Rock et BD, Hey Ho, Let’s Go !

Mis en avant

Bienvenue sur le site qui recense toutes les liaisons légitimes, dangereuses ou secrètes qui unissent le Rock et la Bande Dessinée. Vous y trouverez une bibliographie mise à jour régulièrement, des critiques d’albums, de beaux dessins, des interviews… et des coups de cœur. Un immense merci aux auteurs qui ont créé toutes ces œuvres autour du Rock. Sans eux, la vie serait un peu plus moche et accessoirement ce site n’existerait pas. C’est tout naturellement qu’il leur est dédié, avec une pensée spéciale pour ceux qui contribuent à l’enrichir par leurs mots ou leurs dessins.

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Symphonie carcérale – Petites et grandes histoires des concerts en prison

Dessins : Bouqé – Textes : Romain DUTTER

Dans la panoplie des qualités qui définissent un VRAI rocker, celle de mauvais garçon (bad boy pour les puristes) figure en tête de liste. Et quoi de mieux pour acquérir ce statut que d’avoir connu, ne serait-ce que quelques heures durant, les quatre murs d’une cellule. Peu importe le motif, statistiquement le plus souvent lié à la consommation de substances prohibées, cocher la case Prison sur votre CV suffira à vous attribuer votre place dans l’aristocratie du Rock. A la rigueur, une simple garde à vue fera l’affaire. Si en prime, vous connaissez les honneurs d’une comparution au tribunal, votre place au Panthéon est réservée, aux côtés des Jagger, Brian Jones, Jim Morrison (exhibition de zizi), Mick Jones (tir sur des pigeons) et consorts. Le plus souvent donc, on reste sur du folklore et une crédibilité Rock à peu de frais. A quelques exceptions notables comme le regretté Calvin Russel (une dizaine d’années en tôle) ou le maléfique Varg Vikernes du groupe de Black Metal Burzum, pour avoir assassiné, de 23 coups de couteau, Euronymous, leader du groupe Mayhem (sans doute à cause d’un léger différend artistique).
A défaut d’un séjour derrière les barreaux, certaines rockstars ne vivent le grand frisson carcéral que de l’extérieur, au travers de concerts devenus légendaires. Johnny Cash, lors d’un show mythique et paru en disque, au pénitencier de Folsom, les Sex Pistols, Metallica ou pour la petite note franchouillarde, Trust.
Romain Dutter, la prison, il connaît, de l’intérieur, pas en tant que détenu mais, après une expérience très marquante au Honduras, comme coordinateur culturel pour le compte du SPIP (rien à voir avec Spirou) à la prison de Fresnes (je colle perpète direct à celui qui sort le calembour pourri de MC Solaar!). La musique, il connaît aussi, car ce Punk de formation est batteur à ses heures gagnées (pourquoi perdrait-on du temps à faire de la musique?). L’idée d’unir ces deux activités lui est donc venue, afin de proposer des évasions musicales aux détenus qu’il a côtoyés au quotidien pendant une petite dizaine d’années. Il a ainsi invité de nombreux groupes à se produire à la prison de Fresnes, en y faisant résonner du Punk, du Reggae ou de la World Music.
Grâce au trait sobre et dynamique de Bouqé, cette expérience unique est désormais retracée dans une BD qui raconte le travail de fourmi accompli par Romain Dutter. Contacter les groupes, organiser la logistique, traiter les inscriptions des détenus (moins d’élus que de demandeurs, avec une sélection drastique par la direction de la prison)… Une aventure humaine (l’expression n’est ici nullement galvaudée) à chaque fois renouvelée, tant par la prestation des artistes dans un environnement aussi « spécial »  que par la réaction des prisonniers, imprévisibles à chaque concert, tantôt marrantes, émouvantes ou pathétiques, avec son lot de galères et de moments de grâce. Ce documentaire particulièrement immersif, émaillé de nombreux témoignages, didactique sans être barbant, dresse un portrait actuel et sans fioritures du monde carcéral en France, mais aussi en creux celui de la musique « alternative » ou engagée en montrant que la Symphonie Carcérale peut connaître des couacs, certains artistes se lançant dans l’expérience pas forcément pour les bonnes raisons. Romain Dutter a su y apporter émotion et authenticité, sans tomber dans le Pathos ou le sentimentalisme, en décrivant la trace que peut laisser de tels concerts aussi bien dans la vie des musiciens que dans celle des détenus. Une lecture libératrice et enrichissante à laquelle je condamne sans appel tous les lecteurs de cette chronique.

Bonus Track : Reinhard KLEIST

A propos de Nick Cave, Mercy on me : 3 questions à Reinhard KLEIST

Après Johnny Cash, Nick Cave. Entre les deux, il y a une sorte de filiation. C’est le côté sombre et complexe de ces musiciens qui t’attirent ?

La raison principale est le sens de la narration de ces artistes dans leur musique et les visuels qu’ils créent avec leur musique et leurs paroles. Je suis vraiment fasciné par la façon dont ils utilisent la musique pour peindre l’humeur de leurs paroles comme un illustrateur. Et évidemment je suis attiré par leur vision sombre du monde et de l’existence humaine. En plus, ils font tous les deux de très bons personnages de bandes dessinées grâce à leur look. Notamment Cave qui est un parfait personnage de bandes dessinées. On peut le faire jouer dans beaucoup de rôles issus de ses propres paroles, histoires et romans.

