Les Métalleux

Dessins : Rich – Textes : Rich et Chloé O’

Tant de corporations, communautés, professions… ont été caricaturées en BD, avec plus ou moins de bonheur dans des séries commençant invariablement par « Les… » que forcément il fallait bien que ça arrive un jour à ces charmants bipèdes, souvent velus et poilus, amateurs de musique puissante, les Métalleux donc. Et tant qu’à faire, il était préférable que ce soit fait par un connaisseur, pratiquant lui-même cette musique sursaturée de décibels. Richard Di Martino, ici sous le pseudo de Rich (mais c’est raté, on t’a reconnu, Richard !) s’est donc attelé à la tâche en accouchant de ce recueil de gags qu’aux dires mêmes de l’intéressé, il avait dans la tête depuis pas mal de temps mais dont il redoutait un peu le passage sur les planches.
Car pas question de se planter quand il s’agit de parodier le style musical dont on est passionné, qui rythme sa vie, son quotidien et sa façon de voir le monde. Le style « gros nez » (terme certes un poil dépréciatif mais imparablement évocateur) dans lequel il est très à l’aise, efficace et bien gratté, permet certes d’assurer le côté humoristique. Mais il pouvait faire basculer l’opus dans la moquerie facile et le cliché. A l’inverse, le fait d’être un fan de Métal aurait pu limiter le propos pour ne pas trop égratigner son modèle.
Un exercice délicat dont l’ami Rich s’est parfaitement sorti avec le concours de Chloé O’ pour les scénarios. Cela donne une suite de gags souvent efficaces, drôles et bien vus. Les personnages sont authentiques, juste ce qu’il faut de caricatural sans tomber dans la moquerie, les situations et les dialogues tapent juste et au final cela donne un album de BD humoristique plutôt réussi. On sent une certaine tendresse, inévitable de la part de l’auteur mais aussi ce qu’il faut de regard critique, dans le respect du principe « qui aime bien châtie bien ».
Déjà, les pages de garde donnent résolument le ton avec une chouette scène dressant un florilège de toutes les chapelles métalliques, Hard, Heavy, Trash, Death, Black, etc. et un condensé des petits moments qui font le sel d’un concert de Rock en général et de Métal en particulier. On retrouve au début de l’album un bestiaire de tous ces styles, histoire de donner au lecteur béotien les quelques clés de lecture. Et ensuite c’est parti pour une petite trentaine de pages évoquant les principaux éléments de la culture Métal. Il y a bien sûr les incontournables du genre, concerts, répètes, looks et gros son mais aussi des situations de tous les jours auxquels sont confrontés les Métalleux comme le commun des mortels. Les amateurs du genre seront donc en terrain connu et les autres découvriront que, oui c’est bien une culture au sens propre et oui, on peut se marrer avec tout le folklore qu’elle draine, les cornes du diable, la bière et tout le reste.
En définitive, le seul défaut de l’opus, c’est sa taille. On aurait vraiment aimé qu’il y en ait un peu plus, juste pour continuer à se marrer. Ce sera peut-être pour le tome 2 ?

Bédés Rock – Sélection 2019

2019 a été une année de transition un peu compliquée et rock-et-bd. com a baissé provisoirement le rideau à partir du mois de mars. Heureusement, pendant ce temps,  la BD rock continuait à engendrer de sympathiques rejetons qu’il serait dommage de ne pas vous présenter aujourd’hui.

 

SYMPHONIE CARCÉRALE
Dessin : BOUQUÉ
Textes : Romain DUTTER
Éditeur : Steinkis
Les concerts en prison : Un des mythes de l’histoire du Rock. Romain Dutter en a organisé une tripotée en tant que coordinateur culturel à la prison de Fresnes. Plongée immersive et musicale derrières les barreaux, avec un salutaire récapitulatif des pages glorieuses du genre.
Lire la chronique

 

REDBONE
Dessin : Thibault BALAHY
Textes : Sonia PAOLINI et Christian STAEBLER
Éditeur : Steinkis
Des Indiens qui font du Rock, en costume traditionnel, plumes comprises… Sérieux ? Au détour des 60’s et70’s, ils ont fait partie du gratin, adoubé par Hendrix entre autres. Biopic passionnant des auteurs de Come And Get Your Love utilisé dans la moitié des pubs télé et Les Gardiens de la Galaxie.

 

FOREVER WOODSTOCK
Dessin : CHRISTOPHER
Textes : Nicolas FINET
Éditeur : Hachette
Fin connaisseur du Rock et de la Pop des 60’s, l’ami Christopher fait revivre le festival mythique de 1969 où les plus grands artistes du moment ont presque tous joué, en faisant parler des témoins et acteurs ficitifs et en illustrant quelques concerts parmi les plus célèbres.

 

THE BLACK HOLES
Dessin : Borja GONZALEZ
Textes : Borja GONZALEZ
Éditeur : Dargaud
Récit original d’un groupe de filles voulant créer un groupe Punk,, en miroir d’un évènement survenu au même endroit un siècle et demi plus tôt. Graphisme minimaliste, ambiance onirique et surréaliste, un OVNI narratif qui mérite la découverte même s’il peut s’avérer déroutant.

 


ELVIS (OMBRE ET LUMIERE)
Dessin : KENT
Textes : Patrick MAHÉ
Éditeur : Delcourt
Quand l’un des tout premiers Punks français, dessinateur pensionnaire de Métal Hurlant se frotte à l’icône ultime du Rock’n Roll. Certes, un biopic de plus, mais qui fait bien le tour de la question, sans complaisance avec un dessin sobre et dynamique.

 

ROCK AND ROLL COMICS – Mes années Best
Dessin : Bruno Blum
Scénario : Bruno Blum
Éditeur : Tartamudo
Bruno Blum voulait faire de la BD et il était un dingue de Rock. Il s’est pris le Punk en pleine face. Le journalisme lui a permis d’unir les deux dans le regretté magazine Best. Compilation nostalgique de ses dessins, bourrés de décibels, sur fond de vache enragée, à Londres et Paris, où le veinard a vu et côtoyé les plus grands.

 

PAUL EST MORT : Quand les Beatles ont perdu McCartney
Dessin : Ernesto CARBONETTI.
Scénario : Paolo BARON
Éditeur : Félès
Tout le monde sait que Paul McCartney est mort en 1966 et qu’il a été remplacé par un sosie. Théorie fumeuse pour alimenter la légende des Beatles ou scrupuleuse chronique d’une vérité cachée ? La réponse en images.

Bonus Track : Claire FAUVEL

A propos de La Nuit est mon Royaume : 3 questions à Claire FAUVEL

Deux filles de banlieue parisienne, de milieu modeste et dont l’une est issue de l’émigration algérienne, fans de Paul McCartney et qui font du Rock Indie… L’un des postulats du récit était-il de s’affranchir à tout prix des clichés ?
En réfléchissant à cette histoire, je ne me suis pas trop inquiétée de savoir si elle était « cliché » ou pas, je savais que le postulat de départ n’était pas très original, mais comme cette histoire était avant tout un moyen de suivre l’évolution intime de Nawel, je me suis dit que si ce personnage était juste et complexe il s’affranchirait de lui même des clichés. Il était important pour moi que les deux héroïnes se lient d’amitié grâce à leur goût commun pour une forme de musique que leurs camarades n’écoutent pas, c’est ce qui crée la force et l’originalité de leur duo. C’est pourquoi j’ai choisi de leur faire écouter du rock et non du rap ou d’autres musiques plus actuelles. Je cherchais un groupe intemporel pour provoquer la révélation musicale de Nawel, et j’ai naturellement pensé aux Beatles, qui me semblent un moyen parfait de pénétrer dans l’univers de la pop et du rock, un groupe plus récent risquait de trop « dater » l’album. Mon choix s’est porté plus particulièrement sur Paul McCartney car il a écrit une chanson dont les paroles font particulièrement écho au récit (Jenny Wrenn, cité en début d’album).

Le personnage de Nawel est particulièrement réussi, à la fois archétypique et très original. Comment l’as-tu conçu, un pur produit de ton imagination ou en s’inspirant de personnes réelles ?
Nawel est un personnage très inspiré d’une amie à moi, elle même d’origine algérienne. Ça fait longtemps que je voulais lui rendre hommage à travers une bande dessinée, car elle a eu, comme l’héroïne, un parcours compliqué pour réussir à assumer ses goûts et sa personnalité face à ses parents. Je trouve qu’il y a encore trop peu de héros racisés en bandes dessinée, et je tenais à avoir une héroïne d’origine algérienne, mais qui ne soit pas uniquement définie par son identité culturelle. La force du personnage réside dans sa ténacité, son caractère passionné, sa soif absolue de vivre. Son combat pour tenter de vivre d’une carrière artistique n’est pas fonction de son origine et pourrait être vécu par n’importe qui. Pour rendre le personnage crédible, je me suis inspirées d’anecdotes vécues par mon amie (pour son rapport avec sa famille), d’autres que j’ai moi-même connues (les galères pour vivre de son art), et de certaines vécues par des amis musiciens (les festivals foireux etc).

