Interférences

Dessins : Jeanne PUCHOL – Textes : Laurent GALANDON

Aujourd’hui il est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où la Bande FM était un truc de branchés, réservé à des initiés, férus de culture, notamment de musique classique et constituait un territoire quasiment vierge, laissé en pâture aux autistes, amateurs de Cibi, aux petits génies de l’électronique et aux camionneurs exhibant leurs Marcels tendus par la proéminence de leurs torses velus. Europe 1 et RTL, franchises privées, régnaient sur les grandes ondes, celles qui n’aimaient pas les tunnels, France Inter, Culture et Musique proposaient déjà une alternative de qualité estampillée service public… Mais tout ça restait très encadré et sous le joug du pouvoir politique, à la grande époque de l’ORTF.
Interférences 1Une fois de plus, la nouveauté vint d’Outre-Manche, dès 1964 (année de naissance de plein de types géniaux), avec Radio Caroline, émettant depuis un vieux rafiot au large des cotes britanniques. Forcément, le temps que l’information arrive au cerveau, ce n’est que vers la fin des années 1970 que les radios pirates envahirent les ondes franchouillardes. Sous les toits parisiens, quelques rebelles émettaient dans la clandestinité, bravant le monopole de l’État. Et sur ces radios illicites, que pouvait-on entendre ? Du Rock évidemment, anglo-saxon, par hypothèse, tandis que les grandes radios précitées déversaient à plein tube de la variète bien de chez nous, gouaillée par des chanteurs à prénom, à l’attention de ménagères à la tranche d’âge indéfinie.
Laurent Galandon et Jeanne Puchol ont entrepris de faire revivre cette glorieuse époque au travers d’une fiction relatant l’odyssée d’une radio pirate créée par deux amis. D’un côté Alban, étudiant fils à papa patron d’entreprise et de l’autre Pablo, jeune ouvrier, fils d’émigré espagnol. Des vacances en Angleterre leur font découvrir Radio Caroline, les petites Anglaises et le Rock’n Roll. Plus tard, à Paris dans le Quartier Latin, les deux compères font une rencontre décisive, avec Douglas, un hippie charismatique qui a officié comme ingénieur du son sur Radio Caroline. Il va devenir leur mentor et les inciter à créer leur radio Pirate.
Radio Nomade va ainsi voir le jour et après des débuts forcément laborieux, trouver son rythme et acquérir une petite notoriété, grâce aux disques passés par Pablo et aux interviews décalées d’Alban donnant la parole aux marginaux, aux émigrés et même aux femmes de mauvaise vie, tant éloignés de son univers bourgeois. Mais à force de jouer avec le feu, l’amitié entre Alban et Pablo va être mise à rude épreuve. La dialectique du riche et du pauvre, un thème maintes fois utilisé, donc un peu piégeux, offre ici un décor tout à fait crédible pour illustrer cette période foisonnante où les corsaires des ondes rivalisant d’ingéniosité, de malice et, il faut le dire aussi, de courage, bravaient la police, changeant sans cesse de lieu d’émission pour échapper aux radars embarqués, sillonnant les rues parisiennes pour les repérer.

Le contexte politique de l’époque et les grandes étapes de cette libération progressive de la bande FM (définitivement accordée par François Mitterrand dès 1981) sont présentées de manière didactique et vivante, grâce à cette histoire d’amitié et aussi l’astuce scénaristique consistant à faire témoigner et raconter l’épopée de Radio Nomade par l’un de ses protagonistes… lors d’une émission de radio. Le noir et blanc réaliste et sobre de Jeanne Puchol restitue parfaitement cette période, qui remonte déjà à quarante ans. On se prend même à regretter que cette époque farouche et héroïque n’existe plus, quand l’on considère l’offre radiophonique de la FM en France aujourd’hui, dont l’abondance rime bien peu souvent avec la richesse et la diversité.

La Dame de Fer

Dessins : Michel CONSTANT – Textes : Béa et Michel CONSTANT

L’autre jour, en écoutant pour la 227 352è fois Pretty Vacant des… Sex Pistols, je me suis posé la question qui vient invariablement à l’esprit quand on est en 2018 et qu’on écoute le meilleur titre (oui, c’est le meilleur mais avais-je besoin de le préciser ?) de la bande à Johnny Rotten. Mais que sont les Punks devenus ? Qu’a-t-il pu advenir de cet idéal libertaire et nihiliste de la fin des Seventies (oui, je suis bilingue) aussi frais et pur que la brise soufflant sous le kilt d’un Écossais arpentant la lande verdoyante des Highlands (ou la vallée de la Speyside où, comme chacun sait, on fabrique les meilleurs whiskys) ? Dame de fer 1Quel a été le destin de ces jeunes crêteux, percés d’aiguilles à nourrice, qui se déchaînaient dans de furieux pogos en gueulant No Future ? On peut imaginer qu’ils aient succombé à une overdose dans un squat crasseux, ou, pire encore qu’ils aient troqué le Perfecto et les tube de colle contre un costard Burberry et des lignes de Coke aspirées à pleines narines dans leur bureau rutilant de la City. On peut aussi se réjouir qu’ils n’aient pas tous renoncé à leur idéal et que certains aient pu trouver leur petite place dans la société anglaise, sans rien renier de leurs convictions et de leur esprit de rébellion, si dérisoire fut-il.
Michel et Béa Constant nous proposent un récit ayant résolument choisi la seconde option. Alors que nous, pauvres mortels, lorsque nous faisons un petit voyage Outre-Manche, nous contentons de faire le plein d’humidité et de Fish and Chips pour le reste de l’année, eux en ont profité pour y puiser l’inspiration et le décor de cette histoire, tellement bien narrée qu’elle nous plonge illico, comme si l’on y était, dans l’ambiance de la campagne anglaise, un peu comme ces séries policières du dimanche soir sur France 3, auxquelles un soir j’ai renoncé pour écrire cette chronique.
Or donc, Donald tient un Pub dans un bled du Kent qu’il a repris aux décès de ses parents. Mais il est criblé de dettes et accessoirement il vient d’apprendre qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Vu que le No Future commence sérieusement à se préciser pour lui, le jour où il apprend avec une certaine délectation la mort de Margaret Thatcher (surnommée… la Dame de Fer… ça va tout le monde suit?) il décide de réunir ses deux meilleurs amis, Abby (je précise que c’est une fille) et Owen (je ne précise rien) avec qui il a, un quart de siècle plus tôt, fait les 400 coups, écumé les salles de concert et s’est frité avec les flics, rapport à la fermeture de la mine du coin. Cet épisode dramatique a laissé sur le carreau une bonne partie de la population locale, à commencer par le père d’Owen et a poussé ce dernier à s’exiler à Londres où il fait le Taxi quand il n’est pas au Pub. Abby, quant à elle, bosse aussi à Londres dans une agence de communication. Et si elle a renoncé aux mini-jupes en jean et aux cheveux teints en rouges, elle n’a rien perdu de sa verve et de son goût pour la liberté. Et être une femme libérée, nous savons tous que ce n’est pas si facile, comme disait… Muffin Coocker (à moins que ce ne soit Cookie Dingler, je les confonds toujours). Donald refuse de céder son Pub au Golf du coin qui a dans seDame de fer 2s cartons un projet d’extension hautement lucratif, soutenu par le maire, un bourgeois libéral et opportuniste. La vente épongerait les dettes mais pas question de se faire avoir une seconde fois, comme au temps où Margaret Thatcher zigouillait l’économie locale.
Ce récit humaniste fait bien sûr penser au cinéma social anglais (Ken Loach, Mike Leigh et consorts), sur fond de crise économique et de personnages attachants, bien campés, tous crédibles dont aucun ne verse dans la caricature. Mention spéciale pour Béatrice, la mère célibataire, atteinte du syndrome de la Tourette. Sans oublier cette pointe d’humour qui sied à toute bonne chronique sociale, en dédramatisant le propos sans l’édulcorer. C’est émaillé de références aux grandes figures du Rock anglais de l’époque de la jeunesse des trois protagonistes (Clash, The Jam, Stiff Little Fingers…) et ça fleure bon la nostalgie d’une jeunesse rock’n roll, au travers des retrouvailles de ces vieux potes qui essaient de mener cet ultime combat contre le fric et la bonne société bien pensante.
Et puisque l’on parle de Thatcher, on ne peut manquer d’évoquer la Dame de Fer (au lecteur de découvrir ce que c’est, mais un indice, elle est sur la couverture de l’album), madeleine de Proust des trois héros, élément clé de l’intrigue dont elle va déclencher la révélation finale.
Voilà une BD qui, grâce au dessin de Constant, une superbe ligne claire très expressive avec une mise en couleurs collant à merveille à l’atmosphère du récit, se lit d’une traite, avec une réelle jubilation, comme un bon vieux disque de Punk.

