Bonus Track : Héloïse LE BAIL

A propos de The Majorettes
Interview d’Héloïse LE BAIL

Je vais commencer par la question qui m’est venue tout de suite à l’esprit en découvrant la couverture de l’album : Es-tu une grande fan des Sex Pistols ?

Effectivement, tu as raison, dans les bacs, sur les rayonnages, ça pète tout de suite. Ça ressort. Honnêtement, l’idée de la couverture s’est faite vraiment à la toute fin, c’était un peu un petit débat avec mon éditrice, et c’est elle qui a plutôt insisté justement pour ce côté très visible, très clair et tout ça, un peu stéréotypé quoi, et je pense que c’est une bonne décision finalement. Dans la jungle qu’est le monde de l’édition et des nouveautés de livres chaque mois, il fallait mieux aller sur une esthétique très claire, et que quand on voit le livre, on sache, avec ce thème de couleurs, de quoi ça parle le plus rapidement possible. Donc voilà, jaune et de rose, typiquement très lié au punk et à la pochette des Sex Pistols. J’aurais pu faire un truc un peu plus subtil quand même, mais je ne regrette pas, au moins les gens le voient très bien, ça ressort, donc c’est chouette. Mais pour être honnête, j’aime les Sex Pistols, mais je surkiffe les Clash.

Vu les références parsemées au fil des pages, on se doute que tu dois être amatrice de Punk en général mais, ce qui est peut-être moins évident pour une jeune autrice, du Punk des origines : Ramones, The Clash, etc.  La faute à de mauvaises rencontres ou à une éducation parentale défaillante ?

Plutôt une éducation parentale défaillante, je pense (rires). J’ai des parents des années 80 qui faisaient de la musique, donc il y avait beaucoup de CD à la maison. Pas particulièrement punk d’ailleurs, c’était plus rock années 80. Je ne sais pas pourquoi exactement, mais en CM2, Les Clash, ça m’a totalement parlé, et du coup ça m’a ouvert tout un monde, et par cette porte d’entrée-là, j’ai regardé tous les documentaires sur le punk, avec celui sur les Sex Pistols, qu’on voit tous vieux, qui racontent comment c’était.

C’était un peu l’hyper-fixation de ma pré-adolescence, et je ne sais pas trop pourquoi au final, parce que justement je n’étais pas très rebelle, je n’avais pas un grand sens de la désobéissance, et je pense que peut-être justement c’était une porte d’entrée vers une façon à moi d’exprimer, de ressentir le concept de la désobéissance, de la liberté, de la provocation, sans le vivre dans mon quotidien. J’étais très sage, très bonne élève, donc il y avait un peu cette dualité rigolote.

Et est-ce que tu as pensé à un groupe de rock existant quand tu as créé The Majorettes ?

Au début, en fait j’ai pensé aux Slits, un groupe féminin punk. Viv Albertine, la guitariste, a écrit son autobiographie qui s’intitule « Clothes, Clothes, Clothes. Music, Music, Music. Boys, Boys, Boys ». C’est super bien, super intéressant sur ces jeunes filles, entre 14 et 18 ans, qui font du punk dans les années 70, en 77. Je me suis dit que j’avais trop envie d’adapter ça en livre, mais bon, ça ne cadrait pas trop avec le projet. Mais ça m’a vachement inspiré quand même avec le côté groupe de filles.

Par contre, j’ai essayé de ne pas trop regarder de films qui mettaient en scène des groupes de rock, des jeunes filles et tout, parce que j’avais hyper peur de voir que toutes les bonnes idées étaient déjà prises ou que j’avais copié sans le faire exprès. Donc j’ai juste vraiment ignoré ça. Mais oui, je dirais Les Slits, du coup.

Es-tu toi même musicienne ?

Écoute, je peux te jouer Balavoine au piano avec les accords que je trouve sur Internet, mais je ne sais pas lire de partitions. C’est déjà pas mal. Mais je connais les accords et je peux les jouer au piano, mais je ne considère pas ça comme être musicienne du tout, parce que le côté partitions, le côté écriture, je ne l’ai pas du tout. Le piano et un petit peu de guitare, mais vraiment le niveau 1 ! (rires).

Autre élément surprenant, s’agissant des éléments rétro ou vintage de l’histoire : Pourquoi ce choix de mettre en scène des majorettes ?

Alors, pourquoi les majorettes ? La réponse n’est pas si rigolote au final. C’est un groupe qui cherche des instruments. Et donc, c’était plutôt pour aider l’intrigue, ça m’arrangeait qu’on soit à proximité d’un collectif. Je me suis dit que c’est très pratique qu’au moins, Neige, la petite chatte, ait accès à des tambours, des cymbales, la fanfare, quoi.

Et ça allait aussi un peu avec le côté ennui. Après, je ne veux pas rentrer dans les clichés, parce que moi-même, je n’ai pas été majorette. Je ne connais pas. Mais il y a aussi le côté très rangé, avec les uniformes, c’était pour appuyer ce quotidien un petit peu ennuyant, ennuyeux, et pour contraster avec ensuite l’explosion de la musique.

S’agissant du lieu de l’action, on sait juste que ça se passe en bord de mer…

C’est ça, c’est une ville imaginaire. C’est entre les Hauts-de-France et un peu la Bretagne. C’est à peu près dans le nord-ouest.

Pour en finir avec le jeu des devinettes, on ne sait pas exactement l’âge des trois héroïnes. Intuitivement, je leur donne 13 ou 14 ans, fin de collège, avec ce côté très frais, très « gamines », qui commencent à rentrer vraiment dans la pleine adolescence.

C’est à toi de décider, en fait. Ça m’arrangeait de ne pas donner l’info, comme ça, les gens se font leur idée. Mais je suis d’accord, j’avais clairement en tête plutôt la quatrième, troisième. Il y a des gens pour qui c’est hyper normal de boire des bières et commencer à draguer vers 13 ou 14 ans. Et pour d’autres, c’est plutôt à 16, 17. Et donc, le fait de ne pas dire l’âge, ça permet aux gens de se reconnaître en fonction de leur propre adolescence.

Pourquoi ce choix d’un graphisme animalier, c’est ton style de prédilection ou bien c’était vraiment lié à cette histoire en particulier ?

C’est quand même plutôt par réflexe. C’est vraiment venu en même temps que l’histoire, en fait. Parce que quand j’imaginais les personnages et un récit d’adolescentes, comme j’ai plutôt un univers assez humoristique, j’ai trouvé très vite que le fait de les rendre animaliers, ça permettait de les identifier hyper facilement. Leur statut animalier donne des informations sur la personnalité en un coup d’œil, entre une petite chauve-souris et un énorme animal. Ça montre aussi que ça va être un peu rigolo et qu’on ne vas pas se prendre trop au sérieux.

Et il y avait aussi des inspirations… Je ne sais pas vraiment si ça vient de Picsou, ou d’une BD des années 80 aussi qui s’appelle Kebra (NDR : Excellente BD de Tramber et Jano parue dans Métal Hurlant et aux Humanoïdes Associés. Kebra est un rat loubard qui vit en banlieue). Ça rajoute du dynamisme et de la couleur à ton univers graphique qui tout d’un coup est beaucoup plus intéressant, un peu plus bizarre que si c’était juste des visages humains… il y a des gens qui arrivent à les rendre très expressifs, mais moi, mon réflexe c’était plutôt ça. Comme Robert Crumb avec « Fritz The Cat ». J’ai l’impression qu’il y a un lien entre le rock et les dessins animaliers (rires).

Et puis aussi, il y avait un truc en plus, c’est que comme l’histoire se passe dans les années 70, une époque que je n’ai pas connue, ça permet de mettre une distance. Parce que si tout de suite tu mets des personnages humains, tu vas être beaucoup plus vigilant sur les incohérences historiques, sur les détails et tout ça.

Alors qu’ici, tu te dis que ce n’est pas la réalité. On est à Poney-sur-Mer, dans une ville animalière. Bon d’accord, on est dans une réalité parallèle et donc tu est un peu moins regardant sur tout ça… Vraiment , cela n’a que des avantages.

C’est un style dans lequel tu vas persévérer ?

Je pense un peu, parce que je fais aussi beaucoup d’illustrations jeunesse, pour un public beaucoup plus jeune, genre « J’’aime lire ». J’ai souvent recours au dessin animalier. C’est juste très agréable et ça va de pair avec mon style, c’est vrai. Je ne fais pas que ça, mais je me sens très bien dedans.

Comment s’est décidé le casting des animaux pour chaque personnage, pour les principaux, au moins les trois filles ?