Si Nuit Noire et Isak Olsen existaient réellement, ça pourrait ressembler à quelle style de Rock et à quel(s) groupe(s) ou artiste(s) connu-e(s) ? S’agissant du dernier, ça m’a tout de suite évoqué (un peu facilement) Jay-Jay Johanson.
Pour imaginer l’univers musical de Nuit Noire, j’ai pensé à des groupes de musique électro comme Beach House (pour le duo synthé/guitare), The Knife, ou encore à la chanteuse Grimes. Dans l’appartement de Nawel, on voit des clins d’œil à d’autres groupes qu’elle aime comme Radiohead etc… Pour Isak, c’est vrai qu’on pourrait penser à Jay Jay Johanson, je pensais aussi à Sufjan Stevens et à Jacco Gardner (qui fait de la musique très sixties, ce qui peut expliquer qu’il plaise à une fan de Mc Cartney).

Petite question bonus, que l’Angevin que je suis ne peut s’empêcher de poser, pourquoi ce clin-d’œil aux Thugs, page 83 de l’album ?
J’aime faire des clins-d’œil à mes amis en les dessinant dans mes BD. Dans la scène du festival rock, j’ai fait apparaitre mon petit ami, c’est lui qui prend de la drogue avec les héroïnes (le vilain !). Comme il a grandi à Angers, c’est lui qui m’a soufflé qu’un des membres de son « groupe » devrait porter un t-shirt des Thugs !

La nuit est mon royaume

Dessins et Textes : Claire FAUVEL

Avec un tel titre, on pourrait s’attendre à un récit nous entraînant dans le trou du cul des Enfers, sur fond de Black Metal distordant, plaintif et éructant telles les âmes perdues se tordant dans les flammes de la damnation éternelle. Mais la couverture laisse deviner une toute autre perspective. Deux filles, l’une aux claviers et l’autre à la guitare dont les poses et les mines inspirées font apparaître une totale dévotion à leur musique.
En fait de Métal (gentiment écorché au détour d’une case), on s’oriente vers le Rock Indie, ou Indépendant pour les béotiens même si ça ne les aidera pas vraiment. Les premières pages ainsi qu’un effeuillage rapide laissent présager (ou redouter ?) qu’il pourrait s’agir là d’une gentille et belle histoire d’un duo féminin, nommé Nuit Noire, qui, après moult galères, réussirait à percer dans le monde implacable du show-biz et parviendrait à réaliser ses rêves. En réalité, hormis le titre, la citation en exergue de Victor Hugo laisse augurer quelque chose de bien plus subtil.
Le décor déjà, loin du sempiternel Paris version classe moyenne supérieure, terreau habituel du Rock branché avec de jeunes boubourges qui vivent leur crise d’ados rebelles et réfractaires au destin tout tracé du Master ou de la Grande Ecole. L’action débute en banlieue, à Créteil, tendance Wesh Gros. Nawel, une fille d’émigré algériens prend sous son aile Alice, une Française « de souche », nouvelle arrivée dans son immeuble et que tout semblait destiner à vivre l’enfer dans le monde impitoyable d’un collège en ZEP. Alice joue de la guitare et elle est une fan Hard Core de Paul McCartney. C’est le choc pour Nawel qui découvre un univers musical qui la transporte. Elle se met au piano et se découvre un vrai talent pour l’écriture et la composition. Le duo féminin suit le cursus habituel : approfondissement de la culture Rock, maîtrise des instruments, création des premières œuvres et les choses s’enchaînent vite, lycée, BTS audiovisuel à Paris, petits boulots et découverte d’un milieu encore plus implacable que la banlieue : le microcosme du Rock parisien.
Même s’il utilise deux ingrédients hyper classiques dans le genre de la fiction musicale, les rêves de succès de jeunes zicos voulant sortir leur premier disque et trouver la reconnaissance du public d’une part, la relation d’amitié entre les protagonistes d’autre part, La nuit est mon royaume s’en affranchit et s’attache avant tout au personnage de Nawel. La jeune femme lutte pour s’affranchir d’origines peu propices à l’épanouissement dans le style de musique (Rock underground et anglophone) qu’elle a choisi. Animée d’une passion et d’une foi sans limites, elle se donne à corps perdu (il ne s’agit pas ici d’une simple métaphore) dans sa musique. Sans oublier de convoquer les figures obligées du genre, premiers concerts foireux, rockers plus concernés par la dope que la création (merci pour la référence aux Thugs, allez Angers !) espoirs déçus, précarité, premier amour… Claire Fauvel a créé un personnage fort, passionnel et habité qui se révèle par petites touches et auquel on finit par s’identifier totalement. Le titre du livre n’est pas trahi par la mise en couleurs qui joue un rôle important dans la profondeur et la justesse du propos. Une narration et un dessin très fluides permettent d’avaler sans effort les 150 pages de l’opus. En prime, et cela mérite vraiment d’être souligné, un rebondissement final (loin d’être imprévisible mais peu importe) débouche sur un épilogue qui donne tout son sens au récit.
Pas de faute de goût donc mais quand on choisit McCartney plutôt que Lennon, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter (vous pouvez lâcher les chiens, les fans de John, j’ai mis mon armure !).

Bonus Track : 3 questions à Claire Fauvel

Will Argunas – Interview

Après des premières armes maitrisées dans la BD, Will Argunas s’est lancé à la fin des années 2000 dans l’illustration Rock, tendance Métal dont il est devenu une référence. Grace à une technique éprouvée mêlant photographie et noir et blanc chaleureux, il a créé un univers graphique très personnel qui sublime les grandes figures du Rock. Entretien avec un dingue de musique douce et apaisante.

Tu as réalisé plusieurs récits BD, parus notamment chez Casterman, entre 2007 et 2013. Aujourd’hui, tu t’es orienté vers l’illustration, autour du Rock et du Métal principalement mais aussi du cinéma ? Comment te définirais-tu ? Plutôt dessinateur ou illustrateur ?
Disons qu’actuellement je privilégie en effet la partie dessinateur de mon métier. Mon réservoir à histoire est un peu vide (j’ai écrit tous les scénarii de mes bd). Du coup j’essaye de développer à fond le côté illustrateur de mon métier, chose que je n’avais pas le temps de faire avant. J’ai fait de la pub et de la bd entre 2000 et 2010. En 2010 j’ai laissé tomber la pub pour me concentrer sur la BD (j’avais signé 2 bouquins chez Casterman, justement) et la mise en place d’ateliers BD en collège, lycée, centre de loisirs, bibliothèque, ou en prison. 2010, c’est aussi la découverte de la sérigraphie de concert, et de l’envie de réaliser des affiches de concert sérigraphiées, et du coup de m’y mettre artisanalement.

La sortie de Pure Fucking People semble marquer un tournant dans ton parcours. Cette évolution vers l’illustration Rock s’est-elle faite progressivement ou était-ce un choix délibéré ?
En effet, Pure Fucking People est sorti en 2010, et marqué un tournant, sauf que je ne le savais pas encore, à l’époque. Jusque là je travaillais en musique. Je n’avais jamais pensé à « dessiner la musique », que ce soit faire des affiches de concert, ou des artworks pour des groupes (CD ou t-shirt). Pour assurer la promotion de ce premier artbook, je me suis remis à sortir en concert, en salle ou dans des bars. Ca m’a plu. On change radicalement d’ambiance quand on dédicace un bouquin dans un bar mal éclairé à minuit, que sur un salon BD. J’ai découvert le côté roots, et DIY du truc, et j’ai adoré ça. C’est l’époque où j’ai aussi découvert que je pouvais exposer mon travail. D’abord dans des bars, puis en galerie, ou sur des festoches. L’évolution s’est faite à l’insu de mon plein gré, entre 2010 et aujourd’hui. J’ai su écouter mes envies et mes désirs, et faire en sorte que ça marche. Et pour la promo de Pure Fucking People j’ai rencontré les gars de Radio Metal, pour qui je réalise tous les artworks de leur merch, ainsi que les illus du bouquin qu’ils ont sortis sur Ghost il y a 2 ans.

Tu as souvent recours à l’auto-édition et au financement participatif. Un choix ou une contrainte ?
Une contrainte au départ, car personne ne voulait de mes 2 premiers artbooks, pas assez connu pour ça. J’ai auto-édité le premier tome de Pure Fucking People avec mes fonds propres, en 2010. Je venais d’arrêter la pub, et j’avais des économies de côtés. 2 ans plus tard, quand j’ai voulu sortir le tome 2, la donne avait changé. J’avais pas les 1400 euros nécessaires pour le faire. Je me suis donc tourné vers le crowdfunding dont c’étaient les débuts. Sur Facebook, quelqu’un a partagé une campagne Ulule. J’y ai participé. Et j’ai tenté ma chance. Comme ça a fonctionné, j’ai continué, années après années. Gods Of Metal, qui est sorti en mai 2019, a aussi été financé par ce biais. 8ème campagne, 8ème succès. Tant que je gagne, je joue.

