Rock’n’Roll – Salauds de Baby-Boomers

Dessins et textes : BARU

La grande histoire du Rock est jalonnée d’instants décisifs, des concerts légendaires, des albums mythiques et aussi, un peu trop souvent des morts tragiques et parfois stupides. Perso, j’affectionne ces anecdotes, souvent sans importance mais qui ont pu parfois contribué à façonner la carrière d’un groupe ou d’un artiste. Il y aurait de quoi écrire une anthologie mais là n’est pas le propos. Car au fond, que serait l’histoire du Rock sans un élément essentiel, incontournable : le public qui remplit les salles, achète les disques (ou désormais accumule les streams) et accessoirement le compte en banque de ses idoles ?

Le Rock sous toutes ses formes constitue la bande-son de la vie de millions de fans, parfois de façon omniprésente, voire obsessionnelle. Il en est pour qui il est inconcevable de passer une seule journée sans écouter cette musique divine et apaisante, même quand elle crache un flot des décibels saturés. Je suis de ceux-là et, très modestement, ça me fait un point commun avec Baru, vétéran de la BD (grand prix d’Angoulême 2010), qui n’a jamais renié sa passion indéfectible pour le Rock’n’Roll, qu’il a déjà mise en images dans des albums comme « Quéquette Blues », « Sur la route encore », « The Four Roses » (au scénario avec Jano au dessin) ou « Fais péter les basses, Bruno ! » (hé, hé…).

Dans « Rock’n’Roll », il évoque quelques moments et souvenirs, vécus par lui ou certaines de ses connaissances et qu’il a librement réinterprétées. Des tranches de vie qui ont marqué à jamais leurs protagonistes. La découverte improbable de Jimi Hendrix, à la salle des fêtes de Villerupt en Lorraine ; la rivalité entre Mods et Rockers en Angleterre, dans les années 1960 (immortalisée par les Who dans « Quadrophenia ») ; une histoire loufoque mais véridique de poules libanaises sur fond de Rolling Stones ; un rendez-vous manqué avec ces derniers…

Avec son talent de conteur, Baru donne vie à ces anecdotes sublimes et dérisoires, où se mêlent musique, chronique sociale, et un brin de nostalgie mais sans être larmoyant, grâce à l’humour dont il parsème habituellement ses récits. S’il ne fallait choisir qu’un seul adjectif pour qualifier son travail, ce serait assurément « authentique », tant ses personnages et ses intrigues transpirent le vécu, même recomposé, dans cet album, à l’instar de toute son œuvre.

Comme toujours, son graphisme unique, dépouillé et percutant, Baru étant l’un des dessinateurs les plus originaux du neuvième art, colle parfaitement à l’ambiance de chaque histoire, alternant noir et blanc vintage et superbes couleurs vives.

« Rock’n’Roll » est l’œuvre d’un amoureux du Rock de la grande époque, années 60 et 70 (le sous-titre ne laisse aucun doute là-dessus) qui dresse quelques portraits et relate quelques moments inoubliables, comme tout amateur de binaire primaire aura toujours à en raconter. Ainsi nous pouvons, nous aussi, même si c’est par la petite porte, entrer dans la grande histoire du Rock.

The Four Roses

Dessins : Jano – Textes : Baru

Certains Rockers ont un style est unique. Un timbre de voix, un son de guitare qui les distinguent à ce point de leurs pairs que même après une longue absence, leur irruption entre nos deux esgourdes, nous procure le même plaisir que lors de nos premières écoutes adolescentes. En BD, également, la patte inimitable de certains dessinateurs se repère de loin et les démarque immédiatement au milieu des rayons de librairies débordant de nouveautés éphémères. Jano fait partie de cette noble caste. Découvrir un nouvel opus du père de Kebra fait partie des plaisirs de la vie qui vous égaient une journée et au delà. Et quand en plus, l’opus en question s’avère avoir été scénarisé par Baru, l’excitation pointe un museau aussi proéminent que la truffe des personnages animaliers qui sont la marque de fabrique de Jano.
 2The Four Roses (rien que le titre en forme de clin-d’oeil nous promet déjà un récit bien rock’n roll), recèle une intrigue qui envoie le lecteur de la Meuse aux States comme une lettre à la Poste et qui à l’instar de ses protagonistes offre le prétexte à de réjouissantes retrouvailles avec les sources de la BD Rock. Comme au bon vieux temps de Métal Hurlant et des albums souples aux couvertures flashy des Humanos. Sauf qu’ici l’objet a un peu plus de gueule, comme toute la production Futuropolis, soit dit en passant.
Dès les premières cases, (précision : celles de Jano, pas celles de l’avant-propos de Baru qui nous balance du Michel Sardou en faisant au passage une salutaire mise au point historique) le ton est donné : On est dans le vintage et dans le roots, le Rock’n Roll sans fioritures, the Real Thing, Man ! en découvrant, cette bête de scène (un renard, dixit Jano), seul sur les planches, s’escrimant sur sa Télécaster 1967 et sa grosse caisse, la bouche tordue par un rictus de jubilation et de concentration extrêmes. Comme à un début de concert, on sait que cette BD va le faire et qu’on va passer un bon moment.
L’histoire est courte et efficace comme un standard de Rockabilly. Un Rocker atypique, homme orchestre sans concessions, nommé King Automatic, écume la France profonde (et même la Pologne !) pour faire vivre ce bon vieux Rock’n Roll. En faisant le tri avec son frangin dans les vieilleries d’une tante récemment décédée, la découverte d’un Teppaz, d’un 45 tours de Rockabilly et d’une lettre le met sur la trace d’une Grand-Mère expatriée aux States. L’occasion est trop belle d’aller sur place faire une petite recherche généalogique. De là, les événements vont se précipiter, entre des flics un poil chelous, une Tata rockeuse et des p’tits voleurs à peine sortis du bac à sable. Baru est toujours aussi à l’aise dans la chronique sociale qui donne à ce scénario cette authenticité exempte de tout bavardage démonstratif. Sa narration sobre et aérée colle parfaitement au trait de Jano en lui permettant d’exprimer son talent pour les décors hauts en couleurs, tout aussi dépaysants qu’immersifs. Four RosesQu’il s’agisse d’un troquet de banlieue cradingue, d’une rue de Louisiane ou d’une salle des fêtes des Swinging Fifties des bases militaires franchouillardes où les Amerloques instillaient leur délicieux venin de décibels dans la caboche et les jambes des Frenchies, on y est. Et puis, c’est un pur plaisir de retrouver les tronches Rock’n Roll, avec ces regards perçants comme un cran d’arrêt, que seul Jano est capable de rendre aussi expressives. On sent qu’il s’est offert une cure de jouvence au travers de ces 74 planches, une première pour lui.
Cerise sur le Cheese-Cake, King Automatic et Johnny Jano (non, non, rien à voir mais le clin-d’œil est savoureux) dont la musique constitue le fil rouge du récit, ne sont pas des musiciens fictifs, comme en témoigne le 45 tours qui accompagne le livre. Du bien bel hommage et de la belle ouvrage. Jano is back, qu’on se le dise et vivement la suite !