Le cinquième Beatles – L’histoire de Brian Epstein

Dessins : Andrew C. Robinson (+ Kyle Baker) – Textes : Vivek J. Tiwary

Le titre est accrocheur et en soi lourd de polémiques. Car enfin, assigner à un simple manager la distinction réservée aux membres d’un groupe de Rock, n’est ce pas y aller un peu fort, surtout quand il s’agit du plus grand groupe de l’histoire ? Stuart Stutcliffe et Pete Best ont eux vraiment fait partie des Beatles. Le premier les a quittés de son plein gré pour Astrid Kirchherr, la belle Allemande à qui au passage les Beatles doivent leur magnifique coupe à la Française inspirée de la nouvelle vague et le second s’est (mal)proprement fait lourder, à cause, selon la rumeur, de son trop joli minois qui faisait de l’ombre aux autres. Même des sparring partners encore plus fugaces comme Jimmy Nicol qui a remplacé Ringo Starr pour une poignée de concerts ou Billy Preston qui a tenu le clavier pendant tout l’enregistrement de Let it be (une belle carte de visite que le sieur a bien exploité par la suite) pourraient revendiquer le titre.
Alors pourquoi Brian Epstein, ce jeune anglais poli et courtois, toujours tiré à quatre épingles, aussi effacé que ses quatre poulains étaient exubérants et gouailleurs, mériterait-il ce suprême honneur ?Le Cinquième Beatles ; Robinbson - Baker © Dargaud, 2013
Simplement parce que Brian Epstein a FAIT les Beatles. Tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle majeur joué par ce jeune homme raffiné, issu d’une bonne famille bourgeoise, dans la carrière de ces p’tits gars prolos de Liverpool avec qui il avait si peu en commun. Mais le plus souvent, comme pour tous ceux à qui l’on affuble le rôle d’éminence grise ou d’homme de l’ombre, il y a toujours un brin de condescendance, voire de mépris. Après tout, ces quatre là étaient tellement géniaux qu’ils auraient de toute façon fini par devenir ce qu’ils sont ? Grossière erreur qui méritait une antithèse cinglante. Que voici que voilà, en images et en couleurs grâce à cet ouvrage concocté par une fine équipe de créateurs américains, deux dessinateurs de Comics chevronnés et réputés et un scénariste producteur de théâtre, de cinéma et de télévision qui pour passer le temps signe ici son premier bouquin. Il fallait bien ça pour rendre ce vibrant hommage à Brian Epstein.
Et c’est bien de lui qu’il est question, l’opus évitant le piège de parler surtout des Beatles et de passer à côté du sujet. Car Epstein était lui aussi un personnage hors du commun, un jeune visionnaire qui détecta d’emblée l’immense potentiel que recelaient ses futurs poulains et qui sut qu’ils pouvaient devenir grands, plus grands qu’Elvis et plus encore. Lennon se chargera de la métaphore christique mais s’il put se permettre de déclencher la polémique, c’est bien parce que leur mentor avait fait le boulot.
Le récit échappe également au deuxième écueil d’un biopic qui consiste à faire une narration linéaire et didactique. Les auteurs se sont focalisés sur les grandes étapes de la vie d’Epstein, limitant les repères chronologiques au minimum syndical pour mieux se concentrer sur la psychologie et la personnalité du héros. Romantique, visionnaire certes mais doté par ailleurs d’un pragmatisme et d’une opiniâtreté sans faille au service d’une énorme ambition. Un être profondément seul et complexé également ; artiste contrarié, homosexuel, ce qui n’avait rien d’évident dans les Sixties en Angleterre, contrairement aux clichés d’aujourd’hui sur ce supposé âge d’or de la coolitude. En se concentrant sur ces quelques éléments, éludant sans doute les défauts du bonhomme, si ce n’est son addiction pour les petites pilules qui rendent moins malheureux,  le livre offre quelques moments d’anthologie où l’allégorie prend le pas sur la pure vérité historique. La négociation avec Ed Sullivan pour ouvrir la porte des States, le talk-show télévisé à la BBC, ou la mort, dans la réalité par overdose de barbituriques, ici dépeinte comme une lente agonie annonçant la fin des Beatles qui ne survivront pas longtemps à la disparition de leur pygmalion. Et en point d’orgue, le repas avec le Colonel Parker, le manager d’Elvis, où les deux hommes se livrent à une passe d’armes sur la conception de leur métier, saisissante opposition de styles qui résume à elle seule la philosophie du management d’artistes. Cinquième Beatles2  ; Robinbson - Baker
Le graphisme est quant à lui classieux et flamboyant, trait élégant, somptueuse mise en couleurs directes. Les Beatles sont fidèlement reproduits, sans être caricaturés ni platement reproduits. Une démarche originale et personnelle qui n’est pas sans rappeler celle adoptée dans un autre biopic, Jimi Hendrix la légende du Voodoo Child, la référence absolue dans le domaine.
2013 avait très bien débuté avec la sortie de Liverfool, consacré à Allan Williams, le premier manager des Beatles, et se clôt magnifiquement par la biographie de son successeur. Du franco-belge, du Comics… le prochain parlera peut-être de George Martin… un manga en 20 tomes… j’ai hâte !

Jimi Hendrix – La légende du Vodoo Child

Dessins : Bill Sienkiewicz – Scénario : Martin I. Green

Quand je me suis mis en tête pour la première fois d’écrire sur le Rock et la Bande Dessinée, j’ai d’abord commencé par établir une bibliographie afin de recenser toutes les œuvres de BD traitant du sujet. Après avoir épuisé ma maigre collection de l’époque et trituré les mots clés sur Internet, j’ai grillé touts mes jokers en faisant appel aux amis susceptibles d’éclairer ma lanterne. Lors de ces interrogatoires poussés et souvent arrosés, une référence revenait régulièrement : « Ah et puis, évidemment, il y a le « Jimi Hendrix » de Sienkiewicz… comment ça, tu connais pas ?
– Sin Kevitz ? bredouillais-je invariablement pour tenter de masquer mon ignardise, si, si bien sûr, tu penses, bon sang, quel idiot, comment ais-je pu… !» Hendrix - Sienkiewicz Finalement, n’en pouvant plus de vivre dans le mensonge et l’hypocrisie, je me suis décidé à faire l’acquisition de l’opus, bien qu’un brin dubitatif en découvrant au premier feuilletage cette débauche d’effets visuels qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu en Bande Dessinée. Et puis un dimanche soir, histoire de finir le week-end en beauté, je me suis lancé dans l’Oeuvre…
L’apparition de Jimi Hendrix dans le Rock en a radicalement bouleversé tous les canons. Il suffit d’avoir vu l’une de ses prestations scéniques pour comprendre que dans l’histoire des guitaristes de Rock, il y a définitivement lui et les autres. La façon dont cet autodidacte abordait le jeu de guitare, tant sur le plan strictement musical qu’au niveau du jeu de scène était révolutionnaire et reste encore aujourd’hui inégalée.
Or, ce que Green et Sienkiewicz ont magistralement réussi n’est rien moins que de traduire en images l’univers sonore du prodige de Seattle.
Sienkiewicz est un dessinateur virtuose qui a largement contribué à faire évoluer la tradition des Comics avec des récits comme Stray Toasters ou Elektra (avec Frank Miller, l’auteur de Sin City au scénario) où son univers graphique inclassable et parfois déroutant se nourrit de techniques peu usitées dans le neuvième art comme le collage ou la peinture à l’huile.
On ne pouvait rêver meilleur interprète pour retranscrire visuellement la richesse et la complexité de la musique d’Hendrix. C’est sans doute le plus bel hommage que pouvait rendre un dessinateur au génie du plus grand guitariste de l’histoire du Rock, en mettant son art en osmose avec le sujet qu’il illustre. Chaque page est une explosion de couleurs, le trait est précis, le découpage est dense et touffu… comme un solo d’Hendrix. Même si cette richesse et cette originalité pourront décontenancer le lecteur non averti, tout comme la musique du Voodoo Child peut surprendre ceux qui sont persuadés que la guitare de Johnny Hallyday est branchée quand il joue sur scène .
Cette biographie n’aurait pu être qu’un superbe exercice de style si les auteurs avaient perdu de vue leur sujet et négligé la réalité historique. Or il suffit de consulter la liste des remerciements pour réaliser l’énorme travail de documentation effectué. Hormis les étapes décisives, le livre est truffé d’anecdotes plus ou moins connues, judicieusement choisies afin de montrer la personnalité complexe d’HeHendrix 5-12ndrix et d’entrapercevoir ce qui pouvait faire de lui l’un des plus grands génies de l’histoire de la musique.
La vie de Jimi Hendrix est ici retracée comme une fable expressionniste qui met en relief la personnalité hors du commun d’un musicien à part, habité par sa vision du monde et la quête d’un absolu musical, nourri des expériences d’une vie et notamment d’une enfance marquée par l’absence de sa mère.
On sait que Hendrix était un génie de la guitare. Un autre intérêt de ce livre est de rappeler au lecteur, sinon de lui faire découvrir, qu’il était aussi un vrai poète, comme en témoignent les textes de ses chansons qui jalonnent la majorité des planches de l’album.
Une biographie qui fait date, tant dans l’hagiographie hendrixienne que dans l’histoire de la BD Rock dont elle constitue l’un des chefs-d’œuvre mais qui mérite aussi une place de choix parmi les œuvres majeures de la Bande Dessinée en général. On ne peut que souhaiter bon courage à celui qui osera un jour se lancer dans une nouvelle biographie dessinée de Jimi Hendrix.