Envisages-tu de refaire des récits BD, que ce soit en solo ou avec un scénariste ?
Pas pour le moment. En solo, je n’ai rien à dire, pour le moment. J’ai bossé avec le scénariste Moutch sur des récits courts, pour feu la revue AAARG! pendant 1 an et demi, entre fin 2015 et 2017. Ça m’a bien plu, je n’étais pas sûr d’être capable de bosser avec quelqu’un d’autre. Je ne suis pas un mercenaire de la BD. J’ai fait de la BD parce que j’avais des choses à raconter, et que des éditeurs me faisaient confiance. Je ne cherche pas à en faire absolument. Je ne veux pas faire de la BD avec quelqu’un par dépit, pour faire des coups, alimenter une collection, ou alimentairement. Ça ne m’intéresse pas. J’ai trop de respect pour ce média pour faire un album de plus qui sera noyé dans la masse. Je préfère ne pas en faire que de me lancer dans un projet par obligation. C’est trop de stress et d’énergie, trop chronophage. Ça te bouffe tout ton temps. Tu y penses 24h/24. Et les conditions de travail se sont encore dégradées depuis 2014 (Joan Baez, mon dernier bouquin chez Bdmusic). Quand tu bosses à deux, il faut partager le fric qu’on te donne. Et de toute façon, mes chiffres de vente n’ont jamais été bons. Donc je ne suis même pas sûr que j’intéresserai un éditeur, à part peut-être Marie, des éditions Des Ronds dans l’O.

Qu’est-ce qui t’éclates le plus dans le fait de dessiner des thèmes de Rock ? Les tronches, les tenues, les clichés… ?
D’abord, ce qui me plait, c’est décrire leurs bios, et donc de faire des recherches sur leurs vies et leur œuvre. De parcourir des articles, des blogs, des chroniques, des sites ou de lire des bouquins. J’apprends pleins de trucs sur eux et sur comment écrire sur la musique. C’est vachement enrichissant. Ensuite, pour la partie dessin, ma façon d’approcher a changé entre Legends Never Die (2018), et Gods Of Metal, sorti en 2019. Sur Legends Never Die, c’étaient mes premiers portraits de musiciens célèbres, et des morts, qui plus est. Donc, respect ! Impossible de faire n’importe quoi ! Travaillant d’après photo, l’idée est de trouver une référence qui sera en accord avec le texte que j’ai écrit. L’illustration, le dessin, doit illustrer le texte, le compléter. Je parcours donc le Net à la recherche de documents pouvant m’aider à représenter l’icône en question. Une fois fait, je changeais assez peu de choses, au début. Et puis les mois passant, j’ai commencé à oser des trucs plus créatifs, plus originaux, comme avec les portraits de Johnny Cash, Syd Barrett, Malcom Young ou John Bonham. Pour Gods Of Metal, vu que les artistes en question sont vivants, et que c’est du Métal (on peux se permettre plus de choses, hein!), le premier portrait que j’ai réalisé, c’est celui de Marilyn Manson, et sa bouche en très gros plan. Quand j’ai posté le dessin sur les réseaux sociaux, et que j’ai vu les réactions nombreuses et ultra positives, ça m’a mis en confiance pour continuer dans cette voie. C’est d’ailleurs plus intéressant que reprendre juste une image trouvée sur le net. Ça prend plus de temps, faut se creuser un peu plus les méninges, mais quand c’est fini, c’est toujours gratifiant. Je joue donc avec les clichés, les tenues et les tronches.

Sans rentrer dans les secrets de fabrication, peux-tu nous parler de ta technique de travail et ton style ultra-réaliste, où la photographie joue un rôle important ?
Je travaille d’après des documents trouvés sur le Net. Je me crée des banques de données pour chaque portrait. Photos, posters, artworks, affiches, CD, clips, tout ce qui me plait, m’interpelle… J’en ai besoin pour comprendre mon sujet, me mettre dans le bain et me rassurer. Comme je suis une grosse feignasse du crayonné, je fais des montages vite fait sur Photoshop, et je dessine pleins de petits traits blanc par dessus, avec ma palette graphique – une vieille wacom – avec un fond noir en dessous. Le résultat donne quelque chose qui s’approche du rendu de la carte à gratter. C’est très graphique, et en même temps très réaliste.

Tu as été l’un des premiers auteurs de BD à venir en dédicace au HellFest, dont tu es devenu un pensionnaire. Comment as-tu réussi à franchir les portes de l’Enfer ?
Pensionnaire, hahaha ! Non, je loue juste un stand, comme tout le monde. Je suis exposant. Comment ça s’est fait ? j’ai découvert le Hellfest en 2009, en tant que festivalier. Et au détour d’un stand, sur l’Extrem Market, je découvre la présence de Michel Janvier, en train de bosser sur des planches originales d’un album, sur le stand de la très petite librairie de Clisson. J’avais rencontré Michel en 2001, sur un festival, où je dédicaçais à côté de lui mon premier album de BD, Bleu(s). Michel l’avait beaucoup aimé et l’avait chroniqué, je ne sais plus où. On avait donc un peu sympathisé. Et puis on s’était perdu de vue. Du coup, je le retrouve là. On discute. En 2010, je retourne au Hellfest, où je fais un peu de présence sur le stand de Laurence Neveu, la libraire. Pure Fucking People sort en Septembre. Je commence à tourner à droite à gauche pour le promouvoir, surtout en concert, dans des bars, et à L’astrolabe à Orléans. Du coup en 2011, j’apprends que Laurence, la libraire, ne reprend pas d’emplacement, trop couteux pour elle (trop de frais, les déplacements de ses auteurs, faire venir les livres, location du stand …). J’étais au bon moment, au bon endroit. Pure Fucking People étant un recueil de dessin des festivaliers du Hellfest, c’était juste parfait ! J’ai d’ailleurs eu une expo au Leclerc de Clisson, et fais une séance de dédicace dans la librairie de Laurence. Et depuis je loue un stand tous les ans. Au début j’accueillais Michel et la dream team Slo/Fef de Metalmanaix. Et depuis 4 ans je suis seul à tenir mon stand.

Quels sont les groupes ou les styles de Métal que tu préfères ?
Houlà, vaste question !…. J’écoute tous les styles. J’ai découvert le Metal en 1990. Je suis passé par pleins de périodes différentes, pleins de phases, de coups de cœur. Mais depuis quelques années, c’est la scène Stoner qui me procure le plus de sensations.

Tu as réalisé beaucoup d’affiches pour des festivals ou des concerts. Accepterais-tu de dessiner une pochette de disque ? On te l’a déjà proposé ?
Tiens c’est marrant que tu en parles, car cette année, je vais fêter mes 10 ans dans le poster rock, et je célèbre ça avec un beau bouquin tout en couleur, cette fois. Un gros pavé. Des pochettes CD, oui j’en ai fais quelques une, la dernière pour PAK, le groupe Américain de Ron Anderson. Et cette année je vais réaliser des artworks pour les vinyles d’un nouveau label Français dont j’ai créé le logo. Et là je viens de faire la couv du prochain numéro du magazine Noise.

Quels points communs vois-tu entre Rock et BD ?
Je ne sais pas trop…. Pleins. Beaucoup de dessinateurs aiment le rock, tout simplement. Le Rock et le Métal ont besoin d’artistes, d’illustrateurs, de dessinateurs pour faire des artworks de pochettes CD, vinyle ou t-shirts… Et la BD c’est du dessin narratif. La musique raconte quelque chose. Le dessin, aussi. Les deux se complètent bien.

Penses-tu qu’il existe une ou des formes de graphisme Rock ?
Il en existe autant qu’il existe d’illustrateurs, car chacun a son style, sa façon de cadrer, de mettre en page, de poser ses couleurs. Chacun a sa gamme de couleur. Le graphisme Rock est aussi riche que le Rock l’est. Il est multi facettes. Et il change avec les décennies, et suivant la technique. L’ordinateur, Photoshop et les tablettes graphiques ont remplacé ce bon vieil aérographe, par exemple, très présent dans le graphisme Rock des années 80. Il y a eu différents courants, des modes. Qui passent qui reviennent…

Quelles sont les auteurs de BD qui ont pu t’influencer dans ton travail ?
Ce sont les « grands encreurs ». Andreas, Bézian, Comès, Larcenet et son Blast, Toppi, Breccia, Miller, Mignola, Sean Murphy, Sean Phillips, Naoki Urazawa… l’illustrateur Thomas Ott… Tous les ans je découvre de nouveaux artistes passés maitres dans l’art du noir et blanc.

Travailles-tu en musique ?
Of fuckin’ course !

Si tu devais te venger de ton pire ennemi, au concert de quel groupe le lâcherais-tu au milieu du public, pendant le HellFest ?
Sur du Grind, bien sûr !

