JANO – Interview

Avec Lucien et les Closh, Kebra constitue l’un des piliers de la BD Rock en France et l’une des séries emblématiques de Métal Hurlant dont ce zonard a écumé les pages en y semant l’écho distordant des moteurs de mobylettes chouravées, des chaînes de vélo s’écrasant sur les mâchoires et bien sûr du son cradingue de son groupe, Les Radiations. Un tel comportement déviant et antisocial justifiait d’aller demander à son papa pourquoi il a donné une si mauvaise éducation à son rejeton.

Rentrons tout de suite dans le vif du sujet : Comment Kebra est-il né ?
Je viens de la banlieue parisienne, j’y ai passé mon adolescence à trainer dehors. J’étais pas non plus un Kebra mais Kebra est inspiré de copains de mes potes, de gens qu’on voyait… c’est pas un seul personnage mais une synthèse de plusieurs personnes réelles. Avec Tramber, on a donné à Kebra son caractère et son profil psychologique mais au départ c’est moi qui ai créé le bestiau graphiquement à partir de zonards que je connaissais par ci par là.

Comment Kebra est-il entré dans Métal Hurlant ? En demandant poliment ou en mettant un grand coup de tiag dans la porte ?
Ce qui s’est passé, c’est qu’on avait déjà commencé à faire du Kebra, publié dans BD Hebdo, aux éditions du Square et une de ses histoires était également parue dans Charlie Mensuel. Mais comme ça avançait pas vraiment et que par ailleurs Charlie avait déjà des armoires pleines d’histoires à sortir, on s’est dit avec Tramber qu’il fallait aller voir d’autres journaux. On a bien sûr pensé à Métal et justement Philippe Manœuvre avait vu cette histoire parue dans Charlie Mensuel. Il avait flashé dessus, en avait parlé à Jean-Pierre Dionnet et donc quand on leur a présenté notre dossier, ils ont tout de suite été intéressés. C’est comme ça qu’on est rentrés à Métal mais je te rassure, on y est allés tout à fait poliment ! (rires)

Comment se répartissaient les rôles entre toi et Tramber ?
C’est très simple : on faisait les scénarios ensemble intégralement. L’un lançait une idée, l’autre la reprenait, la retraficotait, injectait une autre idée… on faisait les dialogues et le découpage ensemble. Par contre, au niveau du dessin, Tramber faisait tous les décors, ces immeubles très noirs, un peu abstraits et moi je faisais les personnages. Je m’occupais de tout ce qui bougeait, les personnages donc et aussi les bagnoles, les scooters et dans Le Zonard des étoiles, les engins spatiaux. Si on compare avec un morceau de Rock, c’est un peu comme si moi, j’avais fait le chant et la guitare et que Tramber avait assuré la batterie et la basse. En précisant bien que les compositions, paroles et musiques étaient faites ensemble.

La description de cette banlieue implacable où ne survivent que les bad boys sans foi ni loi était inspirée par quoi ? L’envie de dépeindre une réalité sociale, d’apporter un ton nouveau dans la BD en créant une histoire sex, drug and rock’n roll bien provocante ?
A l’époque, personne ne parlait des banlieues. Aujourd’hui, on nous en rebat les oreilles, les banlieues, les jeunes des banlieues mais à l’époque, c’était le contraire, le black-out total, on parlait pas des banlieues. Je me rappelle, dans les bandes de loubs, y’avait des mecs de seize ans qui se faisaient descendre par les flics, nous on le savait mais sinon, ça n’intéressait personne, ça paraissait pas dans le journal, même pas un entrefilet dans un coin de page. Les gens s’en foutaient de ces histoires, ça n’existait pas. C’était complètement occulté par les médias, la banlieue c’était rien. Et donc, nous, on voulait parler de ça un peu mais en même temps, on voulait aussi déconner. On se prenait pas au sérieux, on voulait pas faire carrière, on faisait ça pour s’marrer. A l’époque, avec Tramber, on était encore aux Beaux-Arts, on faisait de la peinture et la BD, c’était vraiment pour s’amuser.

L’une des qualités de Kebra, outre l’humour et le dynamisme de la narration est la justesse de ton. Le lecteur est vraiment immergé dans le milieu des loulous de banlieue, que ce soit au niveau des situations, des comportements et bien sûr des dialogues avec cet argot parfaitement restitué. C’était quoi le secret ? Allez, avoue, combien toi et Tramber avez-vous volé de mobylettes et piqué de larfeuilles dans votre jeunesse ?
Comme je t’ai dit, moi j’étais pas un loubard. Pour pouvoir commencer à écrire là-dessus, faut avoir du recul et sans ce recul, on se serait juste contentés de voler des mobylettes. On traînait dans les rues, on était des jeunes prolos, ados, et pas de tunes. On dragouillait les nanas dans les coins, on faisait les cons… on essayait de passer le temps, tout simplement. Mais on était pas des loubards des cités. On en connaissait certains, on était allés à l’école avec. On les fréquentait, on se croisait et puis on entendait les histoires. Mais non, j’étais pas à piquer les larfeuilles. Quand on a commencé Kebra, j’avais dans les 21 ans et je m’inspirais des histoires que j’avais connues quand j’avais 16, 17 ans, donc, j’avais ce recul.

Pourquoi avoir choisi un graphisme animalier ?
Vu que je dessinais les personnages, ça me permettait de faire des caractères bien marqués. Par exemple, Kebra, c’est un rat et ce fait là indique déjà toute une personnalité, une façon de vivre, une certaine mentalité. Juste parce qu’il a une tête de rat, tu comprends qu’il survit, qu’il est pas dominant, face à des loups ou des bergers allemands (qui représentaient les patrons de troquets). Lui, c’est un rat, il a pas la supériorité physique, il faut qu’il fasse autrement, qu’il louvoie dans les emmerdements. Quand y’a la bande à Kruel qui déboule… la bande à Kruel, c’est des loups et rien que par leurs gueules, ça indique qu’ils sont méchants, forts, brutaux, cruels justement (rires). Après, si tu fais un canard, c’est un peu con, un canard, ça fait penser à Donald, coin-coin, etc. et tu te dis que lui, c’est un peu un crétin. Et ainsi de suite. C’est vachement drôle de jouer avec ça.

Est-ce qu’il y a des dessinateurs qui t’ont influencé ?
Bien sûr, y’en pas mal. J’ai appris à lire dans Tintin. Hergé m’a influencé même si ça se voit pas directement mais ça m’a quand même donné envie de dessiner et quand même dans le trait, ça reste un peu. Moebius aussi même si là non plus, c’est pas évident mais il y a ce travail sur les hachures notamment.
Mais mon modèle à l’époque, et peut-être aussi celui de Tramber, ça a été Fritz le chat de Crumb. J’avais trouvé ça génial et je pense toujours que c’est un auteur très important. On avait été élevés aux Spirou, Tintin ou Blake et Mortimer et d’un seul coup, blam ! tu te prends Fritz le chat dans la gueule, les States, la drogue, les filles… C’était un héros de l’underground, un héros moderne. Et donc, quand je faisais Kebra, j’avais toujours un peu ça en tête, cet esprit de Fritz le chat, rebelle et confus en même temps… on mélange tout et il en sortira bien quelque chose !
Le deuxième après Crumb, c’est Shelton qui faisait partie de ces auteurs underground américains dont les BD sont sorties en France quand j’étais ado dans les premiers numéros du magazine Actuel, en 1971, 1972. A part Crumb, Shelton, il y avait aussi Corben. Tout cet underground américain était traduit salement par les mecs d’Actuel (rires) et ils le publiaient en le piratant mais pour moi ça a été fondateur, comme pour beaucoup de dessinateurs européens, dont nous les Français élevés à la BD franco-belge. C’était vraiment un choc de voir ça. Ça correspondait aussi à l’époque où les Mandrika, Gotlib ont commencé à faire l’Echo des Savanes. Avant, y’avait Pilote et le couvercle maintenu par Goscinny… fallait pas déconner. Ça a été une sorte d’explosion, de passer à une BD adulte qui parlait de sexe, de dope. On a vécu ça quand on était ados, ce qui fait qu’on on a pris le relais juste après, quelques années plus tard, le premier Kebra étant dessiné et paru en 1978… tout ça se tenait.