Le Panthéon des stars du Rock

Dessins et textes : Alex BOCHARD

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils sentaient bon… le tabac chaud, l’huile de cannabis et le Bourbon pour les plus sages d’entre eux. Leur enfance a été difficile, leur vie a été courte et leur mort tragique a largement contribué à renforcer leur légende, faisant d’eux des Stars du Rock, condition plus noble et pérenne que celle des Rockstars.Panthéon Rock 1
Hormis la quantité industrielle de substances psychotropes qui ont coulé dans leurs veines, ils avaient quelque chose de plus que leurs congénères. Du génie, un charisme pas toujours maîtrisé ou une certaine esthétique de la déglingue. Sur la période 1960-1970, ils furent un certain nombre à obtenir une carte de membre éternel de ce club très sélect. Alex Bochard a choisi de n’en retenir que la crème de la crème et de les réunir dans un album BD.
Un nouveau biopic dessiné donc comme il en a fleuri pas mal depuis quelque temps pour évoquer les icônes du Rock. Pas évident de se démarquer au milieu d’une production qui sur ce thème, mine de rien, commence à être sérieusement étoffée, en attendant de devenir pléthorique (on a encore un peu de marge tout de même).
Que dire de plus qui n’ait déjà été dit sur Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, John Lennon et Sid Vicious ? Pour éviter l’écueil de la redite ou du plagiat, l’auteur a adopté une approche assez astucieuse : synthétique (en une cinquantaine de planches, ma pt’ite dame, je suis bien obligé de vous faire un prix de gros) en se limitant aux principaux épisodes et faits marquants de leur biographie, humoristique (avec un brin d’irrévérence et beaucoup de caricature) et variée graphiquement, alternant, sur une jolie toile de fond ocre et marron qui donne un effet vintage assez sympa, portraits d’après photos, dessin traditionnel et numérique. C’est d’ailleurs là que réside la vraie originalité et la principale qualité de l’opus qui rompt ainsi avec le schéma classique des strips et des cases sagement alignées (on parle de Rock, là, faut s’lâcher un peu !). ça compense largement les reproches que pourraient faire d’un côté les encyclopédistes de Rock (« j’le savais déjà »), et de l’autre les fins connaisseurs de l’humour qui fait rire (« j’ai pas trouvé ça drôle »). Panthéon Rock 2Là-dessus, on ne mettra jamais tout le monde d’accord mais visuellement, les personnes dotées d’un goût artistique très sûr, n’est-ce pas, seront forcés d’admettre que ce petit Panthéon mérite le recueillement. Et au passage, conformément au credo des prédicateurs adeptes du culte du Binaire Primaire dont je fais partie, il prolonge l’évangélisation des mécréants qui connaîtront ainsi un peu mieux la vie des saints et leurs auréoles (plutôt sous les bras, sur le comptoir ou le tapis, en l’occurrence). Grâce soit donc rendu à ce nouveau prophète et à sa version de la Genèse.

La véritable histoire de Beethoven

Dessins et textes : LAURENT-EX-LAURENT

Au milieu des années 1980, ça s’est mis à exploser de partout en France. Dix ans après qu’une poignée de groupes ait commencé à sortir le Rock de son ghetto, quand Téléphone lorgnait vers les sommets du hit-parade après avoir appris par cœur tous les plans des Stones ou quand Guy Lux a programmé Trust à la télé. Sans oublier pour la caution intellectuelle ou branchouille chère à nos journaleux hexagonaux, des Marquis de Sade, des Bijou et des Starshooter. Reste que cela constituait une caste fort restreinte bénéficiant du rare privilège d’exister sur disque et de faire une « carrière ».
Et puis quasiment du jour au lendemain, le Rock « alternatif » a déboulé, suivant de peu d’ailleurs l’intrusion du Rock dans la BD. Les maxi singles, rapidement suivis d’albums brulots, urgents et immédiats ont débarqué dans les bacs des disquaires (oui, en ce temps là, il existait des magasins qui ne vendaient QUE des disques) et partout dans l’hexagone, dans des salles plus ou moins grosses, avec un son plus ou moins pourri mais avec une pêche et une fraîcheur qu’on n’espérait plus, nous les fans condamnés à voir nos équipes stagner en seconde division, on a vu des groupes capables de faire un truc qui saBeethoven 1ns réinventer le machin, sonnait comme une ébauche de ce qu’on pouvait enfin désigner sans rigoler comme une scène Rock française, qui a même commencé à attirer l’attention des Anglo-saxons sans chercher à les copier et sans l’aide de la télévision et des radios (ça fait rêver, hein, Johnny ?).
L’éclosion de labels indépendants a en grande partie contribué au mouvement et permis à des groupes encore balbutiants de découvrir les joies et les affres du studio. Le niveau artistique de ces jeunes fous ne leur permettaient souvent guère plus que de faire du Punk, tout du moins à leurs débuts, et tant mieux car cela permettait, même avec une dizaine d’années de retard, de vivre de ce côté-ci de la Manche, l’effervescence d’un renouveau du Rock qui en ce qui nous concerne s’apparentait plutôt à une Nativité électrique, braillarde et incontrôlée.
Avec le recul, ressortaient dans cette scène protéiforme deux mouvances principales, même si la frontière n’était pas étanche, qui ont fourni l’essentiel de ses fleurons : Une frange adepte d’un Rock radical et contestataire, anarchiste et libertaire, et une autre composée de joyeux huluberlus, dont le seul message était de marier franche déconne et électricité. Avec comme groupes phares, d’un côté, Bérurier Noir et de l’autre Ludwig Von 88… Les Bérus et les Ludwigs pour les intimes connaisseurs.
Alors voilà, comme dirait le grand Serge, la véritable histoire de Beethoven, narrée par l’un de ses protagonistes, Laurent Manet, le bassiste. Et parce que ces joyeux Keupons, il fallait surtout les voir pour y croire, c’est en images qu’il a décrit l’épopée des premières années, de la naissance en banlieue parisienne jusqu’à la consécration… du deuxième album.
Avec un vrai talent de conteur, Laurent fait revivre cette saga, de l’inévitable rencontre au bahut, en passant par les répètes dans un local pas bien isolé au goût du voisin, les premiers concerts foireux dans des rades crasseux, les road-trips épiques dans une une Citroën LN même pas tunée, les laborieuses séances d’enregistrement studio… et puis, malgré l’amateurisme musical et grâce à une créativité foisonnante et quelques vide-greniers, la construction d’une vraie identité et le chemin vicinal vers la gloire internationale. Bon, pour l’International, c’était surtout en Espagne à l’heure de l’apéro et des tapas.
Bourré d’anecdotes, de clins d’œil, pétillant d’humour et d’auto-dérision ce roman-photo est hautement évocateur de l’esprit Ludwig Von 88 et plus généralement celui du Rock alternatif. L’objet graphique est bien représentatif de ce qu’étaient les Ludwigs, un truc sans prétentions avec un dessin d’amateur genre gros nez, cantonné à des personnages plaqués sur des photos noir et blanc en guise de décors. Minimaliste, astucieux mais efficace, qui vous immerge dans une vraie histoire, comme une grosse blague qui vous fait marrer mais que vous n’oublierez pas et que vous serez fiers de ressortir à vos potes. Les disques et les concerts des Ludwigs mariaient Punk et clowneries avec efficacité et laissent aujourd’hui un souvenir impérissable et une jubilation intacte.
Laurent a quitté les Ludwig au faite de leur notoriété… en 1988. Le Rock alternatif a quant à lui commencé à s’évaporer au détour des années 1990, de guerre lasse (comme ce fut le cas pour les Bérus, malgré plus de 250 000 disques vendus) ou pour certains d’entre eux après une signature dans une grosse maison de disques qui a un peu retardé l’échéance. En attendant, ils nous auront bien fait profité de notre folle jeunesse et accessoirement largement contribué à décomplexer le Rock français. Merci à eux.