Comment c’est venu ? Déjà je me demandais s’il fallait faire un trio, un quatuor. Est-ce qu’il fallait être cinq ? Combien on met de personnes dans un groupe ? Et je me suis arrêtée sur trois, parce que j’ai l’impression que dans beaucoup de récits, le trio ça fonctionne très bien. Il y a des forces qui s’échangent entre un trio. Donc, déjà tu te dis que tu fais un trio et ensuite c’est bien d’ajouter du contraste en général. Quand tu essaies de faire une histoire, surtout si c’est pour un public un peu jeune, tu n’essaies pas de faire un dessin réaliste. Donc, tu as l’idée d’un truc un peu longiligne, plus nerveux. A force de recherches, en laissant juste un peu son dessin aller vers les formes les plus fluides. Parce qu’après tu vas redessiner les mêmes personnages des centaines de fois, donc tu ne peux pas faire un truc trop compliqué.

Au bout d’un moment, ça devient un chat, une chauve-souris et une biche (NDR : Viviane), même si ce n’est pas très clair que c’est une biche.

Les personnages, j’ai l’impression que c’est venu assez rapidement, très intuitivement et ils n’évoluent pas beaucoup ensuite. J’ai beaucoup de mal à passer à autre chose. Elles arrivent et je n’ai pas envie de les quitter après.

As-tu une préférée parmi les trois héroïnes,  ?

J’ai vraiment mis un peu de moi dans les trois… mais Sid, la chauve-souris est peut-être ma préférée, parce que c’est plus moi.. Tout le monde préfère Neige le chat. Très peu de gens préfèrent Viviane la biche et ça me rend triste parce que je l’adore quand même. Mais comme elle est un peu plus réaliste, elle a moins le côté gaguesque. Elle apparaît plus neutre, effectivement. Heureusement j’ai quand même eu des lectrices qui m’ont dit que c’était leur préférée.

Quelle est la part d’autobiographie dans le récit ?

Il y en a un peu. J’ai vraiment grandi avec un groupe d’amis filles qui a été hyper important pour mon développement, à cet âge-là aussi. J’avais très envie de montrer un groupe de jeunes filles qui se crée, les amitiés, les dialogues et tout ça. Dans chaque personnage, il y a à peu près trois ou quatre personnes que je connais qui ont donné un petit peu de leur personnalité.

On sent une fibre très féministe dans le scénario. Les « mâles » ont plutôt des rôles secondaires et aucun n’a une personnalité très marquée contrairement à la plupart des personnages féminins.

C’est vrai (rires). Mais si, il y en a un qui a une personnalité marquée parce qu’il est très méchant ! C’est juste que j’avais envie… je ne veux pas spoiler… d’un personnage qui n’ait pas vraiment de rédemption possible parce que, dans notre vie de jeune fille, on en a croisé des mecs qui, vraiment, étaient sans foi ni loi, qui étaient vraiment des connards. Je me disais que ça méritait d’avoir un personnage de garçon qui soit juste méchant, quoi ! (rires). Sinon, Jacko, il juste doux et timide. Du coup, il n’a pas un gros caractère, mais je trouve qu’il a quand même une personnalité, mais c’est vrai qu’il est un peu plus effacé.

Après, il est aussi face à des choix et des questionnements  : Rester dans ce boy’s club un peu toxique ou accepter son amour pour Neige. Mais c’est vrai que j’avais plus envie de parler de ce que je connais, et donc de personnages féminins variés, des filles qui sont un peu nerveuses, un peu looseuses, un peu pas sûres d’elles, ou alors trop sûres d’elles, ou trop vulgaires, un peu de tout.

Travailles-tu sur papier ou en numérique ?

Pour cette BD, j’ai rempli trois carnets à dessin de recherche et après, pour le storyboard et le clean, j’ai travaillé sur l’iPad.

Autre secret de fabrication : Travailles-tu en musique ?

Oui, tout à fait. J’ai fait une playlist spéciale que je mettais à chaque fois que je travaillais dessus. Elle est disponible sur Deezer. Et j’oublie que je devrais aussi en faire un peu la promo sur Instagram, histoire de relancer : « écoutez, la playlist en même temps ». Je ferai ça. Il y a à la fois des classiques punk et des musiques un peu ringardos des années 70. Il y a « Ti Amo », je la trouve super cette chanson. Il y a un peu de Dalida… Voilà, c’est pas que punk, justement. C’est pour montrer un peu la musique qui passe à Poney sur Mer. Il y a une scène qui se passe le 14 juillet aussi, donc ambiance de fête…

Après ce premier album très réussi, quels sont tes projets ?

Mes projets, c’est… dormir (rires).Je suis assez lente, donc je crois que j’ai vraiment besoin de rien faire pendant quelques temps. Et aussi d’attendre un peu de voir la réception du livre, ça ne fait qu’un mois que c’est sorti, et de voir un peu où ça me mène. Prendre des vacances, aller à la plage… voilà, c’est ça la suite (rires) !

The Majorettes

Dessins et textes : Héloïse LE BAIL

Même si on ne doit jamais juger un livre d’après sa couverture, comme nous l’a rappelé ce bon vieux Bo Diddley, je suis comme tout le monde, une couverture de BD est souvent une invitation à parcourir l’objet ou au contraire, à le laisser définitivement fermé. C’est là qu’avoir un bon libraire s’avère précieux. Par contre, quand il s’agit de BD Rock, forcément, je ne me pose pas de question, ça finit directement dans la collec. Toutefois s’agissant de « The Majorettes », si je n’avais été que fan de Rock, j’aurais de toute façon été intrigué par ce jaune pétant, rehaussé d’une pointe de rose et cette typo en forme de collages façon lettre anonyme. La référence au chef-d’œuvre fondateur du Punk, Never Mind The Bollocks des Sex Pistols, est évidente. Et quand, sur cet arrière plan mythique, se détachent en costumes de majorettes, une chatte, une chauve-souris et… une biche (?), respectivement aux baguettes, à la basse et à la guitare, le What The Fuck est de sortie.

L’intrigue est à l’avenant et très bien résumée en 4è de couverture : Viviane, Neige et Sid (la bassiste, forcément et pour le coup ma préférée), majorettes de la troupe du collège de Poney-sur-Mer, vont devoir monter un groupe, trouver des instruments et apprendre à jouer. Tout ça pour tenter de décrocher le premier prix du concours musical organisé en l’honneur de Darylo, de retour dans sa ville natale, auréolé de sa gloire de Pop Star. En jeu : un billet VIP Premium pour le concert de l’enfant du pays. Pour Viviane, c’est une question de vie ou de mort, sinon la vengeance de Delphine, la vedette tyrannique du collège, sera terrible. Le tout petit inconvénient de l’entreprise est donc qu’aucune des trois héroïnes ne sait jouer d’un instrument, ni même n’en possède un. A un mois de l’échéance… Si ça c’est pas Punk.

Le thème de la quête initiatique, sur fond de création d’un groupe de Rock n’est certes pas nouveau. Il trouve cependant ici une version très fun avec quelques rebondissements et l’entrée en scène de personnages secondaires bien amenés qui rythment impeccablement la narration jusqu’à un dénouement que d’aucuns auront pu voir venir, mais qui ne gâche en rien le plaisir de lecture et la curiosité de découvrir comment ces trois filles bourrées d’énergie vont s’en sortir. Sans rien dévoiler, on peut garantir qu’on ne sera pas déçus par leur tout premier concert… Les connaisseurs apprécieront également les références à quelques grands noms de la scène Punk ou Rock plus généralement.

Sous ses atours de BD humoristique, The Majorettes est une chronique adolescente avec ce qu’il faut de romances, de crises existentielles, de moments de déception et d’euphorie. Le choix du graphisme animalier, qui aurait pu s’avérer casse-gueule, apporte une vraie touche d’originalité au récit et donne aux protagonistes une expressivité personnalité bien à elle, entre Neige la bad girl, Sid l’intello romantique et Viviane l’exaltée, ce qui les rend d’autant plus attachantes. Le reste du bestiaire est bien fourni avec girafes, chevaux, lapins etc. dans un style minimaliste qui colle parfaitement à l’esprit Punk de la BD.

A lire absolument si vous aimez le Rock en uniforme, les bassistes chauve-souris et les flocons de neige… ou d’avoine.