Kebra a-t-il suscité des réactions négatives, scandalisées, de la presse ou du public ?
Oui, bien sûr. Il y a avait des gens qui ne comprenaient pas du tout… (rires). Je me rappelle d’une fois dans Libé, on avait eu un article très salé, comme quoi on était fascistes, nazillons, je sais plus bien. Je m’en rappelle parce que c’était tellement caricatural. Donc, oui, il y eu des réactions comme ça à droite à gauche mais en même temps à l’époque dans les médias, y’avait tellement rien. Les seuls qu’auraient pu être critiques envers nous, c’était Métal mais comme ils nous publiaient… (rires). Et puis quand on a commencé Kebra au début des années 80, y’avait que dalle, il faut revoir le paysage culturel de l’époque. Métal, c’était un phare dans la nuit. Bon là, je pousse un peu, je fais dans le lyrisme mais c’était presque ça, Métal Hurlant, un objet par lequel tu pouvais avoir accès à une culture un peu zarbi, qu’il y avait nulle part ailleurs. Y’avait pas d’Internet, même pas d’émission de Rock à la télé. Ce n’est que quelques années plus tard que Dionnet et Manœuvre ont fait les Enfants du Rock. Donc mettre du Rock dans une BD, personne ne concevait ça encore. Kebra venait comme un cheveu sur la soupe là-dedans. A l’époque, les banlieues, le Rock, la déconnade… personne faisait ça, à part Margerin, Vuillemin, un peu Dodo et Ben Radis même si eux, c’étaient plus les branchés parisiens que la banlieue.

Justement, avec Lucien et les Closh, Kebra était le troisième larron de ce triumvirat de héros Rock apparus dans Métal Hurlant. Il y avait-il une émulation avec Margerin, Dodo et Ben Radis ?
Oui, tout à fait. On a même fait une BD tous les cinq ensemble. Ça s’appelait Scalpel Rock, un récit de cinq pages paru dans Métal. On est devenus copains très vite et très fort. Tu sais, on était très isolés comme artistes et dès qu’on a rencontré ces gens-là, ça a collé vachement bien. Il y avait également Serge Clerc qui faisait de la BD Rock. Après, il y en a d’autres qui sont arrivés, Max, Schlingo avec qui on est devenus aussi très copains. Et même des gens comme Chaland qui n’étaient pas estampillés Rock étaient dans cet esprit Métal. C’était un peu une famille, on avait le même humour, la même vision, le même regard sur les choses.

Kebra est devenu une référence dans la BD Rock en tant que leader du groupe Les Radiations, au travers de récits d’anthologie montrant des répètes ou des concerts sauvages. Si l’on pouvait entendre les Radiations, ça sonnerait comme quoi ? Punk, Rockabilly, Hard Rock ? Personnellement, ça me fait toujours penser aux Ramones.
Ouais, un mélange de Punk et de Rock, pas trop hard mais un peu lourd, un peu primaire. En plus, ils savent pas jouer, ils jouent comme des pieds (rires). Ils ont des amplis et un son pourris. On pourrait imaginer les pré Clash, genre les 101’ers, le premier groupe de Strummer, tu vois, ce serait un peu ça. Avec la patate et un son de merde mais on s’en fout, ce qu’on voit, c’est qu’il y a l’énergie.

Et les paroles sont fabuleuses… « Mon Teppaz est naze », « Le Rock’n Roll lui colle aux grolles »…
Ouais, on imagine Kebra les écrire sur un coin de nappe, en buvant des bières, au fond d’un troquet. A l’époque, en France il y avait Starshooter, Téléphone qui démarraient tout juste et sinon la vague Punk. Le premier Kebra, on l’a fait pendant l’été 1977, en écoutant Patti Smith à fond. Et donc ouais, t’as raison, les Radiations, ça pourrait être les Ramones à la Française.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Pour moi, le point commun évident, mais c’est en train de changer, c’est qu’il s’agissait d’arts populaires, non contrôlés ou mal contrôlés, qui avaient échappé au regard des classes dominantes et qui fonctionnaient en dépit du reste des médias. C’étaient des espaces de liberté où on pouvait trouver des gens un peu rebelles, hyper créatifs et qui pouvaient faire leur truc et avoir leur public. Maintenant ils se servent de la BD pour que les mômes lisent (rires). Mais à l’époque, à part les quelques grands classiques, genre Tintin, qu’on trouvait dans les bibliothèques, si tu lisais un Zembla ou un Pepito, c’était vraiment mal vu. Et pour le Rock aussi, à l’époque, les gens un peu plus âgés écoutaient du Jazz et du Classique, le Rock, c’était de la musique de sauvages, ça leur échappait, c’est ça qui était intéressant.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Non, je ne pense pas que ça ait à voir avec le graphisme. C’est l’esprit qui est rock ou pas. C’est même pas les histoires que tu racontes. Tu peux faire des histoires que je qualifierais de rock où ça parle pas spécialement de Rock… je te parlais de Fritz le chat tout à l’heure, y’a pas grand-chose sur le Rock dedans, d’ailleurs Crumb déteste le Rock mais c’est l’esprit global du truc. Fritz, c’est un étudiant qui flippe, qui se met à déjanter et à faire n’importe quoi. Les gens qu’on qualifie d’auteurs rock comme Tramber et moi, avec un graphisme animalier, un dessin un peu sale, beaucoup de hachures… si tu compares avec Margerin qui est beaucoup plus propre, lui c’est du gros nez et à côté de ça, tu peux avoir Baru qui est très différent, vachement expressionniste, très réaliste dans ses décors. Tu peux même avoir un Jean-Claude Denis qui fait un truc un peu rock avec un dessin très posé, calme. Le graphisme, c’est la personnalité du dessinateur. Ce qui compte, c’est ce dont tu parles, ta vision du monde. Le dessin, c’est juste le support, il te sert à faire passer des choses mais il faut d’abord avoir des choses à faire passer.

Travailles-tu en musique ?
Oui, quand je dessine. Pour écrire, surtout pas. Mais quand tout est bien écrit, bien découpé et que je passe au dessin, là oui, je me mets de la musique.
J’écoute ce que je peux (rires), j’ai une collec de Rock et de Blues, mais je peux aussi bien mettre la radio par moments et je peux écouter d’autres musiques à l’occasion, un peu comme ça me tombe, des trucs d’Afrique, du Brésil…

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
J’ai le droit aux morts ? Je pourrais dire Willy DeVille, un prince du Rock’n Roll, il a la classe. Ouais, j’veux bien ça (rires).

Quels sont tes projets et peut-on envisager une nouvelle vie pour Kebra ?
J’ai fini le tome 2 de Gazoline. Ça aussi, c’était bien rock’n roll même s’il n’y avait pas du tout de Rock dedans. Je ne sais pas encore chez quel éditeur il va sortir, ni quand. C’est un recueil d’histoires courtes de Gazoline dont une partie était déjà parue dans l’Echo des Savanes avant que ce soit racheté par Glénat. Ce n’est pas la suite du premier tome mais ça reprend le même univers. Pour ce qui est de Kebra, il est un peu dans les limbes. Le problème, c’est qu’il n’y a plus vraiment de journaux pour prépublier ce genre d’histoires. Là, après avoir fini Gazoline, je suis entre deux, j’ai un projet mais c’est encore en chantier et je ne peux pas en dire plus pour le moment.