Johnny Cash – Une vie – 1932-2003

Dessins et scénario : Reinhard Kleist

Certes, Johnny Cash n’est pas à proprement parler un rocker mais une des (LA, diront beaucoup) figures emblématiques de la Country, qui a jusqu’au bout mené sa vie en rebelle.
Pourtant, à quelques détails près dans les progressions d’accords, sa musique s’apparente complètement au Rock’n Roll dont elle reste l’une des grandes sources. En outre, Cash fut, au même titre qu’Elvis Presley qu’il précéda de peu sur le devant de la scène, un chantre du Rockabilly, mâtiné de Gospel et de Country certes mais suffisamment sauvage et provocateur pour devenir lui aussi une idole faisant se pâmer les teenagers.
Le Rock, c’est dans son mode de vie que Cash l’a pratiqué. Une soif de liberté, la quête de l’absolu et le refus des concessions ont fait de cet artiste ténébreux, sans cuir et sans électricité, une icône de la musique populaire américaine. Et puis un type qui choisit « Hurt » de Nine Inch Nails comme chanson testament, dont il livre une version bouleversante (il suffit de voir la vidéo sur InJohnny Cash – Une vie 1932-2003 ; Reinhard Kleist © Dargaud, 2007ternet pour comprendre) mérite largement autant l’étiquette de rocker que n’importe lequel de ces petits punks ou néo-métalleux d’opérette tatoués et piercés à la sauce MTV.
Après un Walk The Line, le biopic sorti sur les écrans en 2005, plutôt réussi, avec un Joaquin Phoenix habité par son personnage, il fallait oser s’attaquer à la biographie du Man in Black. Reinhard Kleist a relevé ce défi au point de rendre le film presque fade comparé au portrait magistral qu’il a brossé de Johnny Cash dont les multiples visages vous traversent encore l’esprit bien après avoir refermé son livre. Avec un trait dépouillé de tout artifice, sobre et sec, orné de noirs profonds parfaitement en accord avec le sujet, il campe un Cash plus vrai que nature et restitue avec une justesse surprenante toute la gravité et la force du visage de cet homme à la maturité précoce.
Les heures sombres de l’artiste, la noirceur de cette âme torturée mais aussi sa profonde humanité sont retracées au travers des épisodes marquants de cette existence hors du commun, tels la mort du frère, évènement fondateur et traumatisme indélébile dans la vie de Cash, l’addiction pour les amphétamines, sa relation avec la chanteuse June Carter, la femme de sa vie, sans oublier le concert légendaire au pénitencier de Folson ou les derniers jours, cloîtré comme un fantôme dans un studio d’enregistrement où il revisite magistralement des chansons écrites par des jeunes rockers qui pourraient être ses fils et le sont d’ailleurs un peu, sur le plan de l’héritage musical.
Kleist a capté la quintessence de cette vie et de cette œuvre en se donnant pour cela suffisamment d’espace (plus de 200 planches !) pour en exprimer la grandeur et la noblesse sans en omettre les errances et les impasses.

La grande escroquerie

Dessins : Christophe QUET – Textes : Fred DUVAL

L’histoire du Rock est émaillée d’instants décisifs, fondateurs, comme autant de repères qui balisent la voie. Une ribambelle de disques cultes que l’on s’accorde à qualifier de chefs-d’œuvre. Quelques concerts légendaires dans des salles mythiques. Et bien sûr une flopée de demi-dieux fauchés en plein jeunesse, camés ou alcoolisés jusqu’à la moelle et assurés du même coup d’une place de choix au Panthéon du binaire primaire.
Et puis, il y a toutes ces anecdotes dont beaucoup ont été consignées dans des rapports de police, souvent dérisoires, parfois ridicules qui, mis bout à bout, ont fait la petite histoire et ont créé l’imagerie du Rock et sans lesquels il faut avouer que celui-ci perdrait beaucoup de son charme.
Grande escroquerieDans le grand livre des faits-divers du Rock, il en est un qui remplit à lui seul l’intégralité du cahier des charges : la sortie du single God Save the Queen, des Sex Pistols,  en plein jubilé des 25 ans du règne d’Elisabeth II, offrant le prétexte à un concert privé sur une péniche, au beau milieu de la Tamise et devant le Parlement britannique. Le gig s’est soldé par une descente de police et les réactions d’une presse horrifiée dont les chroniques le lendemain ont définitivement gravé dans le marbre la réputation de ces punks dégénérés et antisociaux (qui n’en ont pas pour autant perdu leur sang-froid sur ce coup-là).
Après ça, tout était dit et les Sex Pistols ayant mis la barre sacrément haut, niveau esprit rebelle et provocateur, l’idéal punk avait désormais sa charte de déontologie et il faut bien avouer que l’on n’a guère eu depuis de répliques très marquantes de ce tremblement de terre londonien de juin 1977.
Il y avait déjà là matière à un récit assez palpitant, rien que pour narrer ce morceau de bravoure rock’n rollesque mais Fred Duval, éminent scénariste d’excellentes séries de science-fiction (Carmen Mc Callum, Travis…) s’est amusé à en faire le décor et le postulat d’un ambitieux récit de polar. Pour la faire courte, c’est à l’occasion de ce concert des Sex Pistols que va avoir lieu le plus gros deal de l’histoire des Stups, avec rien moins que le stock de dope de la fameuse French Connection.Une histoire qui sent la poudre autant que la colle et qui met en scène son lot de caïds de la pègre, malfrats cyniques et sans morale, de junkies et de flics dépassés par les évènements et toute une cohorte de punks dont pour certains, la violence n’est pas seulement simulée lors de festifs pogos.
L’atmosphère de ce Spitting London de la fin des années 1970 est bien restituée ; quartiers populaires cradingues, tronches de prolos mal dégrossis et looks iconoclastes des Punks, grâce au dessin réaliste et sobre de Christophe Quet, rehaussé d’une mise en couleur ce qu’il faut de trashy pour évoquer le No Future de cette Angleterre en plein marasme économique, rongée par le chômage, les affrontements sociaux, le Rock rageur et désabusé des Sex Pistols en constituant la bande-son idéale.
Grande escroquerie 2S’agissant du Rock, les auteurs ont bossé le sujet. Biographies et documentaires tels ceux de Julian Temple, The Filth and  the Fury et  The Great Rock’n Roll Swindle (soit La grande escroquerie du Rock’n Roll... y’a pas de hasard) qui permettent de retracer fidèlement le concert fluvial des Sex Pistols, péniche, tenue de scène et coups de pieds dans les bollocks (pas si « never mind » que ça, en l’occurrence!). La révolution culturelle apportée par les poulains de Malcom Mc Larren est évoquée avec beaucoup de crédibilité, tant sur le plan musical (le tee-shirt « I Hate Pink Floyd », arboré dès les premières pages par un Punk* illustre sommairement le débat) que générationnel (le conflit entre le père flic et son rejeton punk qui est l’un des ressorts de l’histoire). Le doigt d’honneur de Rotten résume à lui seul toute la problématique de l’époque.
Reste l’intrigue policière. Là, j’avoue que j’ai moins accroché. Non qu’elle ne soit plausible et bien ficelée (dans le registre, on a bien vu bien plus délirant) et l’idée de croiser Rock et Polar était aussi astucieuse qu’originale. Mais cela aurait sans doute mérité un peu plus de développements pour l’exploiter pleinement, faire monter la tension et éviter un épilogue un poil lapidaire. En même temps, on ne pourra pas reprocher aux auteurs d’avoir traîné en longueur. On parle de Punk, là, pas de Rock progressif !