Bonus Track : Interview d’Héloïse LE BAIL

Bleu de chauffe


Dessins et Textes : Lionel CHOUIN

L’histoire repasse toujours les plats. En 1983, la gauche au pouvoir en France avait renoncé à l’anticapitalisme et cédait au réalisme économique : « la rigueur » pour les intimes. Forcément, les premiers à trinquer étaient comme toujours en bas de l’échelle sociale. C’est sans doute liée à la nature profonde de l’être humain, dont le cerveau d’homo-sapiens retrouve rapidement ses bons vieux réflexes de chasseur-cueilleur : Dès que ça va mal et qu’on n’y peut pas grand-chose, on se console en cherchant des responsables. Et comme c’est trop compliqué de s’en prendre à ceux qui sont en haut de la pyramide, on se retourne vers ceux qui sont à la base et qu’on identifie comme en dehors dans la norme : les étrangers, notamment. Par opposition aux bons Français, de la bonne couleur et avec le patronyme qui va bien. Ça vous rappelle quelque chose ? Ben oui, plus de 40 ans après, ça n’a absolument pas changé.

Sauf que 1983 avait deux avantages sur la période actuelle : Ceux qui pensaient que l’immigration est la source de tous les problèmes ne gagnaient pas d’élections… et on écoutait du Punk. Du made in France, bien de chez nous pour le coup, car c’était l’âge d’or des Béruriers Noirs. Avec entre autres, un de leurs morceaux emblématiques, issu de leur 2è album, « Petit agité ».

Voilà ainsi planté le décor de « Bleu de chauffe », une BD qui nous fait revivre cette époque donc pas si révolue que ça et nous plonge dans le quotidien de banlieusards prolos qui s’organisent pour défendre leurs droits. Parmi eux, Ahmed, délégué syndical à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois, qui brame l’Internationale dans sa camionnette recouverte de stickers CGT.

Le plus gros problème d’Ahmed, ce n’est pas le patronnât ou les conditions de travail, c’est Karima, sa fille aînée. Une keuponne bad girl, qui fréquente les squatts, nargue la Police, fait de la boxe… et écoute les Bérus. La jeune femme n’a pas peur de se fritter avec les Skinheads nazillons qui bossent dans le secteur comme convoyeurs de fond et rêvent de tabasser du rebeu et de renvoyer tous ces arabes « chez eux ». Un politicard d’extrême droit utilise ces décérébrés pour mettre le feu aux poudres et échauffer les esprits en stigmatisant les immigrés. Dans cette bande de fafs, Sergio, pourtant lui aussi fils d’émigré, semble le plus badass, avec ses tatouages nazis sur le corps, son CV d’ex taulard et sa frappe de cogneur. Mais tout cet attirail cache un mal-être plus profond…

Entre ces mondes et ces êtres que tout oppose, sur fond de manifs, d’affichages nocturnes et de violence sociale, l’affrontement est inéluctable et les évènements dramatiques vont se succéder jusqu’à l’embrasement final.

Lionel Chouin est allé à l’essentiel pour faire revivre le remous de ces années 1980. Son intrigue s’attache d’abord à mettre en valeur des personnages écorchés par leur vécu dans une chronique sociale qui échappe à une mise en perspective historique bavarde didactique et ne verse pas non plus dans le Polar convenu même si on devine que la commissaire a elle aussi sa part d’ombre.

Le trait acéré et la mise en couleurs très sobre de l’auteur concourt à l’authenticité des protagonistes et cadre bien avec l’esthétique Punk qui fournit la toile de fond musicale du récit et la restitution d’une époque, les années 1980, qu’on a un peu trop tendance à idéaliser maintenant. Sauf bien sûr quand il s’agit de se remémorer l’effervescence musicale de la scène Rock alternative en France, très politisée et symbolisée par les Béruriers Noirs qui scandaient alors « La Jeunesse emmerde le Front National ». Où sont passés les Bérus d’aujourd’hui ?

Le ferry

Dessins : Thierry BOUÜAERT – Textes : Xavier BÉTAUCOURT

Doit-on nécessairement être égoïste pour être un grand artiste ? Vous avez 4 heures. Perso, ça me prendra moins longtemps même si je ne crois pas que je répondrai à la question.

Les musiciens amateurs le savent. Passés l’émoi des premières répètes et la découverte de cette sensation unique de ne faire qu’un en massacrant les standards de ses idoles, les rêves des groupes débutants deviennent plus grands. Pour peu que ça applaudisse un peu fort lors des premiers gigs dans les troquets qui ont bien voulu les programmer, les apprentis rockstars sentent le melon gonfler. Mais vient rapidement l’heure fatidique de se frotter à la création de chansons. Seuls les plus forts y survivent, pas toujours les plus talentueux. Une fois le tri effectué et la composition du groupe stabilisée, le plus dur commence et surtout la question fatidique : la musique, simple hobby en attendant que jeunesse se passe, ou bien véritable projet de vie ? Une vie de galère, d’incessantes remises en questions, d’échecs et de précarité économique avec au bout du tunnel la faible lueur d’espoir de devenir musicien professionnel, sans parler d’un hypothétique et souvent éphémère succès. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour Max, il n’y a aucun doute et aucune hésitation, la réponse est oui, quoi qu’il en coûte et pas de plan B. « Le ferry » nous raconte son histoire, celle d’un choix sans appel. Il veut percer dans la musique, celle du Rock des années 1980, quand dominait la New-Wave et le Post-Punk. Avec un constat implacable, ce n’est pas à Roubaix que ça se passe (pas plus que dans le reste de la France, Paris inclus). Mais au moins à Roubaix, on n’est pas loin du ferry, le pont vers la terre promise, l’Angleterre. Alors Max est parti, il y a 6 mois. Pas de nouvelles depuis. Le récit débute dans une chambre d’hôpital où Rose est entourée des anciens membres du groupe dont Max était le bassiste. Rose, que Max a quittée en lui promettant de venir la chercher puisqu’elle n’a pas voulu le suivre. Son rêve n’appartient qu’à lui. On la devine très fatiguée et on a immédiatement envie d’en savoir plus.

L’intrigue, dans une série de flash-backs soigneusement agencés, nous fait découvrir le passé de Max et de ses potes, semblable à tant d’adolescent des 80’s, biberonnés aux Hard-Rock des années 1970 puis foudroyés par l’arrivée du Punk, résumée dans une superbe scène sur la première écoute de l’album des Sex Pistols. Rite initiatique où on a l’impression que notre vie n’avait aucun sens avant que ne déboule dans les enceintes et nous pénètre droit dans le cerveau et au cœur, ces riffs de guitare qui nous changeront à tout jamais.

Jouer dans un groupe était une évidence pour Max mais il ne compte pas s’arrêter au premier 45 tours de son groupe, les Sticks. Alors qu’il s’agit juste d’une étape pour lui, c’est le Graal pour ses camarades, un aboutissement sans lendemain. Parce qu’il faut bien bouffer, bosser… bref, survivre. Dès lors, la messe est dite, Max va partir.

Au fil de la narration, la personnalité de Max et de ses acolytes se dévoile. Et l’on découvre que derrière le visage perclus de fatigue sur son lit d’hôpital, Rose est une femme forte et intelligente. Quant à Max, sa détermination sans faille est remarquable, et que l’on admette ou non son choix, on ne peut qu’en saluer la cohérence. Il n’est ni attachant, ni héroïque, ni même sympathique mais il est authentique et emblématique de ce qui distingue les vrais artistes des autres.

Réunis dans cette chambre d’hôpital autour de Rose, les amis de Max s’inquiètent pour elle, ressassent le passé, et gambergent sur ce qu’est devenu leur ami. Mais certains en savent peut-être plus que les autres…

Servi par un dessin très expressif et personnel (oserait-on parler de dessin Punk?), « Le ferry » est une évocation immersive de la jeunesse des années 1980, de ses aspirations et de ses doutes dans le contexte politico-social et dans le paysage musical de cette époque (de nombreuses références jalonnent l’album et sont énumérées en post-face), ainsi que des émotions que peut provoquer le Rock sur les âmes corruptibles des adolescents.

Voilà, je n’ai pas donc pas répondu à la question introductive mais j’ai lu un excellent album de BD Rock, et très égoïstement, ça me suffit amplement.

On était des anges

Dessins : Terkel RISBJERG – Textes : Anne-Caroline PANDOLFO

Les années 1980, marquées par la New-Wave et le Post-Punk, l’essor de l’électronique (souvenez-vous du magnifique son des batteries !) et l’irruption des claviers avaient un peu ringardisé le Rock à guitares de la décennie précédente. En attendant les années 1990, qui ont remis au goût du jour les guitares saturées, les cheveux longs, la provocation et la révolte adolescente, grâce, entre autres, aux Guns N’ Roses et à la vague Grunge, il y avait quand même de quoi s’en mettre plein les oreilles avec le Rock des 80’s, New Wave, Post-Punk, Heavy et Trash Metal (merci à Iron Maiden d’avoir sauvé les 80’s !).

