quand même. Et ils ont halluciné parce que c’est vachement bien et la légende disait que c’était nul.

Quelles sont les difficultés auxquelles tu as été confronté en t’attaquant à ces monuments du Rock, sur le plan graphique ou autre ? J’ai entendu dans une autre interview que tu avais un peu galéré sur les visages et que Ringo était le plus difficile à dessiner…
C’était le plus difficile. Georges et John, c’est beaucoup plus simple. Donc oui, effectivement, c’est la difficulté. Pour Paul, c’était aussi qu’on le reconnaisse quand on ne connaissait pas le sujet, quand il changeait de look. Il a beaucoup changé de look à cette période là. Ça, c’était le truc un peu difficile. Sinon, il y a beaucoup de doc, c’était pas difficile.

On devine qu’il y a eu un gros travail de recherche historique et de documentation pour élaborer ces biopics, mais tu ne cites pas tes sources dans les albums. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?
Il y a deux sources principales, hors tous les bouquins officiels qu’on connaît. Il y a deux sites extraordinaires, c’est The Paul McCartney Project et Beatles Bible, qui recensent jour par jour tout ce qu’ils ont fait avec des photos et tout ça, c’est extraordinaire. Un truc à la Wikipédia, avec des photos, vraiment jour par jour. Ça existe depuis une dizaine d’années, et là, vraiment, ça m’a aidé. Sinon, pour Paul, je suis allé chercher partout, par exemple, sur les forums des campus où ils ont été faire des conférences, les témoignages des gens, des photos, etc. Il faut creuser...

Est-ce que l’écoute des chansons des Beatles et des Wings a pu être une source d’inspiration dans ton travail pour ces deux albums ?
Pas forcément. Ça, c’est un truc qui s’est fait en amont. J’écoute les Wings et les Beatles depuis 1988. Tout ça, c’est la conséquence de ces années. Mais pas en le faisant, non, non…

Ringo – L’âme des Beatles (1940-1968)

Dessins et Textes : Hervé BOURHIS

« L’âme des Beatles », Ringo ? Non, sérieusement ? Voilà un sous-titre intriguant, voire un brin provocateur. Car quand on ne connaît, comme moi, de Ringo Starr que ce que tout le monde sait, c’est à dire pas grand chose, on a du mal à imaginer que le jovial et sympathique batteur, mais musicalement loin derrière ses trois illustres camarades, puisse mériter un tel honneur. Pourtant, après avoir refermé l’album, cela sonne comme une évidence.
Fort du succès de Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973) sorti en 2025, Hervé Bourhis a entrepris de parler d’un autre Fab Four. Mais contrairement à Paul. qui évoquait l’immédiat après Beatles, Ringo retrace la vie de Richard Starkey depuis sa naissance jusqu’à son départ des Beatles en 1968.
Car, oui, le premier a avoir abandonné le sous-marin jaune, c’était bien le gentil Ringo. Lassé par les interminables séances d’enregistrement de l’album Double Blanc (mon préféré, pour ce que ça vaut), les passe d’armes des
trois autres, dont les égos sont de moins en moins compatibles, Ringo ne trouve plus sa place au sein du groupe et décide de le quitter et de partir au soleil avec son épouse.
C’est l’argument de départ dont va découler un long flash-back, en forme de confidence autobiographique, débutant quand Ringo, âgé de 7 ans, est cloué sur son lit d’hôpital, pronostic vital engagé. Ça démarrait mal pour le garçon, pur produit de la classe ouvrière de Liverpool, élevé par une mère célibataire, aimante mais fauchée. Avant de devenir le batteur le plus célèbre du monde, Ringo a galéré pendant toute son enfance. Mais dès qu’il a eu en main ses premières baguettes et commencé à taper sur des casseroles, son destin était tout tracé et même si son histoire peut ressembler à un conte de fées, son arrivée dans les Beatles était inévitable. Il les a longtemps côtoyés, à Liverpool et Hambourg notamment alors qu’il jouait dans Rory Storm & The Hurricanes. Ce dernier était un groupe de premier plan de la scène anglaise, tournant un peu partout en Europe, même s’il ne jouait que des reprises, comme beaucoup de formations à l’époque. Les Beatles l’avaient repéré et sont venus le chercher quand il est apparu que Pete Best ne collait plus dans le projet : Pas assez intégré dans le groupe, pas assez bon batteur et trop beau gosse, tout ce que Ringo allait offrir en contrepoint.
Après, c’est son talent qui a fait le reste. Son talent et aussi, comme le dévoile ce biopic, son état d’esprit. Ringo était ce que l’on peut appeler, sans être péjoratif, un bon gars, le seul qui faisait l’unanimité auprès des trois autres, loin de leurs querelles d’égo. Le fait qu’il ne compose pas lui conférait un statut à part, comme pilier du groupe, toujours dans le bon tempo, dans tous les sens du terme. Il savait d’où il venait, le Liverpool de la classe ouvrière des années 50-60, dont l’atmosphère est ici impeccablement restituée, et donc ce qu’il devait à ses comparses.
Bourhis retrace la vie de Ringo jusqu’à son départ des Beatles (spoiler : pas vraiment définitif) par petites touches, entre moments décisifs et anecdotes savoureuses qui au final constituent un portrait tout en finesse du plus méconnu des Beatles. Le fait d’avoir opté pour une narration à la première personne la rend très immersive et souligne le caractère profondément humain et attachant de Ringo.
Comme dans Paul, le récit est émaillé de fresques pleine page, sortant du schéma classique de la planche, pour mieux évoquer l’effervescence et le tourbillon de la courte carrière des Beatles et ce que cela pouvait provoquer dans la tête de leurs membres.
Autre gimmick très appréciable : De courtes citations de John, Paul et George, juste illustrées par leur trombine, viennent au fil des pages confirmer tout le bien que chacun pensait de Ringo. Comme d’habitude avec Hervé Bourhis, la fluidité de la lecture est au rendez-vous. Le graphisme et la mise en couleurs alternant, selon l’époque ou le propos, entre noir et blanc profond et couleurs chatoyantes, vont à l’essentiel. Une centaine de pages pour mettre fin à notre ignorance sur le plus injustement méconnu des Beatles, on aurait tort de s’en priver.
Ringo, l’âme des Beatles ? Carrément ! Et on attend avec impatience, les deux prochains biopics, car on sait désormais que John et George compléteront la série.

La chronique de Paul – La résurrection de James Paul McCartney (1969-1973), c’est par là et l’interview de Hervé Bourhis, par ici.

Bonus Track : Julien SOLÉ

A propos de The Zumbies – Les 4 reliques du Rock’n’Roll
Interview de Julien SOLÉ

Après une longue période, passée sans doute à écumer les bouges les plus craignos de la scène Rock ou à jouer dans des cryptes leur Rock’n Roll horrifique, The Zumbies sont enfin de retour. Le coffret collector du 3è album de leurs aventures sonores et sanglantes, comprenant un vrai single édité en 45 tours, « La place du Mort », et joué entre autres par les deux coupables de ce nouvel opus vient de sortir.
A cette occasion, Julien Solé, le dessinateur, dont l’imagination fertile et le penchant pour le Rock ont fait émerger au début des années 2010 l’idée de ce groupe revenu d’entre les morts, était présent à l’édition 2026 du festival Quai des Bulles à Saint-Malo.

Pour écouter l’interview qu’il a accepté de donner pour l’occasion et en savoir plus sur le retour sur les planches de ces 4 morts bien vivants, cliquez sur la flèche ci-dessous :

Un grand merci à Julien pour avoir si gentiment répondu à mes questions. Promis, Hank, on se retrouve pour le tome 4 !