* En réalité, c’est Johnny Rotten qui s’était confectionné ce tee-shirt.

Bonus Track : James

A propos de Backstage, 3 questions à JAMES

Question rituelle, pourquoi les Stones ? Parce que ce sont les plus grands ou bien parce qu’ils se prêtent plus que d’autres groupes à la caricature et au détournement comique ?
Le choix s’est porté sur les Stones pour deux raisons : ce sont des icônes et les deux protagonistes principaux sont déjà des personnages à part entière. Ils n’ont rien à voir entre eux, tout les oppose, et pourtant ils ont produit des pépites et continuent malgré tout à travailler ensemble. L’idée était aussi que cette histoire dépasse la simple histoire des Stones, parce qu’elle est assez universelle. Ca reste avant tout l’histoire de deux ados que tout oppose et qui vont s’associer pour faire de la musique. On voulait que ce soit lisible et drôle aussi pour quelqu’un qui n’y connait rien aux Stones. D’ailleurs les personnages ne sont jamais nommés que par leur prénom. Ensuite, pour les fans, on est resté sur une trame véridique pour donner un peu de sel à l’ensemble. Ca faisait aussi partie du défi en ce qui me concerne sur l’écriture, à savoir faire du gag en demi-page à partir de situations réelles et d’actions qui s’enchainent.Backstage Mirroir Fluide Glacial

On devine un gros travail de documentation pour retracer toutes ces anecdotes. Quelle est la part de vérité, au-delà de la parodie ?
Ce qui est raconté, au niveau des anecdotes, est vrai à 90%. Seul les passages sur le hamster et les filles sur la plage sont inventés. Ensuite, on s’est amusés avec les personnages, donc il ne faut pas prendre ce qu’ils disent pour parole d’évangile. J’ai lu beaucoup de choses sur le groupe, notamment les livres de Bill Wyman et de François Bon. Je n’ai lu « Life » de Richards qu’après, pour la simple et bonne raison que l’album a été bouclé 15 jours avant la sortie de ce livre.

Quelles ont été les réactions de Jagger et Richards à la lecture de Backstage ?
Je crois savoir qu’ils ont tellement adoré que ça les a motivés à préparer un nouvel album.

Liverfool

Dessin : VANDERS – Scénario : GIHEF

La couverture donne le ton et annonce la couleur. Sur un jaune pétant, la typographie met en valeur avec élégance le jeu de mot contenu dans le titre. Le visuel est à lui seul parfaitement évocateur et prend le contrepied de toute l’imagerie associée à Abbey Road, tant de fois parodiée et lieu de pèlerinage pour les quarterons de touristes qui viennent y fabriquer leur propre souvenir de carte postale. Au milieu du mythique passage piétons, sous une pluie battante, un gus s’escrime sur un parapluie rebelle.
Avec une accroche comme ça, difficile de résister. D’autant que le sujet du livre est prometteur, évoquer l’histoire vraie d’un loser de première, peut-être le plus poissard de tous ceux qui ont côtoyé les Beatles. Allan Williams est parfois cité dans les biographies mais sans que son nom soit passé à la postérité. Son problème, c’est qu’il est arrivé avant la célébrité et la consécration, même si son rôle a sans doute été décisif, vu qu’il a été le premier manager des Fab Four. Un peu comme l’obscur entraîneur qui a enseigné les bases du jeu à une future star du foot.
Gihef et Vanders ont entrepris de narrer la destinée de ce petit tenancier de bar qui a mis le pied à l’étrier au plus grand groupe de Rock de l’histoire (non, c’est pas les Stones, que ce soit bien clair, une bonne fois pour toutes ! Je vous expliquerai pourquoi une autre fois mais là j’ai pas le temps).
Les deux compères, après une recherche documentaire approfondie, agrémentée d’un repérage à Liverpool (où ils ont à l’évidence surtout complété leur culture houblonnesque), ont décidé de créer leur propre version des prémisses de la légende. Des clubs minables de Liverpool aux bars interlopes de Hambourg, les auteurs font revivre à leur manière, notamment dans les dialogues et avec pas mal d’ironie, ces temps héroïques où les Beatles apprenaient le métier pour des cachets de misère et pieutaient dans un dortoir crasseux derrière l’écran d’un cinéma porno. Le dessin de Vanders, assorti d’un beau lavis noir et blanc, restitue parfaitement la grisaille de ces années farouches où, en attendant Ringo, John, Paul et George (avec Pete Best et Stuart Stutcliffe) vont devenir des musiciens accomplis, prêts à conquérir le monde, après avoir bouffé leur lot de vache enragée.
Mais le sujet central du récit reste bien Allan Williams, personnage pathétique et attachant qui, en échange de quelques pintes, raconte son histoire aux touristes. Un procédé narratif qui apporte plus d’authenticité et de consistance au personnage et qui laisse libre le lecteur de s’apitoyer ou non sur le sort de ce mec qui n’aura pas su percevoir l’énorme potentiel des Beatles, au-delà du fric qu’ils leur rapportaient. Ces derniers, eux, en étaient parfaitement conscients et n’hésiteront pas à le larguer, de façon un peu minable certes mais méritait-il vraiment mieux ? (petite scène d’anthologie avec Brian Epstein, au passage). En le congédiant, les Beatles ont un peu tué le père, mais un père indigne, un vrai anti-héros comme la saga du rock’n roll en compte tant et qui méritait bien qu’on lui rende cet hommage.

