Rock et BD au festival Angers BD

En décembre 2016, les décibulles ont envahi le festival Bande Dessinée d’Angers.
Ce fut un sacré bon moment de BD Rock avec au programme :
– Le concert du Boy’s Bande Dessinée (groupe de Janry, Batem, Gihef and Co) au Joker’s Pub ;
– Une exposition Rock et BD, avec des oeuvres de Hervé Bourhis, Julien Solé, Christopher et Frank Margerin ainsi que des croquis de concerts d’Olivier Martin ;
– Une Conférence débat en présence des auteurs précités ;
– Un Concours de photos sur Facebook pour devenir un instant la Rock-Star de ses rêves ;
– Et le bœuf du samedi soir, bien sûr !
Ci-dessous un petit aperçu en images de ces réjouissances…

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…ainsi que l’intégralité de la conférence-débat Rock et BD en présence des auteurs de l’exposition :

Un grand merci aux auteurs, organisateurs, bénévoles… sans oublier le public, qui ont contribué au succès de cet évènement.

The Long and Winding Road

Dessins : Rúben PELLEJERO – Textes : CHRISTOPHER

Pour concevoir un récit dont le Rock constitue la toile de fond, on peut aller se servir dans la réserve des gimmicks préfabriqués. Genre un beau gosse ténébreux et tourmenté, une enfance malheureuse, une blessure secrète, quelques addictions, des filles sexy et peu farouches, un entourage hostile, ou encore des rebelles de carnaval bardés de cuir et de tatouages. Ça peut donner quelque chose de sympa, voire franchement réjouissant mais ça peut s’avérer aussi insipide qu’un cheeseburger de fast-food. Mais on peut aussi se fabriquer ses propres ingrédients faits maison et y apporter sa touche et sa sensibilité personnelle. Et quand, en plus, on situe l’intrigue en France et qu’on y place une bande de rockers sex-agénaires (et toujours verts) et un jeune architecte d’intérieur quadra bedonnant, on a suffisamment de matos pour créer une histoire originale. long-road-1Christopher nous avait déjà fait le coup avec son magistral Love Song où il explorait les affres de l’adultère sur fond de Brit-Pop anglaise des Sixties avec le big four du genre, Beatles, Stones, Who et Kinks. Cette fois la bande originale de ce road-movie à la française élargit les horizons, en convoquant quelques-uns des standards du Rock et de la Pop des années 1960 et 1970 dont le titre est repris pour chaque chapitre.
Ulysse doit exécuter les dernières volontés d’un père dont il ne connaît presque rien, en allant répandre ses cendres à l’endroit qu’il lui a désigné. Au volant du Commodore, le vieux Combi VW de l’éphémère groupe de son géniteur, les Tridents, une brochette de vieux anars qui n’ont pas perdu la flamme, Ulysse va entreprendre un long voyage, de Montpellier à l’île de Wight, lieu d’un festival de Rock culte du début des Seventies où s’est rendu le père d’Ulysse avec ses acolytes… et sa dulcinée. Le fils va refaire ainsi le parcours accompli quelques décennies plus tôt par le père. Grâce au journal de ce dernier et aux souvenirs encore vivaces de ses potes, il va découvrir qui était vraiment ses parents et en apprendre tout autant sur lui-même. L’odyssée sera éminemment sex, drug and rock’n roll, comme une renaissance pour Ulysse, car « De si loin que l’on revienne, ce n’est jamais que de soi-même » comme dirait l’autre (allez sur Internet, et lisez le bouquin d’où c’est tiré. Je ramasse les fiches de lecture dans deux semaines).long-road-2
On concédera que le pitch n’est pas ultra novateur. Mais la réussite de ce nouveau pavé (plus de 180 pages en grand format!) dans la mare déjà bien remplie des histoires de road-trips est d’avoir pris le temps de développer les personnages et les situations et de ciseler un récit nostalgique d’une époque mythique du Rock, d’autant plus fantasmée qu’elle symbolise plus que les autres ce rêve perdu d’une ère nouvelle, sans tabous ni interdits où la musique et l’amour auraient pu prendre le pouvoir. Ulysse et ses oncles par procuration illustrent cette quête sans espoir mais vitale d’une jeunesse enfuie vers laquelle nous devrions tous courir à perdre haleine, jusqu’à notre dernier souffle.
Il faut enfin saluer le travail remarquable de Rúben Pellejero dont la ligne claire, précise et épurée offre au scénario riche et dense de Christopher la fluidité nécessaire pour avaler d’une seule traite ce long périple sur cette route longue et sinueuse qu’on rêve tous de prendre, où qu’elle nous mène.