La grande originalité de ce biopic tient au fait qu’il utilise de façon très personnelle les chansons de Nick Cave pour illustrer son univers. Quels ont été tes critères de choix pour ces chansons ?

Tout d’abord, j’ai choisi les chansons qui convenaient pour la mise en place dramatique du livre. Par exemple « Hammer Song » dans le premier chapitre, parce qu’elle décrit sa jeunesse quand il a quitté l’Australie pour aller dans le vaste monde (l’Europe) et s’est d’abord retrouvé le cul par terre. Exactement comme le garçon de ferme dans la chanson. Je vois là un parallèle. Dans le chapitre « Mercy Seat » j’ai utilisé la chanson pour parler de la relation de l’artiste ou de l’écrivain aux personnages qu’il crée. Dans « Mercy Seat » Cave tue le protagoniste, comme il fait avec beaucoup de ses personnages et le protagoniste confronte Cave à son destin funeste. Cela se réfère à ce que Cave a dit de la création et du rôle d’un artiste. L’artiste devient comme un Dieu dans l’univers qu’il crée. Il peut tout faire avec ses créations. Et Cave peut être un Dieu très violent. J’ai laissé une de ses créations se rebeller contre lui.
La deuxième raison, c’est que ce sont des chansons qui racontent des parties de sa vie, par exemple « Hallelujah » où il décrit son séjour au centre de désintoxication. Mais je n’ai pas utilisé les chansons dans le bon ordre. Comme lorsque j’ai utilisé « Love Letter » dans la scène où il quittait Anita Lane en Australie et se rendait à Londres. Je l’ai fait en sachant qu’il avait écrit la chanson longtemps après. Je voulais montrer le sens universel des chansons.

Nick Cave a post-facé ton livre en validant ton approche et ta prise de liberté avec la réalité pour donner ta propre vision de sa vie et de son œuvre. De quelle manière a-t-il contribué à ton travail ?

Il a participé au projet dès le début. J’ai contacté son management, ils lui ont transmis l’idée et heureusement, il connaissait mon livre sur Johnny Cash et l’avait aimé et il était prêt à s’impliquer dans le projet. Nous nous sommes rencontrés à quelques concerts, je lui ai rendu visite en studio à Londres et nous avons échangé quelques mails et coups de fils. Il m’a incité à pousser la narration dans une direction plus fantastique et mystique plutôt que de relater de soi-disant faits. Il ne m’a pas donné de détails sur sa vie et je ne lui ai pas demandé de le faire. Pour moi, il était beaucoup plus utile d’échanger des idées sur la façon de raconter l’histoire et sur quoi mettre l’accent. En fin de compte, c’est beaucoup plus une réflexion sur le rôle d’un artiste qu’une biographie normale. Je pense qu’il a aimé cela.
Mais je dois dire, dans le contexte de mon livre, qu’il a bien tué Elisa Day.

Belzebubs

Dessins et textes : JP AHONEN

C’était en 2009, mon premier Hellfest. A l’époque, il faut bien avouer qu’en matière de Métal, à part le Heavy, le Hard, un peu de Trash et un soupçon de Stoner, j’étais loin de maîtriser toutes les étiquettes. Excité et impressionné comme un ado qui découvre… (chacun complétera en fonction de son histoire personnelle), j’avançais les yeux grands ouverts et les oreilles garnies de jolis bouchons roses, prêt à sacrifier à tous les rituels du Métal, avec une curiosité particulière pour ce genre exotique peu apprécié du clergé catholique (entre autres)… le Black Metal. Tant qu’à faire mon éducation, j’optais pour du premier choix avec le concert de Taake, en début d’après-midi et celui de God Seed en clôture. Du folklore norvégien pur jus avec tous les ingrédients, cuirs, clous, pentacles, éphèbes nus sur des croix enflammés et bien sûr le « Corpse Paint », détail qui n’en est pas un car, lorsque l’on veut inviter Satan, mieux vaut soigneusement se peinturlurer l’épiderme comme des démons… pas tibulaires, mais pire. Ça rigolait pas sous la Rock Hard tent. Le Black Metal, c’est sérieux.
Du moins ça l’était, avant que Mister JP Ahonen vienne gentiment écorner le mythe avec ce petit opus iconoclaste, recueil de gags (oui, ô grand Satan, des gags !) d’abord publiés sur le Web. Et le Black Metal il connaît, vu que déjà il est scandinave (finlandais) et que par ailleurs il est le dessinateur de l’excellent Perkeros, récit fantastique foisonnant dont le Métal Progressif était la toile de fond. Belzebubs, c’est, comme le souligne sans prendre de risques la quatrième de couverture, la famille Addams version Black Metal. Sloth et Lucyfer, le papa et la maman, ont de charmants bambins nommés Lilith et Léviathan. Papa et Maman s’aiment, élèvent tendrement leur progéniture qui grandit en apprenant à décider correctement des pentacles. On fête Satan Claus et la naissance de l’Antéchrist, on visite l’Enfer comme d’autres Disneyland, etc. Et bien sûr, Sloth joue dans un groupe de Black Metal. Tout ce petit monde est en corpse paint toute la « sainte » journée, ce qui accentue d’autant le décalage et l’effet comique dans des situations de la vie de gens « normaux » auxquelles les héros sont confrontés. Vie de couple, parentalité, crise d’ado… tous ces clichés prennent une saveur particulière dans une synthèse très réussie, dont l’humour parlera autant aux amateurs de Métal (les affres de la condition de musicien de Métal ne sont pas en reste) qu’à ceux qui ne savaient même pas que ça existait.
Le dessin de JP Ahonen, diablement efficace, sert parfaitement ces petites chroniques de la vie peu ordinaire de ces Métalleux qu’il parvient à rendre marrants et parfois même attachants. Car n’oublions pas que ces gros méchants Païens férus de musique (soi-disant) satanique auront beau faire leur max pour ressembler à des démons échappés des Enfers, ils ont tous des mamans.