Bonus Track : Eric CARTIER

A propos de One, two, three, four, Ramones! : 4 questions à Eric CARTIER

Dans Route 78, ton précédent album, tu évoquais plutôt le Rock de la côte Ouest, avec des groupes comme Grateful Dead. Comment a eu lieu ce passage à la côte Est, au Rock New-yorkais et au fait que tu mettes en images ce biopic des Ramones ?
Suite à la désillusion de comprendre qu’il y avait un décalage temporel à découvrir ce trip hippie en fin de course, après j’ai fait beaucoup de voyages. Je suis allé à New York et je me suis mis a l’ère du temps. J’avais des cheveux longs, je les ai coupés… il y a eu cette prise de conscience. C’était l’époque de Willy Deville, les Talking Heads, Blondie, Suicide, toute cette scène. Certains me laissaient très dubitatif, les premiers pogos, la violence, quand Alan Vega s’écrasait des mégots sur son avant-bras, moi, je me sentais un petit peu bleu-bite à voir ça (rires). C’était un peu l’initiation et j’ai trouvé que dans tout cet univers qui était quand même très très noir, post-punk etc, j’aimais bien l’énergie des Ramones, ce côté teenage, musique garage avec un son terrible et pour moi c’était plus fort que le café et d’autres substances pour bosser la nuit… Parce qu’on bossait beaucoup la nuit, c’était New York, fallait payer les loyers, à l’époque on avait des petits boulots de merde et c’était la nuit qu’on avait un peu de temps pour dessiner.
Les Ramones, j’ai toujours gardé çà comme une bande-son. Mais à l’époque, je les aimais pas. J’aimais pas leur coupe à la Mireille Mathieu, j’aimais pas le fait qu’ils aient un uniforme et en même temps je portais un perfecto et un jean troué. Et puis cette course au succès… mais leur musique, rien à redire. Donc ça m’intéressait et quand on m’a, par hasard, mis le plan dans les pattes, ça m’a donné l’occase de me plonger vraiment dans une bio. Je croyais que c’étaient des cousins, des frères ou des consanguins. Ils jouaient sur cette ambiguïté en fin de compte. Quand on regarde tous les groupes de cette époque, eux il affirmaient haut et fort qu’ils venaient du Queens, qu’ils étaient des banlieusards, y’avait ce côté Cretin Hop mais on se demande s’il jouaient vraiment aux crétins ou pas. On le voit dans la bio, Dee Dee, il est génial mais dès fois il est complètement largué. Sur certaines vidéos, on se dit « mais détruisez-moi ça » (rires).
Je suis content parce que c’est grâce à Route 78 que j’ai fait celui-là. Xavier Bétaucourt et Bruno Cadène (NDR : les deux scénaristes) sont tombés dessus, ils ont contacté Futuropolis, ils ont dit « Tu connais le mec qui a fait ça ? Ça nous brancherait… » Alain David (NDR : Responsable éditorial chez Futuropolis) , que je connais bien, a levé les yeux au ciel « Non, pas lui, les gars ». On s’est rencontrés. Je commence à lire le script et je tombe sur cette histoire. Le fait qu’ils développent vachement l’enfance et le point de vue de Dee Dee m’a plu, parce que c’est le plus Rimbaldien. Il a grandi en caserne, d’où l’explication de tas de trucs, jusqu’à l’imagerie un peu néo-nazie américaine du logo présidentiel du groupe. Or, moi, j’ai grandi en caserne, c’est un monde que je connais très bien, sauf que mon père tapait pas ma maman, il était occupé à me foutre sur la gueule (rires). Ça m’a donc tout de suite parlé, cette réaction de ras-le-bol. C’est pour ça que je voulais être un Baba. Moi j’attendais 18 ans avec un chronomètre et quand c’est arrivé, je me suis pas enfui mais j’ai couru. Et donc je me suis dit « Putain, pas de hasard, il est pour moi ce bouquin !». J’hésitais à raconter des souvenirs d’enfance, quand j’étais juste un petit benêt au pied des bâtiments de caserne. Parce que j’avais eu une enfance rigolote, comme Dee Dee. Collectionner les trucs militaires, tous ces décors… ça, je pige. Mon argument ultime par rapport à l’éditeur, ça a été « Écoute, si tu connais un autre connard qu’achetait sa dope au Chelsa Hotel, t’as qu’à lui filer le bouquin. » (rires). Et ça a été bouclé. Parce qu’en réalité, ce bouquin, il aurait dû être fait par Riff Reb’s ou par Cromwell, qui sont des potes. C’était juste un tel plaisir de leur dire « Hé, les gars, trop tard, c’est moi qui le fait ! », juste pour qu’ils me détestent (rires). Voilà, coup de bol, quoi, c’est aussi simple que ça.

Ton parti-pris graphique, avec ce lavis noir et blanc, très vintage, c’est quelque chose qui t’a semblé évident dès le départ, pour assurer la  reconstitution cette époque des Seventies ?
J’ai pris un virage graphique il y a quelques temps. Avant j’étais influencé par tout ce qui était Cartoon américain évidemment, les Shelton, les Crumb et son pendant français, Métal Hurlant. Mais j’avais jamais fait d’école. Le Cartoon, ça s’apprend facilement. C’est plus facile d’être Punk que de rentrer au Philharmonique de Berlin. Avec trois bouts de dessin, j’ai réussi à survivre, à apprendre à dessiner mieux petit à petit. Mais à un moment donné, je me suis dit que c’était daté. Encore quelques années et j’allais être super au point dans style qui allait être centenaire. Comme je faisais des paysages à côté, progressivement, j’ai changé de ligne, de trait et celui-là, je trouve qu’il colle bien.
Je voulais pas un dessin Punk. Le trait pour moi, il fallait qu’il soit semi-réaliste parce que si tu te colles trop sur une doc et que t’as une case superbe et que la case d’après t’as pas la doc et que la case est moitié moins bonne, c’est naze, on n’a plus d’homogénéité. Quand je bosse, c’est une sorte de dogme, comme dirait Lars Von Triers, j’utilise le feutre pinceau, un gros crayon, c’est tout. Je travaille bien mon crayonné et après j’encre. Une règle pour le tour des cases, mais jamais dedans, comme ça, je limite les soucis. New York avec une règle, ça va quand on est Boucq, La femme du Magicien ou tous ces bouquins, on peut y aller. Je compte pas les fenêtres, je pense juste à mes verticales. Il y a de la liberté dans la contrainte.
Il faut donner l’impression que c’est réel. Souvent, quand on voit New York, c’est un chapelet de clichés, les grands immeubles… mais Fuck Off, y’a que le premier jour que tu lèves la tête à New York, ou l’hiver pour pas prendre la glace sur la tronche. Mais quand t’es dans le Village, c’est pas ça, c’est plutôt le New York de Hill Street Blues, les Back Alleys. Le Village, c’était balèze, un bâtiment sur deux était pourri, cramé, les parpaings dans les fenêtres, les Crack House… Ça, je maîtrisais. J’ai assez usé les Converse dans ces coins là pour me dire « Ça, c’est mon feeling ». C’est ce que je cherche, comme quand Loustal dessine New York, il arrive à choper l’âme, pas le joli cliché. En quelques pages, je veux que les gens soient immergés dedans. En réalité, je passe plus de temps à faire des découpages à la « Bonhomme Patate », à caler mes cadrages, mes champs, contre-champs, comment je vais amener une émotion. Je balance pas des secrets, c’est comme ça que je fonctionne et que j’enseigne le dessin.