Quelle chance ont eu les adolescents du début des 90’s d’avoir vécu cette époque bénie, baignés dans cette mouvance rugissante, me diriez-vous ? Ben, en fait, non, pas tant que ça, vu que coller dans la même phrase « adolescents » et « époque bénie » relève souvent de l’oxymore.

« On était des anges » en constitue une belle illustration. L’histoire met en scène une bande de jeunes qui se fendent pas vraiment la gueule (eh ouais, je cite Renaud, j’ai bien le droit de faire du social !). Résidents d’un bled paumé d’Alsace, imaginaire mais emblématique, Isheim, ils traînent leur spleen de fin d’été et attendent avec impatience l’âge de la majorité dans quelques mois, perspective (ou mirage) de la liberté absolue.

D’emblée, le ton est donné avec une brillante démonstration de phonétique sur la prononciation correcte du mot fuck, délivrée par Hervé qui a eu la chance d’aller aux States, prestige assuré auprès de ses potes. On découvre ainsi tous ces jeunes, archétypes de leur génération et des différents courants musicaux de la période qui formeront la toile sonore du récit. Le Punk avec Hervé et Vivi, la New Wave avec Chris, clone très réussi de Robert Smith des Cure, ou encore le Hard et le Métal avec Red (qui trouve toujours des paroles de Metallica, Maiden, etc. appropriés aux évènements).

Mais cette bande de désœuvrés comporte aussi des membres, soit sans identité musicale affirmée, tels les deux jumeaux Renés, sortes de skinheads sympathiques toujours en train de se chiffouiller, soit, telle Tralala (pourquoi pas ?) qui se laissent bercer par les tubes mainstream de l’époque, comme Cindy Lauper ou Prince (on a vu pire). Ce qui donnera d’ailleurs le prétexte à une querelle d’esthètes opposant fans de Rock et fans de tubes, lors de l’incontournable boum qui dégénérera rapidement.

L’arrivée de la mystérieuse et envoûtante Persille va être l’élément déclencheur de l’histoire. Entre ces jeunes, des intrigues amoureuses vont se tisser ou se renforcer, avec leur lot d’espoirs, de déceptions et de sentiments inavoués, dont le problème est bien sûr la capacité à les exprimer ou non. Désir de s’évader du quotidien, soit par la musique, soit en se barrant définitivement de ce bled, en plaquant des parents tyranniques ou largués mais forcément toujours à côté de la plaque.

Soif de liberté, d’amour, d’aventures, de musique… « On était des anges » convoque tous les thèmes du malaise adolescent. Ce n’est donc pas l’originalité de l’intrigue qui importe ici mais cette capacité à donner vie à une galerie de portraits, attachants, sincères et authentiques.

De ce point de vue, les auteurs ont amplement réussi leur coup. On devine qu’il y a beaucoup de vécu derrière tout ça car on a tous traversé avec plus ou moins de bonheur cette période compliquée et charnière de notre existence. Le mérite en revient d’une part à un scénario dense mais très fluide avec des dialogues et une psychologie des personnages qui sonne juste et d’autre part à un graphisme expressif (mention spéciale pour les regards) et très efficace, agrémenté d’une mise en couleurs parfaitement raccord avec un beau travail sur les trames de noir.

Le tome 2 est annoncé pour août 2026 et on a hâte de découvrir ce que seront devenus les héros trente ans plus tard ainsi que la vision que les auteurs auront de la musique Rock aujourd’hui. 

Bonus Track : Interview de Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG

Les Héros du Peuple sont immortels

Dessins et Textes : Stéphane OIRY

Faut-il être un voyou pour être un vrai Rocker ?
La question peut légitimement se poser au regard du CV de pas mal de Rockstars quise sont illustrées dans les figures de style du Rock’n Roll Way of Life, telles que (liste non exhaustive) : Bastons dans les concerts, les bars, les loges, etc.; Destructions de chambres d’hôtels ; Abus sexuels sur des filles pas forcément consentantes et parfois pas forcément majeures ; Et bien sûr l’incontournable consommation de substances illicites en tous genres. Un séjour en prison constituant le marqueur ultime de la crédibilité Rock. Même ce « gentil » (fausse réputation dont on reparle ailleurs sur ce site) et vénérable Paul McCartney a fait de la tôle pour détention de drogue, c’est vous dire !
Mais dans cette caste de bad boys, la palme revient assurément aux Punks. Crades, déjantés, mal élevés, perpétuellement défoncés… Le Punk, par delà la provocation gratuite, le rejet de toute convention sociale ou politique, c’était avant tout au départ une revendication libertaire, souvent anarchiste et une envie irrépressible de crier qu’on existe. Dans le Rock, ça s’est traduit par le rejet de la virtuosité musicale et le retour à l’énergie brute du Rock, loin de la théâtralité et du Bizness qui dominaient dans les années 1970.
Comme d’habitude, c’est parti des States (Stooges, New York Dolls, Ramones…) et ça s’est rapidement propagé en Angleterre (Sex Pistols, Clash, Buzzcoks…). En France, on a pris le train durant les années 80, à la grande période du Rock dit « Alternatif » : Bérurier Noir, Parabellum, Garçons Bouchers, OTH (évoqué dans l’album) et consorts.
Gilles Bertin a fait partie de cette vague musicale en tant que chanteur du groupe bordelais Camera Silens, au début des années 1980. Et c’était aussi un authentique voyou, ayant fait de la en prison pour cambriolage. Mais son principal fait d’armes sera d’avoir, avec ses complices, braqué un dépôt de la Brinks pour un montant de 11 751 316 Francs (un peu moins d’1,8 millions d’euros), ce qui lui a a valu un exil d’une trentaine d’années au Portugal puis en Espagne.
Gilles Bertin a raconté son histoire dans une autobiographie parue en 2019, que Stéphane Oiry a eu la bonne idée et le talent d’adapter en BD. L’auteur a déjà œuvré dans deux excellents albums où le Rock jouait un rôle important : « Une vie sans Barjot » et « Pauline et les Loups-Garous » ainsi que dans une magnifique et crépusculaire évocation de Johnny Thunders dans Rock Strips.
Dans les Héros du Peuple sont immortels, il apporte une nouvelle illustration que le destin des Rockers, avec ou sans la gloire, peut être un chemin de galères, voire de souffrance. Le récit est, impeccablement construit, en choisissant opportunément, après un flash-back préliminaire au Portugal, de se focaliser sur la période française « Rock, Drogue et Braquage » de Gilles Bertin puis la dernière époque de son exil, en Espagne. L’auteur nous fait revivre avec une authenticité rare, tant des personnages que des ambiances, la saga de cet anti-héros, ainsi que de ses potes, marqué par la précarité, la dépendance à l’héroïne, la délinquance, la maladie (le SIDA), auquel la musique et l’amour vont lui permettre d’échapper à une issue tragique et précoce et au final lui apporter une vraie rédemption.
Oiry n’a pas son pareil, grâce notamment à son travail sur les trames de noir, pour retranscrire la fièvre des concerts Rock, avec la furie des pogos et l’énergie de la musique que l’on peut presque entendre à travers les cases.
Et pour les vétérans, c’est un vrai bonheur de voir ressuscitée cette époque bénie des Dieux du Rock, où la France a semblé enfin se déniaiser musicalement.

Bonus Track : Julien/Cdm

A propos de The Zumbies, 3 questions à JULIEN/CDM

Quelle est la formule satanique qui vous a permis à Yan Lindingre et toi de faire revenir à la vie ces quatre décharnés Rock’n Roll ?
La formule satanique ? C’est Ramones meet Romero. Je jure que c’est comme ça que je l’ai présenté à Yan Lindingre à l’époque où j’en bavais sur le scénario et où je lui ai demandé s’il pouvait me donner un coup de main. Il m’a dit « C’est quoi le pitch ?» et je lui ai répondu ça. A partir de là, tout est possible. On a discuté un peu plus quand même, sur les développements, combien ils étaient… Le groupe, je l’avais déjà créé pour une série de tee-shirts pour une boîte qui s’appelle Goéland avec qui je bosse depuis des années. Je les ai donc trouvés visuellement tout seul et après j’ai eu envie des les faire vivre parce qu’ils m’éclataient. Mais j’en chiais avec le scénar, comme d’habitude. J’ai fait appel à Yan parce que je savais qu’on avait les mêmes centres d’intérêt culturellement, moi plutôt cinoche et lui un peu plus pointu que moi sur les Cramps, les Ramones, des trucs comme ça. On a confronté tout ça et c’est comme ça que c’est né, tout simplement.