Nick Cave, Mercy on me

Dessins et textes : Reinhard KLEIST

S’il fallait désigner l’incarnation ultime du rocker ténébreux, à l’âme sombre et tourmentée, et en prime toujours de ce monde, un sondage parmi les plus mélomanes désignerait sans doute en tête de liste ce bon vieux Nick Cave. Déjà, rien que le patronyme (qui n’est pas un pseudo) campe le personnage et toute son œuvre semble illustrer ce que suggérait ce nom prédestiné. Difficile de définir la musique de la moins accessible des rockstars australiennes. L’étiquette Post-Punk lui est le plus souvent attribuée mais elle est trop réductrice pour résumer cet univers, mâtiné de Blues, Folk, Rock, Gospel pour ne citer que les influences les plus évidentes.
Après avoir magistralement mis en images Johnny Cash, Reinhard Kleist s’est attaqué à l’énigme Nick Cave. Entre ces deux musiciens très différents, il existe en effet une sorte de filiation. Au delà de la musique, les points communs sont nombreux. Personnalité complexe et autodestructrice, hantés par des démons intérieurs qu’ils combattent au travers de leurs créations, le tout sur fond de mystique religieuse. Qui mieux que Kleist pouvait restituer cette noirceur à laquelle son trait expressif et sa maitrise du noir et blanc offrent un écho unique. Mais alors que le biopic du Pape de la Country suivait une trame assez conventionnelle, celui de Cave propose une approche bien plus originale et assez déroutante au premier abord. Plutôt qu’une biographie classique, sélection chronologique des faits les plus marquants de la carrière du crooner lugubre, Kleist a opté pour une évocation dont les chansons de Cave constituent le matériau et la toile de fond. Afin que le lecteur ne soit pas complètement perdu, quelques scènes « réelles » encadrent ces morceaux d’anthologie, depuis l’enfance rurale jusqu’à la collaboration avec Warren Ellis en passant par l’épopée laborieuse mais fondatrice de The Birthday Party, premier groupe de Cave avant qu’il ne s’adjoigne les Bad Seeds. Mais c’est bien au travers de ces scènes oniriques illustrant les textes et les personnages inventés par l’esprit torturé de Cave que Kleist le dépeint le mieux et lève une partie du voile sur l’oeuvre d’un artiste hors du commun, insatisfait en recherche permanente. Sans cesse au bord de l’abîme, le poète maudit vacille avant de se redresser et de repousser pour un temps ses délires et ses addictions. Le livre regorge ainsi d’illustrations hallucinantes d’un artiste à la limite de la folie, comme celles, récurrentes, de Cave penché sur sa machine à écrire, les yeux habités d’une lueur de dément, les doigts crispés sur le clavier. Car Cave reste aussi un parolier prodigieux, doublé d’un écrivain dont les romans valent le détour. La dernière allégorie du livre reprend avec brio le mythe du Crossroads et de Robert Johnson. Car c’est bien de damnation dont il est question ici. Les scènes de concert sont également d’une justesse et d’une énergie bluffantes. Que dire de plus sur cette nouvelle réussite de Kleist si ce n’est que l’opus a recueilli la validation de Nick Cave lui-même. Il n’y a plus qu’à se plonger sans hésiter dans le marais de cette musique finalement rédemptrice, si l’on sait garder la tête (et surtout les oreilles) hors de l’eau.