Comment as-tu fait pour redonner vie aux Ramones avec autant de crédibilité ?
RamonesJe suis allé voir tout de suite ce qui avait été fait sur les Ramones. Je connaissais Bobby London, un pote de New York, qui a fait quelques illustrations pour eux, mais comme je suis pas portraitiste, je flippais un peu. Je peux faire un mec qui a une bonne gueule, une sale gueule, une nana qui exprime des sentiments mais que ce soit ressemblant pour moi, c’était un challenge. Je suis allé voir sur Internet et là j’ai été rassuré parce que tous les dessins qu’il y a sur les Ramones, c’est des dessins Punk de l’époque, de magazines. Donc, à part des vrais caricaturistes qui font des dessins chiants… Ce sont des icônes. Tu fais une espèce de serpillière qui fait deux mètres avec un perfecto, c’est Joey. Tu fais Mireille Mathieu qui fait la gueule, c’est Johnny. Tu fais Johnny avec les cheveux plus courts et qui titube, c’est Dee Dee. C’est juste ce jeu.
Donc, beaucoup de doc pour avoir les expressions, les attitudes, la manière dont ils tiennent la gratte, pour retrouver ces ambiances là. Si tu veux faire un mec qui se prend la tête, ça sert à rien de passer deux heures à trouver les bonnes positions. Tu vas sur Google et tu tapes « qui se prend la tête » et tu regardes ce qui va venir. C’est pas qu’on va décalquer une photo, on s’en fout de la personne sur la photo mais elle se prend la tête, t’as la position de main. Dans la case où il y a le DJ qui dit « Et maintenant le premier album d’un groupe révolutionnaire », je suis allé chercher des images de DJ de l’époque, pour avoir les micros de l’époque, etc… Oui, on peut faire croire à une station de radio mais c’est là qu’on se plante parce que y’a pas besoin de montrer qu’on sait ce qu’est une station de radio, faut juste qu’on suggère. Tu demandes à un pote de mettre le casque et tu vois comment il met le casque. Un DJ, c’est pas juste quelqu’un qui parle, il faut que tout soit en action. Sur Internet, je tope des photos, le mouvement négligé du mec entre deux disques, l’écart du petit doigt…et c’est tout à l’avenant. Tu cherches la bonne doc et tu te dis « Tiens, ce camion, il est garé à moitié sur le trottoir. » Et c’est ce qui fait que tu y crois. La BD n’est pas le cinéma, même s’il y a des termes qui se recoupent. On dirige le regard du lecteur, de manière anodine. Quand tu arrives au bout d’un strip, comme par hasard, très souvent il y a une orientation vers la gauche qui invite le regard à basculer pour enchaîner en dessous. C’est ce qu’on n’a pas besoin de voir. Quand on achète des légumes bio, on s’en fout de voir le paysan qui les plante. C’est ça qui m’intéresse, comment on crée cette illusion.
Là où c’est chiant, c’est pour trouver la bonne tronche. A la fin du bouquin, il y a les pages où Dee Dee est juste Dee Dee Ramone, indépendant. Tout le monde le courtise parce que c’est Dee Dee. Il joue avec plein de gens. Il a joué avec Joan Jett. OK, cool, Joan Jett, je vois qui sait, pas de problème. Mais en prenant une doc trop vite, j’allais me planter si j’avais pas eu un doute au dernier moment. J’ai trouvé la vidéo d’un des concerts où il joue avec elle, elle était cheveux ras, peroxydée… C’est pareil quand Dee Dee parle de ses copains qui sont morts, comme Johnny Thunders. C’est là que ça tourne à l’enfer, qu’un espèce de mec va venir avec un perfecto et va te casser les burnes en te disant « C’était pas comme ça ». Mais j’ai passé avec succès l’exam avec Géant Vert (NDR : Le journaliste qui tient la chronique BD dans Rock & Folk), je suis content. Mais c’est parfois des heures de doc pour trouver exactement le truc pour un dessin qui va faire 3 cm sur 4. Mais tout ce temps là, ça continue à carburer dans ta tronche. Ton découpage mûrit sans que tu le saches. C’est comme un boulanger, tu prépares ta pâte, faut pas être trop pressé. Je travaille mes découpages longtemps à l’avance mais pas trop parce qu’après je sais plus ce qu’il y a dans mes crayonnés. Après je classe… j’ai telle doc qui m’attend… Je dois avoir une bible de milliers d’images. J’ai pris un grand panneau où j’ai mis environ 200 images en noir et blanc, des tronches des Ramones, de Blondie… Je l’ai mis juste en face de moi et ça m’a servi de kaléidoscope, pour pas perdre le fil. C’est ce qui me plaît dans ce boulot. C’est un métier solitaire, oui, mais on s’emmerde pas. Mais ils m’ont épuisé !

Est-ce que tu penses qu’on peut faire un parallèle entre les Ramones, leur place dans le Rock et la Bande Dessinée aujourd’hui, où l’on peut devenir culte sans que ça permette de bien en vivre, ni d’avoir la reconnaissance du grand public ?
Il faut savoir ce qu’on veut. Il y a l’aspiration légitime de jeunes qui veulent que ce soit un métier parce que leurs parents se sont saignés pour faire des putains d’école et se coupent un bras pour leur payer des études. Mais je crois que la fin du Rock’n Roll, c’est quand on a commencé à faire un ministère du Rock’n Roll. Je pense que la BD ce n’est pas un métier. Si c’est un métier, moi, j’arrête. Je fais de la Bande Dessinée parce que j’ai pas les couilles d’être criminel, je suis trop feignant pour aller à l’usine et la BD, ça me plaît. La BD a changé ma vie, comme Crumb, comme Shelton, ça a changé la vie de centaines de milliers de gens. C’est tout ce qui m’intéresse. Je veux pas le prendre de haut et dire à ceux qui ont réussi « toi, tu peux parler, t’as réussi et moi j’emmerde tout le monde ». Je me fais pas plus que le SMIC mais je fais ce que je veux, au rythme où je veux. On a du métier, mais c’est pas un métier. C’est dur à faire comprendre à un môme. J’ai fait ça comme des potes ont décidé de faire du théâtre de rue. J’aimais le côté saltimbanque de l’Underground. C’est pas pour faire Boule et Bill que je fais de la BD, avec tout le respect que j’ai pour le mec qui le fait. Je suis aux antipodes d’Arleston. Je le connais depuis qu’il est môme… Lui, il voulait devenir Arleston, y’a rien de mal à ça. Il voulait devenir un scénariste connu, aimé, qui produit de la BD populaire et il y est arrivé. Moi, je voulais juste qu’on me foute la paix, pouvoir dessiner et arrêter de faire la plonge, arrêter de faire des chantiers et ne faire que du dessin. J’y suis arrivé. C’est tout ce que je souhaite à tous ces jeunes. Y’a pas une Bande Dessinée, y’a pas un Rock, y’a pas un Polar. Donc, en effet, oui, il y a une analogie à faire entre le Rock et la BD et c’est pour ça que ce bouquin me réjouit, comme Route 78, d’autant plus parce qu’avec lui, je fête mes 60 ans. Le No Future a 40 ans et il y a 40 ans que je sais que le No Future est une arnaque, juste un slogan. Parce qu’il y avait peut-être un futur de merde mais je savais qu’il y en aurait un !

Les deux vies de Baudoin

Dessins et textes : Fabien TOULMÉ

Quand on a le même prénom qu’un ancien roi des Belges, au passé qui, bien qu’un peu trouble, n’évoque guère la folie et les outrances d’une vie de Rockstar, on se traîne quand même un sacré handicap quand on caresse l’espoir de devenir un guitariste professionnel. Et quand le Baudoin de ce récit est confronté au choix de son projet de vie, ce patronyme sonne déjà comme une mauvaise excuse.
Dès le début, on devine, qu’en dépit des posters des groupes phare des années 1970 décorant sa chambre, ce faux adolescent attardé mène une vie d’adulte au quotidien déprimant. Malgré un job bien payé de juriste dans une grosse boîte parisienne, le quotidien Deux vies Baudoin 2métro-boulot-dodo a éteint ses rêves musicaux. Baudoin bosse comme un âne, sous la coupe d’un supérieur tyrannique. Une bonne vie de merde qui d’emblée se révèle forcément prometteuse pour la suite. Et l’on n’est pas déçu quand Luc, le frère de Baudoin, débarque dans sa vie à l’improviste, en transit entre deux missions pour Médecins sans frontières. Antithèse de son frangin timoré, Luc est un winner qui avance dans la vie au gré de ses désirs, multipliant les conquêtes féminines tandis que son frère complète laborieusement sa collection de râteaux, lors des rares occasions qu’il a de se retrouver seule avec une fille.
Point n’est besoin de dévoiler plus l’intrigue, ni l’astuce scénaristique qui mènera les deux frères en Afrique, au Bénin, et vers un dénouement doux-amer très bien tourné (ah, ce que c’est bon, les BD avec un VRAI épilogue). Baudoin va y découvrir le sens de sa vie, se révéler à lui-même mais aussi réaliser à quel point son frère l’aime. Car il s’agit avant tout de ça, d’une histoire de fratrie, pleine de sensibilité (mais pas niaiseuse) et de réalisme (mais dépourvue de clichés). Le récit est d’une fluidité réjouissante, en dépit de l’exercice, toujours un peu casse-gueule, des flash-back répétés, et qui ici permettent d’éclairer progressivement la relation complexe et forte qui unit les deux frères.
Le dessin de Toulmé n’est pas étranger à ce plaisir de lecture,Deux vies Baudoin 1 aussi sobre et qu’expressif, ce qui n’est jamais évident dans ce style de graphisme « nouvelle BD » (depuis le temps qu’il existe, on se demande d’ailleurs si l’adjectif signifie encore quelque chose).
Et le Rock dans tout ça ? Une toile de fond discrète mais bien présente, avec juste ce qu’il faut de sexe (hé, hé…), de drogue (oui, bon, juste quelques pétards) et de Rock’n roll, tandis que Baudoin reprend le manche de sa vie et de sa guitare et se frotte à la Pop africaine, lui le fan de Rock des Seventies. Dans son propre style, par son ambiance générale et la justesse des personnages, Les deux vies de Baudoin fait sacrément penser à Love Song ou The Long and Winding Road de l’ami Christopher. C’est encore l’un des plus beaux compliments qu’on puisse faire à ce roman graphique qui tient la corde pour être mon coup de cœur BD de l’année 2017.