Zumbie bassisteSi on écoute bien entre les cases, les Zumbies, ça sonne comme quoi ou comme qui ?
Les références, elles sont un peu dedans déjà. Ça peut être Link Wray, Hasil Adkins, les Cramps, du Punk anglais, un peu dandy parce qu’ils sont en costard… ça sonne sale, ça sonne Bayou, on est entre l’Angleterre et les Etats-Unis. C’est un gros mix de tout ça. Chaque musicien a sa petite danseuse musicale mais on est sur les Cramps essentiellement avec cette envie qu’ils avaient eux aussi de puiser dans un héritage musical qui allait du Blues au Surf, au Punk, à la musique de film… Le chanteur, Lux Interior, était un fou de cinoche de genre, de série B. On est assez fidèles à cet univers et musicalement ça sonne un peu comme ça.

Quelles sont les références cinématographiques ou graphiques qui inspirent plus particulièrement l’esthétique des Zumbies ?
Je suis dans la pire des positions pour répondre à cette question parce que c’est dur de dire soi-même à quoi on fait allusion tellement c’est intériorisé. Évidemment que par rapport à une série comme Cosmik Roger, changement de technique, changement de format. Moi mon truc, c’était de mettre plus de noir, de travailler plus au pinceau, avec un encrage plus à l’anglo-saxonne. Les références sont à prendre au second degré, sans se comparer du tout à eux, sur du Will Eisner, du Milton Caniff, avec des noirs et blancs beaucoup plus francs. Je voulais que les planches fonctionnent en noir et blanc sans qu’on ait besoin de mettre de couleur. La couleur, c’est une sorte de bichromie avec des trames, en référence au Pulp, aux trucs mal imprimés de la presse magazine en souple américaine, un papier un peu jaune… L’influence, elle est clairement plus anglo-saxonne, ne serait-ce que par les choix d’outils et de technique. Après, quand tu as ce type de références en tête, ça peut être totalement bloquant parce que c’est du lourd, c’est du génie et donc évidemment, tu fais ta sauce avec tes qualités et tes faiblesses. Il fallait trouver une sorte de classe, moins cartoon que dans Cosmik Roger, il y a moins de gros nez, on est plus sur du semi-réaliste avec une vraie ambiance, plus noire, plus obscure, tout en gardant des giclées délirantes en contrepoint.

Punk Rock & Mobile Homes

Dessins et textes : Derf BACKDERF

C’était dans une librairie du quartier Saint Michel à Paris, un lieu comme on en fait plus, où des piles de bouquins défient les lois de l’équilibre, où la largeur entre les rayonnages permet tout juste aux visiteurs de se mouvoir de profil en rentrant le ventre mais sans bomber le torse, surchargés pondéraux s’abstenir. Dès qu’on est plus de trois, c’est le carré magique, il faut qu’il y en ait un qui se déplace pour qu’un autre puisse bouger. Le regard se perd parmi ces milliers de livres qui semblent n’être là pour personne, juste pour combler l’espace.
« Est-ce que vous avez une BD sur le thème du Rock ? » finis-je par demander au maître des lieux, un type un peu taciturne qui me répond du tac au tac : « Du Rock ? J’ai pas grand chose… Attendez… Paaardon ». La maigre silhouette (bien obligé, c’est le patron) se faufile entre deux rayonnages, jette un bref coup d’œil au mur de bouquins sur la droite, avise une pile sur le sol, dont il soulève les vingt premières briques et extirpe une BD brochée format Comics. « Tenez, j’ai que ça, c’est en anglais… je l’ai rentré cette semaine.» Punk Rock Mobile Homes 1Je feuillette l’opus, le graphisme est surprenant, un noir et blanc peu académique, avec des décors, assez approximatifs et des tronches ultra caricaturales, ça ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu. Du papier bas de gamme, des pages mal coupées, ça fait penser à un fanzine, mais les trognes sont marrantes et très expressives, ça fourmille de détails et surtout je repère les Ramones, les Clash et des scènes de pogos. Avec un dico, je devrais arriver à m’en sortir. « C’est combien ? demandai-je… Ah ouais quand même… et vous prenez pas la carte ? »
Je n’ai pas eu besoin de dico… ni pour savourer les dialogues de Punk Rock and Trailers Park (Mobile Homes in french) ni pour comprendre qu’il s’agissait là de l’une des meilleurs BD jamais réalisées sur le Rock. D’autant que ce récit publié en 2004 a désormais été traduit en français. Akron, dans l’Ohio, compte à peine plus de 200 000 habitants, même pas la capitale de l’État. On y fabrique une grosse partie des pneus produits aux U.S.A. Pas de quoi rêver. Et pourtant, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Akron abrita une salle de concert mythique nommée The Bank, un immeuble de brique rose de sept étages, assez cossu (destination originelle oblige). D’abord club de jazz, le patron réalisa que le Punk attirait bien plus de monde et assurait une chiffre d’affaires en bière autrement plus rémunérateur. Seul groupe vraiment connu originaire d’Akron, Devo fut parmi les premiers pensionnaires. Mais d’autres encore plus prestigieux allaient le suivre. The Clash, les Ramones, Ian Dury, les Plasmatics, Klaus Nomi… Pendant une poignée d’années, The Bank sera l’une des places to be de la scène Punk. Backderf fait revivre cette époque glorieuse, sans nostalgie niaiseuse, à travers une fiction qui fleure bon le Teen Spirit. Et pour l’occasion crée un de ces personnages improbables et hauts en couleurs, comme seule l’imagerie rock’n roll est capable d’en produire.
Otto est un grand binoclard qui se fait appeler le Baron. Un mec hors norme qui glandouille au lycée et habite avec son oncle dans une caravane. Il conduit une vieille Ford Cougar de 1968, au plancher défoncé et au volant minuscule. Ses double-foyers, ses rouflaquettes et son inamovible sourire le distinguent immédiatement du reste de ses congénères. Otto est un proto geek d’avant les jeux vidéos, amateur de SF et de Fantasy (il cite Tolkien à tout bout de champ), un weirdo qui enregistre ses pets et même s’il joue du trombone dans la fanfare du Lycée, c’est un grand fan de Punk. Et comme il est fort bien doté de cette dose d’inconscience et d’anormalité que possèdent tous ceux qui vivent dans leur monde sans se soucier de ce que pensent les autres, il ne se laisse jamais démonter, sauf peut-être quand la belle et inaccessible Teri daigne lui adresser la parole.
Punk Rock Mobile Homes 2Otto découvre The Bank et ne va pas tarder à en devenir la figure de proue, le factotum qui sert les bières au bar et assure l’intendance des groupes invités. Ce qui donne lieu à des scènes d’anthologie, comme une dégustation de burgers avec les Ramones ou une partie de bowling avec les Clash et Lester Bangs, le célèbre journaliste Rock. L’auteur en profite pour égratigner au passage le Hard Rock FM qui régnait alors sur les ondes et dans les stades tandis que les icônes Punk écumaient des clubs tels que The Bank. Journey, pour ne citer qu’eux.
Fort logiquement, la personnalité du Baron va le conduire à monter à son tour sur les planches en devenant le chanteur d’un groupe local, histoire d’alimenter sa légende.
Hormis le Baron, Backderf met également en scène de nombreux personnages secondaires qui renforcent l’originalité et l’humour déjanté du livre, comme cette catho militante et nymphomane (et enceinte !) ou cet oncle alcoolique qui ne se déplace qu’en motoculteur.
Le Sexe et le Rock occupent une place centrale (pas besoin de drogue, le Baron étant suffisamment allumé comme ça) de ce récit dense et drolatique. Backderf décline en BD l’idéal du Do It Yourself, en créant son propre univers graphique, libéré des codes et évoque de la meilleure façon qui soit la grande et météorique époque du Punk et de quelques-uns de ses groupes culte mais aussi le rêve adolescent, pas forcément incompatible avec le grand rêve américain. Si je devais conseiller un livre pour expliquer aux non initiés ce qui peut bien pousser des adolescents à se jeter à corps perdus dans le binaire primaire et quelle satisfaction ils peuvent trouver à s’empoigner comme des barjots pendant les concerts, Punk Rock & Mobile Homes me semblerait la meilleure référence car Backderf excelle à restituer la frénésie collective du public Punk galvanisé par l’énergie des groupes sur scène. C’est avec un brin de mélancolie qu’on laissera le Baron, tel un cow-boy solitaire, partir vers son sublime destin au volant de sa caisse pourrie… ah merde, je viens de raconter la fin ! Punk’s not dead, for sure !