La chronique de Kebra, c’est par là

Kebra

Dessins et textes : TRAMBER et JANO

Kebra est avec Lucien et Les Closh, le troisième membre de ce triumvirat de héros qui marquent l’avènement de la BD Rock en France, dans les pages de Métal Hurlant.
Si l’on devait définir Kebra en quelques mots, on pourrait dire qu’il s’agit d’une version trash de Lucien, un Lucien qui serait passé du côté obscur. Ce serait certes lapidaire mais tout de même suffisamment évocateur.
Car le héros à tête de rat, créé en 1979 par Tramber et Jano a beaucoup de points communs avec le rocker à la banane métallique de Frank Margerin. A l’instar de Lucien, Ricky et consorts, Kebra est un loubard de banlieue qui joue du Rock dans un groupe et vit ses premières aventures dans Métal Hurlant. Il porte la panoplie traditionnelle des rockers éternels : jean, santiags et perfecto. La comparaison s’arrête là. Car si on voit Lucien et ses potes, à leurs débuts, chouraver une mobylette ou se castagner de temps à autre, ils vont vite s’assagir pour devenir des rockers sympathiques, de bons p’tits gars dans le fond.
Kebra et sa bande sont eux de vraies racailles rock’n roll. D’authentiques outlaws qui rackettent les bourgeois, braquent des bureaux de poste et s’attaquent même au Père Noël. De vrais, affreux, sales et méchants, sans aucune morale, que seule surpasse dans la voyouterie la redoutable bande à Kruel. Heureusement que ce dernier existe d’ailleurs car en faisant de Kebra son souffre-douleur il contribue largement à le rendre un tant soit peu sympathique.
Kebra sévit dans une banlieue cradingue, aux immeubles décrépis, aux rues défoncées et jonchées d’immondices. Les auteurs ont choisi de dépeindre la zone dans ses aspects les plus glauques, une jungle où seuls les bad boys arrivent à survivre. Et qui dit jungle dit faune. Le graphisme animalier permet d’affubler les personnages des trognes carnassières, loups, crocos, serpents, rapaces et bien sûrs rats avec Kebra, le héros au regard noir qui lui donne cet air de dément shooté aux amphétamines.
Ajoutés à cela des dialogues fleuris qui pourraient utilement figurer dans un manuel d’argot et de verlan, Kebra ferait presque figure de documentaire sur la banlieue s’il n’y avait cet humour noir et ces récits atomisés où le héros se retrouve dans les situations les plus improbables avec de temps à autres une escapade vers la science-fiction.
Accessoirement, Kebra est chanteur et guitariste du groupe Les Radiations. Du rock graisseux, mâtiné de rock’n roll et de punk, saturé à souhait qui fait assez penser aux Ramones. Et puis il y a ces textes, énormes, dont on regrette qu’il n’aient pas été enregistrés pour de vrai. Mention spéciale pour « Le Rock’n roll me colle aux grolles », véritable manifeste drôlatique de rock premier degré.

Kebra accomplira ses méfaits jusqu’en 1985. Malgré cette courte existence, il aura eu le temps de devenir l’une des références absolues de la BD Rock.

L’interview de Jano, c’est ici

Radiohead en concert

Ben voilà, c’est fait. Encore des lumières plein les yeux… et quelques acouphènes bien vite dissipés, preuve que le son était au top.
J’vais pas raconter le concert car cela ne ferait qu’illustrer une fois de plus cet aphorisme de Maeterlinck « À peine exprimons-nous quelque chose qu’étrangement nous le dévaluons. »
Je me contenterai de dire que j’ai peut-être vu l’un des concerts les plus fantastiques de ma modeste carrière d’amateur de Rock. Tout y était, un son parfait, un light-show sobre mais somptueux, sublimé par ces écrans suspendus à des filins qui restituaient en gros plan les détails du concert. Tout cela formait un ensemble d’une harmonie rare et précieuse.


Enfin surtout, il y avait eux, cinq (plus un deuxième batteur s’il vous plait) musiciens accomplis, géniaux, maîtres de leur art. Visiblement heureux d’être là, de nous jouer leur musique d’une autre planète. Ça fait plus de 20 ans qu’ils ont débuté ? J’ai l’impression qu’ils n’ont pas pris une ride, même Johnny Greenwood a gardé sa mèche d’ado brit-pop taciturne. Probable qu’une musique intemporelle ça conserve.
Et puis bien sûr, Thom Yorke, dont la voix reste l’une des plus belles du Rock et qui est de surcroit un frontman de haut niveau, chose que sa pudeur et sa réserve hors la scène ne laissent en rien présager.
A l’inverse, Colin Greenwood reste ostensiblement au fond de la scène, calé entre les deux batteurs avec qui l’osmose est totale.
Evidemment, j’aurais aimé qu’ils jouent deux ou trois morceaux que j’adore (non, pas Creep !) mais avec un répertoire d’une telle richesse et au vu de leur parcours, rien d’étonnant à ce qu’ils privilégient désormais les morceaux d’ambiance où leur science du son s’exprime le mieux. Et puis, j’ai eu mon petit Street Spirit, on va pas se plaindre !
NB : Les photos ci-dessous sont pas top (un smartphone, ça vaut pas un VRAI appareil photo) mais j’étais pas là pour faire un reportage et ça peut quand même donner une vague idée de ce moment d’exception que nous avons vécu ce soir là. Par contre la vidéo ci-dessus est de qualité. Merci à celui qui l’a postée sur Youtube
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Not Quite Dead

Dessins : Gilbert SHELTON – Textes : PIC

Déjà, rien qu’avec un nom de groupe comme ça, « Pas tout à fait mort » en français dans le texte, on est d’emblée dans l’ambiance. Et en effet, on se demande encore comment un tel groupe a pu voir le jour, donner des concerts et même enregistrer des disques. La magie du rock’n roll sans doute et accessoirement le talent d’un vieux briscard de la BD underground américaine, installé en France depuis 1981, Mister Gilbert Shelton, géniteur des inénarrables et définitivement fabuleux « Freak Brothers » qui ont fait les beaux jours du magazine Zap Comix.
Not Quite Dead 4-4Ces derniers s’étaient affirmés comme les chantres en BD du mouvement hippie dans les années 1970. Leurs cousins de « Not Quite Dead » prolongent le combat sur la scène d’un Rock indépendant que l’on devine vaguement Punk, mâtiné de Funk, peut-être Ska si l’on devait absolument leur coller une étiquette (rapport à la touche très « Specials » du mec officiant aux claviers).
En fait, on s’en tape complètement car le seul qualificatif qui puisse vraiment les définir est bien celui de losers, pas forcément magnifiques mais irrésistibles de drôlerie. Leurs looks, assortis comme une parade de carnaval, offrent un aperçu de tout ce que le Rock a pu produire en matière de sapes et de coupe de douilles, à commencer par le leader, Cat Whittington, bassiste et chanteur dont le crâne s’orne d’une sorte de banane à ressort tout aussi improbable que sa basse à corde unique. Les noms des personnages sont à l’avenant, tels Elephant Fingers, le guitariste, Felonious Punk, le claviériste taciturne, Thor, le batteur obèse et décérébré ou Charlie Baston, le roadie tout aussi dévoué que maladroit.
Mais attention, les « Not Quite Dead » sont des professionnels coachés par une manageuse, sexy comme un tiroir-caisse qui parvient à leur dégotter des concerts, parfois sur de grandes scènes (du moins par la taille) et même des enregistrements en studio.
Cat et sa bande ne sont pas pour autant des génies. Leur manque de culture musicale est d’ailleurs revendiqué et sert d’argument à plusieurs gags. Mais leur énergie et leur feeling sont communicatifs et leur fidélité à la cause du Rock irréprochable.
Alternant des gags en une planche et des histoires en plusieurs pages, les aventures de « Not Quite Dead », plus loufoques les unes que les autres, passent en revue tous les gimmicks du Rock, mais derrière le burlesque des situations, se révèle une vraie connaissance du quotidien d’un groupe, Shelton étant lui même pianiste et chanteur, ce qui ne donne que plus de relief à ces caricatures réjouissantes.
La destruction d’un studio d’enregistrement, un concert pour un gala de soutien d’un parti politique ou des expérimentations sonores en tout genre sont quelques-uns des morceaux de bravoure que propose cette anthologie du dérisoire rock’n clownesque, à lire absolument pour être sûr de ne pas tout à fait mourir idiot.