Beatles Collector – La fabuleuse collection Jacques Volcouve

Un livre de Ersin Leibowitch, Dominique Loriou… et Jacques Volcouve

Les collectionneurs ont quelque chose de fascinant. Cette quête incessante qui les transforme en doux dingues, amateurs éclairés… ou monomaniaques obsessionnels. Toujours à la recherche de la pièce manquante, la perle rare pour laquelle ils se lèveront aux aurores, sillonneront les routes, écumeront les conventions et les foires en tout genre (le vide-grenier du dimanche matin après avoir bringué la veille, ça me laisse pantois). Ce sont en quelque sorte des créateurs par procuration avec plus ou moins de talent. Mais à un certain niveau, la collection peut devenir une œuvre à part entière. A tout le moins, quelque chose qui distinguera son possesseur du commun des mortels.
Il y a des collections que l’on pourra juger moins nobles… comme les capsules de bière ou les couvercles de boîtes à fromage. Certains jettent leur dévolu sur les fly-tox, tels Frank Margerin qui, quant à lui « fait des collections de collections », d’autres sur les armes blanches des deux guerres mondiales (ce bon vieux Lemmy) … peu importe, la quête est plus importante que son objet et comme disait Camus, « La lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ».
N’empêche, il y a des montagnes plus abruptes que d’autres et des cimes encore inviolées. S’attaquer aux Beatles en fait partie. Et c’est pourtant ce qu’a entrepris de faire Jacques Volcouve, depuis qu’il est adolescent : constituer l’une des plus belles collections mondiales autour des Fab Four. Une œuvre insensée, tant les Beatles, au delà d’une discographie « officielle » (pour ne parler que de la britannique) d’une douzaine d’albums, ont généré et génèrent encore aujourd’hui une somme incommensurable de produits, dont certains franchement très dérivés. Pressages étrangers ou mieux…pirates, films, affiches, fringues, figurines, jouets, pins, badges et objets en tout genre, sans oublier les pépites ultra-collector que peuvent constituer une photo inédite, un article de presse ou un billet de concert.
Néanmoins, cette monomanie n’a rien d’une lubie. Volcouve est un vrai dingue des Beatles et sa collection, loin d’être une fin sans soi, est le médium par lequel il entretient sa passion sans limites. Son credo est parfaitement résumé dans l’introduction du livre « Pour moi, les Beatles donnaient du bonheur alors que les autres groupes donnaient seulement du plaisir ».
Ce bonheur, il n’a eu de cesse de le partager, bourlinguant autour du monde pour dénicher l’objet encore plus improbable, créant un magazine, donnant des conférences, écrivant des livres… avec quelques points d’orgue comme ces rencontres, épistolaires et même en chair et en os avec ces apôtres de la Pop dont il répand la bonne parole depuis plus de trente-cinq ans, celle des Beatles mais aussi celle de ses quatre membres prolongeant l’évangile après 1970 (quoique de manière souvent discutable selon les exégètes).
Le livre, richement illustré, offre un bel aperçu de la collection mais ne se limite pas à une plate iconographie. C’est une vraie hagiographie, retraçant avec rigueur et souci de la précision historique le parcours des Beatles, mais en évitant l’écueil fréquemment constaté dans les innombrables biographies déjà pondues sur le mythe, ce côté universitaire et encyclopédique, souvent bien barbant. Ici, l’approche est originale, raconter les Beatles par l’objet, et met en lumière le point de vue du fan, plus tangible et plus authentique.
Les Beatles sont immortels et la collection de Jacques Volvouve en est l’une des plus réjouissantes illustrations, grâce à laquelle il méritait bien lui aussi son petit fragment d’éternité.

Le Roman du Rock

 

Auteur : Nicolas Ungemuth

Le titre peut surprendre et l’entreprise paraître prétentieuse. Comme s’il était possible de narrer en quelques 250 pages et une vingtaine de chapitres six décennies d’histoire musicale, de cet art populaire, commodément dénommé Rock mais qui recoupe tant de catégories, de formes et de héros obscurs ou légendaires. Il suffit pourtant de lire le sommaire pour se rendre compte que, pour l’essentiel, tout ce qui mérite d’être mis en avant dans la genèse du Rock semble bien être là, d’Elvis à la nouvelle vague du Rock indé anglais. Et tant qu’à faire des choix, autant se concentrer sur l’essentiel.
Reste le contenu, ce qui nous ramène au titre de l’ouvrage. Un roman ? Eh bien oui, définitivement. Quand Ungemuth retrace la carrière des plus grandes icones du Rock ou dépeint ses principaux courants, c’est bien une histoire qu’il nous conte. Une histoire qui sous sa plume prend la dimension dramatique propre à maintenir l’intérêt du lecteur. Celle de ces grands destins, de ces héros magnifiques, le plus souvent rimbaldiens (j’aime cet adjectif, ça fait super genre « je m’y connais à mort en littérature ») qui créent tous leurs chefs-d ’œuvres dans leurs jeunes années. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette grâce, de ce feu sacré qui brûle dans les veines de ces géniaux compositeurs avant que les seringues de dope n’en tarissent la sève. Ce feu dont les survivants arrivent parfois à entretenir la braise mais qui pour beaucoup s’éteint définitivement, passé la trentaine. L’intrigue est quasi immuable mais toujours aussi passionnante.
Ce qui fait aussi le charme de l’opus réside à l’évidence dans l’approche résolument subjective et partiale de l’auteur. Il ne s’agit pas d’une suite de chroniques plates et neutres. Ungemuth prend parti. Il dresse des mausolées avec le même aplomb qu’il démolit les temples. Comme dirait Pascal Rabaté, il ne juge pas, il condamne. A l’instar d’un Lester Bangs, la critique est sans ambages. Chef-d’œuvre ou daube, voire grosse daube. Forcément, quand le lecteur est du même avis, et c’est mon cas à 90 % en l’espèce, c’est assez jubilatoire. Reste 10 % de désaccord, où l’on aurait bien envie de crier à l’erreur judiciaire face à un verdict aussi arbitraire.
Pour Ungemuth tout s’est joué avant 1970 et depuis le Rock n’est qu’une suite de redites parfois brillantes ou inspirées, tel l’épisode du Punk, mais qui n’atteindront jamais le niveau des pierres philosophales empilées tout au long de cet âge d’or.
En partant de cet axiome insurmontable, cela permet d’expédier en quelques pages le Rock progressif et le Heavy Métal sans vraiment se pencher sur la question. Mais j’ai trop de recul par rapport à ça pour m’offusquer de la chose et je ne concèderai tout au plus qu’une pointe d’agacement. D’autant que Ungemuth règle par ailleurs son compte au Rock français de manière assez magistrale et pour le coup plutôt bien argumentée, tout en réservant un petit éloge aux Thugs, ce dont mon chauvinisme angevin ne peut que se réjouir.
Sinon, il est indéniable que le Roman du Rock est le vade-mecum indispensable pour briller en société et y passer pour un puits de science en matière de Rock, tout en constituant un ouvrage initiatique pour les apprentis critiques quant à l’art exigeant de prononcer des sentences irrévocables.