Bonus Track : 3 questions à Derf BACKDERF

Punk Rock Jesus

Dessins et scénario : Sean MURPHY

Dans le registre du « Plus, c’est gros, plus ça passe », les Amerloques sont les rois (oui, bon les Japonais sont pas mal non plus). Certes, il faut adhérer au postulat de départ, mais si c’est le cas, c’est foutu, impossible de décrocher. Prenez les Super Héros, tous ces types qui grimpent sur les murs ou dégomment des buildings d’une pichenette, si on prend juste deux secondes de recul, c’est franchement n’importe quoi. N’empêche, ça fait des dizaines d’années que ça dure. Au demeurant, ceux qui font vivre ces beaux messieurs et ces charmantes demoiselles dans leur combinaison moulante sont souvent des artistes accomplis, Stan Lee, Jack Kirby, John Buscema, Frank Miller ou Bill Sienkiewicz (par ailleurs, dessinateur du somptueux Jimi Hendrix, la légende du Voodoo Child) qui ont donné au genre ses lettres de noblesse.
Punk Rock Jesus 1Et puis il y a bien longtemps que les Comics ne se limitent plus à des mecs qui combattent le mal avec le slip au dessus du collant en affrontant des méchants verdâtres lookés comme des gargouilles. Des auteurs comme Will Eisner, Robert Crumb, Joe Sacco (avec son magistral Le Rock et moi) ou Art Spiegelman illustrent toute la diversité de la BD américaine à l’instar de sa cousine francophone. Harvey Kurtzman, fondateur du magazine MAD, a d’ailleurs largement influencé des auteurs comme Gotlib et donc indirectement la BD Rock en France. Tout comme de ce côté-ci de l’Atlantique, le roman graphique a également pris son essor grâce à des auteurs comme Craig Thompson, Charles Burns ou Alex Robinson, pondant des œuvres aussi originales que personnelles.
Sean Murphy, dans Punk Rock Jesus s’inscrit dans cette veine tout en adoptant un postulat dont l’énormité ne déparerait pourtant pas dans un bon vieux récit de Super Héros. A savoir créer un clone de Jésus à partir de traces d’ADN prélevées sur le Saint Suaire. Non, sérieux, c’est quoi cette connerie, Sean ? (pardon, c’était plus fort que moi). C’est pas un peu too much, là ?
Bon, d’accord, rien que pour le titre et la couverture, validons le postulat et laissons nous embarquer pour quelques 224 pages d’une intrigue foisonnante.
Or donc, cette réplique du Christ, fécondé in vitro devient dès sa naissance le héros d’une émission de télé-réalité, filmé 24 heures sur 24 dans une luxueuse et gigantesque propriété high-tech, gardée comme une forteresse. Tout baigne, l’audience grimpe, entre passion malsaine et réaction exacerbée de l’Amérique conservatrice. Tout ça ne pouvait que mal tourner, ou plutôt, très bien, du point de vue des fans de binaire primaire, car ce petit Jésus, Chris pour les intimes, va s’affranchir de ses leçons holographiques de catéchismPunk Rock Jesus 2e à l’eau de rose pour devenir, au détour de l’adolescence, une icône Punk avec son groupe, les « Flak Jackets ». Réjouissante évolution et jouissive révolution au travers de laquelle Murphy donne sa version irrévérencieuse de quelques thèmes identitaires des U.S.A. : Religion, violence ou pouvoir exorbitant des médias. Outre Chris, prophète d’un athéisme militant, cette évangile Rock égratigne une autre figure emblématique du Christianisme, la vierge Marie, ici prénommée Gwen, pauvre fille fragile qui ne tarde pas à sombrer dans la drogue et la dépression.
S’ajoutent à cette galerie de portraits une scientifique écolo, une virago chrétienne intégriste, chef de la N.A.C. (Nouvelle Amérique Chrétienne) et un producteur cupide et sans scrupules. Mais le personnage secondaire le plus fascinant est sans conteste Thomas, colossal garde du corps, ex-terroriste repenti de l’I.R.A., père de substitution de Chris… et fan des grands groupes du Punk britannique, Sex Pistols, Clash et bien sûr les Nord-Irlandais Stiff Little Fingers.
Tous les ingrédients sont réunis pour un cocktail que le dessin fait exploser avec une précision chirurgicale et une densité impressionnante, notamment dans des scènes d’action d’une efficacité bluffante. Certaines planches offrent une telle profusion de détails qu’on hésiterait presque à s’y plonger. Pour apprécier pleinement un tel récit, mieux vaut donc s’y lancer à fond, sans avoir peur d’être ballotté, voire franchement bousculé, comme dans un pogo furieux. Dessin époustouflant, scénario captivant, rythme trépidant, Punk Rock Jesus est une œuvre majeure de la BD Rock tant par sa virtuosité graphique que par son approche résolument moderne et iconoclaste.

The Joke

Dessins et textes : LUZ

C’est dur d’être fan du meilleur groupe de Rock du monde, spécialement quand on est l’un des rares à en être vraiment convaincu, et encore plus quand il s’agit de The Fall. Un groupe dont la notoriété se limite à un petit cercle d’initiés mais qui compte quand même à son actif une trentaine d’albums, figure dans la bande originale de quelques films (dont Le Silence des agneaux) et peut donc revendiquer sans problème le statut de groupe culte.
The Fall est un groupe de Manchester, fondé en plein vague punk par un certain Mark E. Smith, un mec hors normes, intransigeant, déjanté, misanthrope, en résumé, soit un allumé génial, soit un connard de première.
Luz, qui est un fin connaisseur du binaire primaire et possède en outre l’indéniable qualité de ne pas aimer la chanson française, a opté pour la première option sans pour autant écarter définitivement la seconde.
The Joke commence par présenter les étapes essentielles de l’épopée punk, post-punk, kraut-punk, etc. de The Fall. Juste de quoi permettre au lecteur de savoir en gros de quoi il retourne. Pour le reste, il s’attaque avec une délectation ostentatoire et sado-masochiste au personnage de Mark E. Smith, ses travers, ses addictions, bref ses traits les plus marquants, à commencer par une improbable voix de canard ainsi qu’un sale caractère confinant au despotisme qui a fini par faire de lui le seul survivant de la formation originale de The Fall en même temps que son âme (damnée).
Tout cela donne prétexte à des gags iconoclastes et de joyeuses caricatures (Mark E. Smith est impayable en Canardo destroy). Mais derrière l’ironie mordante et sans concession (une caractéristique du travail de Luz) pointe l’admiration idolâtre. Qui aime bien chambre bien est le credo de The Joke.
Initialement paru en 2003, Les Requins Marteaux rééditent The Joke aujourd’hui, dix ans après, dans une version augmentée d’un épilogue de quinze pages que Luz a créé à l’occasion de la sortie du nouvel album de The Fall, « Re-Mit ». Selon les spécialistes, cet opus s’avère assez décevant. C’est peut-être ce qui a poussé Luz à imaginer une rencontre mystico-numérique avec le Mister Smith, dont l’issue délirante apporte la touche finale qui s’imposait pour parachever cet autoportrait de fan hardcore.
Ah, au fait, pourquoi The Joke ? Certes, on pourrait croire qu’il résume à lui seul la carrière de The Fall mais l’explication officielle est toute autre. Pour la connaître, ben, lisez le bouquin.