© Editions L’àpart 2011

Les identités remarquables

Dessins et textes : Benoît BARALE

Ça commence souvent comme ça. Dans une chambre d’adolescent, avec une guitare et l’envie de crier, de provoquer, de prouver qu’on existe et que l’on a son mot à dire dans ce grand merdier auquel on ne comprend pas grand-chose.
Ah, faire du Rock, le gros challenge, quand on maîtrise tout juste son instrument et qu’on ne sait pas trop quoi mettre dans ses textes, à part sa fougue et sa libido de teenager, avec comme handicap supplémentaire d’être né du mauvais côté de la Manche et de l’Atlantique, spécialement quand on s’obstine à chanter en anglais. A peine plus pénalisant que d’être des filles.
Tania et Virginie forment un duo parfait de rockeuses en herbe, les Dead Pussies (cool !) dans la France de la fin des années 1980. Cure avait le maquillage en poupe, écouter Etienne Daho était encore branché, le Rock alternatif envahissait les scènes de l’Hexagone lequel découvrait l’esprit Punk avec quelques années de retard sur les Britons, comme d’habitude, mais c’était bon, frais, sans concessions. Un petit âge d’or dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques miettes en activité, tel Didier Wampas.
Ces filles veulent composer leurs morceaux, enregistrer une maquette, faire un premier concert, devenir des déesses du Rock. Certes leur vocabulaire tant linguistique que musical les oblige à copier plus ou moins leurs idoles, comme la plupart des groupes débutants. Ca braille, ça picole, ça fume, ça s’amourache, ça vomit, ça se plante et ça repart, bref, ça s’épanouit.
Benoît Barale dépeint avec une justesse de ton épatante les doutes et les excès de ces deux adolescentes branchées. Pas de pathos ou de couplet nostalgique d’un jeune quadra sur une époque bénie et révolue. Juste une reconstitution fidèle, teintée d’humour et d’ironie. Les références musicales sont nombreuses et balisent bien le terrain en apportant encore un peu plus de crédibilité à l’intrigue.
Le récit ne commence pas sur un début fondateur et ne s’achève pas sur un dénouement bien tourné. Il montre simplement une tranche de vie de ces deux ados, comme un instantané photographique, dont on restera libre d’imaginer la suite.
Si ces identités là sont remarquables, c’est bien parce qu’elles démontrent parfaitement le théorème de la jeunesse Rock de cette époque dans une France qui dort encore « d’un sommeil profond et léthargique », à peine troublé par les rumeurs électriques de cette myriade de groupes sublimes et éphémères.

Bonus Track : 3 questions à Benoît BARALE

Love is in the Air Guitare

Dessins : Romain RONZEAU – Textes : Yann LE QUELLEC

Que se gausse le fan de Rock qui n’a pas une seule fois dans sa vie, ne serait-ce qu’esquisser la mimique consistant à agiter compulsivement les doigts de sa main gauche tout en imprimant à la main droite (ceci est une chronique pour droitiers mais les gauchers peuvent inverser) un mouvement saccadé de haut en bas (et en aller-retour pour les plus dextres).
D’abord, on aura bien du mal à le croire et, pire, il jettera ainsi un doute quasi irréfragable (j’ai fait Droit, ça laisse des traces) sur la sincérité de son penchant pour cette musique électrique soi-disant chère à ses esgourdes.
Quand Jimi (celui qui vient de crier « dit What I say » sort immédiatement !) Pete, Ritchie, Jimmy (y’a un piège), Angus, Johnny (l’Albinos texan, pas le Belge défiscalisé,) Keith, Carlos et consorts empoignent leur manche (désolé…) pour nous asséner un riff assassin ou un solo incandescent dont ils ont le secret, la réaction chimique produite sur nos cerveaux disponibles incite à joindre nos gestes à leurs ondes électriques.
Bien que le ridicule de cette démonstration d’extase musicale nous conduise à
en réserver la primeur à notre miroir ou à nos relations très proches, certains de nos congénères n’hésitent pas à reproduire ces mimiques en public et ont fait de cette pratique une véritable discipline artistique nommée Air Guitare, avec ses compétitions officielles et ses stars, du moins dans le milieu.
Restait à mettre ces ingrédients dans une bonne fiction, et pourquoi pas dessinée tant qu’on y est. Entre sous-genres, on se comprend ! Love is in the Air Guitare utilise toute l’imagerie et les ingrédients disponibles sur le marché pour bâtir un récit digne d’intérêt.
Tout part, comme souvent, d’une Love Story compliquée dans laquelle se fourvoie Paul, bachelier récemment diplômé qui n’a d’yeux que pour Julie, sa belle voisine méprisante. Forcément, quand il découvre que sa dulcinée copule avec Keith, un bellâtre rocker et guitariste, son petit monde bascule et il décide de plaquer, avant même de l’avoir débutée, une mirifique carrière de comptable.
Pour attirer l’attention de l’élue de son cœur, Paul rejoint la Air Family, une académie de Air Guitaristes dirigée par Ernest, gourou philanthrope qui rêve de voir un de ses poulains conquérir le titre de champion du monde d’Air Guitare. Le jeune homme n’est peut-être pas le plus doué mais il a la chance d’avoir un certain Jimi à ses côtés…
Paul va-t-il être désigné par Ernest pour représenter la Air Family à Oulu (en Finlande), où se déroule le prochain championnat ? Va-t-il conquérir le cœur de Julie ? Va-t-il permettre à la Air Family de mettre un terme à la suprématie de la Hair Family (des pseudo-bikers pas gentils) et remporter le titre mondial ?
AIR GUITARISTE par RonzeauA partir de cet argument, le récit illustre une bonne partie des codes de cette culture iconoclaste qui détourne le côté factice et poseur du Rock et en restitue parfaitement l’énergie et la folie, entre gesticulations primales et chorégraphie improvisée.
Évidemment, la candeur de l’intrigue amoureuse et du héros, tout à fait raccord avec le graphisme, peuvent prêter à sourire. Mais comme dans toute bonne histoire, ce n’est pas le but qui compte mais le chemin et celui-ci, dense et sinueux, est pavé (pas loin de 300 pages) de bonnes intentions, de personnages hauts en couleurs, d’humour, de passion et même d’un brin de poésie, conférant à cet instrument virtuel une existence tangible. Au bout du compte, on ne peut que rester admiratif de ces hurluberlus qui osent vivre leur délire sans entraves et montent sur scène pour le faire partager. Une fraîcheur toute « aérienne », et pour certains un vrai sens du spectacle, dont nombre de « vrais » rockers feraient bien de s’inspirer.
Tout ça pour dire que l’Air Guitare a désormais son manifeste en bandes dessinées.

