Beck

Dessins et textes : Harold SAKUISHI

Un Manga qui parle de Rock, cela peut de prime abord sembler surprenant, voire franchement suspect. Le Japon n’est pas vraiment réputé pour exceller dans ce domaine et peu d’artistes ou de groupes ont acquis un succès commercial au plan mondial, hormis auprès des fins connaisseurs de Rock.
On compte cependant quelques groupes japonais de renommée internationale sur la scène Métal, mais dans un style musical plutôt réservé à des initiés. En outre, les Japonais sont de fervents amateurs de musique occidentale et donc de Rock. Parmi les meilleurs albums de Rock enregistrés en public, beaucoup sont estampillés « Made In Japan ». Sans oublier qu’à l’instar de Marshall pour les amplis et Fender ou Gibson pour les guitares, la marque Boss est la référence absolue des pédales d’effet. Et puisqu’il existe bien des Mangas qui traitent de cuisine ou de jardinage, alors pourquoi pas de Rock.

Beck, d’Harold Sakuishi a été la première série de BD à raconter en détail l’histoire d’un groupe de Rock, depuis ses origines. Classé dans la catégorie des Shonen, Mangas destinés aux garçons adolescents, le succès n’a pas tardé à dépasser largement ce type de public pour s’affirmer tout simplement comme l’un des meilleurs Mangas, tous genres confondus, ainsi qu’une référence incontournable en matière de BD Rock.
L’intrigue gravite autour du personnage de Yukio, un adolescent de 14 ans, en quête de lui-même comme beaucoup de ses congénères à cet âge. Sa vie de collégien s’écoule mollement sans heurts et sans joie. Mais il va suffire d’une fille en maillot de bain pour que toute son existence bascule. Yukio va alors tester les deux méthodes de base pour éveiller l’intérêt d’une fille : d’abord essayer de partager ses goûts.

Or Izumi aime le Rock ; ensuite essayer de se comporter en homme. Malheureusement, Yukio ne connaît rien à la musique occidentale… et ne sait pas non plus se battre.
La rencontre avec Ryûsuke, figure montante de la scène Rock locale a lieu de manière assez atypique, par l’entremise de Beck, le chien de Ryûsuke, une sorte de bull-terrier rafistolé de partout. En passe de se faire molester par des gamins, Yukio lui vient en aide sous les yeux de son maître. Yukio va progressivement passer de la condition de simple fan à celui de musicien à part entière en intégrant Beck (un nom de chien pour un groupe, voilà accessoirement un cliché bien rock’n roll, même si le propos de l’auteur était avant tout de rendre hommage au grand et regretté guitariste anglais).
Yukio va découvrir par la même occasion les déchirements, les querelles, la jalousie et les rancœurs mais aussi et surtout ces moments de grâce que seuls connaissent ceux qui ont joué de la musique en groupe, à quelque niveau que ce soit. Et puis évidemment, le héros découvre les vrais premiers émois amoureux, avec Maho, la sœur de Ryûsuke.
Une fois pris son envol, le groupe connaîtra un succès qui va le mener aux Etats-Unis ainsi qu’en Angleterre. L’intrigue, comme tout bon Manga va ménager le suspense au fil des dissensions au sein du groupe, les disparitions et l’alcoolisme de Ryûsuke et les déconvenues sentimentales de Yukio.
Ce souci du détail se retrouve également dans les visages, les attitudes ou certains noms que Sakuishi utilise pour parsemer son récit de clins d’œil et de références discrètes à des rockers célèbres, souvent américains. Même démarche dans la description des guitares dont Beck passe en revue certains spécimens mythiques comme la Gretsch White Falcon, la Fender Jaguar, la Gibson Les Paul ou encore la Fender Telecaster ainsi que quelques versions japonaises des modèles originaux américains, la lutherie nippone étant l’une des meilleures du monde. La beauté sensuelle de ces belles électriques est parfaitement restituée grâce à un dessin précis et minutieux qui leur rend vraiment justice.

Sakuishi a pris son temps pour mettre en place son intrigue et bien camper la psychologie de ses personnages jusqu’à les rendre complètement familiers au lecteur. On pourrait évidemment lui reprocher un certain manichéisme, déplorer ces successions de rebondissements, pas toujours très crédibles voire un peu lassants à la longue, même si, comme dans tout bon Manga, ils participent à l’effet addictif qui pousse malgré tout le lecteur à connaître la suite, jusqu’au 34è et dernier tome. Il y aurait aussi à redire sur les clichés qui émaillent la romance entre Yukio et Maho. Mais tout ceci ne remet pas en cause la qualité d’une série incontournable pour quiconque s’intéresse à la BD Rock.
Beck a d’ailleurs été le premier d’une longue liste de mangas Rock, tels que Detroit Metal City, Bremen ou Woodstock, qui ne cesse de s’allonger au fil des ans.