La véritable histoire de Beethoven

Dessins et textes : LAURENT-EX-LAURENT

Au milieu des années 1980, ça s’est mis à exploser de partout en France. Dix ans après qu’une poignée de groupes ait commencé à sortir le Rock de son ghetto, quand Téléphone lorgnait vers les sommets du hit-parade après avoir appris par cœur tous les plans des Stones ou quand Guy Lux a programmé Trust à la télé. Sans oublier pour la caution intellectuelle ou branchouille chère à nos journaleux hexagonaux, des Marquis de Sade, des Bijou et des Starshooter. Reste que cela constituait une caste fort restreinte bénéficiant du rare privilège d’exister sur disque et de faire une « carrière ».
Et puis quasiment du jour au lendemain, le Rock « alternatif » a déboulé, suivant de peu d’ailleurs l’intrusion du Rock dans la BD. Les maxi singles, rapidement suivis d’albums brulots, urgents et immédiats ont débarqué dans les bacs des disquaires (oui, en ce temps là, il existait des magasins qui ne vendaient QUE des disques) et partout dans l’hexagone, dans des salles plus ou moins grosses, avec un son plus ou moins pourri mais avec une pêche et une fraîcheur qu’on n’espérait plus, nous les fans condamnés à voir nos équipes stagner en seconde division, on a vu des groupes capables de faire un truc qui saBeethoven 1ns réinventer le machin, sonnait comme une ébauche de ce qu’on pouvait enfin désigner sans rigoler comme une scène Rock française, qui a même commencé à attirer l’attention des Anglo-saxons sans chercher à les copier et sans l’aide de la télévision et des radios (ça fait rêver, hein, Johnny ?).
L’éclosion de labels indépendants a en grande partie contribué au mouvement et permis à des groupes encore balbutiants de découvrir les joies et les affres du studio. Le niveau artistique de ces jeunes fous ne leur permettaient souvent guère plus que de faire du Punk, tout du moins à leurs débuts, et tant mieux car cela permettait, même avec une dizaine d’années de retard, de vivre de ce côté-ci de la Manche, l’effervescence d’un renouveau du Rock qui en ce qui nous concerne s’apparentait plutôt à une Nativité électrique, braillarde et incontrôlée.
Avec le recul, ressortaient dans cette scène protéiforme deux mouvances principales, même si la frontière n’était pas étanche, qui ont fourni l’essentiel de ses fleurons : Une frange adepte d’un Rock radical et contestataire, anarchiste et libertaire, et une autre composée de joyeux huluberlus, dont le seul message était de marier franche déconne et électricité. Avec comme groupes phares, d’un côté, Bérurier Noir et de l’autre Ludwig Von 88… Les Bérus et les Ludwigs pour les intimes connaisseurs.
Alors voilà, comme dirait le grand Serge, la véritable histoire de Beethoven, narrée par l’un de ses protagonistes, Laurent Manet, le bassiste. Et parce que ces joyeux Keupons, il fallait surtout les voir pour y croire, c’est en images qu’il a décrit l’épopée des premières années, de la naissance en banlieue parisienne jusqu’à la consécration… du deuxième album.
Avec un vrai talent de conteur, Laurent fait revivre cette saga, de l’inévitable rencontre au bahut, en passant par les répètes dans un local pas bien isolé au goût du voisin, les premiers concerts foireux dans des rades crasseux, les road-trips épiques dans une une Citroën LN même pas tunée, les laborieuses séances d’enregistrement studio… et puis, malgré l’amateurisme musical et grâce à une créativité foisonnante et quelques vide-greniers, la construction d’une vraie identité et le chemin vicinal vers la gloire internationale. Bon, pour l’International, c’était surtout en Espagne à l’heure de l’apéro et des tapas.
Bourré d’anecdotes, de clins d’œil, pétillant d’humour et d’auto-dérision ce roman-photo est hautement évocateur de l’esprit Ludwig Von 88 et plus généralement celui du Rock alternatif. L’objet graphique est bien représentatif de ce qu’étaient les Ludwigs, un truc sans prétentions avec un dessin d’amateur genre gros nez, cantonné à des personnages plaqués sur des photos noir et blanc en guise de décors. Minimaliste, astucieux mais efficace, qui vous immerge dans une vraie histoire, comme une grosse blague qui vous fait marrer mais que vous n’oublierez pas et que vous serez fiers de ressortir à vos potes. Les disques et les concerts des Ludwigs mariaient Punk et clowneries avec efficacité et laissent aujourd’hui un souvenir impérissable et une jubilation intacte.
Laurent a quitté les Ludwig au faite de leur notoriété… en 1988. Le Rock alternatif a quant à lui commencé à s’évaporer au détour des années 1990, de guerre lasse (comme ce fut le cas pour les Bérus, malgré plus de 250 000 disques vendus) ou pour certains d’entre eux après une signature dans une grosse maison de disques qui a un peu retardé l’échéance. En attendant, ils nous auront bien fait profité de notre folle jeunesse et accessoirement largement contribué à décomplexer le Rock français. Merci à eux.

Woodstock

Dessins et textes : Yukai ASADA

Ah ben y’avait longtemps. Un nouveau Manga Rock, avec un titre qui annonce d’emblée que l’on va faire dans le vintage et l’évocation révérencieuse (sont très forts pour ça les Nippons, le respect des traditions ancestrales, tout ça…) de la glorieuse époque des Sixties.
Même si le festival mythique de 1969 est évoqué au début, c’est avant tout de Punk et de ses icônes dont il est question ici. Gaku, le héros, est en effet un fan inconditionnel des Clash, Sex Pistols ou de Johnny Thunders, ce qui est déjà un poil plus original.
Jeune compositeur inspiré, excellent guitariste, Gaku fait le Buzz sur le Net avec son groupe, Charlie, dont il est le seul et unique membre (Tiens, ça me rappelle une de mes récentes chroniques, Cyril, si tu nous écoutes…). WoodstockEt bien sûr, le petit prodige, mignon tout plein, est un grand timide, surtout quand il est face de Shiina, belle batteuse de son état qui ne va pas tarder à percer le secret de ce jeune livreur qui ose à peine lui adresser la parole. Et dès lors, la demoiselle essaie de lui mettre le grappin dessus, musicalement du moins, dans un premier temps. Gaku fait aussi la connaissance de Machida, un nouveau collègue de boulot qui a lâché son groupe après avoir écouté un des morceaux de Charlie. Sauf que la timidité quasi maladive de Gaku ne simplifie pas les choses et qu’il est encore incapable de franchir le cap qui lui permettrait de fonder son groupe.
Refermé ce premier tome, une première remarque s’impose. Woodstock est bien parti pour faire une bonne histoire. Il possède tous les ingrédients qui font l’essence d’un bon Manga dont l’on ne se lassera pas, même après une vingtaine de tomes, avec des personnages attachants et bien typés, servi par un graphisme élégant, des rebondissements en pagaille, un peu de Pathos et en ce qui concerne le Rock, un petit côté didactique qui donnera aux jeunes mécréants un vernis de culture Rock de base et même un peu plus (le Woodstock japonais, vous connaissiez ?) ainsi que peut-être l’envie d’en connaître plus sur le sujet et d’aller jeter un coup d’œil dans la discothèque de leurs ancêtres.
Petit bémol cependant, qui pourrait en devenir un gros pour certains, c’est que Woodstock arrive un peu après la bataille, celle déjà menée par Beck, Fool on The Rock ou Bremen. Le jeune Zicos complexé qui rêve de venir une Rockstar, la love-story platonique, le line-up du groupe dont la finalisation va encore prendre des milliers de pages… Cela dit, je ne peux déconseiller d’aller y faire un tour, avec le risque de tomber dans l’addiction que déclenche souvent ce genre de récit. En ce qui me concerne, j’attends le prochain Manga qui renouvellera vraiment le truc (paradoxalement, c’est justement dans Woodstock, l’une des principales qualités reconnues à Charlie par ses fans)… un nouveau Debaser ou Detroit Metal City, si vous voyez ce que je veux dire.