La chronique de l’album Les 4 reliques du Rock’n’Roll, c’est par là

Sid Cooper

Dessins et Textes : PENDRAGON

Prenez comme héros principal un lycéen qui fait sa rentrée dans un étrange château, à l’architecture monumentale et baroque. Dans ce décor gothique à la beauté froide et délabrée, l’uniforme est de mise et la directrice est une vieille chouette austère. Ajoutez un vieux jardinier misanthrope, quelques camarades marginaux harcelés ou au mieux mis à l’écart par les habituels relous du bahut et qui vont fatalement devenir les amis du héros. Assaisonnez l’intrigue d’étranges phénomènes qui commencent à détruire peu à peu l’école et s’en prennent à ses pensionnaires… Évidemment, de nombreuses références romanesques et cinématographiques vous viennent à l’esprit, que je ne vous ferai pas l’injure de citer, et vous êtes légitimement en droit de vous interroger sur l’intérêt et l’originalité de cette histoire. Mais vous auriez bien tort d’en rester là car Sid Cooper est un récit qui mérite vraiment d’y consacrer quelques fragments de votre vie de lecteur.
Pendragon a su mettre en place un récit dense et très bien construit, tout en restant parfaitement lisible au gré des quelques 530 pages de cette première œuvre. Effort remarquable pour un jeune auteur qui impose d’emblée une patte et un style affirmé.
Or donc, Sid Cooper est un adolescent bouleversé par le décès récent de sa mère, et l’irruption dans sa vie d’un père jusqu’alors absent. Il va rencontrer à Berry Hill (vous avez la ref, les p’tits jeunes ?), le lycée où son géniteur a décidé de le placer, deux élèves qui vont devenir ses compagnons d’aventure. Kate, une fille rebelle et revêche et Malcom, personnage énigmatique, doté d’un bras droit mécanique qui ne l’empêche pas d’être un musicien accompli, au clavier comme à la guitare. Sans oublier, pour faire le contrepoint de ces protagonistes à la personnalité bien marquée, Lula, bonne élève, enthousiaste et empathique dont le surpoids lui attire les brimades de quelques mecs qui se prennent pour des cadors.
Ce quatuor va être confronté à un fléau qui commence à ravager littéralement Berry Hill et au-delà toute la Frangleterre (Pendragon n’a pas voulu choisir entre les deux cultures) : l’invasion de ronces aux proportions gigantesques dont l’expansion depuis plusieurs années commence à mettre en danger la vénérable architecture du château et aussi la vie de ses occupants. Tout en apprenant à se découvrir mutuellement, les quatre héros vont s’unir pour lutter contre cet aberration végétale et découvrir son origine.
A noter que cet ingrédient essentiel de l’intrigue n’a pas au départ de propos écologique. Certes, la nature reprend ses droits mais ce qui prédomine est le lien de ces ronces avec une histoire intime…
La narration s’emploie à dévoiler progressivement le passé de Malcom et de Sid et notamment de la relation fusionnelle de Sid Cooper avec sa défunte mère, dont la perte a fait naître en lui un sentiment de rage qu’il a bien du mal à gérer quand les évènements se précipitent, contrastant avec le calme et la sagesse de Malcom et l’agressivité maîtrisée de Kate.
Les références musicales sont nombreuses, résolument tournées vers le Rock énervé, comme en témoigne la play-list proposée par l’auteur à la fin de chaque tome. Punk notamment mais aussi du Beatles, du Radiohead…et même du Nina Simone et du Abba ! Elles transparaissent également au travers du nom de quelques uns des personnages (là encore, pas besoin de les mentionner). Malcom à la guitare et Kate au chant vont d’ailleurs former dans le tome 1 un duo tout en décibels et en couleurs. Il est toujours réconfortant de voir des auteurs de la jeune génération faire preuve d’une telle diversité dans leurs goûts musicaux sans se cantonner à la scène actuelle.
Côté graphisme, on s’oriente sans surprise vers une esthétique manga, mâtinée de Dofus et de Scott Pilgrim (même si l’auteur ne le connaissait pas avant de commencer la BD !), très expressive et servie par un découpage dynamique et une mise en couleurs efficace, sans tomber dans le flashy. Au final, le récit reste très agréable à lire.
Même si cette histoire s’adresse plutôt à un lectorat jeune, avec les codes du genre tels que parcours initiatique, traumatisme familiaux, découverte des premiers émois sentimentaux… les plus chenus pourront comme moi y trouver leur compte, grâce bien sûr aux référence Rock précitées mais aussi à une approche romantique, teintée de fable, de poésie et de fantastique. Pendragon a créé avec Sid Cooper un univers et une esthétique très personnels qui s’avèrent très prometteurs pour la suite de son parcours. Il n’est pas impossible que la musique y prenne une place encore plus importante.

Bonus Track : Interview de Pendragon (à venir)

Buddy Bradley

Dessins et textes : Peter BAGGE

Quand on voit à quel point les Américains sont fiers de leur grand et beau pays, la patrie du progrès, de la liberté individuelle exacerbée, où tous les possibles deviennent probables, mais où le puritanisme et les valeurs chrétiennes restent la référence, il est réjouissant de voir certains artistes prendre le contre-pied du mythe en créant des anti-héros, risibles, pitoyables et joyeusement immoraux.
C’est ce qu’a fait Peter Bagge avec son personnage, Buddy Bradley, dans une saga au long cours, composée d’une série d’histoires courtes, parues dans les revues Weirdo puis Neat Stuff, entre 1984 et 2014.

Dans Les Bradley, on découvre la famille de Buddy. Un père caractériel, une mère au foyer typique des tradewives américaines, Butch le petit frère infernal et Babs la sœur hystérique.
Les choses se gâtent dès le début du livre quand la mère de Buddy prend un job pour boucler le budget familial…  Buddy est en dernière année de lycée. Il traîne avec ses potes, écoute du Rock, martyrise sa sœur et encore plus son petit frère.  La vie des Bradley est un maelstrom de conflits, scènes de ménage, bagarres prenant parfois des proportions telluriques. Bagge s’amuse à tailler en pièces avec un humour  outrancier le mythe de la famille américaine.

Dans Hate 1 (dont la première édition en Français s’intitulait En route pour Seattle), Buddy ne supportant plus sa famille, décide d’émigrer du New-Jersey vers Seattle, la ville branchée de l’époque, en pleine explosion Grunge, avec son pote Leonard, surnommé Stinky (en raison d’une hygiène assez approximative). Ce dernier compte bien y réaliser son rêve de devenir manager de Rock. Sauf que ce parasite adepte de la défonce et de la glandouille, spécialiste des plans merdiques, n’a pas vraiment les qualités requises. Buddy quant à lui vivote grâce à un job chez un bouquiniste. Il partage son appartement avec Stinky et George un grand noir, no-life, intello et misanthrope. Sa vie amoureuse et surtout sexuelle se partage entre Valerie, une fille complexée qui fait d’immenses efforts pour paraître équilibrée et moderne et Lisa, une nymphomane refoulée, paranoïaque et vaguement suicidaire.
Le propos est en soi déjà bien rock’n roll. Il le devient encore plus quand, par l’entremise de Stinky, Buddy rencontre les Unsupervised Experience, un combo néo-grunge bas du front. Stinky devient le chanteur du groupe, rebaptisé Leonard and the Love Gods tandis que Buddy est promu manager de ces quatre allumés dont le succès dans des clubs crasseux les fait déjà se prendre pour des Rock Stars. Bagge en profite pour dézinguer le backstage peu reluisant du Rock indé dans cette parodie aussi glauque que burlesque.

Dans Hate 2 (En route pour le New-Jersey dans la première édition française), Buddy décide de rejoindre le domicile parental où Lisa va le rejoindre. Squattant avec elle dans le sous-sol de la maison, il va continuer sur sa lancée en multipliant les plans foireux, avec des mecs bien craignos et les emmerdes qui en découlent. Mais il va tout de même réussir à ouvrir et faire tourner un magasin de bouquins et d’objets d’occasion sur le thème de la Pop Culture, en s’associant avec Jay, (ex ?) junkie, rencontré dans le 1er tome et qui lui faisait découvrir de la bonne musique. 
Buddy expérimente la vie en couple avec Lisa, assortie d’une séparation, les relations tendues avec sa sœur désormais mère célibataire de deux mioches cataclysmiques et Butch, le petit frère, revenu de l’armée, alcoolique à ses heures et devenu un réac dont les descendants idolâtreront sûrement Donald Trump. S’y ajoute l’inexorable plongée de son père acariâtre vers la sénilité, en attendant pire…