Bonus Track : 3 questions à Reinhard Kleist

Vince Taylor, l’Ange Noir

Dessins : Marc MALES – Textes : Arnaud LE GOUËFFLEC

En 2014, Cornélius avait édité « Vince Taylor n’existe pas » de Maxime Schmitt et Giacomo Nanni, une BD assez surprenante et originale, une sorte de roman noir très librement inspiré de la vie du plus français des Rockers Américains.
Il faut dire que le destin de Vince Taylor, le créateur de Brand New Cadillac (reprise par Clash sur l’album London Calling, vous voyez que vous connaissiez…), est fascinant et illustre parfaitement le caractère à la fois sublime et pathétique de ces vies de Rockstars. Adulés par un public masculin prêt à tout casser pour les voir en concert et une cohorte de filles prêtes à tout elles aussi… on garde le même verbe mais on ajoute le verbe faire et on met le tout à la forme pronominale, et ça peut passer sur Facebook, enfin si vous avez pas compris, je simplifie… pour passer une nuit torride avec leur idole avant d’être jetées au petit matin comme des Kleenex usagés. Et en même temps ces bad boys cachent souvent, derrière l’attitude provocante et le flux de décibels, des fêlures secrètes, inavouables et impossibles à combler.
L’intérêt principal de ce biopic romancé est donc d’offrir un réel point de vue d’auteur et de mettre en lumière cette ambiguïté, incarnée par Brian Maurice Holden (le vrai nom de Vince Taylor, ce qui démontre une fois de plus que Maurice est un prénom injustement dévalué dans l’imaginaire Rock) l’inventeur du look du Rocker en vraie peau de vache pour se donner des allures de faux dur à cuir, maintes fois copié depuis, à commencer par Gene Vincent. Au premier abord, le fait que Marc Malès, dessinateur, entre autres, des premiers albums de la série De Silence et de Sang et de Mille Visages ait pris en mains la vie de Vince Taylor pouvait être surprenant, car le reste de son œuvre ne révèlait pas vraiment une attirance particulière pour le Rock’n Roll. Mais en y regardant de plus près, le fait de s’être frotté dans nombre de ses récits au mythe américain, le prédisposait sans doute plus que d’autres à en illustrer, par un noir et blanc intense et soutenu, l’un de ses avatars les plus iconiques et les plus pathétiques.
Les auteurs dépeignent le Rocker comme un mystique, sincèrement croyant, persuadé d’être un Ange Noir, déchu par Dieu et descendu sur terre pour répandre le Chaos, grâce au Rock’n Roll. Incapable d’aimer, assouvissant dans ses relations avec les femmes des instincts maléfiques, sa trajectoire était toute tracée, tant il est vrai que le sommet est un prélude à la chute. Celle-ci s’est amorcée quand Vince Taylor est tombé dans le catalogue d’Eddie Barclay. Au point que le public non averti a pu s’imaginer qu’il soit né de ce côté de l’Atlantique, tel un Eddie Mitchell ou un Johnny Hallyday. Le pauvre…

Bédés Rock – Sélection 2018

The F*** Rentrée a bien eu lieu. Et même si nos cœurs sont lourds et nos cartables bien remplis, nos têtes sont encore pleines de souvenirs estivaux. Ça n’aura peut-être pas été le Summer of Love pour tout le monde mais qu’importe. Avant d’entamer la dernière ligne droite de l’année, il est bon de faire un bilan (déjà !) de ce qui s’est passé de notable dans la Bédé Rock cette année, avec cette petite sélection non exhaustive, en attendant de belles surprises d’ici la fin de l’année.

Interférences

INTERFÉRENCES
Dessin : Jeanne PUCHOL
Scénario : Laurent GALANDON
Éditeur : Dargaud
A l’orée des années 1980, deux amis découvrent la radio pirate anglaise, Radio Caroline, et décident d’importer le concept en France.
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METALLICA
Dessin : Brian WILLIAMSON
Scénario : Jim MCCARTHY
Éditeur : EPA
Un biopic efficace sur les Kings du Trash Metal. Mais le graphisme d’après photos et une approche sans véritable point de vue donnent une vision un peu trop documentaire des Four Horsemen.


THE END
Dessin : ZEP
Scénario : ZEP
Éditeur : Rue de Sèvres
Une intrigue crépusculaire et originale où Zep continue avec brio sa mue graphique et scénaristique. Le Rock est ici en toile de fond au travers du héros qui fredonne The Doors à tout bout de champ.


BUT I LIKE IT, LE ROCK ET MOI
Dessin : Joe SACCO
Scénario : Joe SACCO
Éditeur : Futuropolis
Joe Sacco allume férocement le Rock, ses gimmicks, ses héros toc et ses fans décérébrés. Magistral de drôlerie et de justesse.
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VINCE TAYLOR, L’ANGE NOIR
Dessin : Marc MALÈS
Scénario : Arnaud LE GOUËFFLEC
Éditeur : Glénat
Portrait inspiré d’une figure mythique du Rock’n Roll. Ange déchu, mystique et torturé, Vince Taylor, le plus français des Rockers américains.

 

NICK CAVE – MERCY ON ME
Dessin : Reinhard KLEIST
Scénario : Reinhard KLEIST
Éditeur : Casterman
Après un incontournable biopic sur Johnny Cash, le noir et blanc profond et expressif de Kleist met en images la poésie noire du plus sombre et tourmenté des rockers australiens.

 


JANSKI BEEEATS
Dessin : JANSKI
Scénario : JANSKI
Éditeur : Delcourt
Janski est atteint du virus de la peste violette mais peut la contrôler avec la musique. Son plan est simple, devenir la rocstar de Tower City. Une fiction SF survitaminée sur fond de Rock futuriste.


LA VÉRITABLE HISTOIRE DES FRANGES
Dessin : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Scénario : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Éditeur : Glénat
Un groupe de Rock espagnol à l’origine de Mai 68 ? Une uchronie déjantée en hommage à une période bénie où le Rock a été l’un des grands vecteurs d’émancipation de la société et de la jeunesse.