MetaL ManiaX 2

Dessins : SLO – Textes : FEF

Tremblez, braves gens, les Métalleux sont de retour ! Le temps d’écluser quelques fûts et les voilà déjà de nouveau dans les bacs des meilleurs libraires (en tout cas du mien !). Et c’est avec une joie éructante que l’on retrouve les tribulations burlesques de ces allumés du gros son. Inutile de perdre son temps en fioritures, mettons les potards à fond et allons droit au but : ce second opus est largement aussi bon que le premier, ce qui n’est pas rien quand on sait la difficulté de confirmer la réussite d’un premier album.
Tous les ingrédients qui font le charme poétique du premier tome sont là, décibels, rôts, tatouages, humour trash et références musicales. Mais les situations grivoises sont bien plus présentes qu’avant. Peut-être le printemps… en tout cas, y’a du torride et du grivois ! Et ce n’est pas le fait de Marco, le Blackeux priapique mais de Spike, le roi du pogo qui découvre une blondinette dominatrice avec qui il file le grand amour. Entre deux pintes et deux morceaux de Death, même Vince s’y met aussi.
Slo et Fef ont pris le soin d’étoffer leurs six protagonistes en leur donnant un peu plus de vécu et en exploitant certaines situations échafaudées dans le premier tome. Les quelques nouveaux personnages (la meuf de Spike, les co-locs de Sam…) enrichissent vraiment l’univers.
Parmi les innovations, on notera aussi quelques gags en trois planches, exercice périlleux et exigeant dont les auteurs se tirent haut la main.
Tout ça donne un cocktail d’humour électrique, saturé d’acides gras et de décibels, jouissif à souhait dont il faut impérativement se repaitre sans plus tarder les mirettes.
Vivement le troisième et vive le lait-fraise !

Pour les non-initiés : la chronique du premier album

Le Journal

Dessins et textes : Serge CLERC

Impossible de parler BD Rock en France sans évoquer Métal Hurlant. L’apport de ce magazine créé en 1975 par Jean-Pierre Dionnet, Philippe Druillet, Moebius et Bernard Farkas a été déterminant dans l’émergence du Rock sur les planches. Une épopée qui a mis un coup de pied au cul de la BD en mettant sur le devant de la scène deux sous-genres méprisés par l’intelligentsia : la Science-Fiction et le Rock, qui plus est dans un magazine de Bandes Dessinées… le comble du mauvais goût pour une sous-sous culture dont ce nouvel avatar avait comme tare subsidiaire de s’inspirer de l’underground américain.
Après l’émergence de cette nouvelle vague, la BD ne sera plus jamais la même. Parmi les auteurs qui allaient mettre de l’électricité dans leurs dessins, un trio se détache. Frank Margerin (Lucien), Dodo-Ben Radis (Les Closh) et Tramber-Jano (Kebra). Plus Serge Clerc, un quatrième mousquetaire, qui avait pour point commun avec son illustre prédécesseur dumassien (ça doit pas se dire, donc je le garde) d’être le plus jeune de la bande, un fanzineux de 17 ans qui envoie ses planches à Dionnet, un peu comme il les aurait montrées à son grand-frère. Sauf que Dionnet est à l’affut de nouveaux talents, même en devenir et qu’il repère immédiatement le potentiel du jeune Lyonnais. Il le fait venir à Paris, le bac pas encore en poche (que Clerc n’aura d’ailleurs jamais). Serge Clerc a ainsi vécu en tant qu’auteur, acteur et spectateur tous les chapitres de ce Journal de bandes dessinés pas comme les autres.
Le Journal n’est pas vraiment un biopic mais plutôt une chronique mêlant autobiographie et allégorie. Avec pas moins de 232 planches, l’œuvre est dense, touffue, limite bordélique par moments, l’auteur se souciant peu de précision historique et de rigueur narrative, émaillant son récit d’une foultitude de références graphiques de l’époque, notamment des couvertures d’albums et de magazines de BD, Métal Hurlant au premier chef. Le tout forme un maelstrom d’images qui était sans doute l’un des parti pris les plus appropriés pour restituer l’aventure un peu démente de Métal Hurlant.
Une folie à l’image de son rédacteur en chef, Jean-Pierre Dionnet, auquel Serge Clerc rend un hommage vibrant, sismique même. Un allumé de première, érudit et passionné, qualités qui compensent largement ses carences en matière de gestion et de comptabilité et ont permis, malgré les embuches innombrables, juridiques entre autres (le fameux classement « réservé aux adultes » qui a handicapé le magazine tout autant qu’il a contribué à sa réputation) de faire durer l’aventure pendant une dizaine d’années.
Deux autres personnes sont particulièrement mises à l’honneur dans Le Journal. Philippe Manœuvre d’abord, scénariste attitré de Serge Clerc et mentor de ce dernier en matière de Rock. Et puis Yves Chaland, talent précoce tout comme lui, dessinateur génial et visionnaire qui va avoir une influence déterminante dans l’évolution de son graphisme en l’emmenant vers la ligne claire.
Pour un mec de 17 ans, fan de Rock et de BD, débarquant à Paris avec pour seuls bagages son insouciance et son enthousiasme, devenir un pilier de Métal Hurlant en pleine explosion Punk était une expérience hors du commun. Serge Clerc projette dans ces dessins un brin de nostalgie et beaucoup d’auto-dérision pour évoquer ses doutes graphiques et ses déboires amoureux. Crobardeur effréné à la recherche de son style, il a trouvé grâce au Journal la concrétisation de ces innombrables heures de recherche.
Alors bien sûr, ce patchwork baroque pourra en décontenancer certains et Le Journal n’est pas forcément la porte d’entrée la plus évidente pour bien comprendre l’histoire de Métal Hurlant (pour ça, la lecture de l’ouvrage Métal Hurlant, la machine à rêver de Gilles Poussin et Christian Marmonnier est tout indiqué).
Mais l’originalité de la démarche de Serge Clerc est tout à fait adaptée à l’esprit de Métal Hurlant, rock’n Roll et sans tabous. Dionnet, Manœuvre, Clerc, Margerin et toute la bande ont fait plus que capter l’air du temps, ils l’ont insufflé et mis en images. Rien que ça…

L’interview de Serge Clerc, c’est ici

Britishs inconnus

Ils étaient bons, parfois géniaux et ils n’ont pas eu le succès qu’ils méritaient. Trop purs, trop bons zicos ? La faute à pas de chance ? Il leur manquait en fait l’essentiel : un tube, ce sésame auquel se résume parfois toute une carrière mais qui rend dérisoire celle qui en est dépourvue
On pourra aussi arguer que leur style, trop original (ou pas assez diront les rabat-joies) ne pouvait être catalogué de manière évidente dans un mouvement, une mode ou une chapelle, ce qui offre à ceux qui en font partie la gloire éternelle dans le sillage des grands prêtres du culte.
Ces Britons se sont contentés de composer d’excellentes chansons. Pas grave au fond, les connaitre permet d’avoir le sentiment d’appartenir à une élite.
Voici donc mon petit hommage perso aux Tommies inconnus au champ d’honneur du Rock.

– Woodentops : Leur musique s’inscrivait dans le courant New-Wave mais ce cocktail de Folk-Rock mâtiné de Punk était en fait inclassable. Qui prétend aimer le Rock anglais se doit de posséder Giant dans sa discothèque. Cet album est somptueux, tout simplement. Rolo Mc Geee était un frontman classieux à la voix chaude et sensuelle. Lors d’une émission des Enfants du Rock, ils avaient mis le feu sur le plateau avec Stop This Car sous le regard éberlué de Phil Manoeuvre. La grande époque. Ci-dessous, une de leurs chansons les plus emblématiques… mais elles le sont toutes.