La grande escroquerie – Londres. 1977…

Dessins : Christophe QUET – Textes : Fred DUVAL

L’histoire du Rock est émaillée d’instants décisifs, fondateurs, comme autant de repères qui balisent la voie. Une ribambelle de disques cultes que l’on s’accorde à qualifier de chefs-d’œuvre. Quelques concerts légendaires dans des salles mythiques. Et bien sûr une flopée de demi-dieux fauchés en plein jeunesse, camés ou alcoolisés jusqu’à la moelle et assurés du même coup d’une place de choix au Panthéon du binaire primaire.
Et puis, il y a toutes ces anecdotes dont beaucoup ont été consignées dans des rapports de police, souvent dérisoires, parfois ridicules qui, mis bout à bout, ont fait la petite histoire et ont créé l’imagerie du Rock et sans lesquels il faut avouer que celui-ci perdrait beaucoup de son charme.
Grande escroquerieDans le grand livre des faits-divers du Rock, il en est un qui remplit à lui seul l’intégralité du cahier des charges : la sortie du single God Save the Queen, des Sex Pistols,  en plein jubilé des 25 ans du règne d’Elisabeth II, offrant le prétexte à un concert privé sur une péniche, au beau milieu de la Tamise et devant le Parlement britannique. Le gig s’est soldé par une descente de police et les réactions d’une presse horrifiée dont les chroniques le lendemain ont définitivement gravé dans le marbre la réputation de ces punks dégénérés et antisociaux (qui n’en ont pas pour autant perdu leur sang-froid sur ce coup-là).
Après ça, tout était dit et les Sex Pistols ayant mis la barre sacrément haut, niveau esprit rebelle et provocateur, l’idéal punk avait désormais sa charte de déontologie et il faut bien avouer que l’on n’a guère eu depuis de répliques très marquantes de ce tremblement de terre londonien de juin 1977.
Il y avait déjà là matière à un récit assez palpitant, rien que pour narrer ce morceau de bravoure rock’n rollesque mais Fred Duval, éminent scénariste d’excellentes séries de science-fiction (Carmen Mc Callum, Travis…) s’est amusé à en faire le décor et le postulat d’un ambitieux récit de polar. Pour la faire courte, c’est à l’occasion de ce concert des Sex Pistols que va avoir lieu le plus gros deal de l’histoire des Stups, avec rien moins que le stock de dope de la fameuse French Connection. Une histoire qui sent la poudre autant que la colle et qui met en scène son lot de caïds de la pègre, malfrats cyniques et sans morale, de junkies et de flics dépassés par les évènements et toute une cohorte de punks dont pour certains, la violence n’est pas seulement simulée lors de festifs pogos.
L’atmosphère de ce Spitting London de la fin des années 1970 est bien restituée ; quartiers populaires cradingues, tronches de prolos mal dégrossis et looks iconoclastes des Punks, grâce au dessin réaliste et sobre de Christophe Quet, rehaussé d’une mise en couleur ce qu’il faut de trashy pour évoquer le No Future de cette Angleterre en plein marasme économique, rongée par le chômage, les affrontements sociaux, le Rock rageur et désabusé des Sex Pistols en constituant la bande-son idéale.
Grande escroquerie 2S’agissant du Rock, les auteurs ont bossé le sujet. Biographies et documentaires tels ceux de Julian Temple, The Filth and  the Fury et  The Great Rock’n Roll Swindle (La grande escroquerie du Rock’n Roll... y’a pas de hasard) qui permettent de retracer fidèlement le concert « fleuve » des Sex Pistols, péniche, tenue de scène et coups de pieds dans les bollocks (pas si « never mind » que ça, en l’occurrence !). La révolution culturelle apportée par les poulains de Malcom Mc Larren est évoquée avec beaucoup de crédibilité, tant sur le plan musical (le tee-shirt « I Hate Pink Floyd », arboré dès les premières pages par un Punk* illustre sommairement le débat) que sur l’aspect générationnel (le conflit entre le père flic et son rejeton punk qui est l’un des ressorts de l’histoire). Le doigt d’honneur de Rotten résume à lui seul toute la problématique de l’époque.
Reste l’intrigue policière. Là, j’avoue que j’ai moins accroché. Non qu’elle ne soit plausible et bien ficelée (dans le registre, on a bien vu bien plus délirant) et l’idée de croiser Punk Rock et Polar était aussi astucieuse qu’originale. Mais cela aurait sans doute mérité un peu plus de développements pour l’exploiter pleinement, faire monter la tension et éviter un épilogue un poil lapidaire. En même temps, on ne pourra pas reprocher aux auteurs d’avoir traîné en longueur. On parle de Punk, là, pas de Rock progressif !

* En réalité, c’est Johnny Rotten, le chanteur des Sex Pistols, qui s’était confectionné ce tee-shirt.

Rock’n’Vrac

Dessins : Michel JANVIER – Textes : MAGIK TEAM (Collectif)

Le Rock, c’est à la fois une chose extrêmement sérieuse et l’une des plus grosses fumisteries du monde civilisé (et aussi sa dernière aventure, selon OTH). Si les différents genres musicaux ont tous leurs héros, leurs légendes, leurs splendeurs, leurs excès et véhiculent leur lot de codes et de clichés, le Rock en est certainement le pourvoyeur le plus généreux. C’est sans doute lié à son caractère protéiforme et aussi à sa dimension populaire. En tout cas, il est une source inépuisable pour tout auteur en mal d’inspiration, quel que soit le registre. Et si c’est un humoriste, il lui suffit de piocher dans le catalogue pour y trouver matière à caricatures, gags et autres parodies.
Rockn Vrac 1Reste à avoir du talent, et sur ce plan, avec Michel Janvier, pas d’inquiétude. Car nous avons là l’un des héritiers de cette veine graphique de la BD d’humour franco-belge, alliant maîtrise, précision et expressivité. Un dessin classique, au sens noble du terme qui peut servir tout propos et avec lequel l’intéressé a pu ainsi passer sans sourciller de Rantanplan et Lucky Luke à Rob, Wed & C°, une bande de hardos en culottes courtes, aussi connus sous le nom de Musicos.
Car Michel Janvier, s’il est devenu un spécialiste de « Hound Dog », tant il est vrai, comme le clamait Elvis, que Rantanplan n’a jamais attrapé de lapin, est aussi et surtout un vrai connaisseur de de la cause électrique, de ses racines blues à ses rejetons les plus saturés et les plus radicaux. Ce n’est pas pour rien qu’il est devenu un habitué du Hellfest (vous savez, ce rassemblement annuel de chevelus décérébrés qui, selon certains politicards pas vraiment à gauche, rêvent tous de sataniser la jeunesse afin de l’inciter à brûler des églises, tout en buvant de la bière au litre). Michel y vient chaque année faire écho avec ses dessins aux riffs furieux des groupes de Métal (et vice-versa).
Rien de plus normal de le voir ainsi, dans Rock’n’Vrac, nous gratifier d’un petit tour d’horizon de quelques grands thèmes du binaire parfois franchement primaire dont il s’est amusé à détourner les clichés et moquer les figures de prout (désolé, ça m’a échappé). Blues, Rock’n Roll, Hard Rock, Punk, Reggae et l’éternelle aporie (redésolé, ça m’a encore échappé) du Rock français… avec en prime la réRockn Vrac 2ponse à quelques question métaphysiques, du genre : Le Rock est-il animal ou permet-il de conserver la jeunesse ? Pour ce faire, il a convoqué sur les planches toute une flopée de compères sévissant déjà pour la plupart dans le registre de la BD d’humour afin de lui concocter tous ces scénars iconoclastes. Le tout sur un ton potache, et une mise en images où s’exprime pleinement l’efficacité de son trait.
Un florilège qui s’adresse autant aux amateurs qu’aux béotiens et une petite anthologie d’humour Rock où l’on retrouve la tradition franco-belge citée plus haut mais à la sauce rock’n roll, ce qui crée un décalage plutôt savoureux… un peu comme si Lucky Luke avait troqué son colt et Jolly Jumper contre une Les Paul et un Marshall.

Bonus Track : Richard Di Martino

A propos de Eddy l’Angoisse, 3 question à Richard DI MARTINO

Eddy l’Angoisse est une fiction, pourtant on a l’impression de lire le biopic d’un de ces groupes « indépendants » reconnus par le milieu Rock mais méconnus du grand public. De quoi t’es-tu inspiré pour bâtir ton récit ?
De plein de choses, de mes expériences persos vécues au travers de mes groupes puisque j’ai moi-même pas mal joué (Métal et Rock) à la fin des années 1980 et début 1990, mais aussi d’anecdotes glanées à droite et à gauche dans le milieu de la musique. La musique est un des éléments les plus importants dans ma vie, avec la BD. Je voulais vivre de l’un ou de l’autre, ça a été la bd, j’ai donc rendu hommage à la musique à travers ce livre.

Grunt, c’est un nom de groupe qui évoque d’emblée un Rock bien saturé. Si on pouvait l’écouter, il sonnerait comme quoi… ou comme qui ?
Une sorte de Nirvana/Foo Fighter/Weezer/PearlJam/Noir Désir… Je ne sais pas trop en fait, quelque chose qui se situerait entre gros Rock qui déboite et Métal… ce que j’aime en fait. Ce qui est marrant, c’est que j’ai eu une fois un rappeur en dédicace qui m’a dit avoir adoré « Eddy » car il se retrouvait complètement dedans, le côté vécu des galères inhérentes à se produire et à exister en tant que musicos. On peut donc y entendre ce qu’on veut…

Penses-tu que l’on pourrait faire un parallèle entre la condition du Rock et celle de la BD en France ?
Complètement, j’ai pas mal d’amis musicos qui en bavent aussi pour survivre avec des p’tits boulots à côté, de type technicien son, lumière, voire même tout autre chose. Dans la BD c’est pareil : à moins d’avoir fait un best-seller, tu dois trouver des petits plans Comm ou Presse, animer des ateliers avec des enfants, vendre des originaux, etc, pour arrondir les fin de mois, sinon c’est dur dur de vivre avec si peu.
En plus en BD on n’a pas droit à l’intermittence, pas de chômage, rien ; Donc, quand t’as pas de contrat, bin, t’as intérêt a vite rebondir.