But I Like It (Le Rock et moi)

Dessins et textes : Joe SACCO

Joe Sacco appartient à une catégorie bien spécifique de fans de Rock, la pire de toutes en fait : celle des rockers contrariés qui ont dû renoncer à devenir des zicos professionnels. En ce qui concerne Sacco, il y avait plein de bonnes raisons à cela, dont la principale est qu’elle aurait privé le monde de la BD de son talent.Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
But I Like It  est très éloigné du reste de son œuvre, inspirée notamment par l’histoire et le documentaire, notamment sur le thème de la guerre, en Bosnie à la fin du 20è siècle ou encore le fait palestinien (Gaza 1956), sans oublier la fresque somptueuse de près de 7 mètres de long, intitulée La Grande Guerre. Il s’agit ici d’un recueil de planches et d’illustrations réalisées dans les années 1990 et qui avait fait l’objet en 2002 d’une traduction française par les éditions Rackham, parue dans un grand format qui hélas ne reprenait pas l’intégralité de sa grande sœur américaine, les rédactionnels de la version originale ainsi que certaines planches n’ayant pas été reproduits. Les éditions Futuropolis ont eu l’excellente idée de sortir cette édition intégrale, dans son format original, ce qui permet aujourd’hui de redécouvrir ce qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de chef-d’œuvre de la BD Rock. Cette compilation constitue en effet une anthologie décapante et hilarante des clichés du Rock où les rockers, musiciens ou fans, s’en prennent plein la tronche.
En point commun à la partie « sérieuse » du travail de ce pionnier du documentaire en BD (au même titre qu’un Etienne Davodeau en France), on peut quand même relever un sens aigu de l’observation auquel « Le Rock et moi » ajoute un art consommé de la caricature et de la satire. Dans cette galerie de portraits tout aussi finement observés qu’ils sont férocement caricaturés avec un humour percutant comme un bon gros riff de guitare saturée, l’auteur règle ses comptes avec le Rock sans oublier de s’inclure dans cet univers de personnages incomparablement burlesques. Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
« Le Rock et moi », c’est un peu « Les Caractères » de La Bruyère, en version rock. Un véritable traité où aucune des figures archétypiques du Rock ne semble avoir été oubliée. Les rock stars, le fan décérébré, la groupie nunuche, le journaliste, le roadie, le producteur… Sacco y passe également en revue quelques gimmicks incontournables de la culture Rock comme le saccage de chambre d’hôtel ou le concert en plein air. Il règle aussi ses comptes avec les Rolling Stones comme on assènerait ses quatre vérités à son meilleur pote tout en déclamant l’amitié profonde qu’on lui voue. Sur le plan du dessin, bien que l’expression graphisme Rock n’ait pas une grande signification, force est de constater que le noir et blanc et l’esthétique « Big Nose » de Joe Sacco, sied parfaitement au sujet. Ses personnages arborent des trognes néandertaliennes, hirsutes et dégoulinantes, des regards de psycho-killers, des expressions de sinistres connards ou de parfaits abrutis, bref de la caricature de très haute tenue.
Un opus indispensable à tout amateur de Rock, de BD ou des deux qui apportera de l’eau au moulin de ceux qui détestent le Rock tout autant que de ceux qui l’adulent.

Interférences

Dessins : Jeanne PUCHOL – Textes : Laurent GALANDON

Aujourd’hui il est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où la Bande FM était un truc de branchés, réservé à des initiés, férus de culture, notamment de musique classique et constituait un territoire quasiment vierge, laissé en pâture aux autistes, amateurs de Cibi, aux petits génies de l’électronique et aux camionneurs exhibant leurs Marcels tendus par la proéminence de leurs torses velus. Europe 1 et RTL, franchises privées, régnaient sur les grandes ondes, celles qui n’aimaient pas les tunnels, France Inter, Culture et Musique proposaient déjà une alternative de qualité estampillée service public… Mais tout ça restait très encadré et sous le joug du pouvoir politique, à la grande époque de l’ORTF.
Interférences 1Une fois de plus, la nouveauté vint d’Outre-Manche, dès 1964 (année de naissance de plein de types géniaux), avec Radio Caroline, émettant depuis un vieux rafiot au large des cotes britanniques. Forcément, le temps que l’information arrive au cerveau, ce n’est que vers la fin des années 1970 que les radios pirates envahirent les ondes franchouillardes. Sous les toits parisiens, quelques rebelles émettaient dans la clandestinité, bravant le monopole de l’État. Et sur ces radios illicites, que pouvait-on entendre ? Du Rock évidemment, anglo-saxon, par hypothèse, tandis que les grandes radios précitées déversaient à plein tube de la variète bien de chez nous, gouaillée par des chanteurs à prénom, à l’attention de ménagères à la tranche d’âge indéfinie.
Laurent Galandon et Jeanne Puchol ont entrepris de faire revivre cette glorieuse époque au travers d’une fiction relatant l’odyssée d’une radio pirate créée par deux amis. D’un côté Alban, étudiant fils à papa patron d’entreprise et de l’autre Pablo, jeune ouvrier, fils d’émigré espagnol. Des vacances en Angleterre leur font découvrir Radio Caroline, les petites Anglaises et le Rock’n Roll. Plus tard, à Paris dans le Quartier Latin, les deux compères font une rencontre décisive, avec Douglas, un hippie charismatique qui a officié comme ingénieur du son sur Radio Caroline. Il va devenir leur mentor et les inciter à créer leur radio Pirate.
Radio Nomade va ainsi voir le jour et après des débuts forcément laborieux, trouver son rythme et acquérir une petite notoriété, grâce aux disques passés par Pablo et aux interviews décalées d’Alban donnant la parole aux marginaux, aux émigrés et même aux femmes de mauvaise vie, tant éloignés de son univers bourgeois. Mais à force de jouer avec le feu, l’amitié entre Alban et Pablo va être mise à rude épreuve. La dialectique du riche et du pauvre, un thème maintes fois utilisé, donc un peu piégeux, offre ici un décor tout à fait crédible pour illustrer cette période foisonnante où les corsaires des ondes rivalisant d’ingéniosité, de malice et, il faut le dire aussi, de courage, bravaient la police, changeant sans cesse de lieu d’émission pour échapper aux radars embarqués, sillonnant les rues parisiennes pour les repérer.