Love Song

Dessins et textes : CHRISTOPHER

Si l’on met entre parenthèses son côté provocateur et rebelle, le Rock, au départ, ça se résumait essentiellement à des mecs aux cheveux longs qui utilisaient des instruments amplifiés pour expliquer à d’adorables jeunes filles en fleurs (et en pleurs à leurs concerts) tout le bien qu’ils promettaient de leur faire.
Christopher est un fin connaisseur de Rock et de Pop anglaise. Dans Les Colocataires, une autre série de BD dont il a assuré le dessin, il avait déjà intégré dans ses remerciements en préface de chaque tome une liste particulièrement fournie de ses goûts en la matière.
Love Song ; Christopher © Le Lombard, 2006Avec Love Song, il met sa passion au service de son art en utilisant quatre des plus grands noms du Rock anglais comme trame sonore afin d’illustrer chaque album de cette chronique de quatre hommes, confrontés à un cap de la trentaine qui entrevoit déjà les rivages de la quarantaine.
Manu, Sam, Boulette et Greg sont les héros de cette chronique sentimentale dont ils occuperont tour à tour le devant de la scène au travers de l’album qui leur est consacré. Et bien sûr, ils jouent dans un groupe de Rock, créé du temps de leur jeunesse et dont ils continuent à entretenir la flamme, par habitude autant que par nécessité vitale, un exutoire qui leur fait oublier le temps d’une répète ou d’une fête de la Musique, un quotidien qu’ils avaient rêvé un peu moins ordinaire.
Cette partition qui fait s’entrecroiser ces destins si particuliers malgré le lien musical qui semble les unir aborde avec beaucoup de sensibilité et sans fausse pudeur le thème de l’adultère. Evidemment, les rockers n’ont pas vraiment la réputation d’être fidèles mais le propos n’a ici rien de caricatural. Au contraire, la psychologie des personnages, la justesse des situations (avec un rebondissement garanti à la fin de chaque tome) font de Love Song un portrait tout en finesse du couple du 21è siècle en milieu urbain.
Le Rock, s’il n’est pas le thème central de cette tétralogie, en constitue l’ingrédient majeur, la toile de fond, le fil rouge, le révélateur. A commencer par la couverture de chaque album parodiant avec bonheur la pochette de rien moins que Rubber Soul, After Math, The Kinks Are The Village Green Preservation Society et My Generation dont il ne sera pas fait l’injure au lecteur de rappeler quels groupes ont pondu ces chefs-d’oeuvre des Sixties.
Adoptant un ton ainsi qu’un graphisme résolument dans l’air du temps, Christopher bâtit une de ces oeuvres qui démontrent que le Rock et la BD sont définitivement entrés dans l’âge adulte sans rien perdre de leur vitalité ni de leur modernité.

L’interview de Christopher, c’est ici

Christopher – Interview

L’auteur de la magistrale tétralogie « Love Song » est, atavisme oblige, un brit-pop addict qui ne conçoit pas la BD sans musique. Pour lui le Rock et la BD vivent une relation parfaitement légitime et tout aussi excitante qu’un adultère en bonne et due forme.

 

L’adultère est le thème central de « Love Song ». Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Etait-ce celui qui te semblait le mieux s’accorder avec une « bande-son » Rock » ?
En fait, l’idée de départ était cette affirmation : la solitude de l’homme dans l’adultère. J’avais vraiment envie de délirer un peu sur ce sujet-là. Et d’un délire au début, c’est devenu quelque chose de beaucoup plus grave. Parler de quatre amis qui voulaient monter un groupe me permettait de jouer vraiment de cette amitié de groupe. Ayant grandi dans l’univers du Rock et de la musique, l’idée m’est alors venue de décliner ça sous une forme Rock, avec une bande-son qui agrémenterait la bande dessinée avec les titres d’un groupe dans chacun des épisodes. Dans le premier par exemple, on trouve dix ou onze chansons des Beatles. Ce qui permet d’avoir la parfaite bande originale pour accompagner la lecture.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Je crois que le principal point commun entre les deux, c’est le côté populaire. La bande dessinée reste encore un art vraiment populaire, comme le Rock. C’est peut-être la chose qui les rapproche le plus. Après, je ne vois pas d’autres similitudes car ce sont deux univers totalement différents, si ce n’est ce côté immédiat et généreux dans l’effort, dans lequel je me retrouve.

Duquel des quatre personnages de « Love Song » te sens-tu le plus proche ?
J’aurais tendance à dire tous et aucun, mon capitaine ! Chacun des personnages correspond à un trait de mon caractère. Je n’ai pas plus de sentiments ou de préférence pour l’un ou pour l’autre.

Le Rock, notamment au travers du groupe qu’ils ont fondé, constitue le trait d’union entre les quatre héros de « Love Song ». Le Rock apporte-t-il une dimension particulière à cette amitié et aurait-elle pu survivre sans lui ?
Je crois que la musique qui unit ces quatre potes au travers de leur groupe fait qu’ils ne se sont jamais quittés. Et ça, c’est vraiment quelque chose que je vis avec mes amis que je connais depuis le collège et le lycée à traLove Song ; Christopher © Le Lombard, 2006vers ce groupe qu’on avait formé à l’époque et qui fait qu’on est toujours là les uns pour les autres. Le groupe constitue une entité à part entière. Il y a la cellule familiale, la cellule professionnelle et il y a elle qui se crée autour du Rock puisqu’il y a une aspiration et un but communs avec ce groupe où l’on va chacun partager les mêmes émotions, les mêmes envies d’aller de l’avant.