Symphonie carcérale – Petites et grandes histoires des concerts en prison

Dessins : Bouqé – Textes : Romain DUTTER

Dans la panoplie des qualités qui définissent un VRAI rocker, celle de mauvais garçon (bad boy pour les puristes) figure en tête de liste. Et quoi de mieux pour acquérir ce statut que d’avoir connu, ne serait-ce que quelques heures durant, les quatre murs d’une cellule. Peu importe le motif, statistiquement le plus souvent lié à la consommation de substances prohibées, cocher la case Prison sur votre CV suffira à vous attribuer votre place dans l’aristocratie du Rock. A la rigueur, une simple garde à vue fera l’affaire. Si en prime, vous connaissez les honneurs d’une comparution au tribunal, votre place au Panthéon est réservée, aux côtés des Jagger, Brian Jones, Jim Morrison (exhibition de zizi), Mick Jones (tir sur des pigeons) et consorts. Le plus souvent donc, on reste sur du folklore et une crédibilité Rock à peu de frais. A quelques exceptions notables comme le regretté Calvin Russel (une dizaine d’années en tôle) ou le maléfique Varg Vikernes du groupe de Black Metal Burzum, pour avoir assassiné, de 23 coups de couteau, Euronymous, leader du groupe Mayhem (sans doute à cause d’un léger différend artistique).
A défaut d’un séjour derrière les barreaux, certaines rockstars ne vivent le grand frisson carcéral que de l’extérieur, au travers de concerts devenus légendaires. Johnny Cash, lors d’un show mythique et paru en disque, au pénitencier de Folsom, les Sex Pistols, Metallica ou pour la petite note franchouillarde, Trust.
Romain Dutter, la prison, il connaît, de l’intérieur, pas en tant que détenu mais, après une expérience très marquante au Honduras, comme coordinateur culturel pour le compte du SPIP (rien à voir avec Spirou) à la prison de Fresnes (je colle perpète direct à celui qui sort le calembour pourri de MC Solaar!). La musique, il connaît aussi, car ce Punk de formation est batteur à ses heures gagnées (pourquoi perdrait-on du temps à faire de la musique?). L’idée d’unir ces deux activités lui est donc venue, afin de proposer des évasions musicales aux détenus qu’il a côtoyés au quotidien pendant une petite dizaine d’années. Il a ainsi invité de nombreux groupes à se produire à la prison de Fresnes, en y faisant résonner du Punk, du Reggae ou de la World Music.
Grâce au trait sobre et dynamique de Bouqé, cette expérience unique est désormais retracée dans une BD qui raconte le travail de fourmi accompli par Romain Dutter. Contacter les groupes, organiser la logistique, traiter les inscriptions des détenus (moins d’élus que de demandeurs, avec une sélection drastique par la direction de la prison)… Une aventure humaine (l’expression n’est ici nullement galvaudée) à chaque fois renouvelée, tant par la prestation des artistes dans un environnement aussi « spécial »  que par la réaction des prisonniers, imprévisibles à chaque concert, tantôt marrantes, émouvantes ou pathétiques, avec son lot de galères et de moments de grâce. Ce documentaire particulièrement immersif, émaillé de nombreux témoignages, didactique sans être barbant, dresse un portrait actuel et sans fioritures du monde carcéral en France, mais aussi en creux celui de la musique « alternative » ou engagée en montrant que la Symphonie Carcérale peut connaître des couacs, certains artistes se lançant dans l’expérience pas forcément pour les bonnes raisons. Romain Dutter a su y apporter émotion et authenticité, sans tomber dans le Pathos ou le sentimentalisme, en décrivant la trace que peut laisser de tels concerts aussi bien dans la vie des musiciens que dans celle des détenus. Une lecture libératrice et enrichissante à laquelle je condamne sans appel tous les lecteurs de cette chronique.

Bonus Track : Reinhard KLEIST

A propos de Nick Cave, Mercy on me : 3 questions à Reinhard KLEIST

Après Johnny Cash, Nick Cave. Entre les deux, il y a une sorte de filiation. C’est le côté sombre et complexe de ces musiciens qui t’attirent ?

La raison principale est le sens de la narration de ces artistes dans leur musique et les visuels qu’ils créent avec leur musique et leurs paroles. Je suis vraiment fasciné par la façon dont ils utilisent la musique pour peindre l’humeur de leurs paroles comme un illustrateur. Et évidemment je suis attiré par leur vision sombre du monde et de l’existence humaine. En plus, ils font tous les deux de très bons personnages de bandes dessinées grâce à leur look. Notamment Cave qui est un parfait personnage de bandes dessinées. On peut le faire jouer dans beaucoup de rôles issus de ses propres paroles, histoires et romans.

La grande originalité de ce biopic tient au fait qu’il utilise de façon très personnelle les chansons de Nick Cave pour illustrer son univers. Quels ont été tes critères de choix pour ces chansons ?

Tout d’abord, j’ai choisi les chansons qui convenaient pour la mise en place dramatique du livre. Par exemple « Hammer Song » dans le premier chapitre, parce qu’elle décrit sa jeunesse quand il a quitté l’Australie pour aller dans le vaste monde (l’Europe) et s’est d’abord retrouvé le cul par terre. Exactement comme le garçon de ferme dans la chanson. Je vois là un parallèle. Dans le chapitre « Mercy Seat » j’ai utilisé la chanson pour parler de la relation de l’artiste ou de l’écrivain aux personnages qu’il crée. Dans « Mercy Seat » Cave tue le protagoniste, comme il fait avec beaucoup de ses personnages et le protagoniste confronte Cave à son destin funeste. Cela se réfère à ce que Cave a dit de la création et du rôle d’un artiste. L’artiste devient comme un Dieu dans l’univers qu’il crée. Il peut tout faire avec ses créations. Et Cave peut être un Dieu très violent. J’ai laissé une de ses créations se rebeller contre lui.
La deuxième raison, c’est que ce sont des chansons qui racontent des parties de sa vie, par exemple « Hallelujah » où il décrit son séjour au centre de désintoxication. Mais je n’ai pas utilisé les chansons dans le bon ordre. Comme lorsque j’ai utilisé « Love Letter » dans la scène où il quittait Anita Lane en Australie et se rendait à Londres. Je l’ai fait en sachant qu’il avait écrit la chanson longtemps après. Je voulais montrer le sens universel des chansons.

Nick Cave a post-facé ton livre en validant ton approche et ta prise de liberté avec la réalité pour donner ta propre vision de sa vie et de son œuvre. De quelle manière a-t-il contribué à ton travail ?

Il a participé au projet dès le début. J’ai contacté son management, ils lui ont transmis l’idée et heureusement, il connaissait mon livre sur Johnny Cash et l’avait aimé et il était prêt à s’impliquer dans le projet. Nous nous sommes rencontrés à quelques concerts, je lui ai rendu visite en studio à Londres et nous avons échangé quelques mails et coups de fils. Il m’a incité à pousser la narration dans une direction plus fantastique et mystique plutôt que de relater de soi-disant faits. Il ne m’a pas donné de détails sur sa vie et je ne lui ai pas demandé de le faire. Pour moi, il était beaucoup plus utile d’échanger des idées sur la façon de raconter l’histoire et sur quoi mettre l’accent. En fin de compte, c’est beaucoup plus une réflexion sur le rôle d’un artiste qu’une biographie normale. Je pense qu’il a aimé cela.
Mais je dois dire, dans le contexte de mon livre, qu’il a bien tué Elisa Day.

Belzebubs

Dessins et textes : JP AHONEN

C’était en 2009, mon premier Hellfest. A l’époque, il faut bien avouer qu’en matière de Métal, à part le Heavy, le Hard, un peu de Trash et un soupçon de Stoner, j’étais loin de maîtriser toutes les étiquettes. Excité et impressionné comme un ado qui découvre… (chacun complétera en fonction de son histoire personnelle), j’avançais les yeux grands ouverts et les oreilles garnies de jolis bouchons roses, prêt à sacrifier à tous les rituels du Métal, avec une curiosité particulière pour ce genre exotique peu apprécié du clergé catholique (entre autres)… le Black Metal. Tant qu’à faire mon éducation, j’optais pour du premier choix avec le concert de Taake, en début d’après-midi et celui de God Seed en clôture. Du folklore norvégien pur jus avec tous les ingrédients, cuirs, clous, pentacles, éphèbes nus sur des croix enflammés et bien sûr le « Corpse Paint », détail qui n’en est pas un car, lorsque l’on veut inviter Satan, mieux vaut soigneusement se peinturlurer l’épiderme comme des démons… pas tibulaires, mais pire. Ça rigolait pas sous la Rock Hard tent. Le Black Metal, c’est sérieux.
Du moins ça l’était, avant que Mister JP Ahonen vienne gentiment écorner le mythe avec ce petit opus iconoclaste, recueil de gags (oui, ô grand Satan, des gags !) d’abord publiés sur le Web. Et le Black Metal il connaît, vu que déjà il est scandinave (finlandais) et que par ailleurs il est le dessinateur de l’excellent Perkeros, récit fantastique foisonnant dont le Métal Progressif était la toile de fond. Belzebubs, c’est, comme le souligne sans prendre de risques la quatrième de couverture, la famille Addams version Black Metal. Sloth et Lucyfer, le papa et la maman, ont de charmants bambins nommés Lilith et Léviathan. Papa et Maman s’aiment, élèvent tendrement leur progéniture qui grandit en apprenant à décider correctement des pentacles. On fête Satan Claus et la naissance de l’Antéchrist, on visite l’Enfer comme d’autres Disneyland, etc. Et bien sûr, Sloth joue dans un groupe de Black Metal. Tout ce petit monde est en corpse paint toute la « sainte » journée, ce qui accentue d’autant le décalage et l’effet comique dans des situations de la vie de gens « normaux » auxquelles les héros sont confrontés. Vie de couple, parentalité, crise d’ado… tous ces clichés prennent une saveur particulière dans une synthèse très réussie, dont l’humour parlera autant aux amateurs de Métal (les affres de la condition de musicien de Métal ne sont pas en reste) qu’à ceux qui ne savaient même pas que ça existait.
Le dessin de JP Ahonen, diablement efficace, sert parfaitement ces petites chroniques de la vie peu ordinaire de ces Métalleux qu’il parvient à rendre marrants et parfois même attachants. Car n’oublions pas que ces gros méchants Païens férus de musique (soi-disant) satanique auront beau faire leur max pour ressembler à des démons échappés des Enfers, ils ont tous des mamans.