One, two, three, four, Ramones!

Dessins : Eric CARTIER – Textes : Xavier BÉTAUCOURT et Bruno CADÈNE

A la soûlante et sempiternelle question « Qu’est-ce que le Rock’n Roll ? », les plus flemmards des spécialistes de la question, journalistes, zicos ou amateurs plus ou moins éclairés auront tendance à répondre en citant un groupe ou un artiste. Elvis arrivera le plus souvent en tête de liste et on essaiera d’avoir une pensée charitable pour ceux qui diront « Johnny » mais alors ce sera sans moi, le culte du grand Binaire Primaire imposant une intransigeance sans faille pour les âmes perdues qui brûleront pour l’éternité au Paradis (fiscal, évidemment).
En étudiant de plus près la question, je conviendrais assez facilement qu’il est un groupe dont le parcours, la musique, le look et bien sûr la légende remplit tous les critères pour incarner dignement l’essence du Rock’n Roll. Le vrai, celui de la classe dominé, des laissés-pour-compte, des losers et par dessus tout de la déglingue. Ramones 1 Et, en se référant à l’avis très autorisé d’un maître du genre, à savoir Frank Black, qui conseillait leur écoute pour expliquer à un Martien ce qu’est le Rock’n Roll, citer les Ramones est assez imparable. Groupe culte, que tout le monde connaît sans l’avoir jamais vraiment écouté, à par les mélomanes bien sûr, les Ramones avaient tout pour devenir le plus grand groupe de l’histoire du Rock et ils le sont devenus d’une certaine façon. Trait d’union entre le Rockabilly des origines au Revival Punk de la fin des Seventies, dont ils sont considérés comme les précurseurs (avec les New York Dolls et les Stooges), leurs disques continuent à se vendre à petites doses et les tee-shirts floqués de leur logo figurent en bonne place dans la top-list des ventes, portés par des d’jeunes qui parfois ne savent même pas qu’il s’agit d’un groupe de Rock (si, si, j’en connais !).
Il existait déjà un bon paquet de bouquins sur les Ramones avec notamment les autobiographies de Johnny et Marky. Mais il manquait une version plus imagée qui restitue toute la dimension visuelle du combo new-yorkais. One, two, three, four, Ramones! constitue ainsi un biopic en bandes dessinées qui fait le tour de la question, en adoptant un vrai point de vue, mettant en perspective ce qui a fait le sel mais aussi le poison de la carrière des Ramones. En l’occurrence celui de Dee Dee, le bassiste. Celui qui a trouvé le nom du groupe et en a composé la majorité des titres. Celui qui aurait pu en être le leader, s’il n’y avait pas eu cette saloperie de dope. Le livre débute par la description de l’enfance de Dee Dee, sur une base miliaire américaine en Allemagne, entre un père violent et une mère alcoolique, avec la découverte des premières défonces. Un terreau propice à faire germer des morceaux de pur Rock’n Roll, sans détours ni faux-semblants. Dee Dee était l’âme damnée des Ramones, Johnny, le guitariste en était la tête pensante. Inventeur de leur look et de leur jeu de scène, il est ici dépeint comme le despote éclairé du groupe. Un bon gros connard d’Amerloque tel qu’on adore les détester, opiniâtre et sans scrupules, antipathique, pro-Bush, vRamones 2aguement raciste, mais implacablement professionnel, sans qui les Ramones seraient restés un petit groupe de quartier. L’opposition de style et de caractères entre Johnny et Dee Dee est l’un des arguments essentiels de cette biographie qui se dévore avec autant de jubilation que l’écoute du premier album des Ramones ou le It’s Alive de 1978.
Cette approche met un peu de côté Joey Ramone, au regard de son statut de chanteur qui aurait dû lui conférer un rôle de leader qu’il n’a jamais été capable d’assumer face à l’omniprésence de Johnny, mais justement elle souligne en creux la fragilité du personnage qui n’avait vraiment rien pour devenir une rock star… la magie du Rock’n Roll.
Point d’orgue de l’opus, une post-face très didactique commentant certaines planches afin d’expliquer le contexte de l’événement ou de l’anecdote, d’aller dans le détail et en savoir un peu plus sur le backstage de la saga Ramones, tout en révélant au passage quelques libertés délibérément prises par les auteurs avec la vérité historique, pour garder la cohérence du récit. C’est pas parce que ça jouait sur trois accords qu’on n’a pas le droit à un peu de rigueur historique.
Et puisque l’on parle de cohérence, il faut saluer le choix d’Eric Cartier pour le dessin. Son style pêchu, dépouillé et diablement efficace colle à merveille avec le Rock sans fioritures des Ramones, le recours au noir et blanc apportant cette touche vintage et nostalgique qui, ajoutée à ce juste équilibre entre vérité historique et parti-pris narratif, fait de ce biopic illustré un ouvrage indispensable pour qui veut connaître l’essentiel du plus grand groupe de Rock’n Roll de l’histoire, en y passant juste le temps d’un de ses concerts. Alors les Kids : Hey, Ho, Let’s go or what ?

Bonus Track : 3 questions (+ 1) à Eric CARTIER

Jampur FRAIZE

Si vous êtes lecteurs de Rock & Folk, vous avez sûrement remarqué ses dessins drôlatiques et un poil irrévérencieux qui caricaturent les plus belles tronches du Rock. Jampur FRAIZE fait rimer Rock avec BD comme une évidence. Ce pilier de la Gazette du Rock où il associe à ses méfaits graphiques les plumes les plus aiguisées de la BD Rock est aussi animateur de radio (devinez dans quel style). Vu qu’il respire le Rock tel un Punk son tube de colle, il était temps qu’il nous en dise plus sur ces addictions parfaitement avouables.

Quels sont les événements tragiques de ton enfance qui t’ont fait dériver vers la bande dessinée ?
Vers l’âge de 6 ans, je suis tombé à plusieurs reprises sur la tête et ce, à peu de temps d’intervalle : chute d’un lit superposé, chute dans un escalier, et collision frontale contre un mur en crépi. Il ne s’agit pas vraiment ici d’événements tragiques mais cela a influencé mon comportement de manière considérable.
Je me suis pris, entre autres pour Gaston Lagaffe, Donald, Astérix et Luky Luke. Mon rêve était alors de faire comme Lebrac, qui était toujours en retard pour rendre ses planches de BD, à la rédaction de Spirou.

Et ce penchant indéfectible pour la musique de sauvages, d’où vient-il ?
Un peu de mes chutes, citées précédemment, mais aussi, ayant été élevé dans un endroit isolé de la garrigue gardoise, j’ai gardé cet instinct sauvage qui s’est traduit par une irrésistible envie de rythmes binaires. La visite de l’aven d’Orgnac a été décisive quant à mon attirance pour les sons de guitare caverneux. Puis, voyant mon grand frère gratter inlassablement sur sa guitare, j’ai eu envie de faire de même, tout en écoutant les vieux bluesmen des 40’s et jeunes anglais des 60’s qui nous servaient de modèles.