– Gomez : Sur certains de leurs morceaux, ils ont tutoyé la grâce et ce dès le début de leur carrière avec Rythm and Blues Alibi. Mais après avoir produit de superbes albums, hors du temps, leur Folk-Blues s’est un peu essoufflé et ils ont, comme tant d’autres, mal négocié le virage vers une Pop plus accessible mais encore trop riche musicalement pour que le grand public les suive. Un beau gâchis. Mon album préféré est How We Operate avec son splendide titre éponyme.

– Reef : Découvert par hasard par l’entremise de la série télé anglaise Red Caps, sorte de NCIS britannique, dont un de leurs morceaux Set the Record Straight a été utilisé pour le générique. Un p’tit coup de streaming sur le Net et je découvre trois albums dignes d’éloges. Certes ils ont pas révolutionné le truc mais ils le jouent bougrement bien. Et quelle voix ! Premier morceau du premier album… tout est dit.

– Toy Dolls : Oubliez les Clash, les Sex Pistols, les Dead Kennedys, etc. Le plus grand groupe de Punk, ce sont eux. Pas de message mais du Rock’n Roll à l’état pur dans un esprit festif, clownesque et déjanté, à l’image de leur look et de leurs pochettes de disques. Et quelle énergie sur scène, deux hurluberlus montés sur ressort, un batteur carré et précis, le trio enchaînant à fond les manettes les hymnes de leur Punk épileptique et mine de rien très technique : Olga, le leader, est un guitariste prodigieux alignant avec aisance riffs supersoniques et solis furieux (mais jamais bavards) tout en assurant un improbable chant, aigu et infantile. Ci-dessous une longue vidéo avec tous les titres de leur troisième album. Enjoy…

Orange Goblin – Hellfest 2012

Cette année, je n’ai fait que la journée du vendredi au Hellfest. Peu de quantité mais de la qualité, avec d’excellents groupes, tels Atomic Bitch Wax ou Turbonegro et aussi des pointures comme Dropkick Murphys et bien sûr Megadeth (plutôt décevant, une prestation assez pépère et un gars Mustaine à court de voix).
Le coup de coeur de la journée, c’est Orange Goblin, un combo british qui récite son Stoner avec ardeur et conviction. Le Stoner, c’est le style Metal idéal pour un vétéran comme moi. Aux confins du Heavy et du Punk (Saint Motörhead, priez pour nos péchés), c’est pas dépaysant tout en permettant de rester branché.

Et donc ces quatre là envoient le bois de chauffe à la bonne température emmené par Ben Ward, un chanteur taillé comme un biker (j’irais pas lui dire qu’elle me plait sa sœur), avec un regard de serial-killer à qui l’on donnerait Satan sans damnation mais qui a l’air doux comme un agneau.
Le gratteux tient la baraque sur sa SG blanche (mon rêve) avec des riffs solides et des soli efficaces (et vice-versa) soutenu par une ligne rythmique irréprochable. Du Rock lourd et puissant, taillé pour un public fin et délicat

Twist and Shout

Dessins et textes : JÜRG

Tout le monde sait pertinemment qu’Elvis Presley n’est pas mort le 16 août 1977. Si le mélange antidépresseurs et sandwich banane-beurre de cacahuète était dangereux pour la santé, ça se saurait. Là où ça se corse, c’est de savoir ce qui lui est réellement arrivé après. Les rumeurs les plus loufoques circulent sur la retraite du King. De nombreuses théories fumeuses ont également été avancées quant à l’existence d’un sosie qui aurait remplacé Elvis à sa mort ou même de son vivant.
Il faut remercier Jürg de lever définitivement le voile en développant la thèse à ce jour la plus crédible en s’appuyant sur des sources et une recherche documentaire des plus rigoureuses…
En lisant Twist and Shout, vous saurez définitivement que :
– Non, Elvis n’est pas mort le 16 août 1977
– Oui, Elvis avait un sosie et c’est lui qui est mort à la dite date
– Elvis a une résidence secondaire à Charleroi, en Belgique
– Elvis a fait de la tôle dans la ville susdite sous le nom de Vanzoutegaime
– Elvis aime le Death Metal
Jürg a hérité de ses gènes belges un goût pour l’humour surréaliste et le talent pour le dessin bien léché dont le dynamisme pourrait servir d’exemple à la thèse controversée sur l’existence d’un graphisme Rock, indépendamment du sujet traité. A lire : Noces de Chien ou Tête de Nègre, pour s’en convaincre. L’homme réalise par ailleurs de superbes portraits de Rockers célèbres (à voir entre autres sur sa page Facebook) où la caricature le dispute à l’hommage.
Il crée ici un Elvis comme on l’aime, gros bourrin d’Amerloque, boudiné, accro et caractériel. Ces petits défauts anecdotiques ne l’empêchent pas d’être toujours animé par la flamme du Rock’n Roll et depuis sa cellule, il va tenter de relancer sa carrière.
La caricature est grosse et l’intrigue est grasse comme un bon vrai hot-dog (you ain’t nothing but a…) des familles, dégoulinant de ketchup et de moutarde mais la précision du trait et l’humour caustique de Jürg en font un délicieux en-cas comique que l’on déguste en gourmet.

Bonus Track : 3 questions à Jürg

Derniers Rappels

Dessins et textes : Alex ROBINSON

Le statut de Rock Star, s’il peut paraître enviable au commun des mortels, comporte certains inconvénients dont la solitude et un certain mal de vivre ne sont pas les moindres. Alex Robinson, bien connu de nos services depuis le prix du meilleur premier album obtenu à Angoulême en 2005 avec De mal en pis, pavé graphique qu’il jetait dans la mare de la nouvelle BD (américaine celle-ci) en livre ici une magistrale illustration.
En tant que leader prolifique du groupe The Tricks, Ray Beam a connu un succès aussi soudain que phénoménal, lui conférant pour un petit bout d’éternité, une aura médiatique et un compte en banque plus que confortables. Mais depuis le split du groupe, Ray se cherche et le plus souvent se perd dans une existence morne de nouveau riche. Soirées branchées, groupies décérébrées (pléonasme ?) et plus si affinités, ne parviennent pas à combler le trou béant creusé par une panne totale d’inspiration qui l’empêche d’écrire l’album solo qui relancerait sa carrière.
C’est alors que Lily rentre au service de Ray dans un rôle de secrétaire multitâches. Sauf que derrière ses apparences de jeune femme simple, discrète et réservée, Lily ne manque pas de caractère, de psychologie et surtout d’empathie, et plus si affinités, toutes choses auxquelles la petite cour qui gravite autour de Ray ne l’avait pas habitué.
Au départ bien éloignés de la tour d’ivoire de Ray Beam, apparaissent d’autres personnages, emblématiques de cette middle-class qui essaie tant bien que mal de tirer son épingle du jeu de société grandeur nature de la grande ville américaine, tels que Phoebe, jeune provinciale à la recherche de son père, Nick, vendeur pas très honnête dans une petite boutique de collectors de sport, Caprice, sentimentale complexée par ses rondeurs… et Steve, informaticien névrosé, déprimé et singulièrement obsédé par Ray Beam dont il connait la carrière par cœur. Son déséquilibre mental grandissant va s’avérer le détonateur de l’intrigue.