Dans Hate 3 (pour la première fois édité en France), Buddy découvre les joies de la parentalité, les charmes de la propriété foncière, certes dans une ancienne décharge et à côté d’une casse automobile, et il s’implique un peu dans la vie du quartier. Il conserve surtout son talent sans égal pour se mettre dans des plans merdiques. Son frère de plus en plus con, sa sœur qui s’est remis avec son ex et sa mère qui refait sa vie, se relaient pour compliquer la sienne. Heureusement, sa relation avec Lisa dont le déséquilibre psychologique et les névroses ont alimenté le tome 2 semble trouver une forme de stabilité, émaillée de fréquentes prises de chou. Il va enfin découvrir la famille de Lisa, tout aussi dysfonctionnelle que la sienne. On en vient à se dire qu’elle et Buddy étaient faits l’un pour l’autre.
Les références musicales reviennent moins souvent dans les tomes 2 et 3 mais restent bien présentes en toile de fond, Hate 3 voyant même Lisa prendre la basse dans un duo féminin dont le premier et unique concert dans un club de strip-tease va vite dégénérer, comme il se doit.
L’adjectif qui caractérise le mieux Buddy est celui de loser. Même pas magnifique, à peine sympathique, souvent pathétique. Un flemmard hors pair, allergique à toute forme d’autorité, dont la seule ambition est d’avoir un job peinard, bien payé, en compagnie accessoirement d’une fille qui lui foute la paix tout en restant disponible sexuellement. Soit l’antithèse absolue des grandes et belles valeurs amerloques.
Avec son dos vouté, sa tignasse brune, son gros nez, son jean et sa chemise à carreaux, Buddy est une sorte de Gaston Lagaffe, version Grunge. Tout aussi foireux mais bien moins inventif et surtout infiniment plus mesquin, cynique et dépravé. Mais il est aussi intelligent, lucide, avec beaucoup de répartie et parfois même une certaine forme de courage.
La comparaison avec l’illustre Franquin n’est pas usurpée car Bagge est l’un des dessinateurs comiques les plus doués de sa génération. Ses personnages sont d’une expressivité remarquable, alors même que son héros a le plus souvent le regard dissimulé sous sa tignasse (ça évoluera dans le tome 3 de Hate). Son style se rapproche de l’école comique franco-belge, tant par la morphologie des personnages, grosses têtes et corps élastiques, que par la fluidité et l’efficacité du trait, parfaitement lisible et contrastant délicieusement avec le côté trash des personnages, les situations déjantées et les dialogues très crus. Et Bagge n’a pas son pareil pour métamorphoser ses personnages (aussi bien masculins que féminins) en créatures grand-guignolesques, les affublant de trognes monstrueuses et carnassières quand ils pètent les plombs, ce qui leur arrive très souvent.
Bagge s’emploie à brosser le portrait de la jeunesse américaine de la fin du 20è siècle et du début des années 2000. Une jeunesse sans idéal, si ce n’est celui de la recherche du plaisir immédiat (qu’il soit sexuel ou psychotrope) et le rejet du modèle économique et social dominant. Sa vision de la société, notamment la famille, la sexualité, les relations homme-femme, la culture, etc. est savoureuse et caustique, servie par des dialogues aussi percutants que lucides et pertinents sous le couvert de la caricature. Cette sitcom burlesque et décalée n’a rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.
Tous les récits de Hate, avec ses intrigues délirantes et ses personnages marginaux en font un petit chef-d’œuvre d’humour noir, sex, drug and rock’n roll. 
L’ensemble de la saga Hate a été réédité en France en 2022 pour le tome 1 et en 2026 pour les deux autres tomes, dans de beaux volumes cartonnés reprenant le titre original américain. L’édition française de l’album introductif Les Bradley date quant à lui de 2011.
Voilà, vous savez tout, et donc vous n’aurez plus d’excuse : Si vous êtres amateur d’humour fin et délicat, de comics underground, de BD Rock et de BD de qualité en général, il faut lire Buddy Bradley ! Sauf bien sûr si vous militez dans une ligue de vertu chrétienne.

Oublie ce monde cruel – L’histoire de Nick Drake

Dessins et textes : JASON

Certains traversent leur vie comme s’ils n’avaient pas mérité de la vivre. Passant complètement à côté de ce qu’elle aurait pu être s’ils avaient eu la chance d’être tout simplement normaux. Or c’est précisément leur anormalité qui en fait des être à part, dotés d’un talent incomparable mais qu’ils sont incapables de gérer. Un peu comme si, comme dans les contes de fée, quand une sorcière pas invitée au baptême s’était penchée sur leur berceau pour leur infliger une malédiction annulant toutes les qualités dont les gentilles fées les avaient dotés.
Nick Drake fait partie de ceux là. Guitariste Folk hors pair, song-writer inspiré, son génie précoce lui promettait une brillante carrière. Il enregistrera trois albums qui ne se vendront pas à leur sortie mais seront consacrés par le public des années après sa mort et cités comme influence majeure par des groupes comme The Cure ou R.E.M. Ses chansons, empruntes d’une mélancolie tantôt lumineuse tantôt sombre et dont certaines sont d’une beauté crépusculaire (Northern Sky pour ne citer qu’elle), révèlent le mal de vivre qui le rongeait mais qu’il arrivait à sublimer dans sa musique. La gestion de sa carrière a été désastreuse : Il fuyait les interviews et surtout redoutait les concerts et en en général tout ce qui l’obligeait à avoir une interaction avec les autres. Sa vie fut ainsi une histoire triste, météorique et insaisissable.

Un tel sujet convenait parfaitement à un auteur comme Jason. Auteur d’origine norvégienne, c’est une pointure de la BD dite underground (pour ce que vaut cette étiquette) qui a développé un univers graphique très personnel dans lequel il met en scène des personnages anthropomorphes, canins en majorité mais pas que, aux regards vides qui paradoxalement leur confère un caractère énigmatique assez fascinant. Son graphisme est très épuré, on pourrait le qualifier de pudique, et sa narration manie l’ellipse avec une économie de mots qui crée une atmosphère très particulière, quel que soit le genre abordé, polar, SF, fantastique, aventures…
Il crée ici un Nick Drake très fidèle à l’image qu’on pourrait se faire de lui à l’écoute de sa musique. Introverti, d’une timidité maladive l’empêchant d’exprimer et encore moins de partager ses émotions et ses sentiments (sauf dans sa musique), ce qui va le mener à la dépression. C’est sur cette personnalité refermée sur elle-même et cette extrême fragilité psychologique que Jason a concentré l’essentiel de son récit, s’éloignant des codes traditionnels du biopic.
Pas de repères chronologiques ou discographiques, pas d’exégèse musicale. La carrière de Drake est retracée essentiellement à travers ses échecs, ses désillusions et l’incompréhension de ses proches (parents et amis alors qu’on ne lui connaît pas de relation amoureuse) et de son entourage musical. Il aura traversé la vie comme dans un rêve dont il sera incapable de se réveiller. Il meurt à 26 ans, et on pourrait dire que c’est encore un échec puisqu’il n’intègre pas le Club des 27, ce qui aurait pu lui conférer un supplément de notoriété posthume. Le livre restitue bien cet isolement émotionnel et cette incapacité à communiquer, parfaitement symbolisée par la métaphore du scaphandre dans les premières pages, suggérant l’immense gâchis qu’a été sa vie, pour lui d’abord et aussi pour la musique.
« Oublie ce monde cruel » est donc avant tout un portrait d’artiste sensible et original qui donne envie de (re)découvrir l’œuvre de Nick Drake, en prévenant toutefois les amateurs de musique gaie et entraînante qu’ils risquent d’être déçus.

Bonus Track : Héloïse LE BAIL

A propos de The Majorettes
Interview d’Héloïse LE BAIL

Je vais commencer par la question qui m’est venue tout de suite à l’esprit en découvrant la couverture de l’album : Es-tu une grande fan des Sex Pistols ?

Effectivement, tu as raison, dans les bacs, sur les rayonnages, ça pète tout de suite. Ça ressort. Honnêtement, l’idée de la couverture s’est faite vraiment à la toute fin, c’était un peu un petit débat avec mon éditrice, et c’est elle qui a plutôt insisté justement pour ce côté très visible, très clair et tout ça, un peu stéréotypé quoi, et je pense que c’est une bonne décision finalement. Dans la jungle qu’est le monde de l’édition et des nouveautés de livres chaque mois, il fallait mieux aller sur une esthétique très claire, et que quand on voit le livre, on sache, avec ce thème de couleurs, de quoi ça parle le plus rapidement possible. Donc voilà, jaune et rose, typiquement très lié au punk et à la pochette des Sex Pistols. J’aurais pu faire un truc un peu plus subtil quand même, mais je ne regrette pas, au moins les gens le voient très bien, ça ressort, donc c’est chouette. Mais pour être honnête, j’aime les Sex Pistols, mais je surkiffe les Clash.