 

Blitzkrieg – Histoire du Punk en 45 tours

Auteur : Géant Vert

Le Punk a littéralement pété à la face du monde civilisé en l’espace de quelques mois, à partir de 1976. Un Big Bang musical dont l’univers ainsi créé s’est replié sur lui-même à l’orée des eighties et dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques étoiles boursouflées et l’écho dérisoire de gentils punkisounours amerloques qui n’ont retenu du truc que l’aspect visuel, crêtes, tatouages et piercings bien propres sur eux. La déflagration a duré quelques années tout de même et a donné vie à une foultitude de combos improvisés, suscités par l’irruption des Sex Pistols.
Ces premières fois qui ont régénéré le Rock se gravaient à l’époque sur des vinyles 45 tours, prémisses d’œuvres plus fournies ou pétards sans lendemain, à la discrétion des maisons de disques gardant l’œil rivé sur les chiffres de vente.
Géant Vert a entrepris de nous faire revivre cette épopée fabuleuse en 80 singles, les 80 premiers efforts de ces groupes à la carrière souvent météorique, à l’image du plus emblématique, les Sex Pistols. Le gaillard, journaliste à Rock & Folk depuis des lustres (et en charge de la chronique BD !) connait parfaitement son affaire, le Punk il a grandi avec et il en a fait puisqu’il était du line-up originel de Parabellum. Il lui a suffi de plonger dans sa discothèque pour en extraire toutes ces perles électriques. La sélection est pointue et drastique puisqu’elle comprend exclusivement des titres allant de 1976 à 1979, classés par ordre chronologique. Il est vrai que le Punk en tant que tel est historiquement apparu à cette période malgré l’énorme coup de semonce en provenance des States au début des années 1970, asséné par les Stooges. Mais la filiation de ceux-ci s’inscrivait plutôt dans les courants Glam et Hard-Rock dont Iggy et sa bande ont fait une retentissante synthèse. Les Punks avaient certes le même goût pour la provocation mais ils voulaient revenir aux sources et à l’esprit fondateur du Rock’n Roll, en réaction au Rock emphatique et grandiloquent qui commençait à emplir les stades. C’était la démarche revendiquée des Ramones, ce sera le credo de tous ces branleurs acnéiques, aux dents gâtés et au look déjanté, avec pour les Britons, ce sentiment d’urgence dicté par la crise économique.
Même si Géant Vert en a forcément laissé sur ses étagères, cette anthologie présente la crème du Punk, des légendes incontournables, comme les Pistols, les Clash ou les Ramones, aux plus obscurs (vous connaissiez The Nipple Erectors ? Oui ? Respect !) en passant par les cultes, tels les Misfits, Johnny Thunders ou les Saints et n’oublie pas non plus les quelques gloires françaises, comme Starshooter ou LSD (si l’acronyme ne vous évoque rien, désolé). La démarche est simple et efficace comme un riff de Punk : Deux pages pour chaque galette, avec la pochette pleine page sur la première et la genèse de l’œuvre et de ses géniteurs sur la seconde. Le tout dans un format 45 tours avec une typographie qui fleure bon le revival des magazines de Rock de l’époque. Une plongée dans un passé glorieux que Géant Vert déterre dans un style sobre, quasi encyclopédique avec la volonté évidente de bien faire à chaque fois le tour de la question.
Si vous aimez vraiment le Punk, le vrai, ce bouquin doit trôner sans délai dans votre discothèque ou bien il n’y aura pas de futur pour vous, comme disait Jeannot le Pourri. Perso, j’ai pas de mérite, c’était mon cadeau d’anniversaire.

45 Tours Rock

Dessins et textes : Hervé BOURHIS

J’avoue qu’au début, je me suis dit : « Hervé Bourhis nous refait le coup du Petit livre Rock et du Petit Livre Beatles mais cette fois-ci il s’est pas foulé ». Avec ce nouvel opus qui reprend le format d’une BD classique, on est en effet loin de la densité des deux ouvrages précédemment cités. Cette sélection de 45 tours ayant compté dans l’histoire du Rock (au moins, on reste dans le même concept du calembour sobre pour ce qui est du titre) librement choisis par l’auteur ne risque-t-elle pas de souffrir la comparaison avec ses illustres prédécesseurs ?
Passé cette première réticence, je commence la lecture de la chose. L’approche est moins graphique que dans les Petits Livres… et beaucoup plus ordonnée. Contrairement au patchwork débridé dont l’auteur avait fait sa marque de fabrique, chaque page est ici bâtie sur la même charte graphique, strictement respectée : une reproduction de la pochette originale (un exercice de style que l’auteur apprécie particulièrement), sous-titrée par la genèse du disque, le tout encadré par deux strips, un vertical et un horizontal, qui offrent une mise en perspective de l’œuvre, émaillée de citations, d’anecdotes, de comparaisons avec d’autres groupes ou artistes ayant œuvré (ou plagié) dans la même veine et plein de petits clins d’œil humoristiques ou ludiques, autre pêché mignon de Bourhis.
Ça commence par Be-Bop-A-Lula et ça se termine par You Really Got Me. Un classement alphabétique donc mais qui n’interdit pas une lecture non linéaire que j’ai rapidement adoptée au fil des pages, en picorant au gré de mes humeurs. Et tout comme avec le Petit Livre Rock, j’ai retrouvé la même addiction. Il faut dire que la formule est sacrément efficace, imparable comme un bon vieux riff en trois accords. D’abord le choix de ces 45 perles est assez incontestable, car l’on y retrouve des classiques du Rock dans tous les styles du noble art. Ensuite, le ton, mélange équilibré d’érudition (sans pédanterie) et d’humour. Avec quand même une pointe de nouveauté apportée par une mise en couleurs qui sert parfaitement le graphisme sobre et dynamique de l’auteur, décidément l’un des plus à mon goût dans le petit monde de la BD Rock.
Avec ces 45 tours qui tournent à plein tubes, Hervé Bourhis ajoute une nouvelle pierre à son œuvre d’exégète graphique du Rock et l’on ne peut que souhaiter que ça dure.

Frank Zappa Comics Tribute

Dessins et scénario : Collectif

Pénétrer dans l’univers de Frank Zappa, c’est un peu comme de se lancer dans un marathon : si l’on n’est pas correctement préparé, on risque fort d’abandonner bien avant d’avoir trouvé son second souffle. Se confronter aux élucubrations sonores du génial compositeur nécessite d’avoir une culture musicale musclée à force de moult écoutes de rock progressif, de jazz, de blues, de musique contemporaine… entre autres ou à défaut de posséder une ouverture d’esprit large comme le Grand Canyon, sachant qu’être doté des deux peut au final s’avérer insuffisant.
Et pour évoquer en images l’œuvre protéiforme d’une des plus excentriques légendes du Rock, le point de vue de plusieurs auteurs est plutôt de bon aloi, d’autant que les collectifs en BD sont devenus monnaie courante, spécialement quand il s’agit illustrer l’oeuvre ou la vie de musiciens.
Sur le plan musical, Zappa était un explorateur et un aventurier infatigable. Sur le plan corporel, il attachait une importance particulière à sa moustache ainsi qu’à l’odeur de ses pieds. Sur le plan pathologique, il était un fumeur compulsif.
Ces caractéristiques essentielles de la vie de Zappa, auxquelles il faut ajouter un esprit libertaire sans concessions, ont inspiré les dessinateurs de cet effort collectif. Cet hommage à Zappa est ainsi fidèle à son œuvre et c’est sa plus grande réussite : foutraque, anarchique, irrévérencieux, original, inventif, parfois surréaliste au point de friser l’abscons (les mauvaises langues diront que c’est une contraction d’absolument con). Pas sûr néanmoins qu’il donne envie aux néophytes d’aller y voir de plus près. Pas grave, nous resterons de la sorte entre gens de bonne compagnie, n’est-il pas ?