Le contexte politique de l’époque et les grandes étapes de cette libération progressive de la bande FM (définitivement accordée par François Mitterrand dès 1981) sont présentées de manière didactique et vivante, grâce à cette histoire d’amitié et aussi l’astuce scénaristique consistant à faire témoigner et raconter l’épopée de Radio Nomade par l’un de ses protagonistes… lors d’une émission de radio. Le noir et blanc réaliste et sobre de Jeanne Puchol restitue parfaitement cette période, qui remonte déjà à quarante ans. On se prend même à regretter que cette époque farouche et héroïque n’existe plus, quand l’on considère l’offre radiophonique de la FM en France aujourd’hui, dont l’abondance rime bien peu souvent avec la richesse et la diversité.

La Dame de Fer

Dessins : Michel CONSTANT – Textes : Béa et Michel CONSTANT

L’autre jour, en écoutant pour la 227 352è fois Pretty Vacant des… Sex Pistols, je me suis posé la question qui vient invariablement à l’esprit quand on est en 2018 et qu’on écoute le meilleur titre (oui, c’est le meilleur mais avais-je besoin de le préciser ?) de la bande à Johnny Rotten. Mais que sont les Punks devenus ? Qu’a-t-il pu advenir de cet idéal libertaire et nihiliste de la fin des Seventies (oui, je suis bilingue) aussi frais et pur que la brise soufflant sous le kilt d’un Écossais arpentant la lande verdoyante des Highlands (ou la vallée de la Speyside où, comme chacun sait, on fabrique les meilleurs whiskys) ? Dame de fer 1Quel a été le destin de ces jeunes crêteux, percés d’aiguilles à nourrice, qui se déchaînaient dans de furieux pogos en gueulant No Future ? On peut imaginer qu’ils aient succombé à une overdose dans un squat crasseux, ou, pire encore qu’ils aient troqué le Perfecto et les tube de colle contre un costard Burberry et des lignes de Coke aspirées à pleines narines dans leur bureau rutilant de la City. On peut aussi se réjouir qu’ils n’aient pas tous renoncé à leur idéal et que certains aient pu trouver leur petite place dans la société anglaise, sans rien renier de leurs convictions et de leur esprit de rébellion, si dérisoire fut-il.
Michel et Béa Constant nous proposent un récit ayant résolument choisi la seconde option. Alors que nous, pauvres mortels, lorsque nous faisons un petit voyage Outre-Manche, nous contentons de faire le plein d’humidité et de Fish and Chips pour le reste de l’année, eux en ont profité pour y puiser l’inspiration et le décor de cette histoire, tellement bien narrée qu’elle nous plonge illico, comme si l’on y était, dans l’ambiance de la campagne anglaise, un peu comme ces séries policières du dimanche soir sur France 3, auxquelles un soir j’ai renoncé pour écrire cette chronique.
Or donc, Donald tient un Pub dans un bled du Kent qu’il a repris aux décès de ses parents. Mais il est criblé de dettes et accessoirement il vient d’apprendre qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Vu que le No Future commence sérieusement à se préciser pour lui, le jour où il apprend avec une certaine délectation la mort de Margaret Thatcher (surnommée… la Dame de Fer… ça va tout le monde suit?) il décide de réunir ses deux meilleurs amis, Abby (je précise que c’est une fille) et Owen (je ne précise rien) avec qui il a, un quart de siècle plus tôt, fait les 400 coups, écumé les salles de concert et s’est frité avec les flics, rapport à la fermeture de la mine du coin. Cet épisode dramatique a laissé sur le carreau une bonne partie de la population locale, à commencer par le père d’Owen et a poussé ce dernier à s’exiler à Londres où il fait le Taxi quand il n’est pas au Pub. Abby, quant à elle, bosse aussi à Londres dans une agence de communication. Et si elle a renoncé aux mini-jupes en jean et aux cheveux teints en rouges, elle n’a rien perdu de sa verve et de son goût pour la liberté. Et être une femme libérée, nous savons tous que ce n’est pas si facile, comme disait… Muffin Coocker (à moins que ce ne soit Cookie Dingler, je les confonds toujours). Donald refuse de céder son Pub au Golf du coin qui a dans seDame de fer 2s cartons un projet d’extension hautement lucratif, soutenu par le maire, un bourgeois libéral et opportuniste. La vente épongerait les dettes mais pas question de se faire avoir une seconde fois, comme au temps où Margaret Thatcher zigouillait l’économie locale.
Ce récit humaniste fait bien sûr penser au cinéma social anglais (Ken Loach, Mike Leigh et consorts), sur fond de crise économique et de personnages attachants, bien campés, tous crédibles dont aucun ne verse dans la caricature. Mention spéciale pour Béatrice, la mère célibataire, atteinte du syndrome de la Tourette. Sans oublier cette pointe d’humour qui sied à toute bonne chronique sociale, en dédramatisant le propos sans l’édulcorer. C’est émaillé de références aux grandes figures du Rock anglais de l’époque de la jeunesse des trois protagonistes (Clash, The Jam, Stiff Little Fingers…) et ça fleure bon la nostalgie d’une jeunesse rock’n roll, au travers des retrouvailles de ces vieux potes qui essaient de mener cet ultime combat contre le fric et la bonne société bien pensante.
Et puisque l’on parle de Thatcher, on ne peut manquer d’évoquer la Dame de Fer (au lecteur de découvrir ce que c’est, mais un indice, elle est sur la couverture de l’album), madeleine de Proust des trois héros, élément clé de l’intrigue dont elle va déclencher la révélation finale.
Voilà une BD qui, grâce au dessin de Constant, une superbe ligne claire très expressive avec une mise en couleurs collant à merveille à l’atmosphère du récit, se lit d’une traite, avec une réelle jubilation, comme un bon vieux disque de Punk.

