Bleu de chauffe


Dessins et Textes : Lionel CHOUIN

L’histoire repasse toujours les plats. En 1983, la gauche au pouvoir en France avait renoncé à l’anticapitalisme et cédait au « réalisme économique », la rigueur pour les intimes. Forcément, les premiers à trinquer étaient en bas de l’échelle sociale. C’est sans doute liée à la nature profonde de l’être humain, dont le cerveau d’homo-sapiens retrouve rapidement ses bons vieux réflexes de chasseur-cueilleur : Dès que ça va mal et qu’on n’y peut pas grand-chose, on se console en cherchant des responsables. Et comme c’est trop compliqué de s’en prendre à ceux qui sont en haut de la pyramide, on se retourne vers ceux qui sont à la base et qu’on identifie comme en dehors dans la norme : les étrangers. Par opposition aux bons Français, de la bonne couleur et avec le patronyme qui va bien. Ça vous rappelle quelque chose ? Ben oui, plus de 40 ans après, ça n’a absolument pas changé.

Sauf que 1983 avait deux avantages sur la période actuelle : Ceux qui pensaient que l’immigration est la source de tous les problèmes ne gagnaient pas d’élections… et on écoutait du Punk. Du made in France, bien de chez nous pour le coup, car c’était l’âge d’or des Béruriers Noirs. Avec entre autres, un de leurs morceaux emblématiques, issu de leur 2è album, « Petit agité ».

Voilà ainsi planté le décor de « Bleu de chauffe », une BD qui nous fait revivre cette époque donc pas si révolue que ça et nous plonge dans le quotidien de banlieusards prolos qui s’organisent pour défendre leurs droits. Parmi eux, Ahmed, délégué syndical à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois, qui brame l’Internationale dans sa camionnette recouverte de stickers CGT.

Le plus gros problème d’Ahmed, ce n’est pas le patronnât ou les conditions de travail, c’est Karima, sa fille aînée. Une keuponne bad girl, qui fréquente les squatts, nargue la Police, fait de la boxe… et écoute les Bérus. La jeune femme n’a pas peur de se fritter avec les Skinheads nazillons qui bossent dans le secteur comme convoyeurs de fond et rêvent de tabasser du rebeu et de renvoyer tous ces arabes « chez eux ». Un politicard d’extrême droit utilise ces décérébrés pour mettre le feu aux poudres et échauffer les esprits en stigmatisant les immigrés. Dans cette bande de fafs, Sergio, pourtant lui aussi fils d’émigré, semble le plus badass, avec ses tatouages nazis sur le corps, son CV d’ex taulard et sa frappe de cogneur. Mais tout cet attirail cache un mal-être plus profond…

Entre ces mondes et ces êtres que tout oppose, sur fond de manifs, d’affichages nocturnes et de violence sociale, l’affrontement est inéluctable et les évènements dramatiques vont se succéder jusqu’à l’embrasement final.

Lionel Chouin est allé à l’essentiel pour faire revivre le remous de ces années 1980. Son intrigue s’attache d’abord à mettre en valeur des personnages écorchés par leur vécu dans une chronique sociale qui échappe à une mise en perspective historique bavarde didactique et ne verse pas non plus dans le Polar convenu même si on devine que la commissaire a elle aussi sa part d’ombre.

Le trait acéré et la mise en couleurs très sobre de l’auteur concourt à l’authenticité des protagonistes et cadre bien avec l’esthétique Punk qui fournit la toile de fond musicale du récit et la restitution d’une époque, les années 1980, qu’on a un peu trop tendance à idéaliser maintenant. Sauf bien sûr quand il s’agit de se remémorer l’effervescence musicale de la scène Rock alternative en France, très politisée et symbolisée par les Béruriers Noirs qui scandaient alors « La Jeunesse emmerde le Front National ». Où sont passés les Bérus d’aujourd’hui ?

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