Haddon Hall

Dessins et textes : NÉJIB

Les biographies de grands noms du Rock en bandes dessinées sont devenus monnaie courante, avec du bon, voire du très bon et du franchement moins bon. Il faut dire que l’exercice est exigeant et que sa principale difficulté est sans doute de rester fidèle à la réalité tout en adoptant sa propre vision, au risque de tomber dans la chronique béate ou la plate biographie chronologique. Spécialement quand on s’attaque à une légende dont il n’est pas évident de retracer toute la carrière. Ou alors… on choisit (et donc on renonce) une tranche, une étape de préférence décisive et on traite le sujet dans le détail.
C’est ce que Néjib a entrepris de faire en se frottant au plus grand artiste de la Brit Pop (si l’on met de côté la bande des quatre grands groupes sixties qu’il serait injurieux pour le lecteur de lister), Mister David Jones alias Bowie. Et plutôt que de narrer l’un des chapitres glorieux de la genèse du Thin White Duke, il a préféré s’intéresser à une période moins glamour, avant le Glam justement et avant que le succès n’arrive.Bowie n’est pas encore une star et, malgré un talent indéniable que le milieu musical lui reconnait, n’arrive pas encore, à l’exception notable de Space Oddity, à pondre les tubes qu’il enfilera ensuite comme des perles. L’action se déroule au moment de la composition de l’album The Man who sold the World. Bowie a les cheveux qui lui tombent sur les épaules et n’a pas encore découvert les délices du blush et du rimmel. Il vient d’emménager dans un manoir décrépi de la banlieue londonienne, Haddon Hall, que Néjib a eu l’idée originale d’utiliser comme le témoin et narrateur des évènements qui vont se produire à l’intérieur de ses murs. Au sous-sol de la vénérable et classieuse demeure qui tombe dignement en ruines, David a installé un grand local de répétition afin de se donner les moyens de ses ambitions. Et pour mettre toutes les chances de son côté, il a fait emménager les musiciens qui vont enregistrer avec lui et même le producteur, Tony Visconti, formant ainsi une petite communauté de musiciens aussi fauchés que talentueux. Tous les ingrédients sont donc réunis pour donner naissance à un chef-d’œuvre, sauf que David n’est pas encore Bowie…
Le parti pris de Néjib est justement ce qui fait l’un des principaux intérêts de ce livre : montrer l’artiste qui se cherche encore et n’est pas sûr d’arriver à traduire ce qu’il a dans sa tête. Avec un graphisme minimaliste mais élégant, tout à fait adapté au dandysme de Bowie (y’a pas de hasard) et une mise en couleurs chatoyante qui évoque le swinging London de l’époque, Haddon Hall se concentre sur l’essentiel, à savoir décortiquer le processus créatif, fait de doutes, de reculades, de petites trahisons, d’instants de grâce et de petits détails du quotidien. Le personnage complexe de Bowie en ressort ainsi avec plus de relief. Un musicien talentueux mais pas un génie éthéré et sans faille, capable de grands moments tout comme de petites bassesses, inhérentes à un égocentrisme et une vanité qui lui permettront de se distinguer de la masse.
L’autre qualité d’Haddon Hall est de restituer le contexte « historique », le Londres musical et effervescent de la fin des années 1960, avec ses héros tels Marc Bolan, alter égo de Bowie dont la rivalité amicale (T. Rex va accéder avant lui à un succès phénoménal en Angleterre) sera un aiguillon pour Bowie et bien sûr Tony Visconti, l’un des meilleurs producteurs de l’histoire du Rock. Le récit est émaillé de nombreuses anecdotes, témoins d’une recherche documentaire minutieuse et s’attarde aussi sur la relation particulière que David Bowie entretenait avec Terry, son demi-frère dont le déséquilibre mental l’avait mené à l’asile.
Au final, Haddon Hall est un livre indispensable pour les fans de Bowie et de Pop anglaise en général. Ce qui, pour un premier album, place d’emblée Néjib dans la catégorie des auteurs de BD qu’il va falloir surveiller de près.

 

 

Serge Clerc – Interview

Serge Clerc avait le choix entre faire de la BD et réussir ses études. Mais en envoyant ses planches à Jean-Pierre Donnet, à la recherche de nouveaux talents pour Métal Hurlant, il a définitivement renoncé à la première option. Abandonnant son Rhône natal, il est parti s’installer à Paris et n’en est plus reparti. Ecumant les concerts de Rock et s’acharnant sur sa table de travail à peaufiner son style, la synthèse entre Rock et BD est rapidement devenu son credo, publiant régulièrement ses dessins dans Rock & Folk, le New Musical Express et bien sûr Métal Hurlant. Il a également signé de superbes pochettes de disques pour Joe Jackson ou les Fleshtones (s’il vous plait !). Entretien avec ce parangon de la BD Rock.

Quelles sont les raisons qui vous ont amené à choisir le Rock comme l’un des thèmes principaux de votre travail ?
A vrai dire, à l’époque, je faisais en même temps du Rock et de la science-fiction. J’avais 17 ans et avec des copains on écoutait pas mal de Rock. Pratiquement dès le départ, en 1975, j’ai bossé en même temps pour Rock & Folk où je réalisais des illustrations sur le thème du Rock et pour Métal Hurlant où je faisais de la S-F. J’étais encore en province et j’envoyais mes dessins par la Poste.
Philippe Manœuvre et parfois aussi Philippe Paringaux m’écrivaient des textes assez courts, des histoires de deux ou trois pages. C’était une époque bénie où l’on pouvait faire ce qu’on voulait, un jour de la S-F, l’autre du Rock. On était à la confluence de tous ces genres, voire sous-genres, pas connus du grand public mais que nous aimions faire. On était des sortes de disciples de ces sectes là, avec tout l’underground qui venait des Etats-Unis. J’achetais régulièrement la revue Zap Comix. C’est comme ça que j’ai découvert les Freaks Brothers et Vaughn Bodé, Spain Rodriguez, Bernie Wrightson, Richard Corben, Alex Toth et bien sûr Crumb auquel je ne comprenais pas grand-chose mais c’était le dessin qui m’intéressait par-dessus tout. Je baignais dans cette mouvance et ça tombait sous le sens de travailler dans cette voie-là.

Quels points communs voyez-vous entre rock et BD ?
Ce sont plutôt des genres pour les jeunes. Les banquiers, c’est pas trop leur truc. La BD et le Rock sont des trucs faits pour les teenagers, à la base. Il y a peu d’adultes qui sont dans la BD ou le Rock, un peu plus maintenant certes, mais il n’y en a pas tant que ça. Moi, je suis tellement dedans que ça me semble évident, ce sont deux choses qui allaient forcément ensemble. Au lycée, il y avait le main stream qui était des crétins et on était trois, quatre mecs un peu pointus qui écoutaient du Rock et qui aimaient la BD, donc plus évolués que les crétins.

On distingue en gros deux périodes dans votre graphisme. A quoi est due cette évolution ?
En fait, je n’ai pas arrêté d’évoluer. Je cherche tout le temps, j’ai fait des milliers d’études que j’ai classées par année. Avec le recul, on distingue les époques mais quand on est dedans on évolue sans s’en apercevoir. Au début, c’était pour m’améliorer, j’étais tellement jeune, je me demandais ce que je foutais là. Donc il a fallu que j’apprenne mon métier sur le tas. Au début, j’étais vraiment influencé par Moebius et Crumb.
Et puis c’est vrai qu’à partir de 1980, j’ai commencé à affiner mon style avec un trait plus acéré. J’ai eu une période, en gros entre 1981 et 1983 que je peux qualifier de « magique », en couleurs directes, à l’époque où j’ai fait par exemple « Stool Pigeon » adapté de Kid Creole and the Coconuts (August Darnell, le chanteur du groupe a dit à propos de cette adaptation « This guy really captured my style »). A partir de 1984 environ, c’est vrai que j’ai un peu abandonné le noir, si l’on peut dire, avec ces contours et ces aplats très marqués. Mais j’y reviens un peu maintenant.