Bonus Track : Eric CARTIER

A propos de One, two, three, four, Ramones! : 4 questions à Eric CARTIER

Dans Route 78, ton précédent album, tu évoquais plutôt le Rock de la côte Ouest, avec des groupes comme Grateful Dead. Comment a eu lieu ce passage à la côte Est, au Rock New-yorkais et au fait que tu mettes en images ce biopic des Ramones ?
Suite à la désillusion de comprendre qu’il y avait un décalage temporel à découvrir ce trip hippie en fin de course, après j’ai fait beaucoup de voyages. Je suis allé à New York et je me suis mis a l’ère du temps. J’avais des cheveux longs, je les ai coupés… il y a eu cette prise de conscience. C’était l’époque de Willy Deville, les Talking Heads, Blondie, Suicide, toute cette scène. Certains me laissaient très dubitatif, les premiers pogos, la violence, quand Alan Vega s’écrasait des mégots sur son avant-bras, moi, je me sentais un petit peu bleu-bite à voir ça (rires). C’était un peu l’initiation et j’ai trouvé que dans tout cet univers qui était quand même très très noir, post-punk etc, j’aimais bien l’énergie des Ramones, ce côté teenage, musique garage avec un son terrible et pour moi c’était plus fort que le café et d’autres substances pour bosser la nuit… Parce qu’on bossait beaucoup la nuit, c’était New York, fallait payer les loyers, à l’époque on avait des petits boulots de merde et c’était la nuit qu’on avait un peu de temps pour dessiner.
Les Ramones, j’ai toujours gardé çà comme une bande-son. Mais à l’époque, je les aimais pas. J’aimais pas leur coupe à la Mireille Mathieu, j’aimais pas le fait qu’ils aient un uniforme et en même temps je portais un perfecto et un jean troué. Et puis cette course au succès… mais leur musique, rien à redire. Donc ça m’intéressait et quand on m’a, par hasard, mis le plan dans les pattes, ça m’a donné l’occase de me plonger vraiment dans une bio. Je croyais que c’étaient des cousins, des frères ou des consanguins. Ils jouaient sur cette ambiguïté en fin de compte. Quand on regarde tous les groupes de cette époque, eux il affirmaient haut et fort qu’ils venaient du Queens, qu’ils étaient des banlieusards, y’avait ce côté Cretin Hop mais on se demande s’il jouaient vraiment aux crétins ou pas. On le voit dans la bio, Dee Dee, il est génial mais dès fois il est complètement largué. Sur certaines vidéos, on se dit « mais détruisez-moi ça » (rires).
Je suis content parce que c’est grâce à Route 78 que j’ai fait celui-là. Xavier Bétaucourt et Bruno Cadène (NDR : les deux scénaristes) sont tombés dessus, ils ont contacté Futuropolis, ils ont dit « Tu connais le mec qui a fait ça ? Ça nous brancherait… » Alain David (NDR : Responsable éditorial chez Futuropolis) , que je connais bien, a levé les yeux au ciel « Non, pas lui, les gars ». On s’est rencontrés. Je commence à lire le script et je tombe sur cette histoire. Le fait qu’ils développent vachement l’enfance et le point de vue de Dee Dee m’a plu, parce que c’est le plus Rimbaldien. Il a grandi en caserne, d’où l’explication de tas de trucs, jusqu’à l’imagerie un peu néo-nazie américaine du logo présidentiel du groupe. Or, moi, j’ai grandi en caserne, c’est un monde que je connais très bien, sauf que mon père tapait pas ma maman, il était occupé à me foutre sur la gueule (rires). Ça m’a donc tout de suite parlé, cette réaction de ras-le-bol. C’est pour ça que je voulais être un Baba. Moi j’attendais 18 ans avec un chronomètre et quand c’est arrivé, je me suis pas enfui mais j’ai couru. Et donc je me suis dit « Putain, pas de hasard, il est pour moi ce bouquin !». J’hésitais à raconter des souvenirs d’enfance, quand j’étais juste un petit benêt au pied des bâtiments de caserne. Parce que j’avais eu une enfance rigolote, comme Dee Dee. Collectionner les trucs militaires, tous ces décors… ça, je pige. Mon argument ultime par rapport à l’éditeur, ça a été « Écoute, si tu connais un autre connard qu’achetait sa dope au Chelsa Hotel, t’as qu’à lui filer le bouquin. » (rires). Et ça a été bouclé. Parce qu’en réalité, ce bouquin, il aurait dû être fait par Riff Reb’s ou par Cromwell, qui sont des potes. C’était juste un tel plaisir de leur dire « Hé, les gars, trop tard, c’est moi qui le fait ! », juste pour qu’ils me détestent (rires). Voilà, coup de bol, quoi, c’est aussi simple que ça.