Le mélange de ces deux addictions t’a-t-il tout de suite amené vers la BD Rock ou bien as-tu exploré d’autres genres avant?
J’ai appris le piano classique et un peu de jazz de 7 à 14 ans, j’ai donc consommé pas mal de musique classique et j’en écoute encore beaucoup, principalement les impressionnistes (Debussy, Ravel…). Du jazz aussi. En même temps, j’entendais d’une oreille les disques de mes aînés, qui entraient en pleine adolescence et écoutaient Chuck Berry, Les Stones, Beatles, Who, Canned Heat, Otis Redding Deep Purple…

Tout ça nous mène vers la Gazette du Rock, dont tu es l’instigateur (ou l’un des instigateurs ?), et qui, sous ses dehors un peu foutraques et éclectiques, proches de l’esprit fanzine, a une vraie ligne directrice, axée sur le Rock pur et dur sous toutes ses formes, en retraçant en BD aussi bien des célébrités que des artistes underground. Il y a aussi des interviews de dessinateurs, des chroniques de concerts… Comment et pourquoi avoir créé ce magazine?
C’est parti de loin, remontons jusqu’en 2008, année où ma compagne, Stella Di Matteo, passionnée de Rock aussi, a créé une ASBL (équivalent belge des assos loi 1901), la «Maison du Rock», qui s’inspire du concept de la «Maison du Jazz» de Liège, lieu de conservation et de consultation du patrimoine Jazz, avec conférences, expos et organisations de concerts à la clé. Bref, elle s’est dit qu’il fallait la même chose pour le Rock. Une sorte de caverne d’Ali baba Rock’nRoll, avec tous ses trésors. Le hic, c’est que les subventions pour avoir un lieu digne de ce nom sont inexistantes pour le moment. Donc, depuis sa création, l’ASBL stocke dons, héritages et achats d’un patrimoine Rock, riche en vinyls, CD, K7, livres, DVD’s, documents et accessoires divers dans un local, en attendant de pouvoir avoir un lieu digne d’accueillir un public assoiffé de rock. En attendant, depuis 2008, donc, la Maison du Rock n’a pas chômé car elle a organisé des concerts (Satelliters, Len Price3, Les Producteurs de Porcs, The Prime Movers, The Montesas, etc.) des expos (Frank Margerin, Mezzo, Riff Reb’s & Edith,…), et des conférences. L’univers du Rock et celui du Fanzinat étant étroitement liés , nous nous devions de créer un fanzine: La Gazette du Rock, qui existe depuis mars 2011, au rythme de deux parutions par an. Grâce, entre autres, à l’impulsion de Jean Bourguignon, talentueux auteur de Bandes Dessinées et stakhanoviste du fanzine.
On y raconte, triture et maltraite parfois, l’Histoire du Rock, on y parle de nos coups de cœurs, il y a des chroniques, interview, BD, strips. On peut y trouver des grands classiques comme Chuck Berry ou des gens plus en marge, comme Billy Childish ou Reverend Beatman. Depuis quelques numéros on propose un thème : les origines du Rock, la naissance du Rock, Rock et Superhéros, le psychédélisme… Elle se présente emballée dans un sachet plastique avec un bordereau qui annonce une partie du contenu, dont le fameux cadeau/gadget, rappelant le Pif Gadget de notre enfance (ben oui, on est vieux!). Dans chaque numéro, il y a un noyau dur de dessinateurs qui participe: Fifi, Jean Bourguignon, Det, Sisca Locca. Nous proposons à nos potes dessinateurs et passionnés de Rock de participer. Mezzo, Riff Reb’s, Jeff Pourquié, J.C Chauzy, Besseron, Bouzard y ont collaboré. Bon, c’est pas évident car, comme dans tout fanzine qui se respecte, il n’y a pas de budget, c’est juste une question de passion et d’amitié. Nous avons failli arrêter d’ailleurs, la Gazette étant en couleur, on cassait la tirelire à chaque numéro. Heureusement, maintenant nous avons l’aide de la ville de Liège, ce qui permet de continuer. On l’emballe à la main et on la distribue nous mêmes principalement à Liège, Bruxelles, Paris et Lyon, ou par correspondance.

Et puis, c’est la reconnaissance ultime, la vie de Rock star, avec la parution de tes dessins dans Rock & Folk…
Même si ce n’est pas ultime (ni la vie de Rock star!), c’est quand même pour moi une reconnaissance appréciable. Rock&Folk est une revue que je connais depuis mon enfance, mon grand frère était déjà lecteur. J’ai longuement décroché dans les années 80 (Kahled ou Madonna en couverture de Rock&Folk, ça pardonne pas) mais je mis suis remis au début des années 2000. J’aimais bien la rubrique, « Que sont-ils devenus ? » qui enquêtait sur les groupes disparus ou musicos dont on entendait plus parler. Ça m’avait inspiré l’idée d’une série de dessins sur le thème, « que seraient-ils devenus, s’ils étaient encore parmi nous ? »,avec donc des illus mettant en situation Elvis, Jim Morrisson, Janis Joplin, etc. Tout ça, de manière décalée. J’avais envoyé par courrier postal ce dossier chez rock&Folk.Vincent Tannières, qui y bossait déjà vers 2002, avait apprécié le projet, mais créer une rubrique spéciale ne se fait pas du jour au lendemain et ils avaient leur quota d’illustrateurs à ce moment-là. Au fur et à mesure, pour ne pas me faire oublier, quand j’avais un projet, une idée ou une planche, je leur envoyais un dessin ou l’autre par mail. Philippe Manoeuvre semblait apprécier mon travail et m’a proposé à l’été 2011 de passer une planche dans le numéro d’été. Puis, plus rien…Et un beau jour de printemps 2014, il me propose de m’occuper tous les mois d’illustrer le courrier des lecteurs, et de temps à autres des articles. Je croise les doigts pour que ça dure le plus longtemps possible. Jusque là, tout va bien, mais la presse papier est assez fragile, ces temps-ci.

Est-ce qu’il y a des dessinateurs qui t’ont influencé?
Dans le désordre: Uderzo, Morris, Franquin, les anonymes des studios Hanna-Barbera/UPA/Walt Disney.

Qu’est-ce qui t’attire dans le fait de dessiner des rockers? Et à l’inverse, est-ce qu’il y a dans ce sujet des choses que tu apprécies moins, sur le plan graphique?
Gary Thain smallJe suis passionné de musique en général et de Rock en particulier, c’est donc un sujet qui m’inspire. Et je n’hésite pas à écorcher mes idoles. Graphiquement tout sujet peut être inspirant, donc pour le Rock, no problem.

Ton dessin est très personnel et caricatural. Se moquer des rockers tout en leur rendant hommage, c’est plutôt une démarche rock’n roll ?
Je trouve crétin les gens qui s’insurgent quand on critique ou se moque de leurs idoles. Dans le courrier des lecteurs de Rock&Folk, y en a toujours un qui se manifeste, réagissant à un article ou une chronique « assassine », et dans mes proches, j’en ai connus quelques-uns. Je suis un fan D’AC/DC (euh…quand même pas au point d’aller les voir avec Axl Rose), des Stones, Who, etc. Mais je n’hésite pas à me moquer d’eux, parce qu’ils peuvent parfois être ridicules ou faire de mauvais morceaux. Se moquer des choses qu’on vénère est une sorte d’auto dérision. Et qui aime bien châtie bien.

Justement, existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin «rock»?
Non, il y a sans doute un esprit. Un dessin très léché peut-être plus rock qu’un dessin exécuté de façon plus «trash». C’est le propos et le trait mis là où il faut qui fait que ça peut-être ou ne pas être Rock.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Les galères, les femmes, les succès, des egos surdimensionnés, l’alcool, la drogue, etc. Mais quand on y pense, ces points communs peuvent coller avec plein d’autres univers. Et des fonctionnaires de la BD et du Rock, y en a beaucoup aussi.
Donc, on va dire que les deux provoquent des émotions fortes, mais le rock est plus direct, plus instantané.

Travailles-tu en musique?
Oui, à 99,99%. Ça va de Debussy à Black Flag, en passant par Coltrane ou des B.O, selon l’humeur du moment.

Es-tu aussi l’un des instigateurs de l’émission de radio «Inspecteurs des Riffs»?
Oui, c’est via la Maison du Rock et la Maison du Jazz qu’elle est née, en février 2010.
C’est une émission mensuelle diffusée les 3è Mardi de 20h à 22h sur www.48fm.com. Elle est Podcastée et téléchargeable ensuite le début du mois suivant sur www.radiorectangle.be. On y passe du rock, du jazz de la musique de film, des musiques électroniques, etc.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu?
Ouille ouille ouille quel choix!..Euh…disons…Bon Scott. Il est peut-être mort jeune mais à 33 ans il avait déjà vécu plusieurs vies.