Vu les références parsemées au fil des pages, on se doute que tu dois être amatrice de Punk en général mais, ce qui est peut-être moins évident pour une jeune autrice, du Punk des origines : Ramones, The Clash, etc.  La faute à de mauvaises rencontres ou à une éducation parentale défaillante ?

Plutôt une éducation parentale défaillante, je pense (rires). J’ai des parents des années 80 qui faisaient de la musique, donc il y avait beaucoup de CD à la maison. Pas particulièrement punk d’ailleurs, c’était plus rock années 80. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais en CM2, Les Clash, ça m’a totalement parlé, et du coup ça m’a ouvert tout un monde, et par cette porte d’entrée-là, j’ai regardé tous les documentaires sur le punk, avec celui sur les Sex Pistols, qu’on voit tous vieux, qui racontent comment c’était.

C’était un peu l’hyper-fixation de ma pré-adolescence, et je ne sais pas trop pourquoi au final, parce que justement je n’étais pas très rebelle, je n’avais pas un grand sens de la désobéissance, et je pense que peut-être justement c’était une porte d’entrée vers une façon à moi d’exprimer, de ressentir le concept de la désobéissance, de la liberté, de la provocation, sans le vivre dans mon quotidien. J’étais très sage, très bonne élève, donc il y avait un peu cette dualité rigolote.

Et est-ce que tu as pensé à un groupe de rock existant quand tu as créé The Majorettes ?

Au début, en fait j’ai pensé aux Slits, un groupe féminin punk. Viv Albertine, la guitariste, a écrit son autobiographie qui s’intitule « Clothes, Clothes, Clothes. Music, Music, Music. Boys, Boys, Boys ». C’est super bien, super intéressant sur ces jeunes filles, entre 14 et 18 ans, qui font du punk dans les années 70, en 77. Je me suis dit que j’avais trop envie d’adapter ça en livre, mais bon, ça ne cadrait pas trop avec le projet. Mais ça m’a vachement inspiré quand même avec le côté groupe de filles.

Par contre, j’ai essayé de ne pas trop regarder de films qui mettaient en scène des groupes de rock, des jeunes filles et tout, parce que j’avais hyper peur de voir que toutes les bonnes idées étaient déjà prises ou que j’avais copié sans le faire exprès. Donc j’ai juste vraiment ignoré ça. Mais oui, je dirais Les Slits, du coup.

Es-tu toi même musicienne ?

Écoute, je peux te jouer Balavoine au piano avec les accords que je trouve sur Internet, mais je ne sais pas lire de partitions. C’est déjà pas mal. Mais je connais les accords et je peux les jouer au piano, mais je ne considère pas ça comme être musicienne du tout, parce que le côté partitions, le côté écriture, je ne l’ai pas du tout. Le piano et un petit peu de guitare, mais vraiment le niveau 1 ! (rires).

Autre élément surprenant, s’agissant des éléments rétro ou vintage de l’histoire : Pourquoi ce choix de mettre en scène des majorettes ?

Alors, pourquoi les majorettes ? La réponse n’est pas si rigolote au final. C’est un groupe qui cherche des instruments. Et donc, c’était plutôt pour aider l’intrigue, ça m’arrangeait qu’on soit à proximité d’un collectif. Je me suis dit que c’est très pratique qu’au moins, Neige, la petite chatte, ait accès à des tambours, des cymbales, la fanfare, quoi.

Et ça allait aussi un peu avec le côté ennui. Après, je ne veux pas rentrer dans les clichés, parce que moi-même, je n’ai pas été majorette. Je ne connais pas. Mais il y a aussi le côté très rangé, avec les uniformes, c’était pour appuyer ce quotidien un petit peu ennuyant, ennuyeux, et pour contraster avec ensuite l’explosion de la musique.

S’agissant du lieu de l’action, on sait juste que ça se passe en bord de mer…

C’est ça, c’est une ville imaginaire. C’est entre les Hauts-de-France et un peu la Bretagne. C’est à peu près dans le nord-ouest.

Pour en finir avec le jeu des devinettes, on ne sait pas exactement l’âge des trois héroïnes. Intuitivement, je leur donne 13 ou 14 ans, fin de collège, avec ce côté très frais, très « gamines », qui commencent à rentrer vraiment dans la pleine adolescence.

C’est à toi de décider, en fait. Ça m’arrangeait de ne pas donner l’info, comme ça, les gens se font leur idée. Mais je suis d’accord, j’avais clairement en tête plutôt la quatrième, troisième. Il y a des gens pour qui c’est hyper normal de boire des bières et commencer à draguer vers 13 ou 14 ans. Et pour d’autres, c’est plutôt à 16, 17. Et donc, le fait de ne pas dire l’âge, ça permet aux gens de se reconnaître en fonction de leur propre adolescence.

Pourquoi ce choix d’un graphisme animalier, c’est ton style de prédilection ou bien c’était vraiment lié à cette histoire en particulier ?

C’est quand même plutôt par réflexe. C’est vraiment venu en même temps que l’histoire, en fait. Parce que quand j’imaginais les personnages et un récit d’adolescentes, comme j’ai plutôt un univers assez humoristique, j’ai trouvé très vite que le fait de les rendre animaliers, ça permettait de les identifier hyper facilement. Leur statut animalier donne des informations sur la personnalité en un coup d’œil, entre une petite chauve-souris et un énorme animal. Ça montre aussi que ça va être un peu rigolo et qu’on ne vas pas se prendre trop au sérieux.

Et il y avait aussi des inspirations… Je ne sais pas vraiment si ça vient de Picsou, ou d’une BD des années 80 aussi qui s’appelle Kebra (NDR : Excellente BD de Tramber et Jano parue dans Métal Hurlant et aux Humanoïdes Associés. Kebra est un rat loubard qui vit en banlieue). Ça rajoute du dynamisme et de la couleur à ton univers graphique qui tout d’un coup est beaucoup plus intéressant, un peu plus bizarre que si c’était juste des visages humains… il y a des gens qui arrivent à les rendre très expressifs, mais moi, mon réflexe c’était plutôt ça. Comme Robert Crumb avec « Fritz The Cat ». J’ai l’impression qu’il y a un lien entre le rock et les dessins animaliers (rires).

Et puis aussi, il y avait un truc en plus, c’est que comme l’histoire se passe dans les années 70, une époque que je n’ai pas connue, ça permet de mettre une distance. Parce que si tout de suite tu mets des personnages humains, tu vas être beaucoup plus vigilant sur les incohérences historiques, sur les détails et tout ça.

Alors qu’ici, tu te dis que ce n’est pas la réalité. On est à Poney-sur-Mer, dans une ville animalière. Bon d’accord, on est dans une réalité parallèle et donc tu est un peu moins regardant sur tout ça… Vraiment , cela n’a que des avantages.

C’est un style dans lequel tu vas persévérer ?

Je pense un peu, parce que je fais aussi beaucoup d’illustrations jeunesse, pour un public beaucoup plus jeune, genre « J’’aime lire ». J’ai souvent recours au dessin animalier. C’est juste très agréable et ça va de pair avec mon style, c’est vrai. Je ne fais pas que ça, mais je me sens très bien dedans.

Comment s’est décidé le casting des animaux pour chaque personnage, pour les principaux, au moins les trois filles ?

Comment c’est venu ? Déjà je me demandais s’il fallait faire un trio, un quatuor. Est-ce qu’il fallait être cinq ? Combien on met de personnes dans un groupe ? Et je me suis arrêtée sur trois, parce que j’ai l’impression que dans beaucoup de récits, le trio ça fonctionne très bien. Il y a des forces qui s’échangent entre un trio. Donc, déjà tu te dis que tu fais un trio et ensuite c’est bien d’ajouter du contraste en général. Quand tu essaies de faire une histoire, surtout si c’est pour un public un peu jeune, tu n’essaies pas de faire un dessin réaliste. Donc, tu as l’idée d’un truc un peu longiligne, plus nerveux. A force de recherches, en laissant juste un peu son dessin aller vers les formes les plus fluides. Parce qu’après tu vas redessiner les mêmes personnages des centaines de fois, donc tu ne peux pas faire un truc trop compliqué.

Au bout d’un moment, ça devient un chat, une chauve-souris et une biche (NDR : Viviane), même si ce n’est pas très clair que c’est une biche.

Les personnages, j’ai l’impression que c’est venu assez rapidement, très intuitivement et ils n’évoluent pas beaucoup ensuite. J’ai beaucoup de mal à passer à autre chose. Elles arrivent et je n’ai pas envie de les quitter après.