Le Rock est un sujet qui dans la BD n’a commencé à faire l’objet d’un traitement plus dramatique (et plus seulement parodique, caricatural ou biographique) que très récemment. A quoi attribues-tu une évolution aussi tardive ?
Ce n’est pas forcément de la part des auteurs. Je me souviens par exemple de planches de Kent ou de Cornillon fin des années 70. Ce sont plutôt les éditeurs. Il fallait attendre que les jeunes amateurs prennent la direction de différentes maisons d’édition pour que l’on voit arriver des projets rock enfin signés. Ce qui fait que cette évolution s’est produite de façon un peu plus tardive. Le Rock est devenu plus grave à partir de 1968 et on en a vraiment pris conscience à la fin des années 70. Le temps que de nouveaux directeurs de collection prennent le pouvoir chez les éditeurs, cela fait à peu près vingt ans d’écart, ce qui est assez logique.

Quels sont, selon toi, le ou les auteurs(s) de Bande dessinée qui ont le mieux retranscrit l’esprit et la culture Rock ?
S’agissant de l’esprit Rock, Gilbert Shelton ou Peter Bagge sont bien dedans. Du côté franco-belge, je ne peux pas écarter Serge Clerc. Il y a également Kent. L’esprit Rock ne va pas forcément se retrouver dans le sujet qui va être développé par l’auteur mais plutôt dans la force de la narration. Un esprit un peu militant qu’on pourrait retrouver chez un Davodeau ou un Kris. Un Rock assez sensuel, assez fin chez Frederik Peeters, ou un peu fou, voire complètement barré avec des auteurs comme Gotlib ou Franquin et son Gaston.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Oui, il y aurait peut-être un style, avec au premier abord quelque chose d’assez noir, je pense à un Charles Burns ou un Munoz Sampayo. Maintenant, on peut trouver autant de folie Rock chez un Franquin ou un Peeters que dans un Jean-Claude Menu, un Killofer ou un Matt Konture.

Travailles-tu en musique ?
Je ne travaille jamais sans musique, elle est omniprésente. On en parlait une fois avec Clarke (NDR : auteur de « Mélusine » et « Mister President ») qui me disait que le matin, il démarrait plutôt avec une musique calme et en fin de journée, il était plutôt avec du Punk Rock pour finir sa planche. Il y a un peu de vrai là-dedans mais pour moi c’est vraiment en fonction de ce que j’ai envie d’écouter, entre musique d’ambiance, Punk ou Rock sixties ou seventies et pas en fonction de ce que je dessine.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
Je n’ai pas vraiment d’idée bien arrêtée, je suis tellement éclectique dans mes goûts musicaux… Je pourrais être un Paul Mc Cartney en 1966 qui fait les vernissages d’expos, puis passer par Ian Curtis et revenir sur la scène Pop française. Il n’y a pas forcément un artiste précis. Ce seraient plutôt tout un univers ou des mouvements passionnants à explorer. Les sixties en Angleterre, la scène Punk dans les années 70 à Londres ou encore l’explosion musicale à Manchester dans les années 80 ou 90.

Le Rock et la Pop anglaise semblent occuper une place prépondérante dans tes références musicales. Qu’est-ce que les Anglais ont de plus que les Américains ?
Chez les Anglais, il y a cette culture où la musique Pop est vraiment ancrée dans la vie. On vit, on transpire Pop. Qu’on soit dans un supermarché, dans un ascenseur, les gens chantent, écoutent des musiques et ça c’est toujours quelque chose qui m’a plu. Je me souviens d’être allé en boîte de nuit à Manchester. On n’y est pas pour draguer comme en France mais pour danser sur de la musique, c’est un état d’esprit complètement différent qui fait que l’on se retrouve à chanter plus fort que le DJ sur certaines chansons. J’ai moins de références américaines parce que je connais moins les Etats-Unis où la musique est parfois plus dans une forme de militantisme, je pense à Dylan ou Springsteen, mais franchement je préfère le Rock anglais avec ce côté British qui résonne plus en moi, étant moi-même anglais.

Question rituelle à un fan de Rock anglais, tu es plutôt Beatles ou Rolling Stones ?
Je suis obligé de dire que je suis plutôt Beatles. J’ai grandi avec eux, c’est comme ça. Pour moi ce sont des albums somptueux, quasiment pas de déchets, cette musique-là me fait tripper, me fait sourire, me fait pleurer… Bon, les Rolling Stones, il y a des chefs-d’œuvre… mais ce ne sont pas les Beatles !

La chronique de Love Song, c’est par là