Existe-t-il, selon vous un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Effectivement, il peut y avoir des esthétiques Rock, avec des planches un peu barrées dans tous les sens. C’est vrai qu’un dessin très réaliste se prêtera peut-être un peu moins bien au sujet qu’un trait plus libre, plus lâché. Jean-Christophe Menu me semble un bon exemple, il est tout à fait dans l’esprit de ce qui se faisait à Métal Hurlant. Mais le Rock, c’est avant tout le sujet. Hugo Pratt aurait pu faire une BD Rock.

Qu’est-ce qui est le plus difficile à dessiner quand on représente une scène de Rock ?
J’aime bien bosser à partir d’une documentation précise et le Rock est un domaine où l’on en a beaucoup à disposition. Je ne suis pas un dessinateur de l’imaginaire. J’ai toujours eu besoin de sources précises pour travailler. La documentation m’inspire énormément. J’ai souvent fait mon miel de photos tirées de revues anglaises ou américaines comme Creem ou New Musical Express.
Mais sinon, il n’y a rien de difficile à dessiner dans le Rock… à part les tronches des mecs. J’étais super pas bon dans les ressemblances, je ramais pas mal, heureusement Manœuvre me filait pas mal de photos. Dernièrement, j’ai été confronté à l’histoire des Stranglers pour Rock Strips, chez Flammarion, il y avait près de 20 ans que je ne m’étais pas prêté à l’exercice. Du coup j’ai plutôt raconté l’Angleterre de l’époque et je ne me suis pas trop appesanti sur les ressemblances, qui demandent un état d’esprit assez particulier, pour justement ne pas être trop ressemblant. Il faut vraiment être à fond dedans et je ne disposais pas d’assez de temps comme à l’époque de Métal Hurlant.

Vous avez évoqué de nombreuses figures du Rock dans vos récits (The Clash, Blondie, Les Cramps, les Beach Boys, …). Qu’est-ce qui vous conduisait à choisir de les mettre en image, y’avait-il des « tronches » qui se prêtaient mieux à la BD en général ou à votre style de dessin ?
Non, c’était vraiment une affaire de goût. Les miens et ceux de Philippe Manœuvre. La première question qu’il me pose quand je le rencontre lors de mes débuts à Métal Hurlant en 1976, c’est « t’aimes quoi comme groupes ? ». Comme j’étais un peu intimidé, je bredouille: « Les Doors » et il comprend « Ange » ! Déjà que j’avais les cheveux longs… il a tiré une tronche de quinze pieds de long. Bon, j’ai rectifié, ça l’a rassuré.
Mais Manoeuvre ne m’a jamais forcé à faire des trucs que je n’aimais pas. Jamais de la vie je n’aurais fait AC/DC alors que c’est un groupe que Manœuvre adore.

Vous avez très peu dessiné de groupes ou d’artistes français, alors que vous avez vécu de près l’éclosion de la scène rock en France à la fin des années 70 et au début des années 80, pourquoi ?
Oui, effectivement, à part Starshooter et Bijou. J’ai également réalisé le visuel d’un coffret d’une compilation d’Eddy Mitchell en 1976, ce qui était d’ailleurs mon tout premier travail en dehors de Métal Hurlant. Mais c’est le hasard, il n’y avait pas d’ostracisme. J’aurais bien aimé faire un truc sur Les Dogs par exemple. J’allais régulièrement au Rose Bonbon à Paris. De 1975 à 1984, c’était le lieu de l’interconnexion entre le Rock et la BD où tous les dessinateurs de Métal Hurlant (Margerin, Denis Sire, Dodo et Ben Radis, Trambert, Jano, Kent, Arno…) venaient voir les nouveaux groupes jouer. Mais moi, j’étais plus souvent au bar en train de draguer et me bourrer la gueule pour me donner du courage, donc je n’écoutais pas forcément tous ces groupes qui passaient. Et comme à l’instar de toute l’équipe de Métal Hurlant, je ne payais pas mes entrées, je pouvais sans problème manquer le concert. Je n’étais pas un fan au premier rang et il y a beaucoup de trucs qui me sont passés au-dessus du cigare comme ça. En fait, je travaillais essentiellement sur les commandes et les impulsions de Philippe Manœuvre qui savait parfaitement ce qui me conviendrait. Donc, c’est vrai, je n’ai pas beaucoup dessiné de Français mais ce n’était pas de ma faute !

Travaillez-vous en musique ?
Ca dépend. Dans les années 1980, j’étais totalement immergé dans le Rock et j’en écoutais tout le temps, sans parler des concerts où j’allais régulièrement. Dans les années 1990, j’ai un peu été traître à la cause en écoutant France Culture pour me faire ma culture générale. Maintenant, je n’en écoute pas souvent quand je travaille, j’ai vraiment besoin de me concentrer.

Si vous pouviez vous réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisiriez-vous ?
J’aimerais bien me retrouver à Los Angeles dans les années 65-66, à l’époque des Doors, sans forcément me réincarner en Jim Morrison mais pour vraiment ressentir l’atmosphère de l’époque. Et pourtant, Dieu sait si je préfère New-York !

Votre approche des groupes ou artistes que vous avez illustrés était souvent parodique ou détournée pour présenter votre propre vision de leur légende. N’avez-vous eu jamais envie de dessiner une biographie « sérieuse » d’un de vos groupes ou artiste préférés ?
Non, je préfère vraiment mettre ma patte d’auteur. Mais parfois, on n’a pas été loin de ça dans quelques bios avec François Gorin dans La Légende du Rock’n Roll même si on trouvait toujours un biais pour que ce soit moins austère. Le but du jeu était d’utiliser le parcours ou un bout du parcours d’un groupe ou d’un artiste et d’en faire quelque chose d’intéressant. Dans l’absolu, je ne serais pas contre l’idée de faire une « vraie » biographie, sauf que je ne suis pas rapide et faire un album d’une quarantaine de pages c’est déjà un an de sa vie et de toute façon une biographie de 40 pages, ce serait trop court pour traiter le sujet.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du Rock et de la BD depuis les années 80 ?
J’ai un peu raté la mutation de la BD à partir des années 1990. Il y avait tellement de nouveautés que je n’osais plus rentrer dans une librairie. En résumé, l’évolution, c’est qu’il y a trop de trucs. C’est une logique purement commerciale, néolibérale à la con qui est à l’œuvre et pas du tout une démarche de production d’auteurs. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les « pépites » avec un dessin qui ait une âme et qui me fasse vibrer, pas une démonstration technique comme on en voit plein actuellement. Aujourd’hui, ça tourne à environ 4000 nouveautés par an, dont la moitié est sans intérêt. Les éditeurs se tirent la bourre entre eux et sortent cent trucs en même temps, un peu d’ailleurs comme dans les maisons de disque à la fin des années 1980, pour ensuite miser tout le pognon sur celui qui surnage. C’est vraiment l’ère du pur marketing, suicidaire à mon avis, comme la finance depuis les années 2000. C’est une logique de guerre, il faut occuper le terrain. Je me suis retiré de cette lutte fratricide et je reste pessimiste sur cette évolution qui mène la BD droit au tapis.
S’agissant du Rock, je capte quelques trucs intéressants qui sortent aujourd’hui mais je n’ai plus le temps de m’investir là-dedans, mes projets m’accaparent beaucoup trop.

Sur une île déserte, quel album de Rock emporteriez-vous ?
Il est hors de question que je m’égare sur un bateau, donc je n’échouerai jamais sur une île déserte !
Sinon, j’ai pas toujours envie d’écouter un album tout entier. J’opterais plutôt pour une vaste compilation de la New Wave anglaise des années 80, avec des trucs comme Spandau Ballet, Human League, Simple Minds, Siouxie and the Banshees… mais pas XTC, ils étaient vraiment trop casse-couilles !

La chronique du Journal, c’est par là et celle de l’Intégrale Rock de Serge Clerc, par ici