As-tu une préférée parmi les trois héroïnes,  ?

J’ai vraiment mis un peu de moi dans les trois… mais Sid, la chauve-souris est peut-être ma préférée, parce que c’est plus moi.. Tout le monde préfère Neige le chat. Très peu de gens préfèrent Viviane la biche et ça me rend triste parce que je l’adore quand même. Mais comme elle est un peu plus réaliste, elle a moins le côté gaguesque. Elle apparaît plus neutre, effectivement. Heureusement j’ai quand même eu des lectrices qui m’ont dit que c’était leur préférée.

Quelle est la part d’autobiographie dans le récit ?

Il y en a un peu. J’ai vraiment grandi avec un groupe d’amis filles qui a été hyper important pour mon développement, à cet âge-là aussi. J’avais très envie de montrer un groupe de jeunes filles qui se crée, les amitiés, les dialogues et tout ça. Dans chaque personnage, il y a à peu près trois ou quatre personnes que je connais qui ont donné un petit peu de leur personnalité.

On sent une fibre très féministe dans le scénario. Les « mâles » ont plutôt des rôles secondaires et aucun n’a une personnalité très marquée contrairement à la plupart des personnages féminins.

C’est vrai (rires). Mais si, il y en a un qui a une personnalité marquée parce qu’il est très méchant ! C’est juste que j’avais envie… je ne veux pas spoiler… d’un personnage qui n’ait pas vraiment de rédemption possible parce que, dans notre vie de jeune fille, on en a croisé des mecs qui, vraiment, étaient sans foi ni loi, qui étaient vraiment des connards. Je me disais que ça méritait d’avoir un personnage de garçon qui soit juste méchant, quoi ! (rires). Sinon, Jacko, il juste doux et timide. Du coup, il n’a pas un gros caractère, mais je trouve qu’il a quand même une personnalité, mais c’est vrai qu’il est un peu plus effacé.

Après, il est aussi face à des choix et des questionnements  : Rester dans ce boy’s club un peu toxique ou accepter son amour pour Neige. Mais c’est vrai que j’avais plus envie de parler de ce que je connais, et donc de personnages féminins variés, des filles qui sont un peu nerveuses, un peu looseuses, un peu pas sûres d’elles, ou alors trop sûres d’elles, ou trop vulgaires, un peu de tout.

Travailles-tu sur papier ou en numérique ?

Pour cette BD, j’ai rempli trois carnets à dessin de recherche et après, pour le storyboard et le clean, j’ai travaillé sur l’iPad.

Autre secret de fabrication : Travailles-tu en musique ?

Oui, tout à fait. J’ai fait une playlist spéciale que je mettais à chaque fois que je travaillais dessus. Elle est disponible sur Deezer. Et j’oublie que je devrais aussi en faire un peu la promo sur Instagram, histoire de relancer : « écoutez, la playlist en même temps ». Je ferai ça. Il y a à la fois des classiques punk et des musiques un peu ringardos des années 70. Il y a « Ti Amo », je la trouve super cette chanson. Il y a un peu de Dalida… Voilà, c’est pas que punk, justement. C’est pour montrer un peu la musique qui passe à Poney sur Mer. Il y a une scène qui se passe le 14 juillet aussi, donc ambiance de fête…

Après ce premier album très réussi, quels sont tes projets ?

Mes projets, c’est… dormir (rires).Je suis assez lente, donc je crois que j’ai vraiment besoin de rien faire pendant quelques temps. Et aussi d’attendre un peu de voir la réception du livre, ça ne fait qu’un mois que c’est sorti, et de voir un peu où ça me mène. Prendre des vacances, aller à la plage… voilà, c’est ça la suite (rires) !

The Majorettes

Dessins et textes : Héloïse LE BAIL

Même si on ne doit jamais juger un livre d’après sa couverture, comme nous l’a rappelé ce bon vieux Bo Diddley, je suis comme tout le monde, une couverture de BD est souvent une invitation à parcourir l’objet ou au contraire, à le laisser définitivement fermé. C’est là qu’avoir un bon libraire s’avère précieux. Par contre, quand il s’agit de BD Rock, forcément, je ne me pose pas de question, ça finit directement dans la collec. Toutefois s’agissant de « The Majorettes », si je n’avais été que fan de Rock, j’aurais de toute façon été intrigué par ce jaune pétant, rehaussé d’une pointe de rose et cette typo en forme de collages façon lettre anonyme. La référence au chef-d’œuvre fondateur du Punk, Never Mind The Bollocks des Sex Pistols, est évidente. Et quand, sur cet arrière plan mythique, se détachent en costumes de majorettes, une chatte, une chauve-souris et… une biche (?), respectivement aux baguettes, à la basse et à la guitare, le What The Fuck est de sortie.

L’intrigue est à l’avenant et très bien résumée en 4è de couverture : Viviane, Neige et Sid (la bassiste, forcément et pour le coup ma préférée), majorettes de la troupe du collège de Poney-sur-Mer, vont devoir monter un groupe, trouver des instruments et apprendre à jouer. Tout ça pour tenter de décrocher le premier prix du concours musical organisé en l’honneur de Darylo, de retour dans sa ville natale, auréolé de sa gloire de Pop Star. En jeu : un billet VIP Premium pour le concert de l’enfant du pays. Pour Viviane, c’est une question de vie ou de mort, sinon la vengeance de Delphine, la vedette tyrannique du collège, sera terrible. Le tout petit inconvénient de l’entreprise est donc qu’aucune des trois héroïnes ne sait jouer d’un instrument, ni même n’en possède un. A un mois de l’échéance… Si ça c’est pas Punk.

Le thème de la quête initiatique, sur fond de création d’un groupe de Rock n’est certes pas nouveau. Il trouve cependant ici une version très fun avec quelques rebondissements et l’entrée en scène de personnages secondaires bien amenés qui rythment impeccablement la narration jusqu’à un dénouement que d’aucuns auront pu voir venir, mais qui ne gâche en rien le plaisir de lecture et la curiosité de découvrir comment ces trois filles bourrées d’énergie vont s’en sortir. Sans rien dévoiler, on peut garantir qu’on ne sera pas déçus par leur tout premier concert… Les connaisseurs apprécieront également les références à quelques grands noms de la scène Punk ou Rock plus généralement.

Sous ses atours de BD humoristique, The Majorettes est une chronique adolescente avec ce qu’il faut de romances, de crises existentielles, de moments de déception et d’euphorie. Le choix du graphisme animalier, qui aurait pu s’avérer casse-gueule, apporte une vraie touche d’originalité au récit et donne aux protagonistes une expressivité personnalité bien à elle, entre Neige la bad girl, Sid l’intello romantique et Viviane l’exaltée, ce qui les rend d’autant plus attachantes. Le reste du bestiaire est bien fourni avec girafes, chevaux, lapins etc. dans un style minimaliste qui colle parfaitement à l’esprit Punk de la BD.

A lire absolument si vous aimez le Rock en uniforme, les bassistes chauve-souris et les flocons de neige… ou d’avoine.

Bonus Track : Interview d’Héloïse LE BAIL

The Zumbies – Les 4 reliques du Rock’n’Roll

Dessins : Julien SOLÉ – Textes : Arnaud LE GOUËFFLEC

Allez, je vais tenter une accroche racoleuse (« putaclic » diraient les Youtubeurs) : Et si The Zumbies étaient les Motörhead de la BD Rock ?

Non, parce que y’a quand même un gros point commun : Les années passent mais à chaque nouvel album, on n’est pas surpris et on n’est pas déçus. Avec ce tome 3 narrant les nouvelles aventures glauques et sanguinolentes des 4 membres du groupe de Rock le plus gore en activité, on retrouve ce qui fait le piment des précédents opus. Ça charcle et ça gicle à longueur de planche, tout en explorant les tréfonds les plus pestilentiels des clichés du Rock et des films d’horreur de série Z. Sans temps mort, juste quelques légères baisses de tempo pour reposer le lecteur avant de relancer la machine. L’objectif n’est pas de développer une intrigue complexe ou sinueuse mais d’aller droit au but avec un postulat simple et efficace. Deborah, Johnny, Hank et Dee-Dee doivent chacun retrouver l’une des 4 reliques du Rock’n’Roll, dispersées dans diverses contrées reculées des States, afin de sauver la planète. Car celle-ci se porte très mal, dévastée par le conflit qui oppose « chrétiens hystériques et thuriféraires du Rock’n’Roll ».