Nick Cave, Mercy on me

Dessins et textes : Reinhard KLEIST

S’il fallait désigner l’incarnation ultime du rocker ténébreux, à l’âme sombre et tourmentée, et en prime toujours de ce monde, un sondage parmi les plus mélomanes désignerait sans doute en tête de liste ce bon vieux Nick Cave. Déjà, rien que le patronyme (qui n’est pas un pseudo) campe le personnage et toute son œuvre semble illustrer ce que suggérait ce nom prédestiné. Difficile de définir la musique de la moins accessible des rockstars australiennes. L’étiquette Post-Punk lui est le plus souvent attribuée mais elle est trop réductrice pour résumer cet univers, mâtiné de Blues, Folk, Rock, Gospel pour ne citer que les influences les plus évidentes.
Après avoir magistralement mis en images Johnny Cash, Reinhard Kleist s’est attaqué à l’énigme Nick Cave. Entre ces deux musiciens très différents, il existe en effet une sorte de filiation. Au delà de la musique, les points communs sont nombreux. Personnalité complexe et autodestructrice, hantés par des démons intérieurs qu’ils combattent au travers de leurs créations, le tout sur fond de mystique religieuse. Qui mieux que Kleist pouvait restituer cette noirceur à laquelle son trait expressif et sa maitrise du noir et blanc offrent un écho unique. Mais alors que le biopic du Pape de la Country suivait une trame assez conventionnelle, celui de Cave propose une approche bien plus originale et assez déroutante au premier abord. Plutôt qu’une biographie classique, sélection chronologique des faits les plus marquants de la carrière du crooner lugubre, Kleist a opté pour une évocation dont les chansons de Cave constituent le matériau et la toile de fond. Afin que le lecteur ne soit pas complètement perdu, quelques scènes « réelles » encadrent ces morceaux d’anthologie, depuis l’enfance rurale jusqu’à la collaboration avec Warren Ellis en passant par l’épopée laborieuse mais fondatrice de The Birthday Party, premier groupe de Cave avant qu’il ne s’adjoigne les Bad Seeds. Mais c’est bien au travers de ces scènes oniriques illustrant les textes et les personnages inventés par l’esprit torturé de Cave que Kleist le dépeint le mieux et lève une partie du voile sur l’oeuvre d’un artiste hors du commun, insatisfait en recherche permanente. Sans cesse au bord de l’abîme, le poète maudit vacille avant de se redresser et de repousser pour un temps ses délires et ses addictions. Le livre regorge ainsi d’illustrations hallucinantes d’un artiste à la limite de la folie, comme celles, récurrentes, de Cave penché sur sa machine à écrire, les yeux habités d’une lueur de dément, les doigts crispés sur le clavier. Car Cave reste aussi un parolier prodigieux, doublé d’un écrivain dont les romans valent le détour. La dernière allégorie du livre reprend avec brio le mythe du Crossroads et de Robert Johnson. Car c’est bien de damnation dont il est question ici. Les scènes de concert sont également d’une justesse et d’une énergie bluffantes. Que dire de plus sur cette nouvelle réussite de Kleist si ce n’est que l’opus a recueilli la validation de Nick Cave lui-même. Il n’y a plus qu’à se plonger sans hésiter dans le marais de cette musique finalement rédemptrice, si l’on sait garder la tête (et surtout les oreilles) hors de l’eau.

Bonus Track : 3 questions à Reinhard Kleist

Vince Taylor, l’Ange Noir

Dessins : Marc MALES – Textes : Arnaud LE GOUËFFLEC

En 2014, Cornélius avait édité « Vince Taylor n’existe pas » de Maxime Schmitt et Giacomo Nanni, une BD assez surprenante et originale, une sorte de roman noir très librement inspiré de la vie du plus français des Rockers Anglais.
Il faut dire que le destin de Vince Taylor, le créateur de Brand New Cadillac (reprise par Clash sur l’album London Calling, vous voyez que vous connaissiez…), est fascinant et illustre parfaitement le caractère à la fois sublime et pathétique de ces vies de Rockstars. Adulés par un public masculin prêt à tout casser pour les voir en concert et une cohorte de filles prêtes à tout elles aussi… on garde le même verbe mais on ajoute le verbe faire et on met le tout à la forme pronominale, et ça peut passer sur Facebook, enfin si vous avez pas compris, je simplifie… pour passer une nuit torride avec leur idole avant d’être jetées au petit matin comme des Kleenex usagés. Et en même temps ces bad boys cachent souvent, derrière l’attitude provocante et le flux de décibels, des fêlures secrètes, inavouables et impossibles à combler.
L’intérêt principal de ce biopic romancé est donc d’offrir un réel point de vue d’auteur et de mettre en lumière cette ambiguïté, incarnée par Brian Maurice Holden (le vrai nom de Vince Taylor, ce qui démontre une fois de plus que Maurice est un prénom injustement dévalué dans l’imaginaire Rock) l’inventeur du look du Rocker en vraie peau de vache pour se donner des allures de faux dur à cuir, maintes fois copié depuis, à commencer par Gene Vincent. Au premier abord, le fait que Marc Malès, dessinateur, entre autres, des premiers albums de la série De Silence et de Sang et de Mille Visages ait pris en mains la vie de Vince Taylor pouvait être surprenant, car le reste de son œuvre ne révèlait pas vraiment une attirance particulière pour le Rock’n Roll. Mais en y regardant de plus près, le fait de s’être frotté dans nombre de ses récits au mythe américain, le prédisposait sans doute plus que d’autres à en illustrer, par un noir et blanc intense et soutenu, l’un de ses avatars les plus iconiques et les plus pathétiques.
Les auteurs dépeignent le Rocker comme un mystique, sincèrement croyant, persuadé d’être un Ange Noir, déchu par Dieu et descendu sur terre pour répandre le Chaos, grâce au Rock’n Roll. Incapable d’aimer, assouvissant dans ses relations avec les femmes des instincts maléfiques, sa trajectoire était toute tracée, tant il est vrai que le sommet est un prélude à la chute. Celle-ci s’est amorcée quand Vince Taylor est tombé dans le catalogue d’Eddie Barclay. Au point que le public non averti a pu s’imaginer qu’il soit né de ce côté de la Manche, tel un Eddie Mitchell ou un Johnny Hallyday. Le pauvre…

Bédés Rock – Sélection 2018

The F*** Rentrée a bien eu lieu. Et même si nos cœurs sont lourds et nos cartables bien remplis, nos têtes sont encore pleines de souvenirs estivaux. Ça n’aura peut-être pas été le Summer of Love pour tout le monde mais qu’importe. Avant d’entamer la dernière ligne droite de l’année, il est bon de faire un bilan (déjà !) de ce qui s’est passé de notable dans la Bédé Rock cette année, avec cette petite sélection non exhaustive, en attendant de belles surprises d’ici la fin de l’année.

Interférences

INTERFÉRENCES
Dessin : Jeanne PUCHOL
Scénario : Laurent GALANDON
Éditeur : Dargaud
A l’orée des années 1980, deux amis découvrent la radio pirate anglaise, Radio Caroline, et décident d’importer le concept en France.
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METALLICA
Dessin : Brian WILLIAMSON
Scénario : Jim MCCARTHY
Éditeur : EPA
Un biopic efficace sur les Kings du Trash Metal. Mais le graphisme d’après photos et une approche sans véritable point de vue donnent une vision un peu trop documentaire des Four Horsemen.


THE END
Dessin : ZEP
Scénario : ZEP
Éditeur : Rue de Sèvres
Une intrigue crépusculaire et originale où Zep continue avec brio sa mue graphique et scénaristique. Le Rock est ici en toile de fond au travers du héros qui fredonne The Doors à tout bout de champ.


BUT I LIKE IT, LE ROCK ET MOI
Dessin : Joe SACCO
Scénario : Joe SACCO
Éditeur : Futuropolis
Joe Sacco allume férocement le Rock, ses gimmicks, ses héros toc et ses fans décérébrés. Magistral de drôlerie et de justesse.
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VINCE TAYLOR, L’ANGE NOIR
Dessin : Marc MALÈS
Scénario : Arnaud LE GOUËFFLEC
Éditeur : Glénat
Portrait inspiré d’une figure mythique du Rock’n Roll. Ange déchu, mystique et torturé, Vince Taylor, le plus français des Rockers américains.

 

NICK CAVE – MERCY ON ME
Dessin : Reinhard KLEIST
Scénario : Reinhard KLEIST
Éditeur : Casterman
Après un incontournable biopic sur Johnny Cash, le noir et blanc profond et expressif de Kleist met en images la poésie noire du plus sombre et tourmenté des rockers australiens.