Woodstock

Dessins et textes : Yukai ASADA

Ah ben y’avait longtemps. Un nouveau Manga Rock, avec un titre qui annonce d’emblée que l’on va faire dans le vintage et l’évocation révérencieuse (sont très forts pour ça les Nippons, le respect des traditions ancestrales, tout ça…) de la glorieuse époque des Sixties.
Même si le festival mythique de 1969 est évoqué au début, c’est avant tout de Punk et de ses icônes dont il est question ici. Gaku, le héros, est en effet un fan inconditionnel des Clash, Sex Pistols ou de Johnny Thunders, ce qui est déjà un poil plus original.
Jeune compositeur inspiré, excellent guitariste, Gaku fait le Buzz sur le Net avec son groupe, Charlie, dont il est le seul et unique membre (Tiens, ça me rappelle une de mes récentes chroniques, Cyril, si tu nous écoutes…). WoodstockEt bien sûr, le petit prodige, mignon tout plein, est un grand timide, surtout quand il est face de Shiina, belle batteuse de son état qui ne va pas tarder à percer le secret de ce jeune livreur qui ose à peine lui adresser la parole. Et dès lors, la demoiselle essaie de lui mettre le grappin dessus, musicalement du moins, dans un premier temps. Gaku fait aussi la connaissance de Machida, un nouveau collègue de boulot qui a lâché son groupe après avoir écouté un des morceaux de Charlie. Sauf que la timidité quasi maladive de Gaku ne simplifie pas les choses et qu’il est encore incapable de franchir le cap qui lui permettrait de fonder son groupe.
Refermé ce premier tome, une première remarque s’impose. Woodstock est bien parti pour faire une bonne histoire. Il possède tous les ingrédients qui font l’essence d’un bon Manga dont l’on ne se lassera pas, même après une vingtaine de tomes, avec des personnages attachants et bien typés, servi par un graphisme élégant, des rebondissements en pagaille, un peu de Pathos et en ce qui concerne le Rock, un petit côté didactique qui donnera aux jeunes mécréants un vernis de culture Rock de base et même un peu plus (le Woodstock japonais, vous connaissiez ?) ainsi que peut-être l’envie d’en connaître plus sur le sujet et d’aller jeter un coup d’œil dans la discothèque de leurs ancêtres.
Petit bémol cependant, qui pourrait en devenir un gros pour certains, c’est que Woodstock arrive un peu après la bataille, celle déjà menée par Beck, Fool on The Rock ou Bremen. Le jeune Zicos complexé qui rêve de venir une Rockstar, la love-story platonique, le line-up du groupe dont la finalisation va encore prendre des milliers de pages… Cela dit, je ne peux déconseiller d’aller y faire un tour, avec le risque de tomber dans l’addiction que déclenche souvent ce genre de récit. En ce qui me concerne, j’attends le prochain Manga qui renouvellera vraiment le truc (paradoxalement, c’est justement dans Woodstock, l’une des principales qualités reconnues à Charlie par ses fans)… un nouveau Debaser ou Detroit Metal City, si vous voyez ce que je veux dire.

Detroit Metal City

Dessins et textes : Kiminori WAKASUGI

Lors des quelques concerts de Métal extrême auxquels il m’arrive d’assister, en regardant les membres du groupe, peinturlurés comme des zombies, les yeux injectés de sang, lever leur poignet hérissé de clous longs comme des aiguilles de porc-épic et faire le signe de Satan, la remarque formulée par ma douce et tendre en voyant pour la première fois l’un de ces gangs de clowns électriques me vient immanquablement à l’esprit : « N’oublie pas que tous ces mecs ont des mamans ».
Tout ça pour dire que si vous aimez le Death et le Black Metal, le bondage, Kiss, les pâtisseries, la pop sirupeuse et les mangas, peu importe dans quel ordre, vous devez lire Detroit Metal City. Au début du récit, tout semble normal : un trio de Death Metal, grimé et peinturluré avec outrance. Leur leader, Sôichi Negishi, chanteur et guitariste qui répond au pseudo de Krauser chante des textes d’une subtile poésie, invitant à la paix et la concorde entre les hommes. Les femmes sont des truies, les mères doivent être violées, les pères assassinés et le reste à l’avenant. Bref, la routine.
Sauf que Sôichi a un gros problème, c’est un jeune homme doux et sensible qui au fond de lui exècre ce qu’il fait et rêve en secret de jouer de la guimauve pour midinettes.
Incapable de se libérer de l’emprise d’une manageuse tyrannique et nymphomane et de la pression des autres membres du groupe, ce tendre et faible amateur de bleuettes, sitôt enfilé son costume et appliqué son maquillage, se voit contraint de jouer avec application son rôle de démon de l’enfer, sans pitié avec les concurrents qui osent essayer de rivaliser avec lui dans le registre de l’outrance et de l’obscénité. Cela donne lieu à des concerts-battle hauts en couleurs avec bondage, taureau (oui, un vrai en chair et en cornes), concours de crachats ou de « fuck » et moult simulation de sodomie, sous les yeux d’un public décérébré dont les commentaires feraient passer les journalistes sportifs pour des chroniqueurs littéraires.
Cette erreur sur la personne est le prétexte à des situations vaudevillesques, absurdes et schizophréniques pour le pauvre héros, condamné à l’imposture, tiraillé entre ses pulsions les plus bestiales et ses profondes aspirations romantiques, contraint de soigner son image de bête lubrique alors qu’il est encore puceau, et ne pouvant révéler à l’élue de son cœur son terrible secret.
Difficile de dire si Detroit Metal City est un récit génial, original ou complètement débile. Il est sûr en tout cas que son intrigue ne laisse pas indifférent et suscite tout de même l’envie de savoir comment Sôichi va se sortir du guêpier dans lequel il s’est fourré.
A noter que Detroit Metal City a fait l’objet d’une adaptation cinéma plutôt réussie, fidèle à l’esprit déjanté du livre.