On n’a aucun doute sur la réussite de l’entreprise, car The Zumbies sont… increvables et entièrement dévoués à la cause sacrée du Binaire Primaire. La fin complètement délirante et absurde et l’épilogue mégalo restent dans le même registre, foutraque et décalé jusqu’au bout. Au passage, les héros auront côtoyé quelques personnages haut en couleurs, tels qu’un gorille rose, une rombière nymphomane ou un mexicain fan de fromages affinés. On vous aura prévenus !

Voilà, c’est sobre et de mauvais goût. Comme le dit le sorcier vaudou croisé par Dee-Dee : « c’est ça qu’est bien avec les zombies : ils sont complètement cons » ; et c’est ce qu’on adore à chaque fois : savourer l’humour noir, totalement premier degré et le foisonnement de clins d’œil à l’imagerie et à l’histoire du Rock. Et s’en mettre plein les mirettes avec les dessins flamboyants de Julien Solé, comme on s’en mettrait plein les esgourdes avec les titres de Motörhead (j’ai de la suite dans les idées).

A noter tout de même qu’il y a eu un changement de line-up puisqu’Arnaud Le Gouëfflec a succédé à Yan Lindingre au scénario et aux dialogues, sans que cela change l’esprit de la franchise. Le cahier des charges est parfaitement respecté et le dosage de ce cocktail de Sex (eh ouais, y’en a), drug (juste ce qu’y faut) et rock’n’roll, fonctionne toujours aussi bien.

Pour être complet, il faut préciser que les coupables ont décidé d’aller plus loin dans le délire en donnant vie (si l’on peut dire) à la musique crypto-rock des Zumbies. Une campagne de crowfunding rondement menée a permis de financer la création d’un 45 tours, « La place du mort » (ben voyons), interprétée, entre autres, par les auteurs. La boucle est bouclée. Désormais, il ne reste plus qu’à retourner sous terre (au frais !) en attendant le tome 4.

Bonus Track : Interview de Julien SOLÉ

Pour les non-initiés : les chroniques du tome 1 et du tome 2

Éditions du Blouson Noir


Dessins (en grande majorité) : Johann GUYOT

Une fois n’est pas coutume, cette chronique ne va pas évoquer un album mais plusieurs, tous publiés par les éditions du Blouson Noir.

La cheville ouvrière en est, au crayon et à l’encre, Johann Guyot et à la partie publication et éditorial, et aussi parfois pour les textes, Sofie Von Kelen. Ils ont ensemble sorti une série de bouquins, dont la BD est le principal vecteur, mais pas que, sur le Rock Métal… mais pas que.

Les amateurs de musique douce et apaisante fréquentant le petit festival de musique de chambre se déroulant chaque mois de juin à Clisson, connaissent peut-être déjà « Welcome To Hellfest », une série de 3 albums (désormais réunis en une intégrale) signés par les deux susnommés, Johann Guyot au dessin, et aux textes avec Sofie Von Kelen. Une plongée immersive, pédagogique et bourrée d’humour dans le plus gros festival Métal de France, au travers des dessins et interviews concoctés par les auteurs. Retrouvez les chroniques du tome 1 et du tome 2 sur ce site.

Depuis, les éditions du Blouson Noir ont commis 3 autres méfaits :

Dans « Something To Hide », Johann Guyot illustre les textes de Diego Gill, chroniqueur musical (auteur entre autres d’une biographie de Joy Division). Le livre nous présente toutes ces légendes et mystères enfouis dans les sillons de nos vinyles ou la mémoire numérique de nos CD. Car le Rock, comme son ancêtre le Blues, musiques éminemment transgressives, du moins à leurs débuts, ont longtemps senti le soufre des Enfers, encouragé la perversion sexuelle et la consommation de drogues. Pour échapper aux ligues de vertus ou à la censure légale, les bluesmen et les rockers ont développé des trésors d’imagination ou de supercherie.

Mais parfois aussi, il ne s’agissait que de trouvailles ou même d’accidents sonores ou visuelles motivés par la simple envie d’expérimenter en studio ou seulement de déconner un peu. Ce qui a engendré une véritable petite mythologie avec ces morceaux cachés à la fin des disques, ces textes à double sens, ces pochettes à tiroirs ou encore ces paroles enregistrées à l’envers et qui recèlent des messages subliminaux dont certains invoqueraient le Diable ou inciteraient au suicide. C’est ainsi tout un monde inconnu et souvent insoupçonné qui se dévoile sous nos yeux et dans nos oreilles. Le rédactionnel de Gill est illustré par quelques dessins humoristiques de Guyot, lequel insère également des planches de BD où il rebondit sur chaque thématique abordée avec des exemples issues de son expérience et de sa collection personnelles. Au final, un ouvrage passionnant, érudit sans être rébarbatif, même si l’on n’est pas forcément grand amateur de Rock.

Avec « Chroniques Électriques », Johann Guyot est seul aux manettes d’un livre illustré qui n’est pas à proprement parler une BD, même s’il est riche en dessins. L’auteur y présente de nombreuses anecdotes de l’histoire du Métal, musique forte en décibels, haute en couleurs et riche d’une imagerie, voire d’un folklore, regorgeant de tronches de Rock et d’évènements cocasses, pathétiques, étonnants, tragiques, voire franchement foireux et parfois un peu tout ça en même temps. Certaines anecdotes figurent déjà en bonne place dans la Genèse du Métal mais d’autres sont beaucoup moins connues.

Dans les deux cas, c’est du pur plaisir, soit en se disant ah, celle là je la connaissais ou le contraire, avec alors la satisfaction de se cultiver pour briller au prochain apéro. Impossible d’en ressortir une parmi d’autres, lisez le bouquin !

Et pour conclure, il faut absolument parler du dessin de Johann Guyot dont l’esthétique, invariablement noir et blanc, est parfaitement raccord avec le propos et le ton, résolument humoristique de tous ses livres. Un trait dynamique, expressif avec un vrai talent de caricaturiste qui écorne autant qu’il rend hommage à ses idoles et à sa musique de prédilection. Le débat sur la supposée existence d’un graphisme Rock reste toujours ouvert mais celui de Guyot donne assurément du grain à moudre à ceux qui pensent que oui.

Et pour être parfaitement complet, sachez que les éditions du Blouson Noir ont également sorti en 2024, devinez quoi ? Un livre de recettes de cuisine « rock’n roll », oui, carrément ! Ça s’intitule « Cook Me Tender », c’est écrit par Sofie Von Kelen et la cheffe Juliette Barax et c’est illustré par une kyrielle de dessinateurs, Johann Guyot évidemment mais aussi, Fabcaro, Pixel Vengeur, Jampur Fraize, Will Argunas… je ne cite ici que les noms bien connus de nos services, en tant qu’auteurs de BD Rock.

Alors, si vous aimez le Rock, le Métal ou au contraire si vous n’y connaissez rien, que vous appréciez la BD (forcément, vu que vous êtes sur ce site…), vous marrer et vous cultiver en même temps, les bouquins du Blouson Noir sont impérativement à vous mettre sous les mirettes.

Bleu de chauffe


Dessins et Textes : Lionel CHOUIN

L’histoire repasse toujours les plats. En 1983, la gauche au pouvoir en France avait renoncé à l’anticapitalisme et cédait au réalisme économique : « la rigueur » pour les intimes. Forcément, les premiers à trinquer étaient comme toujours en bas de l’échelle sociale. C’est sans doute liée à la nature profonde de l’être humain, dont le cerveau d’homo-sapiens retrouve rapidement ses bons vieux réflexes de chasseur-cueilleur : Dès que ça va mal et qu’on n’y peut pas grand-chose, on se console en cherchant des responsables. Et comme c’est trop compliqué de s’en prendre à ceux qui sont en haut de la pyramide, on se retourne vers ceux qui sont à la base et qu’on identifie comme en dehors dans la norme : les étrangers, notamment. Par opposition aux bons Français, de la bonne couleur et avec le patronyme qui va bien. Ça vous rappelle quelque chose ? Ben oui, plus de 40 ans après, ça n’a absolument pas changé.