 


JANSKI BEEEATS
Dessin : JANSKI
Scénario : JANSKI
Éditeur : Delcourt
Janski est atteint du virus de la peste violette mais peut la contrôler avec la musique. Son plan est simple, devenir la rocstar de Tower City. Une fiction SF survitaminée sur fond de Rock futuriste.


LA VÉRITABLE HISTOIRE DES FRANGES
Dessin : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Scénario : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Éditeur : Glénat
Un groupe de Rock espagnol à l’origine de Mai 68 ? Une uchronie déjantée en hommage à une période bénie où le Rock a été l’un des grands vecteurs d’émancipation de la société et de la jeunesse.

But I Like It (Le Rock et moi)

Dessins et textes : Joe SACCO

Joe Sacco appartient à une catégorie bien spécifique de fans de Rock, la pire de toutes en fait : celle des rockers contrariés qui ont dû renoncer à devenir des zicos professionnels. En ce qui concerne Sacco, il y avait plein de bonnes raisons à cela, dont la principale est qu’elle aurait privé le monde de la BD de son talent.Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
But I Like It  est très éloigné du reste de son œuvre, inspirée notamment par l’histoire et le documentaire, notamment sur le thème de la guerre, en Bosnie à la fin du 20è siècle ou encore le fait palestinien (Gaza 1956), sans oublier la fresque somptueuse de près de 7 mètres de long, intitulée La Grande Guerre. Il s’agit ici d’un recueil de planches et d’illustrations réalisées dans les années 1990 et qui avait fait l’objet en 2002 d’une traduction française par les éditions Rackham, parue dans un grand format qui hélas ne reprenait pas l’intégralité de sa grande sœur américaine, les rédactionnels de la version originale ainsi que certaines planches n’ayant pas été reproduits. Les éditions Futuropolis ont eu l’excellente idée de sortir cette édition intégrale, dans son format original, ce qui permet aujourd’hui de redécouvrir ce qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de chef-d’œuvre de la BD Rock. Cette compilation constitue en effet une anthologie décapante et hilarante des clichés du Rock où les rockers, musiciens ou fans, s’en prennent plein la tronche.
En point commun à la partie « sérieuse » du travail de ce pionnier du documentaire en BD (au même titre qu’un Etienne Davodeau en France), on peut quand même relever un sens aigu de l’observation auquel « Le Rock et moi » ajoute un art consommé de la caricature et de la satire. Dans cette galerie de portraits tout aussi finement observés qu’ils sont férocement caricaturés avec un humour percutant comme un bon gros riff de guitare saturée, l’auteur règle ses comptes avec le Rock sans oublier de s’inclure dans cet univers de personnages incomparablement burlesques. Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
« Le Rock et moi », c’est un peu « Les Caractères » de La Bruyère, en version rock. Un véritable traité où aucune des figures archétypiques du Rock ne semble avoir été oubliée. Les rock stars, le fan décérébré, la groupie nunuche, le journaliste, le roadie, le producteur… Sacco y passe également en revue quelques gimmicks incontournables de la culture Rock comme le saccage de chambre d’hôtel ou le concert en plein air. Il règle aussi ses comptes avec les Rolling Stones comme on assènerait ses quatre vérités à son meilleur pote tout en déclamant l’amitié profonde qu’on lui voue. Sur le plan du dessin, bien que l’expression graphisme Rock n’ait pas une grande signification, force est de constater que le noir et blanc et l’esthétique « Big Nose » de Joe Sacco, sied parfaitement au sujet. Ses personnages arborent des trognes néandertaliennes, hirsutes et dégoulinantes, des regards de psycho-killers, des expressions de sinistres connards ou de parfaits abrutis, bref de la caricature de très haute tenue.
Un opus indispensable à tout amateur de Rock, de BD ou des deux qui apportera de l’eau au moulin de ceux qui détestent le Rock tout autant que de ceux qui l’adulent.

Interférences

Dessins : Jeanne PUCHOL – Textes : Laurent GALANDON

Aujourd’hui il est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où la Bande FM était un truc de branchés, réservé à des initiés, férus de culture, notamment de musique classique et constituait un territoire quasiment vierge, laissé en pâture aux autistes, amateurs de Cibi, aux petits génies de l’électronique et aux camionneurs exhibant leurs Marcels tendus par la proéminence de leurs torses velus. Europe 1 et RTL, franchises privées, régnaient sur les grandes ondes, celles qui n’aimaient pas les tunnels, France Inter, Culture et Musique proposaient déjà une alternative de qualité estampillée service public… Mais tout ça restait très encadré et sous le joug du pouvoir politique, à la grande époque de l’ORTF.
Interférences 1Une fois de plus, la nouveauté vint d’Outre-Manche, dès 1964 (année de naissance de plein de types géniaux), avec Radio Caroline, émettant depuis un vieux rafiot au large des cotes britanniques. Forcément, le temps que l’information arrive au cerveau, ce n’est que vers la fin des années 1970 que les radios pirates envahirent les ondes franchouillardes. Sous les toits parisiens, quelques rebelles émettaient dans la clandestinité, bravant le monopole de l’État. Et sur ces radios illicites, que pouvait-on entendre ? Du Rock évidemment, anglo-saxon, par hypothèse, tandis que les grandes radios précitées déversaient à plein tube de la variète bien de chez nous, gouaillée par des chanteurs à prénom, à l’attention de ménagères à la tranche d’âge indéfinie.
Laurent Galandon et Jeanne Puchol ont entrepris de faire revivre cette glorieuse époque au travers d’une fiction relatant l’odyssée d’une radio pirate créée par deux amis. D’un côté Alban, étudiant fils à papa patron d’entreprise et de l’autre Pablo, jeune ouvrier, fils d’émigré espagnol. Des vacances en Angleterre leur font découvrir Radio Caroline, les petites Anglaises et le Rock’n Roll. Plus tard, à Paris dans le Quartier Latin, les deux compères font une rencontre décisive, avec Douglas, un hippie charismatique qui a officié comme ingénieur du son sur Radio Caroline. Il va devenir leur mentor et les inciter à créer leur radio Pirate.
Radio Nomade va ainsi voir le jour et après des débuts forcément laborieux, trouver son rythme et acquérir une petite notoriété, grâce aux disques passés par Pablo et aux interviews décalées d’Alban donnant la parole aux marginaux, aux émigrés et même aux femmes de mauvaise vie, tant éloignés de son univers bourgeois. Mais à force de jouer avec le feu, l’amitié entre Alban et Pablo va être mise à rude épreuve. La dialectique du riche et du pauvre, un thème maintes fois utilisé, donc un peu piégeux, offre ici un décor tout à fait crédible pour illustrer cette période foisonnante où les corsaires des ondes rivalisant d’ingéniosité, de malice et, il faut le dire aussi, de courage, bravaient la police, changeant sans cesse de lieu d’émission pour échapper aux radars embarqués, sillonnant les rues parisiennes pour les repérer.

Le contexte politique de l’époque et les grandes étapes de cette libération progressive de la bande FM (définitivement accordée par François Mitterrand dès 1981) sont présentées de manière didactique et vivante, grâce à cette histoire d’amitié et aussi l’astuce scénaristique consistant à faire témoigner et raconter l’épopée de Radio Nomade par l’un de ses protagonistes… lors d’une émission de radio. Le noir et blanc réaliste et sobre de Jeanne Puchol restitue parfaitement cette période, qui remonte déjà à quarante ans. On se prend même à regretter que cette époque farouche et héroïque n’existe plus, quand l’on considère l’offre radiophonique de la FM en France aujourd’hui, dont l’abondance rime bien peu souvent avec la richesse et la diversité.