Chaque portrait de cette galerie, à laquelle il faut rajouter celui de Marty, l’impavide manager de Ray, est une totale réussite. Robinson leur donne une vraie consistance psychologique, authentique et passionnante, servie par un graphisme sobre et expressif.
Mais c’est surtout dans le procédé narratif que Derniers Rappels prend toute sa saveur. Tous ces destins suivent des trajectoires parallèles, que rien ne semble prédisposer à se croiser… jusqu’au dénouement où Robinson glisse au passage un clin-d’œil à John Lennon.
Derniers Rappels offre au Rock dans la Bande Dessinée, même s’il ne constitue qu’un ingrédient de l’histoire, un nouveau terrain d’expression, celui du roman graphique et de la chronique sociale… et plus si affinités.

Love Song

Dessins et textes : CHRISTOPHER

Si l’on met entre parenthèses son côté provocateur et rebelle, le Rock, au départ, ça se résumait essentiellement à des mecs aux cheveux longs qui utilisaient des instruments amplifiés pour expliquer à d’adorables jeunes filles en fleurs (et en pleurs à leurs concerts) tout le bien qu’ils promettaient de leur faire.
Christopher est un fin connaisseur de Rock et de Pop anglaise. Dans Les Colocataires, une autre série de BD dont il a assuré le dessin, il avait déjà intégré dans ses remerciements en préface de chaque tome une liste particulièrement fournie de ses goûts en la matière.
Love Song ; Christopher © Le Lombard, 2006Avec Love Song, il met sa passion au service de son art en utilisant quatre des plus grands noms du Rock anglais comme trame sonore afin d’illustrer chaque album de cette chronique de quatre hommes, confrontés à un cap de la trentaine qui entrevoit déjà les rivages de la quarantaine.
Manu, Sam, Boulette et Greg sont les héros de cette chronique sentimentale dont ils occuperont tour à tour le devant de la scène au travers de l’album qui leur est consacré. Et bien sûr, ils jouent dans un groupe de Rock, créé du temps de leur jeunesse et dont ils continuent à entretenir la flamme, par habitude autant que par nécessité vitale, un exutoire qui leur fait oublier le temps d’une répète ou d’une fête de la Musique, un quotidien qu’ils avaient rêvé un peu moins ordinaire.
Cette partition qui fait s’entrecroiser ces destins si particuliers malgré le lien musical qui semble les unir aborde avec beaucoup de sensibilité et sans fausse pudeur le thème de l’adultère. Evidemment, les rockers n’ont pas vraiment la réputation d’être fidèles mais le propos n’a ici rien de caricatural. Au contraire, la psychologie des personnages, la justesse des situations (avec un rebondissement garanti à la fin de chaque tome) font de Love Song un portrait tout en finesse du couple du 21è siècle en milieu urbain.
Le Rock, s’il n’est pas le thème central de cette tétralogie, en constitue l’ingrédient majeur, la toile de fond, le fil rouge, le révélateur. A commencer par la couverture de chaque album parodiant avec bonheur la pochette de rien moins que Rubber Soul, After Math, The Kinks Are The Village Green Preservation Society et My Generation dont il ne sera pas fait l’injure au lecteur de rappeler quels groupes ont pondu ces chefs-d’oeuvre des Sixties.
Adoptant un ton ainsi qu’un graphisme résolument dans l’air du temps, Christopher bâtit une de ces oeuvres qui démontrent que le Rock et la BD sont définitivement entrés dans l’âge adulte sans rien perdre de leur vitalité ni de leur modernité.

L’interview de Christopher, c’est ici

Hervé BOURHIS – Interview

D’aucuns ont essayé de raconter l’histoire du Rock en Bandes Dessinées. Entreprise ambitieuse mais vaine semble-t-il. Hervé Bourhis, lui, a su trouver une formule pour s’approcher du but. Ça s’appelle le Petit Livre Rock, un jeu de mot sans prétention pour désigner un patchwork graphique qui retrace cinq décennies de Rock. Une œuvre originale qui est vite devenue une référence dans la BD Rock. Depuis, l’auteur a récidivé avec le Petit Livre Beatles, tout aussi touffu et érudit. Une entrevue s’imposait pour bien cerner la ligne d’un tel parti pris.

Résumer plus d’un demi-siècle d’histoire du Rock, était-ce une démarche planifiée ou bien plutôt une compilation de dessins réalisés au fil du temps et de l’humeur, sans forcément de ligne directrice ?
Non, non, c’était planifié. D’ailleurs je ne dessine pas au fil de l’humeur, je ne dessine que pour faire une bande dessinée ou parce qu’on m’a commandé quelque chose.
En fait, à l’adolescence, j’ai commencé à acheter des magazines sur le rock, auxquels je ne comprenais quasiment rien. Puis j’ai commencé à découvrir des choses et à comprendre ce dont on parlait dans ces magazines. Assez vite, j’ai eu le goût de faire des listes. Comme le personnage dans le film « High Fidelity » de Stephen Frears . C’est une maladie commune à pas mal de mordus de musique. J’ai lu dans la biographie de Siné qu’il faisait ça aussi avec le Jazz dans les années 40… Bref, je notais des discographies, je les comparais, je notais des anecdotes…
Et l’on se moquait pas mal de moi avec cette manie. Alors pour me venger, j’ai décidé bien plus tard d’en faire un bouquin et d’ainsi justifier ces années à gratter dans ma chambre au lieu d’aller draguer les filles et fumer des cigarettes qui font rire.
J’avais deux références pour attaquer un livre qui parlerait de l’histoire du rock, « L’aventure de l’art au XXe siècle », dirigé par Jean-Louis Terrier, dont j’aimais l’aspect « chronique journalistique », chaque information étant donnée au présent, une bonne façon de faire vivre l’histoire. L’autre référence, c’est « L’histoire dessinée du théâtre » d’André Degaine, qui a décidé l’aspect graphique que devrait avoir mon bouquin. J’aime son côté psychopathe du détail, et le fait que tout soit dessiné et manuscrit, ça donne une belle cohérence, et un côté « amateur éclairé », un peu bout de ficelle, que je trouve chouette.
Je voulais faire un livre graphique, sans narration, une succession d’anecdotes, et que ça ressemble à un joli patchwork noir et blanc, rythmé, à la fois facile d’accès et pointu. Et super dense.

Avec le recul, quels sont les groupes, les artistes, les chansons, les albums ou encore les évènements que tu regrettes de ne pas avoir illustrés dans votre livre ?
Il y en a plein. Mais c’est illusoire de vouloir être exhaustif, et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable si on veut garder un point de vue, inutile de parler des choses qu’on n’aime pas. Les évoquer à la limite. Il y a bien sûr les oublis, et les choses que je ne connais pas. Je ne fais pas non plus une encyclopédie, il y a des gens comme Assayas pour ça. Mais déjà pour la seconde édition du livre, j’ai rajouté 30 pages, je ne vais pas faire ça tous les deux ans. Pourtant, ça serait l’idéal. Un bouquin constamment évolutif. Mais tous les deux ans, les anciens lecteurs se sentiraient floués à la sortie de la nouvelle édition.