Sauf que 1983 avait deux avantages sur la période actuelle : Ceux qui pensaient que l’immigration est la source de tous les problèmes ne gagnaient pas d’élections… et on écoutait du Punk. Du made in France, bien de chez nous pour le coup, car c’était l’âge d’or des Béruriers Noirs. Avec entre autres, un de leurs morceaux emblématiques, issu de leur 2è album, « Petit agité ».

Voilà ainsi planté le décor de « Bleu de chauffe », une BD qui nous fait revivre cette époque donc pas si révolue que ça et nous plonge dans le quotidien de banlieusards prolos qui s’organisent pour défendre leurs droits. Parmi eux, Ahmed, délégué syndical à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois, qui brame l’Internationale dans sa camionnette recouverte de stickers CGT.

Le plus gros problème d’Ahmed, ce n’est pas le patronnât ou les conditions de travail, c’est Karima, sa fille aînée. Une keuponne bad girl, qui fréquente les squatts, nargue la Police, fait de la boxe… et écoute les Bérus. La jeune femme n’a pas peur de se fritter avec les Skinheads nazillons qui bossent dans le secteur comme convoyeurs de fond et rêvent de tabasser du rebeu et de renvoyer tous ces arabes « chez eux ». Un politicard d’extrême droit utilise ces décérébrés pour mettre le feu aux poudres et échauffer les esprits en stigmatisant les immigrés. Dans cette bande de fafs, Sergio, pourtant lui aussi fils d’émigré, semble le plus badass, avec ses tatouages nazis sur le corps, son CV d’ex taulard et sa frappe de cogneur. Mais tout cet attirail cache un mal-être plus profond…

Entre ces mondes et ces êtres que tout oppose, sur fond de manifs, d’affichages nocturnes et de violence sociale, l’affrontement est inéluctable et les évènements dramatiques vont se succéder jusqu’à l’embrasement final.

Lionel Chouin est allé à l’essentiel pour faire revivre le remous de ces années 1980. Son intrigue s’attache d’abord à mettre en valeur des personnages écorchés par leur vécu dans une chronique sociale qui échappe à une mise en perspective historique bavarde didactique et ne verse pas non plus dans le Polar convenu même si on devine que la commissaire a elle aussi sa part d’ombre.

Le trait acéré et la mise en couleurs très sobre de l’auteur concourt à l’authenticité des protagonistes et cadre bien avec l’esthétique Punk qui fournit la toile de fond musicale du récit et la restitution d’une époque, les années 1980, qu’on a un peu trop tendance à idéaliser maintenant. Sauf bien sûr quand il s’agit de se remémorer l’effervescence musicale de la scène Rock alternative en France, très politisée et symbolisée par les Béruriers Noirs qui scandaient alors « La Jeunesse emmerde le Front National ». Où sont passés les Bérus d’aujourd’hui ?

Unsung Hero


Dessins : TAIGAMI – Textes : Mizuki URATANI

Ce soir, on pousse les portes des coulisses du monde musical. On oublie les projecteurs braqués sur les stars le temps d’un instant, pour s’intéresser à ceux qui les découvrent, les coachent et les portent jusqu’au sommet.

Pleins phares sur Unsung Hero, la nouveauté éditée chez Nobi nobi !. Une plongée vibrante, pleine d’énergie et terriblement humaine dans le quotidien d’un dénicheur de talents.

Au cœur de ce manga, on suit Ichiro Gomen. Ichiro est un jeune producteur d’artistes au parcours déjà cabossé. C’est un ancien musicien qui a carrément abandonné la scène musicale pour passer de l’autre côté du miroir. Le gars déborde d’entrain, il est bourré d’idées fraîches, mais la réalité du métier est un peu plus compliquée que prévu : pour le moment, il galère à gérer les groupes qu’on lui confie au sein de son agence.

Pourtant, sa trajectoire va totalement basculer le jour où son chemin croise ou je devrais dire re-croise, je vous laisserai découvrir pourquoi, celui d’une jeune fille Jam. Elle a un caractère bien trempé, un tempérament de feu, mais surtout… une voix absolument magnifique, brute et envoûtante.

Et quand il rencontre cette jeune chanteuse au caractère indomptable, ça fait des étincelles ! Le contraste entre ce producteur plein d’idées mais qui doit apprendre à cadrer, et cette fille qui refuse de se laisser dicter sa conduite, donne lieu à des échanges savoureux, pleins de punch. Le manga offre un regard intéressant sur le travail de l’ombre, les doutes et la complicité qui se crée dans la création.

Touché en plein cœur par ce diamant brut qui lui rappelle pourquoi il aime la musique, Ichiro décide de la prendre sous son aile. Son objectif ? En faire une véritable star. Mais pour ce producteur débordant d’idées mais parfois un peu dépassé par les événements, le défi est immense. Entre le caractère volcanique de sa nouvelle protégée et les exigences impitoyables de l’industrie, Ichiro va devoir apprendre à s’imposer. C’est le début d’une aventure humaine et musicale intense !

Visuellement, l’auteur réussit un véritable tour de force. Comment faire passer l’émotion d’une voix magnifique uniquement avec du noir et du blanc ?

La grande force d’Unsung Hero, c’est justement son protagoniste. Ichiro n’est pas un producteur cynique en costume-cravate ; c’est un idéaliste qui a connu l’échec en tant qu’artiste et qui cherche sa place. Sa maladresse à gérer ses groupes au sein de son agence au début le rend immédiatement hyper attachant et humain.

Eh bien, par le cadrage et l’expressivité. Le trait est moderne, hyper dynamique et très expressif. Quand la jeune fille se met à chanter, le dessin explose littéralement. Les planches s’animent, les regards deviennent intenses, et la mise en page nous fait ressentir toute la puissance et le frisson de sa voix. Le design des personnages est hyper soigné, très ancré dans la culture pop actuelle. On est immédiatement emporté par l’énergie qui se dégage des pages.

En bref, Unsung Hero chez Nobi nobi ! C’est un manga frais, touchant, et très bien rythmé. Pour ma part c’est un grand oui, j’ai vraiment hâte de découvrir la suite. En plus c’est une série courte : 4 tomes, c’est parfait.

Chronique rédigée par Fabien pour la Case de Seb sur Radio G
Émission du 18/05/2026

Le ferry

Dessins : Thierry BOUÜAERT – Textes : Xavier BÉTAUCOURT

Doit-on nécessairement être égoïste pour être un grand artiste ? Vous avez 4 heures. Perso, ça me prendra moins longtemps même si je ne crois pas que je répondrai à la question.

Les musiciens amateurs le savent. Passés l’émoi des premières répètes et la découverte de cette sensation unique de ne faire qu’un en massacrant les standards de ses idoles, les rêves des groupes débutants deviennent plus grands. Pour peu que ça applaudisse un peu fort lors des premiers gigs dans les troquets qui ont bien voulu les programmer, les apprentis rockstars sentent le melon gonfler. Mais vient rapidement l’heure fatidique de se frotter à la création de chansons. Seuls les plus forts y survivent, pas toujours les plus talentueux. Une fois le tri effectué et la composition du groupe stabilisée, le plus dur commence et surtout la question fatidique : la musique, simple hobby en attendant que jeunesse se passe, ou bien véritable projet de vie ? Une vie de galère, d’incessantes remises en questions, d’échecs et de précarité économique avec au bout du tunnel la faible lueur d’espoir de devenir musicien professionnel, sans parler d’un hypothétique et souvent éphémère succès. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour Max, il n’y a aucun doute et aucune hésitation, la réponse est oui, quoi qu’il en coûte et pas de plan B. « Le ferry » nous raconte son histoire, celle d’un choix sans appel. Il veut percer dans la musique, celle du Rock des années 1980, quand dominait la New-Wave et le Post-Punk. Avec un constat implacable, ce n’est pas à Roubaix que ça se passe (pas plus que dans le reste de la France, Paris inclus). Mais au moins à Roubaix, on n’est pas loin du ferry, le pont vers la terre promise, l’Angleterre. Alors Max est parti, il y a 6 mois. Pas de nouvelles depuis. Le récit débute dans une chambre d’hôpital où Rose est entourée des anciens membres du groupe dont Max était le bassiste. Rose, que Max a quittée en lui promettant de venir la chercher puisqu’elle n’a pas voulu le suivre. Son rêve n’appartient qu’à lui. On la devine très fatiguée et on a immédiatement envie d’en savoir plus.