La Dame de Fer

Dessins : Michel CONSTANT – Textes : Béa et Michel CONSTANT

L’autre jour, en écoutant pour la 227 352è fois Pretty Vacant des… Sex Pistols, je me suis posé la question qui vient invariablement à l’esprit quand on est en 2018 et qu’on écoute le meilleur titre (oui, c’est le meilleur mais avais-je besoin de le préciser ?) de la bande à Johnny Rotten. Mais que sont les Punks devenus ? Qu’a-t-il pu advenir de cet idéal libertaire et nihiliste de la fin des Seventies (oui, je suis bilingue) aussi frais et pur que la brise soufflant sous le kilt d’un Écossais arpentant la lande verdoyante des Highlands (ou la vallée de la Speyside où, comme chacun sait, on fabrique les meilleurs whiskys) ? Dame de fer 1Quel a été le destin de ces jeunes crêteux, percés d’aiguilles à nourrice, qui se déchaînaient dans de furieux pogos en gueulant No Future ? On peut imaginer qu’ils aient succombé à une overdose dans un squat crasseux, ou, pire encore qu’ils aient troqué le Perfecto et les tube de colle contre un costard Burberry et des lignes de Coke aspirées à pleines narines dans leur bureau rutilant de la City. On peut aussi se réjouir qu’ils n’aient pas tous renoncé à leur idéal et que certains aient pu trouver leur petite place dans la société anglaise, sans rien renier de leurs convictions et de leur esprit de rébellion, si dérisoire fut-il.
Michel et Béa Constant nous proposent un récit ayant résolument choisi la seconde option. Alors que nous, pauvres mortels, lorsque nous faisons un petit voyage Outre-Manche, nous contentons de faire le plein d’humidité et de Fish and Chips pour le reste de l’année, eux en ont profité pour y puiser l’inspiration et le décor de cette histoire, tellement bien narrée qu’elle nous plonge illico, comme si l’on y était, dans l’ambiance de la campagne anglaise, un peu comme ces séries policières du dimanche soir sur France 3, auxquelles un soir j’ai renoncé pour écrire cette chronique.
Or donc, Donald tient un Pub dans un bled du Kent qu’il a repris aux décès de ses parents. Mais il est criblé de dettes et accessoirement il vient d’apprendre qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Vu que le No Future commence sérieusement à se préciser pour lui, le jour où il apprend avec une certaine délectation la mort de Margaret Thatcher (surnommée… la Dame de Fer… ça va tout le monde suit?) il décide de réunir ses deux meilleurs amis, Abby (je précise que c’est une fille) et Owen (je ne précise rien) avec qui il a, un quart de siècle plus tôt, fait les 400 coups, écumé les salles de concert et s’est frité avec les flics, rapport à la fermeture de la mine du coin. Cet épisode dramatique a laissé sur le carreau une bonne partie de la population locale, à commencer par le père d’Owen et a poussé ce dernier à s’exiler à Londres où il fait le Taxi quand il n’est pas au Pub. Abby, quant à elle, bosse aussi à Londres dans une agence de communication. Et si elle a renoncé aux mini-jupes en jean et aux cheveux teints en rouges, elle n’a rien perdu de sa verve et de son goût pour la liberté. Et être une femme libérée, nous savons tous que ce n’est pas si facile, comme disait… Muffin Coocker (à moins que ce ne soit Cookie Dingler, je les confonds toujours). Donald refuse de céder son Pub au Golf du coin qui a dans seDame de fer 2s cartons un projet d’extension hautement lucratif, soutenu par le maire, un bourgeois libéral et opportuniste. La vente épongerait les dettes mais pas question de se faire avoir une seconde fois, comme au temps où Margaret Thatcher zigouillait l’économie locale.
Ce récit humaniste fait bien sûr penser au cinéma social anglais (Ken Loach, Mike Leigh et consorts), sur fond de crise économique et de personnages attachants, bien campés, tous crédibles dont aucun ne verse dans la caricature. Mention spéciale pour Béatrice, la mère célibataire, atteinte du syndrome de la Tourette. Sans oublier cette pointe d’humour qui sied à toute bonne chronique sociale, en dédramatisant le propos sans l’édulcorer. C’est émaillé de références aux grandes figures du Rock anglais de l’époque de la jeunesse des trois protagonistes (Clash, The Jam, Stiff Little Fingers…) et ça fleure bon la nostalgie d’une jeunesse rock’n roll, au travers des retrouvailles de ces vieux potes qui essaient de mener cet ultime combat contre le fric et la bonne société bien pensante.
Et puisque l’on parle de Thatcher, on ne peut manquer d’évoquer la Dame de Fer (au lecteur de découvrir ce que c’est, mais un indice, elle est sur la couverture de l’album), madeleine de Proust des trois héros, élément clé de l’intrigue dont elle va déclencher la révélation finale.
Voilà une BD qui, grâce au dessin de Constant, une superbe ligne claire très expressive avec une mise en couleurs collant à merveille à l’atmosphère du récit, se lit d’une traite, avec une réelle jubilation, comme un bon vieux disque de Punk.

Bonus Track : Eric CARTIER

A propos de One, two, three, four, Ramones! : 4 questions à Eric CARTIER

Dans Route 78, ton précédent album, tu évoquais plutôt le Rock de la côte Ouest, avec des groupes comme Grateful Dead. Comment a eu lieu ce passage à la côte Est, au Rock New-yorkais et au fait que tu mettes en images ce biopic des Ramones ?
Suite à la désillusion de comprendre qu’il y avait un décalage temporel à découvrir ce trip hippie en fin de course, après j’ai fait beaucoup de voyages. Je suis allé à New York et je me suis mis a l’ère du temps. J’avais des cheveux longs, je les ai coupés… il y a eu cette prise de conscience. C’était l’époque de Willy Deville, les Talking Heads, Blondie, Suicide, toute cette scène. Certains me laissaient très dubitatif, les premiers pogos, la violence, quand Alan Vega s’écrasait des mégots sur son avant-bras, moi, je me sentais un petit peu bleu-bite à voir ça (rires). C’était un peu l’initiation et j’ai trouvé que dans tout cet univers qui était quand même très très noir, post-punk etc, j’aimais bien l’énergie des Ramones, ce côté teenage, musique garage avec un son terrible et pour moi c’était plus fort que le café et d’autres substances pour bosser la nuit… Parce qu’on bossait beaucoup la nuit, c’était New York, fallait payer les loyers, à l’époque on avait des petits boulots de merde et c’était la nuit qu’on avait un peu de temps pour dessiner.
Les Ramones, j’ai toujours gardé çà comme une bande-son. Mais à l’époque, je les aimais pas. J’aimais pas leur coupe à la Mireille Mathieu, j’aimais pas le fait qu’ils aient un uniforme et en même temps je portais un perfecto et un jean troué. Et puis cette course au succès… mais leur musique, rien à redire. Donc ça m’intéressait et quand on m’a, par hasard, mis le plan dans les pattes, ça m’a donné l’occase de me plonger vraiment dans une bio. Je croyais que c’étaient des cousins, des frères ou des consanguins. Ils jouaient sur cette ambiguïté en fin de compte. Quand on regarde tous les groupes de cette époque, eux il affirmaient haut et fort qu’ils venaient du Queens, qu’ils étaient des banlieusards, y’avait ce côté Cretin Hop mais on se demande s’il jouaient vraiment aux crétins ou pas. On le voit dans la bio, Dee Dee, il est génial mais dès fois il est complètement largué. Sur certaines vidéos, on se dit « mais détruisez-moi ça » (rires).
Je suis content parce que c’est grâce à Route 78 que j’ai fait celui-là. Xavier Bétaucourt et Bruno Cadène (NDR : les deux scénaristes) sont tombés dessus, ils ont contacté Futuropolis, ils ont dit « Tu connais le mec qui a fait ça ? Ça nous brancherait… » Alain David (NDR : Responsable éditorial chez Futuropolis) , que je connais bien, a levé les yeux au ciel « Non, pas lui, les gars ». On s’est rencontrés. Je commence à lire le script et je tombe sur cette histoire. Le fait qu’ils développent vachement l’enfance et le point de vue de Dee Dee m’a plu, parce que c’est le plus Rimbaldien. Il a grandi en caserne, d’où l’explication de tas de trucs, jusqu’à l’imagerie un peu néo-nazie américaine du logo présidentiel du groupe. Or, moi, j’ai grandi en caserne, c’est un monde que je connais très bien, sauf que mon père tapait pas ma maman, il était occupé à me foutre sur la gueule (rires). Ça m’a donc tout de suite parlé, cette réaction de ras-le-bol. C’est pour ça que je voulais être un Baba. Moi j’attendais 18 ans avec un chronomètre et quand c’est arrivé, je me suis pas enfui mais j’ai couru. Et donc je me suis dit « Putain, pas de hasard, il est pour moi ce bouquin !». J’hésitais à raconter des souvenirs d’enfance, quand j’étais juste un petit benêt au pied des bâtiments de caserne. Parce que j’avais eu une enfance rigolote, comme Dee Dee. Collectionner les trucs militaires, tous ces décors… ça, je pige. Mon argument ultime par rapport à l’éditeur, ça a été « Écoute, si tu connais un autre connard qu’achetait sa dope au Chelsa Hotel, t’as qu’à lui filer le bouquin. » (rires). Et ça a été bouclé. Parce qu’en réalité, ce bouquin, il aurait dû être fait par Riff Reb’s ou par Cromwell, qui sont des potes. C’était juste un tel plaisir de leur dire « Hé, les gars, trop tard, c’est moi qui le fait ! », juste pour qu’ils me détestent (rires). Voilà, coup de bol, quoi, c’est aussi simple que ça.