Quels sont tes projets, notamment à quand un nouveau numéro de la Gazette du Rock ?
D. BoonLe prochain numéro sort cet été. Ce sera un spécial rock rigolo, avec interview de Frank Margerin, of course !
Je fais pas mal de boulots d’illustrations ces temps-ci. Des affiches, des pochettes de disques, 2 livres didactico-rigolos en collaboration avec des écrivains ornitologues et scientifiques. « Les bêtes qui volent, avec ou sans ailes » sorti en mars 2017 et à venir en septembre « les bêtes de la maison et de la chambre », aux éditions de la Salamandre. Comme quoi, y a pas que le Rock dans ma vie…
D’autre part, ça fait 2 ans que j’essaye de mettre en forme un projet d’albumBD/illus/cartoon, spécial Rock, pour présenter aux éditeurs…Je compte boucler ça avant ma mort !

Rock’nrolliens, pour découvrir l’univers de l’ami Jampur Fraize :
www.facebook.com/jampurfraize
www.facebook.com/maisondurock
www.facebook.com/inspecteursdesriffs

Alive

Dessins et textes : LUZ

On les a tous connus ces concerts où on aurait bien voulu profiter du spectacle, suffisamment près de la scène pour ne rien rater de ces moments dérisoires d’anthologie qui font le sel du rock’n roll show, du genre quand le gratteux jette un regard dépité vers la console de retours, la petite moue complice du chanteur, le pins sur la casquette du bassiste… On est pas arrivés assez tôt pour être au premier rang ou bien on n’avait pas envie de passer deux heures, compreAlive 1ssés comme un joint de bocal à cornichons, contre les barrières.  Mais là, c’était nickel, la place idéale, légèrement excentrée, à portée de vue. Et puis le concert a démarré, on a bougé de vingt mètres en dix secondes, les premiers slammeurs vous sont tombés sur la tronche (que des barbus ventripotents évidemment, les petites meufs vous passent loin des paluches) et vous vous êtes pris les vagues de pogo (ou de mosh selon le degré de distorsion) à intervalles réguliers. Moyennant une côte fêlée, un orteil écrasé et un hématome au sommet du crâne, vous aurez vécu l’histoire du Rock avec un grand H. Mais bon, il faut la mériter sa place au Paradis. Et plus tard vous pourrez dire d’un ton détaché, à l’heure du thé devant un auditoire admiratif et vaguement jaloux : Le concert de Hope In Hell (du Rock tranchant!) à Trifouillis Sur Seine, ouais, j’y étais… devant !

Ces moments de solitude de masse, Luz les a vécus aussi, dans des centaines de concert, souvent aux premières loges, dans la fosse. A un petit détail près, il tenait (ou plutôt agrippait) dans ses mimines un carnet et un crayon et il crobardait les artistes. Parfois de loin, parfois à la lisière du pogo mais parfois aussi DANS le pogo. Imaginez le mec en plein concert de Motörhead. De la folie pure. « We are Luz and we drawing Rock’n Roll ». Tous ces instantanés de concert, pris sur le vif, outre le témoignage brut de fonderie qu’ils donnaient du spectacle, constituaient un parfait indicateur de sa qualité. Si les dessins étaient trop clean, c’est que le concert était nul. Luz parvient à restituer l’énergie et l’ambiance d’un concert avec juste quelques traits, allant à l’essentiel, immortalisant les Rockers, dépouillés de tout artifice, un peu à la manière d’un Reiser car s’y ajoute un humour corrosif, pimenté d’une bonne couche d’auto-dérision.

La couverture de ce plantureux recueil des dessins de concert de Luz illustre à elle seule cette démarche sans concessions, comme leur auteur. Alive est donc une anthologie comprenant les dessins réalisés entre 1999 et 2015 et parus dans diverses publications, dont Charlie Hebdo, Fluide Glacial ou Rock & Folk ainsi que l’album Alive 2Claudiquant sur le Dance Floor. Un manifeste à la gloire du Rock où cependant la caricature sans pitié le dispute sans cesse à l’hommage pasionné. Outre les dessins de concert, le pavé, lourd comme un riff de Stoner Metal, intègre toutes les productions que Luz a faites autour du Rock (mais n’y cherchez pas The Joke) ainsi que des illustrations originales créées spécialement pour le livre, dont quelques planches récentes mettant en scène l’auteur et sa fille, encore bébé, à qui le papa s’efforce de transmettre le flambeau. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Entretenir la flamme d’un style musical qui a dépassé l’âge de la retraite et dont les icônes sont soit mortes, soit bien fripées. Difficile d’entretenir un idéal de liberté, de rébellion et de provocation, même chez les jeunes quand tout semble avoir été dit. L’interview croisée de Luz et Philippe Manoeuvre qui sert de préface au bouquin ne laisse guère optimiste sur l’avenir du Rock mais en attendant, il nous reste une flopée de putains de bons disques, de chauds concerts en perspective et donc désormais les dessins d’Alive pour nous remémorer ce que le Rock aura toujours de jouissif. Rien que pour ça, merci Luz, et tiens bon !

Rock et BD au festival Angers BD

En décembre 2016, les décibulles ont envahi le festival Bande Dessinée d’Angers.
Ce fut un sacré bon moment de BD Rock avec au programme :
– Le concert du Boy’s Bande Dessinée (groupe de Janry, Batem, Gihef and Co) au Joker’s Pub ;
– Une exposition Rock et BD, avec des oeuvres de Hervé Bourhis, Julien Solé, Christopher et Frank Margerin ainsi que des croquis de concerts d’Olivier Martin ;
– Une Conférence débat en présence des auteurs précités ;
– Un Concours de photos sur Facebook pour devenir un instant la Rock-Star de ses rêves ;
– Et le bœuf du samedi soir, bien sûr !
Ci-dessous un petit aperçu en images de ces réjouissances…

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…ainsi que l’intégralité de la conférence-débat Rock et BD en présence des auteurs de l’exposition :

Un grand merci aux auteurs, organisateurs, bénévoles… sans oublier le public, qui ont contribué au succès de cet évènement.

The Long and Winding Road

Dessins : Rúben PELLEJERO – Textes : CHRISTOPHER

Pour concevoir un récit dont le Rock constitue la toile de fond, on peut aller se servir dans la réserve des gimmicks préfabriqués. Genre un beau gosse ténébreux et tourmenté, une enfance malheureuse, une blessure secrète, quelques addictions, des filles sexy et peu farouches, un entourage hostile, ou encore des rebelles de carnaval bardés de cuir et de tatouages. Ça peut donner quelque chose de sympa, voire franchement réjouissant mais ça peut s’avérer aussi insipide qu’un cheeseburger de fast-food. Mais on peut aussi se fabriquer ses propres ingrédients faits maison et y apporter sa touche et sa sensibilité personnelle. Et quand, en plus, on situe l’intrigue en France et qu’on y place une bande de rockers sex-agénaires (et toujours verts) et un jeune architecte d’intérieur quadra bedonnant, on a suffisamment de matos pour créer une histoire originale. long-road-1Christopher nous avait déjà fait le coup avec son magistral Love Song où il explorait les affres de l’adultère sur fond de Brit-Pop anglaise des Sixties avec le big four du genre, Beatles, Stones, Who et Kinks. Cette fois la bande originale de ce road-movie à la française élargit les horizons, en convoquant quelques-uns des standards du Rock et de la Pop des années 1960 et 1970 dont le titre est repris pour chaque chapitre.
Ulysse doit exécuter les dernières volontés d’un père dont il ne connaît presque rien, en allant répandre ses cendres à l’endroit qu’il lui a désigné. Au volant du Commodore, le vieux Combi VW de l’éphémère groupe de son géniteur, les Tridents, une brochette de vieux anars qui n’ont pas perdu la flamme, Ulysse va entreprendre un long voyage, de Montpellier à l’île de Wight, lieu d’un festival de Rock culte du début des Seventies où s’est rendu le père d’Ulysse avec ses acolytes… et sa dulcinée. Le fils va refaire ainsi le parcours accompli quelques décennies plus tôt par le père. Grâce au journal de ce dernier et aux souvenirs encore vivaces de ses potes, il va découvrir qui était vraiment ses parents et en apprendre tout autant sur lui-même. L’odyssée sera éminemment sex, drug and rock’n roll, comme une renaissance pour Ulysse, car « De si loin que l’on revienne, ce n’est jamais que de soi-même » comme dirait l’autre (allez sur Internet, et lisez le bouquin d’où c’est tiré. Je ramasse les fiches de lecture dans deux semaines).long-road-2
On concédera que le pitch n’est pas ultra novateur. Mais la réussite de ce nouveau pavé (plus de 180 pages en grand format!) dans la mare déjà bien remplie des histoires de road-trips est d’avoir pris le temps de développer les personnages et les situations et de ciseler un récit nostalgique d’une époque mythique du Rock, d’autant plus fantasmée qu’elle symbolise plus que les autres ce rêve perdu d’une ère nouvelle, sans tabous ni interdits où la musique et l’amour auraient pu prendre le pouvoir. Ulysse et ses oncles par procuration illustrent cette quête sans espoir mais vitale d’une jeunesse enfuie vers laquelle nous devrions tous courir à perdre haleine, jusqu’à notre dernier souffle.
Il faut enfin saluer le travail remarquable de Rúben Pellejero dont la ligne claire, précise et épurée offre au scénario riche et dense de Christopher la fluidité nécessaire pour avaler d’une seule traite ce long périple sur cette route longue et sinueuse qu’on rêve tous de prendre, où qu’elle nous mène.