Parmi toutes ces périodes que tu as évoquées dans « Le Petit Livre Rock », se dégage-t-il selon toi un âge d’or du Rock ?
J’aime énormément de choses. Il y a eu des bonnes choses à chaque période, un peu moins au milieu des années 80 je trouve… L’âge d’or du Rock, c’est quand on a 16 ans et qu’on découvre un groupe bruyant qui change sa vie et qui donne envie de monter un groupe et de dire à sa maman avec aplomb, que désormais on choisira la couleur de ses slips soi-même. On peut dire que depuis le Punk, le Rock est moins primordial, qu’aujourd’hui par exemple c’est le Hip-hop qui revendique, c’est sur l’électro qu’on danse… Jusqu’à la disco, le Rock faisait tout ça.
Aujourd’hui, le Rock peut-être à la mode, mais il n’est pas très moderne. Ou quand il l’est, il n’est pas très rock. Comme le Jazz à partir des années 80, il s’est réfugié dans le revival de ses années de gloire 1955-1980. Et pourtant, aux concerts, il y a plein de gamins… Mais si j’aime particulièrement le Rock des années 63-73, je ne fais pas partie des gens qui n’écoutent qu’un style, ou qu’une période. J’écoute tout et je trie.

Tu es également l’auteur du « Petit Livre Beatles » qui reprend la formule graphique du « Petit Livre Rock ». As-tu procédé exactement de la même façon pour concevoir cette biographie ?
Oui et non, les livres se ressemblent, le principe est le même, une succession d’anecdotes de 1940 à aujourd’hui. La différence, c’est un soin particulier apporté à la documentation et au dessin. Là ou tout est survolé dans le  « Petit Livre Rock » , ici tout est plus fouillé et analysé. Chaque dessin correspond à une photo qui correspond exactement à l’anecdote dont on parle. C’est moins désinvolte.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Il n’y en a pas énormément. Ce sont deux genres qui ont été associés un peu artificiellement dans les années 70-80, puisqu’ils participaient de la « sous-culture pour la jeunesse ». Mais, entre faire une BD et composer une chanson de rock, c’est complètement différent. Et puis l’auteur de BD va rencontrer des collectionneurs boutonneux en dédicace à Angoulême, et le rocker va faire transpirer une foule lors d’un concert, c’est pas tout à fait la même émotion, le même contact, le même retour.
Encore que j’exagère, j’ai eu des fans, de très jeunes gens, super enthousiastes, qui avaient fait 150 bornes pour venir me voir en dédicace. Ça fait plaisir. Mais le bouquin était fini depuis un an, il n’y a pas l’immédiateté du Rock’n’roll. C’est un peu réchauffé comme relation.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Je ne sais pas. Crumb, le dessinateur rock 60’s par excellence n’a pas fait beaucoup d’émules il me semble. Et lui-même déteste le rock, de toute façon. Depuis Chaland, beaucoup de dessinateurs qui aiment le Rock dessinent assez « ligne claire », je ne sais pas trop pourquoi. Il y a un amour du noir et blanc, oui, du dessin proto-fifties.
Ça me fait rire d’ailleurs cette histoire de ligne claire. Dans le Rock, en général, on adore le son crade, l’immédiateté, et dans les gens qui font de la BD et qui se réclament du Rock, voire du Punk, on a souvent des gens très méticuleux, qui ont un trait très propre, qui font de la couleur directe compliquée, qui passent des jours sur un dessin. Et ils écoutent les Ramones. Bizarre.

Quels sont les auteurs de Bande dessinée qui ont, selon toi, le mieux retranscrit l’esprit et la culture Rock ? Certains t’ont-ils influencé ?
Plus jeune, j’ai adoré Chaland, Dodo & Ben Radis, Margerin… Mais est-ce qu’ils ont influencé mon travail, je ne sais pas… Sans doute pour ma série « Le Stéréo-Club », avec Rudy Spiessert. Je sais que le bouquin « Playlist » de Berberian m’a fait penser « tiens, y’a des éditeurs pour sortir ce genre de choses ». En fait, tout le monde m’a refusé « Le Petit Livre Rock », sauf 6 Pieds sous terre, mais ce qu’ils me proposaient, c’était du quasi-bénévolat, je ne pouvais pas me permettre… et finalement Dargaud, contre toute attente, et avec bonheur.
J’aime bien le travail de Jean-Christophe Menu sur « Lock Groove Comics», les livres de Peter Bagge… En fait quand j’aime un livre, je m’en fiche un peu de savoir si c’est « rock » ou pas. Ce n’est pas un gage de qualité ! Pour être franc, quand on me parle d’une super BD rock qui vient de sortir, j’ai plutôt envie de partir en courant. Il y a eu tellement de choses mauvaises, des années de fanzines punk misérables… A la réflexion, il existe deux genres de BD rock. Il y a celle qui parle de rock et celle qui a un « esprit rock », si tant est que ça signifie quelque chose. Moi, j’ai fait une BD qui parle de rock. Mais au bout du compte, je ne sais pas si mes autres livres sont si « rock » que ça.

Travailles-tu en musique ?
Quand je dessine oui, quand j’écris, non. Pour « Le Petit Livre Rock », je m’astreignais à écouter la musique de l’année que je dessinais. C’était parfois pénible, mais du coup, j’étais complètement immergé dans mon projet.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
Un type qui a bien vécu, qui est mort vieux sans trop souffrir, et qui est resté créatif toute sa vie. Y’en a pas des masses dans le rock. Y’en a plus dans le blues.

Enfin, la question rituelle à un fan des Beatles : Lennon ou Mac Cartney ?
Brian Wilson.

La chronique du Petit Livre Rock, c’est par là

Like a Steak Machine

Dessins et textes : FABCARO

L’autobiographie est devenue à la mode ces dernières années dans le monde de la Bande Dessinée. Les auteurs s’y sont mis soit pour montrer qu’ils étaient de vrais artistes avec de vraies choses à dire, soit pour se marrer et faire marrer les autres en maniant l’autodérision comme argument comique, dans des suites de gags. Cela a donné de franches réussites telles The Autobiography of Me too de Bouzard ou Le retour à la Terre de Larcenet et Ferri.
Fabcaro s’est inscrit dans cette veine et dans Like a Steak machine, il y ajoute un ingrédient à la fois fil rouge et madeleine : les chansons qui ont bercé ses jeunes années adolescentes et adultes.
Pour chaque chanson, une anecdote tirée de la jeunesse de Fabcaro dont elle est à l’origine ou constitue la trame sonore.
Le procédé est original et le choix des chansons judicieux. Facile, quand on est un vrai fan de musique, on n’a que l’embarras du choix. Je ne sais plus qui a dit « l’autodérision est une forme de lâcheté ». Fabcaro lui ne manque pas de courage car parmi les chansons qui ont constitué la bande-son de sa jeunesse, il y a quelques titres peu glorieux, peu avouables, pour lesquels il ose confesser sans pudeur le coupable penchant. Goldman, Rick Astley ou Elsa, excusez du peu. Mais il faut croire qu’il faut bouffer de la merde pour vraiment apprécier la gastronomie, car en grande majorité, la compilation est digne de respect.
Like a Steak Machine est donc un véritable florilège de la loose adolescente, une chouette compilation de grands tubes Rock et aussi une restitution fidèle des us et coutumes de la population lycéenne mâle des années 1980.
On se bidonne franchement à lire les déboires et déconvenues du héros et ses grands moments de solitude dont il faut bien s’avouer que l’on a connu les mêmes à peu de choses près. On essayait d’être des héros, d’avoir l’air marginal, rebelle, branché, spirituel, exceptionnel alors qu’on était surtout dans le meilleur des cas passionné et maladroit et le plus souvent con et branleur et c’est pour ça qu’on écoutait du Rock, parce qu’on pensait y trouver des justifications à toutes les conneries qu’on pouvait dire ou faire et que ça nous donnait la sensation d’être immortels comme les idoles qui nous envoyaient leurs décibels entre les deux oreilles. Et c’est aussi pour ça qu’on en écoute encore, parce qu’aucune autre musique n’offrira un meilleur réceptacle à nos pulsions sublimes et dérisoires.

Bonus Track : 3 questions à Fabcaro