Ton parti-pris graphique, avec ce lavis noir et blanc, très vintage, c’est quelque chose qui t’a semblé évident dès le départ, pour assurer la  reconstitution cette époque des Seventies ?
J’ai pris un virage graphique il y a quelques temps. Avant j’étais influencé par tout ce qui était Cartoon américain évidemment, les Shelton, les Crumb et son pendant français, Métal Hurlant. Mais j’avais jamais fait d’école. Le Cartoon, ça s’apprend facilement. C’est plus facile d’être Punk que de rentrer au Philharmonique de Berlin. Avec trois bouts de dessin, j’ai réussi à survivre, à apprendre à dessiner mieux petit à petit. Mais à un moment donné, je me suis dit que c’était daté. Encore quelques années et j’allais être super au point dans style qui allait être centenaire. Comme je faisais des paysages à côté, progressivement, j’ai changé de ligne, de trait et celui-là, je trouve qu’il colle bien.
Je voulais pas un dessin Punk. Le trait pour moi, il fallait qu’il soit semi-réaliste parce que si tu te colles trop sur une doc et que t’as une case superbe et que la case d’après t’as pas la doc et que la case est moitié moins bonne, c’est naze, on n’a plus d’homogénéité. Quand je bosse, c’est une sorte de dogme, comme dirait Lars Von Triers, j’utilise le feutre pinceau, un gros crayon, c’est tout. Je travaille bien mon crayonné et après j’encre. Une règle pour le tour des cases, mais jamais dedans, comme ça, je limite les soucis. New York avec une règle, ça va quand on est Boucq, La femme du Magicien ou tous ces bouquins, on peut y aller. Je compte pas les fenêtres, je pense juste à mes verticales. Il y a de la liberté dans la contrainte.
Il faut donner l’impression que c’est réel. Souvent, quand on voit New York, c’est un chapelet de clichés, les grands immeubles… mais Fuck Off, y’a que le premier jour que tu lèves la tête à New York, ou l’hiver pour pas prendre la glace sur la tronche. Mais quand t’es dans le Village, c’est pas ça, c’est plutôt le New York de Hill Street Blues, les Back Alleys. Le Village, c’était balèze, un bâtiment sur deux était pourri, cramé, les parpaings dans les fenêtres, les Crack House… Ça, je maîtrisais. J’ai assez usé les Converse dans ces coins là pour me dire « Ça, c’est mon feeling ». C’est ce que je cherche, comme quand Loustal dessine New York, il arrive à choper l’âme, pas le joli cliché. En quelques pages, je veux que les gens soient immergés dedans. En réalité, je passe plus de temps à faire des découpages à la « Bonhomme Patate », à caler mes cadrages, mes champs, contre-champs, comment je vais amener une émotion. Je balance pas des secrets, c’est comme ça que je fonctionne et que j’enseigne le dessin.

Comment as-tu fait pour redonner vie aux Ramones avec autant de crédibilité ?
RamonesJe suis allé voir tout de suite ce qui avait été fait sur les Ramones. Je connaissais Bobby London, un pote de New York, qui a fait quelques illustrations pour eux, mais comme je suis pas portraitiste, je flippais un peu. Je peux faire un mec qui a une bonne gueule, une sale gueule, une nana qui exprime des sentiments mais que ce soit ressemblant pour moi, c’était un challenge. Je suis allé voir sur Internet et là j’ai été rassuré parce que tous les dessins qu’il y a sur les Ramones, c’est des dessins Punk de l’époque, de magazines. Donc, à part des vrais caricaturistes qui font des dessins chiants… Ce sont des icônes. Tu fais une espèce de serpillière qui fait deux mètres avec un perfecto, c’est Joey. Tu fais Mireille Mathieu qui fait la gueule, c’est Johnny. Tu fais Johnny avec les cheveux plus courts et qui titube, c’est Dee Dee. C’est juste ce jeu.
Donc, beaucoup de doc pour avoir les expressions, les attitudes, la manière dont ils tiennent la gratte, pour retrouver ces ambiances là. Si tu veux faire un mec qui se prend la tête, ça sert à rien de passer deux heures à trouver les bonnes positions. Tu vas sur Google et tu tapes « qui se prend la tête » et tu regardes ce qui va venir. C’est pas qu’on va décalquer une photo, on s’en fout de la personne sur la photo mais elle se prend la tête, t’as la position de main. Dans la case où il y a le DJ qui dit « Et maintenant le premier album d’un groupe révolutionnaire », je suis allé chercher des images de DJ de l’époque, pour avoir les micros de l’époque, etc… Oui, on peut faire croire à une station de radio mais c’est là qu’on se plante parce que y’a pas besoin de montrer qu’on sait ce qu’est une station de radio, faut juste qu’on suggère. Tu demandes à un pote de mettre le casque et tu vois comment il met le casque. Un DJ, c’est pas juste quelqu’un qui parle, il faut que tout soit en action. Sur Internet, je tope des photos, le mouvement négligé du mec entre deux disques, l’écart du petit doigt…et c’est tout à l’avenant. Tu cherches la bonne doc et tu te dis « Tiens, ce camion, il est garé à moitié sur le trottoir. » Et c’est ce qui fait que tu y crois. La BD n’est pas le cinéma, même s’il y a des termes qui se recoupent. On dirige le regard du lecteur, de manière anodine. Quand tu arrives au bout d’un strip, comme par hasard, très souvent il y a une orientation vers la gauche qui invite le regard à basculer pour enchaîner en dessous. C’est ce qu’on n’a pas besoin de voir. Quand on achète des légumes bio, on s’en fout de voir le paysan qui les plante. C’est ça qui m’intéresse, comment on crée cette illusion.
Là où c’est chiant, c’est pour trouver la bonne tronche. A la fin du bouquin, il y a les pages où Dee Dee est juste Dee Dee Ramone, indépendant. Tout le monde le courtise parce que c’est Dee Dee. Il joue avec plein de gens. Il a joué avec Joan Jett. OK, cool, Joan Jett, je vois qui sait, pas de problème. Mais en prenant une doc trop vite, j’allais me planter si j’avais pas eu un doute au dernier moment. J’ai trouvé la vidéo d’un des concerts où il joue avec elle, elle était cheveux ras, peroxydée… C’est pareil quand Dee Dee parle de ses copains qui sont morts, comme Johnny Thunders. C’est là que ça tourne à l’enfer, qu’un espèce de mec va venir avec un perfecto et va te casser les burnes en te disant « C’était pas comme ça ». Mais j’ai passé avec succès l’exam avec Géant Vert (NDR : Le journaliste qui tient la chronique BD dans Rock & Folk), je suis content. Mais c’est parfois des heures de doc pour trouver exactement le truc pour un dessin qui va faire 3 cm sur 4. Mais tout ce temps là, ça continue à carburer dans ta tronche. Ton découpage mûrit sans que tu le saches. C’est comme un boulanger, tu prépares ta pâte, faut pas être trop pressé. Je travaille mes découpages longtemps à l’avance mais pas trop parce qu’après je sais plus ce qu’il y a dans mes crayonnés. Après je classe… j’ai telle doc qui m’attend… Je dois avoir une bible de milliers d’images. J’ai pris un grand panneau où j’ai mis environ 200 images en noir et blanc, des tronches des Ramones, de Blondie… Je l’ai mis juste en face de moi et ça m’a servi de kaléidoscope, pour pas perdre le fil. C’est ce qui me plaît dans ce boulot. C’est un métier solitaire, oui, mais on s’emmerde pas. Mais ils m’ont épuisé !

Est-ce que tu penses qu’on peut faire un parallèle entre les Ramones, leur place dans le Rock et la Bande Dessinée aujourd’hui, où l’on peut devenir culte sans que ça permette de bien en vivre, ni d’avoir la reconnaissance du grand public ?
Il faut savoir ce qu’on veut. Il y a l’aspiration légitime de jeunes qui veulent que ce soit un métier parce que leurs parents se sont saignés pour faire des putains d’école et se coupent un bras pour leur payer des études. Mais je crois que la fin du Rock’n Roll, c’est quand on a commencé à faire un ministère du Rock’n Roll. Je pense que la BD ce n’est pas un métier. Si c’est un métier, moi, j’arrête. Je fais de la Bande Dessinée parce que j’ai pas les couilles d’être criminel, je suis trop feignant pour aller à l’usine et la BD, ça me plaît. La BD a changé ma vie, comme Crumb, comme Shelton, ça a changé la vie de centaines de milliers de gens. C’est tout ce qui m’intéresse. Je veux pas le prendre de haut et dire à ceux qui ont réussi « toi, tu peux parler, t’as réussi et moi j’emmerde tout le monde ». Je me fais pas plus que le SMIC mais je fais ce que je veux, au rythme où je veux. On a du métier, mais c’est pas un métier. C’est dur à faire comprendre à un môme. J’ai fait ça comme des potes ont décidé de faire du théâtre de rue. J’aimais le côté saltimbanque de l’Underground. C’est pas pour faire Boule et Bill que je fais de la BD, avec tout le respect que j’ai pour le mec qui le fait. Je suis aux antipodes d’Arleston. Je le connais depuis qu’il est môme… Lui, il voulait devenir Arleston, y’a rien de mal à ça. Il voulait devenir un scénariste connu, aimé, qui produit de la BD populaire et il y est arrivé. Moi, je voulais juste qu’on me foute la paix, pouvoir dessiner et arrêter de faire la plonge, arrêter de faire des chantiers et ne faire que du dessin. J’y suis arrivé. C’est tout ce que je souhaite à tous ces jeunes. Y’a pas une Bande Dessinée, y’a pas un Rock, y’a pas un Polar. Donc, en effet, oui, il y a une analogie à faire entre le Rock et la BD et c’est pour ça que ce bouquin me réjouit, comme Route 78, d’autant plus parce qu’avec lui, je fête mes 60 ans. Le No Future a 40 ans et il y a 40 ans que je sais que le No Future est une arnaque, juste un slogan. Parce qu’il y avait peut-être un futur de merde mais je savais qu’il y en aurait un !