Welcome to Hell(fest) – Le Retour

Dessins : Johann GUYOT – Textes : Sofie VON KELEN

Vous aviez cru être peinards mais vous vous êtes mis le Pentacle bien profond. Car, oui, les Poilus de l’Enfer sont bien de retour. Pour les incultes, (je ne les qualifierai pas d’infidèles, par les temps qui courent, ça pourrait faire désordre), et comme l’automne est de retour avec son lot de spleen, de langueur… et surtout de grosse flemme, je me bornerai à renvoyer à la chronique et la petite interview présentes sur le site, relatives au premier tome paru en 2015.
welcome-to-hellfest-le-retourPar rapport à ce dernier, pas de changements radicaux et donc que du hautement recommandable, entre mini-chroniques, instantanés de concert, tronches de Métalleux expressives et encarts didactiques pour les moins pointus des lecteurs (ça permet de se la péter devant les potes entre deux chips et une gorgée, à l’heure de l’apé-rot). Le tout saupoudré de cette petite pointe d’humour et d’autodérision qui rappellent opportunément que tout ça, c’est avant tout du Rock’nRoll.
A noter que ce nouveau bréviaire est cette fois consacré exclusivement à l’édition 2015 du Hellfest. Alors, enfilez vos cornes, remplissez votre chope, mettez vos protections auditives (oui, bon d’accord, pour les moins jeunes). A lire en headbanguant en rythme, index et auriculaire dressés fièrement. Les plus souples peuvent faire le poirier.

Les Beatles en BD – Le Site

J’ai reçu cet été un e-mail d’un dénommé Fabio Schiavo. Vu qu’il était rédigé en Anglais, il a immédiatement gonflé un peu plus mon ego déjà bien boursouflé, en me confirmant que mon modeste et génial site avait pris une dimension internationale. Mais en cliquant sur le lien noté par mon interlocuteur dans son message, j’ai vite été ramené à un peu plus d’humilité, accompagné d’un soupçon de découragement… si, si.
beatles-a-fumettiSongez un peu : The Beatles Comics recense absolument TOUT (j’ai pas vérifié mais je suis prêt à le parier) ce que le 9è Art a produit en lien avec les Beatles. Aussi bien les Comics que le Franco-Belge, y compris les ouvrages les plus pointus, dans toutes les langues, à commencer bien sûr par les Fumetti car, comme son nom l’indique, Fabio est  originaire de l’autre côté des Alpes.
Il a également co-écrit un livre sur le sujet, feuilletable et commandable sur le site.
Merci et bravo à lui.
Pour voir de quoi il retourne, c’est par ICI, sachant que The Beatles Comics figure désormais en lien permanent dans les Rockn’Rolliens du présent site.
Bon, j’vous laisse, je vais vérifier que ma bibliographie est bien à jour…

White Trash

Dessins : Martin EMOND – Textes : Gordon RENNIE

White Trash 1

Dans le supermarché des fantasmes Rock, le Road-Trip figure en tête de gondole. Dans une décapotable, profilée comme un missile, longue comme le pire cauchemar de l’apprenti conducteur négociant son premier créneau. En plein désert, sur une route à deux 6, le troisième restant en filigrane, bien planqué, pour ne pas effrayer les bonnes âmes en attirant la Bête. La musique à fond, forcément binaire et saturée, vous roulez pénard sous un soleil de plomb, une paire de Ray-Bans sur le museau, en loup solitaire ou bien accompagné et dans tous les cas, vous êtes le roi du Bitume (ou l’Aigle de la Route, à condition que Mad Max soit en train de prendre sa pause).
Évidemment, c’est beaucoup plus fun quand votre but est de rejoindre Las Vegas en un seul morceau, alors que vous avez une armada à vos trousses composée du FBI, du Klux Klux Klan, de prédicateurs fanatiques et d’une paire de péquenots dégénérés échappés d’un film Gore de série Z. Le but commun de cette joyeuse équipe armée jusqu’aux dents étant bien sûr de vous faire la peau. Si en plus, vous braquez quelques banques pour financer les faux frais, c’est encore mieux.
A tous ces niveaux, White Trash respecte scrupuleusement l’intégralité du cahier des charges d’un récit dont le pitch n’a rien de vraiment orignal. Mais en l’occurrence, ce n’est pas la qualité de la gnôle qui compte mais bien celle du flacon, et là, il est indéniable qu’il s’agit d’une des BD les plus déjantées de l’histoire du 9è Art, tous genres confondus. On ne peut s’empêcher de penser à un remake des Blues Brothers en version trash, customisée et gonflée aux mauvais sentiments. Car les deux héros, Dean le « Dude » et « Le King » sont des clo(w)nes maléfiques d’Axl Rose et d’Elvis Presley, une connexion chaque jour plus évidente et prémonitoire quand on voit l’évolution du dernier chanteur d’AC/DC, bientôt aussi bouffi que son glorieux aîné.
Mais ici, les deux compères s’entendent comme larrons en foire, défouraillent et exterminent sans distinction, dans le sillage de leur odyssée sanglante aussi bien le salopard que la veuve et l’orphelin. Difficile d’avoir de l’empathie pour ces « Cadillac Killers » saWhite Trash 2ns merci, si ce n’est qu’à travers eux, le mythe de la Grande Amérique s’en prend plein la tronche, racistes, pro-gun et culs-bénis en première ligne. Et c’est l’essentiel à retenir de ce périple mortifère et transgressif qui laissera sur leur faim les lecteurs habitués aux intrigues bien construites et au suspense millimétré.
… Sauf le dessin qui vous colle une claque comme vous n’êtes pas prêts d’en reprendre une de sitôt, d’autant que le dessinateur s’est suicidé en 2004, ce qui n’en surprendra pas beaucoup. Peu soucieux de lisibilité et de fluidité narrative, Emond enchaîne des mini fresques Rock’n Roll, touffues, explosives et hautes en couleurs (un peu trop parfois au détriment de son dessin), tantôt magistrales, tantôt absconses, truffées de détails et d’un humour souvent noir. Ses personnages forment un bestiaire grand-guignolesque qui pourrait par moment évoquer du Jérôme Bosch sous acide. On est à la lisière de la virtuosité et de la confusion, dans un univers personnel souvent déroutant. White Trash est comme ces solos de guitare ultra techniques qui peuvent impressionner tout autant qu’exaspérer le public mais ne laissent pas indifférents. Une sorte d’ovni (Objet Dessiné Non Identifié) que tout amateur de BD Rock se doit d’avoir lu.