L’intrigue, dans une série de flash-backs soigneusement agencés, nous fait découvrir le passé de Max et de ses potes, semblable à tant d’adolescent des 80’s, biberonnés aux Hard-Rock des années 1970 puis foudroyés par l’arrivée du Punk, résumée dans une superbe scène sur la première écoute de l’album des Sex Pistols. Rite initiatique où on a l’impression que notre vie n’avait aucun sens avant que ne déboule dans les enceintes et nous pénètre droit dans le cerveau et au cœur, ces riffs de guitare qui nous changeront à tout jamais.

Jouer dans un groupe était une évidence pour Max mais il ne compte pas s’arrêter au premier 45 tours de son groupe, les Sticks. Alors qu’il s’agit juste d’une étape pour lui, c’est le Graal pour ses camarades, un aboutissement sans lendemain. Parce qu’il faut bien bouffer, bosser… bref, survivre. Dès lors, la messe est dite, Max va partir.

Au fil de la narration, la personnalité de Max et de ses acolytes se dévoile. Et l’on découvre que derrière le visage perclus de fatigue sur son lit d’hôpital, Rose est une femme forte et intelligente. Quant à Max, sa détermination sans faille est remarquable, et que l’on admette ou non son choix, on ne peut qu’en saluer la cohérence. Il n’est ni attachant, ni héroïque, ni même sympathique mais il est authentique et emblématique de ce qui distingue les vrais artistes des autres.

Réunis dans cette chambre d’hôpital autour de Rose, les amis de Max s’inquiètent pour elle, ressassent le passé, et gambergent sur ce qu’est devenu leur ami. Mais certains en savent peut-être plus que les autres…

Servi par un dessin très expressif et personnel (oserait-on parler de dessin Punk?), « Le ferry » est une évocation immersive de la jeunesse des années 1980, de ses aspirations et de ses doutes dans le contexte politico-social et dans le paysage musical de cette époque (de nombreuses références jalonnent l’album et sont énumérées en post-face), ainsi que des émotions que peut provoquer le Rock sur les âmes corruptibles des adolescents.

Voilà, je n’ai pas donc pas répondu à la question introductive mais j’ai lu un excellent album de BD Rock, et très égoïstement, ça me suffit amplement.

Murder Falcon

Dessins et textes : Daniel Warren JOHNSON

Dans le genre « Plus c’est gros, plus ça passe », « Murder Falcon » s’affirme comme une référence absolue. Qu’il s’agisse du postulat, de l’intrigue, du graphisme ou des références musicales, Daniel Warren Johnson a décidé de ne pas faire dans la dentelle. On est sur du très lourd.

Déjà, le pitch : Comme d’habitude, la terre (au hasard les USA) et l’humanité vont être envahies par une entité maléfique venue d’un autre monde, nommée Magnum Khaos. La méchante bébête envoie une armada de créatures monstrueuses tout droit sorties d’une version trash de l’enfer de Jérôme Bosch. Pour combattre et vaincre ces aberrations, un seule arme : Une musique qui déchire et explose les tympans, et donc le Métal, sous toutes ses formes.

C’est ce que va découvrir Jake, le guitariste virtuose du groupe Brooticus, tombé en pleine dépression et devenu incapable de pondre le moindre riff. Jusqu’au jour où un faucon badass, taillé comme un Rambo à plumes, avec bandana et bras biomécanique, transforme sa guitare. Après ça, tout est simple, Jake se déchaîne sur son manche et l’énergie produite par sa musique est transmise à Murder Falcon qui se débarrasse des gros monstres aussi rapidement qu’un solo de Power Metal.

Mais la horde des envahisseurs semble infinie et Jake va devoir reformer son groupe avec Johann à la basse et Jimi (une fille) à la batterie, dont le premier active le pouvoir d’un gigantesque mammouth et la seconde celui d’un serpent de mer. Au fil de leur lutte, qui leur fait sillonner le monde et s’aventurer dans des sites cryptiques et ignorés des hommes, comme dans une nouvelle de Lovecraft, d’autres musiciens combattants les rejoindront, comme un chanteur de Black Metal ou même l’orchestre philharmonique de Tokyo. On vous aura prévenu, ça va charcler dans tous les sens, dans des scènes de bataille telluriques dignes d’un bon vieux Godzilla, parfois en pleine plage et dans une explosion de couleurs flashy.

Dans tout ce vacarme de bruit, de fureur et de destruction, Johnson prend quand même le temps de peaufiner juste ce qu’il faut la psychologie de ses personnages principaux qui ne se réduisent pas à de simples zicos bas du front. Le dessin particulièrement dynamique, très lâché mais parfaitement maîtrisé, et la mise en couleurs foisonnante privilégient l’efficacité à la perfection graphique, parfois un peu figée des Comics. Le graphisme sert ainsi parfaitement l’histoire et l’ambiance musicale.

Les amateurs de Métal apprécieront les nombreuses références au genre parsemées tout au long de l’album. L’auteur connaît très bien le sujet et il joue de la guitare depuis ses onze ans. Il a mis ici sa passion pour la musique puissante et saturée au service de son récit. Avec en bonus la revisite dans la partie Artwork de pochettes d’albums et de groupes culte du Métal en y intégrant les personnages du livre, ce qui confirme ses excellent goûts musicaux. Depuis Perkeros, les métalleux n’avaient pas eu une aussi bonne fiction de BD originale à se mettre devant les yeux. « Murder Falcon » est désormais le dernier en date.

Rock’n’Roll – Salauds de Baby-Boomers

Dessins et textes : BARU

La grande histoire du Rock est jalonnée d’instants décisifs, des concerts légendaires, des albums mythiques et aussi, un peu trop souvent des morts tragiques et parfois stupides. Perso, j’affectionne ces anecdotes, souvent sans importance mais qui ont pu parfois contribué à façonner la carrière d’un groupe ou d’un artiste. Il y aurait de quoi écrire une anthologie mais là n’est pas le propos. Car au fond, que serait l’histoire du Rock sans un élément essentiel, incontournable : le public qui remplit les salles, achète les disques (ou désormais accumule les streams) et accessoirement le compte en banque de ses idoles ?

Le Rock sous toutes ses formes constitue la bande-son de la vie de millions de fans, parfois de façon omniprésente, voire obsessionnelle. Il en est pour qui il est inconcevable de passer une seule journée sans écouter cette musique divine et apaisante, même quand elle crache un flot des décibels saturés. Je suis de ceux-là et, très modestement, ça me fait un point commun avec Baru, vétéran de la BD (grand prix d’Angoulême 2010), qui n’a jamais renié sa passion indéfectible pour le Rock’n’Roll, qu’il a déjà mise en images dans des albums comme « Quéquette Blues », « Sur la route encore », « The Four Roses » (au scénario avec Jano au dessin) ou « Fais péter les basses, Bruno ! » (hé, hé…).

Dans « Rock’n’Roll », il évoque quelques moments et souvenirs, vécus par lui ou certaines de ses connaissances et qu’il a librement réinterprétées. Des tranches de vie qui ont marqué à jamais leurs protagonistes. La découverte improbable de Jimi Hendrix, à la salle des fêtes de Villerupt en Lorraine ; la rivalité entre Mods et Rockers en Angleterre, dans les années 1960 (immortalisée par les Who dans « Quadrophenia ») ; une histoire loufoque mais véridique de poules libanaises sur fond de Rolling Stones ; un rendez-vous manqué avec ces derniers…

Avec son talent de conteur, Baru donne vie à ces anecdotes sublimes et dérisoires, où se mêlent musique, chronique sociale, et un brin de nostalgie mais sans être larmoyant, grâce à l’humour dont il parsème habituellement ses récits. S’il ne fallait choisir qu’un seul adjectif pour qualifier son travail, ce serait assurément « authentique », tant ses personnages et ses intrigues transpirent le vécu, même recomposé, dans cet album, à l’instar de toute son œuvre.

Comme toujours, son graphisme unique, dépouillé et percutant, Baru étant l’un des dessinateurs les plus originaux du neuvième art, colle parfaitement à l’ambiance de chaque histoire, alternant noir et blanc vintage et superbes couleurs vives.

« Rock’n’Roll » est l’œuvre d’un amoureux du Rock de la grande époque, années 60 et 70 (le sous-titre ne laisse aucun doute là-dessus) qui dresse quelques portraits et relate quelques moments inoubliables, comme tout amateur de binaire primaire aura toujours à en raconter. Ainsi nous pouvons, nous aussi, même si c’est par la petite porte, entrer dans la grande histoire du Rock.