Le Heavy Metal

Dessins : Hervé BOURHIS – Textes : Jacques DE PIERPONT

Chez le béotien, tout morceau de Rock qui bastonne un tant soit peu est souvent désigné par le vocable passe-partout de Hard Rock. Face à ces mécréants, toute tentative d’édification semble vouée à l’échec. Leur expliquer ce qui différencie AC/DC de Nirvana s’avère à peine moins fastidieux que l’écoute du dernier album hommage à Jean-Jacques Goldman (un vrai hard-rocker, pour sûr, tellement il a saigné sur les Gibson…). Perso, j’ai essayé pendant deux minutes de démontrer à un fan de Coldplay (non, je jure, je le connais à peine) en quoi Iron Maiden était bien plus mélodique que la NWOFS (New Wave Of French Song pour les bilingues). J’ai commencé à utiliser des mots comme Death, Black, Trash… et bien sûr Heavy Metal. Mais face à l’encéphalogramme plat de mon interlocuteur qui ne soupçonnait même pas l’existence de tous ces groupes de chevelus vociférateurs, j’ai cessé le Le Heavy Metal ; Bourhis © Le Lombard, 2016combat. 
Mais ça c’était avant. Car désormais, il me suffira de brandir Le Heavy Metal, vade-mecum qui décrypte cette musique si… différente, depuis ses origines jusqu’à nos jours où le style s’est ramifié en une profusion de chapelles et de sous-genres dans lesquels les amateurs du genre se distinguent de la plèbe asservie au Rock préformaté. Jacques de Pierpont, spécialiste érudit du Métal, s’est allié à l’un des dessinateurs les mieux à même de dépeindre le foisonnement de cette culture riche en poils et en décibels : Hervé Bourhis reprend ici la recette graphique qu’il a mise au point et déclinée dans Le Petit Livre Rock et le Petit Livre Beatles : Un patchwork de dessins sobres et efficaces qui illustrent et garnissent ce cabinet de curiosités métalliques. Un procédé qui permet de se balader au gré des pages, sans lasser le lecteur, malgré la foule d’informations délivrée. Grâce à ce brûlot qui peut subrepticement se glisser partout, sac à dos, bas résilles ou poche de treillis, vous saurez tout… Le signe du Dio-ble (celle-ci mérite que je brûle en enfer pendant plusieurs éternités), l’histoire, les groupes, les albums, les fringues, les anecdotes, les festivals… qui composent le Culte du Métal, de Black Sabbbath au Hellfest, comme l’annonce le sous-titre.
Heavy Metal 2Cela étant dit, il faut bien replacer l’ouvrage dans le contexte de cette nouvelle collection du Lombard, la petite bédéthèque des savoirs, qui vulgarise par le medium de la BD des thématiques très diverses. Donc, les fins connaisseurs de gros Rock qui tâche n’apprendront sans doute pas grand-chose et auront beau jeu de relever certaines omissions sans doute volontaires mais, le sujet étant aussi vaste que pointu, on aurait mauvaise grâce de s’en plaindre. Pour ma part, je pointerais quand même le peu de place accordé à Faith No More, ce qui pour le coup relève du blasphème ultime.

Mais sinon, comment ne pas saluer ce petit opus qui gagne haut la main, auriculaire et index fièrement dressés vers le ciel, le pari de faire le tour de la question et de montrer toute la richesse et l’originalité de ce genre musical qui constitue une véritable culture, avec ses codes, ses rites, ses traits, qu’ils soient de noblesse ou franchement caricaturaux. De quoi réviser ses classiques, briller dans les conversations de salon entre deux pintes et une poignée de chips et bien sûr convertir de nouveaux adeptes, au grand dam de Sainte Christine.

Bonus Track : Johann Guyot

A propos de Welcome to Hell(fest) : 3 questions à Johann GUYOT

Comment est venu l’idée de ce livre ? C’était planifié ou c’est après coup que as décidé de regrouper tes dessins ?
L’idée est venue de ma collègue journaliste Sofie qui co-écrit le bouquin. J’avais déjà fais un petit bouquin sur le sujet et elle m’a proposé le projet. J’étais moyen chaud au début, n’étant pas très branché gros festival et foule, préférant les concerts en petite salle et écouter mes vinyles peinard, et puis on s’est dit que justement, étant assez étranger a ce genre d’évènements, le bouquin pouvait être assez drôle et intéressant… Plus qu’un fan du Hellfest qui ferait un bouquin sur le Hellfest.

Heavy Rocker © Collection personnelle

Tous tes dessins sont-ils « pris sur le vif », pendant le concert et si oui, quel est le secret pour dessiner tout en headbanguant ?
Pas mal de dessins sont pris sur le vif pour garder le côté authentique mais beaucoup sont repris, arrangés,voire recommencés… parce que souvent c’est compliqué avec le public, la vision réduite, sans compter que quand il fait nuit on ne voit plus rien. J’utilise pas mal de vidéos assez floues pour retrouver le vif du concert. Je n’aime pas travailler d’après photos (ou alors un minimum). D’après Jean-Christophe Menu dans Lock Groove Comics, Luz est le seul a être capable de dessiner sur le vif dans un pogo. N’ayant plus les cheveux longs comme avant, je headbangue moins… C’est donc plus facile !

Quels sont tes pires et meilleurs souvenirs de festivalier crobardeur ?
Pires souvenirs… Pas beaucoup : J’ai du mal à pisser avec du monde autour, ça me bloque… Du coup, imagine moi, collé à 15 types autour d’une pissotière commune… ha ha ! J’arrivais pas a sortir une goutte, du coup, je me trouvais toujours un petit buisson… J’aurais été beau à l’armée ! Sinon, il y a l’année 2013 où je logeais à la campagne en dehors de Clisson et je rentrais en vélo. Mon biclou ayant crevé au bout de 100 mètres, j’ai dû me taper 5 km le vélo sur les épaules en pleine campagne… Au final, ça fait des souvenirs marrants et des choses à raconter !
Meilleur souvenir : L’année dernière, le concert de Venom qui est sans doute mon groupe préféré (bien que j’aime pas ce terme là). Moi qui suis désormais calme dans les concerts, avec la sagesse d’un sieur de 32 ans, j’ai retrouvé mes 15 ans.. Je hurlais, headbanguais, beuglais les paroles dans les oreilles de mon pauvre voisin. J’étais tout devant, Cronos jetait des regards diaboliques… C’était magique !

Lennon

Dessins : Horne – Textes : Eric Corbeyran

Jésus-Christ est mort le 8 décembre 1980. Depuis, les exégètes se sont bousculés au portillon pour donner leur version du nouveau testament. Comment un prolo de Liverppol a fondé le groupe le plus mythique de toute l’histoire de la musique et pas que populaire. Sur Lennon tout a donc été écrit et les zones d’ombre sont si réduites qu’à part les pensées intimes de l’intéressé, on ne voit pas trop ce qu’il y aurait à rajouter.
Les pensées intimes, c’est justement le parti adopté pour ce biopic, adaptation du livre de Foenkinos, qui renouvelle un peu le propos en faisant parler Lennon dans une longue confes Lennon ; Horne © Marabulles, 2015sion auprès d’une psychanalyste imaginaire dont on ne verra que les jambes impeccablement galbées.
A New-York, dans l’immeuble Dakota où il vit avec sa petite famille et où il a acquis une forme de sérénité, Lennon vient régulièrement s’allonger sur le divan. Il retrace ainsi toute sa vie depuis l’enfance troublée par des parents défaillants jusqu’à cette funeste soirée où Mark Chapman a mis un terme à la légende à coups de revolver. Il parle sans pudeur et sans artifice, avec le détachement de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et donc plus grand-chose à cacher, qu’il s’agisse des blessures intimes, des épisodes peu glorieux ou des moments de grâce.
Sur la forme donc, cette incarnation subjective est astucieuse, car elle donne une réelle densité et un vrai parfum de sincérité à cette énième version de l’histoire de Lennon.
Sur le fond, si vous avez déjà tout lu sur les Beatles et sur Lennon ou même si vous estimez en savoir assez, ne cherchez pas la petite bête, l’anecdote ultime ou la révélation fracassante, vous serez déçu. En revanche, pour les béotiens et même pour les érudits, à titre cette fois d’aide-mémoire, vous saurez tout ce qu’il faut savoir sur la saga des Beatles et du rôle prépondérant qu’y a joué Lennon. Le tout servi par un élégant lavis noir et blanc qui rend un bel hommage à tous les protagonistes, fidèlement reproduits, ce qui est digne d’éloges tant il est facile de tomber dans la caricature quand il s’agit de montrer ces icônes tant de fois mises en peinture, avec plus ou moins de justesse. Là, le contrat est parfaitement rempli.
 Lennon ; Horne © Marabulles, 2015Les tenants et les aboutissants de la saga sont impeccablement décortiqués et mis en perspective avec notamment une présentation tout à fait objective de l’irruption de Yoko Ono et de son rôle de révélateur plus que de déclencheur de la crise qui couvait au sein des Fab Four. De même la rivalité extraordinairement productive entre Lennon et Mac Cartney est abordée avec lucidité. Les fans de Lennon regretteront peut-être que l’on passe assez vite sur la partie post-Beatles qui, il faut l’avouer, fut nettement moins enthousiasmante, hormis deux ou trois tubes dont un hymne pacifiste bisounours, un hommage Rock’n Roll peu inspiré et quelques élucubrations bruitistes avec la miss Yoko. Je sais que je me suis pas fait des copains sur ce coup là mais j’assume.
Pour les mécréants, réfractaires au culte de Mister John et aussi pour les petits jeunes qui ne maîtrisent pas l’histoire sainte, on ne pourra donc qu’inciter à la lecture de cet opus, propice à leur ouvrir les esgourdes et même les méninges, en ce qu’elle offre une (auto)analyse édifiante sur la condition de Rockstar.