Ton parti-pris graphique, avec ce lavis noir et blanc, très vintage, c’est quelque chose qui t’a semblé évident dès le départ, pour assurer la  reconstitution cette époque des Seventies ?
J’ai pris un virage graphique il y a quelques temps. Avant j’étais influencé par tout ce qui était Cartoon américain évidemment, les Shelton, les Crumb et son pendant français, Métal Hurlant. Mais j’avais jamais fait d’école. Le Cartoon, ça s’apprend facilement. C’est plus facile d’être Punk que de rentrer au Philharmonique de Berlin. Avec trois bouts de dessin, j’ai réussi à survivre, à apprendre à dessiner mieux petit à petit. Mais à un moment donné, je me suis dit que c’était daté. Encore quelques années et j’allais être super au point dans style qui allait être centenaire. Comme je faisais des paysages à côté, progressivement, j’ai changé de ligne, de trait et celui-là, je trouve qu’il colle bien.
Je voulais pas un dessin Punk. Le trait pour moi, il fallait qu’il soit semi-réaliste parce que si tu te colles trop sur une doc et que t’as une case superbe et que la case d’après t’as pas la doc et que la case est moitié moins bonne, c’est naze, on n’a plus d’homogénéité. Quand je bosse, c’est une sorte de dogme, comme dirait Lars Von Triers, j’utilise le feutre pinceau, un gros crayon, c’est tout. Je travaille bien mon crayonné et après j’encre. Une règle pour le tour des cases, mais jamais dedans, comme ça, je limite les soucis. New York avec une règle, ça va quand on est Boucq, La femme du Magicien ou tous ces bouquins, on peut y aller. Je compte pas les fenêtres, je pense juste à mes verticales. Il y a de la liberté dans la contrainte.
Il faut donner l’impression que c’est réel. Souvent, quand on voit New York, c’est un chapelet de clichés, les grands immeubles… mais Fuck Off, y’a que le premier jour que tu lèves la tête à New York, ou l’hiver pour pas prendre la glace sur la tronche. Mais quand t’es dans le Village, c’est pas ça, c’est plutôt le New York de Hill Street Blues, les Back Alleys. Le Village, c’était balèze, un bâtiment sur deux était pourri, cramé, les parpaings dans les fenêtres, les Crack House… Ça, je maîtrisais. J’ai assez usé les Converse dans ces coins là pour me dire « Ça, c’est mon feeling ». C’est ce que je cherche, comme quand Loustal dessine New York, il arrive à choper l’âme, pas le joli cliché. En quelques pages, je veux que les gens soient immergés dedans. En réalité, je passe plus de temps à faire des découpages à la « Bonhomme Patate », à caler mes cadrages, mes champs, contre-champs, comment je vais amener une émotion. Je balance pas des secrets, c’est comme ça que je fonctionne et que j’enseigne le dessin.

Comment as-tu fait pour redonner vie aux Ramones avec autant de crédibilité ?
RamonesJe suis allé voir tout de suite ce qui avait été fait sur les Ramones. Je connaissais Bobby London, un pote de New York, qui a fait quelques illustrations pour eux, mais comme je suis pas portraitiste, je flippais un peu. Je peux faire un mec qui a une bonne gueule, une sale gueule, une nana qui exprime des sentiments mais que ce soit ressemblant pour moi, c’était un challenge. Je suis allé voir sur Internet et là j’ai été rassuré parce que tous les dessins qu’il y a sur les Ramones, c’est des dessins Punk de l’époque, de magazines. Donc, à part des vrais caricaturistes qui font des dessins chiants… Ce sont des icônes. Tu fais une espèce de serpillière qui fait deux mètres avec un perfecto, c’est Joey. Tu fais Mireille Mathieu qui fait la gueule, c’est Johnny. Tu fais Johnny avec les cheveux plus courts et qui titube, c’est Dee Dee. C’est juste ce jeu.
Donc, beaucoup de doc pour avoir les expressions, les attitudes, la manière dont ils tiennent la gratte, pour retrouver ces ambiances là. Si tu veux faire un mec qui se prend la tête, ça sert à rien de passer deux heures à trouver les bonnes positions. Tu vas sur Google et tu tapes « qui se prend la tête » et tu regardes ce qui va venir. C’est pas qu’on va décalquer une photo, on s’en fout de la personne sur la photo mais elle se prend la tête, t’as la position de main. Dans la case où il y a le DJ qui dit « Et maintenant le premier album d’un groupe révolutionnaire », je suis allé chercher des images de DJ de l’époque, pour avoir les micros de l’époque, etc… Oui, on peut faire croire à une station de radio mais c’est là qu’on se plante parce que y’a pas besoin de montrer qu’on sait ce qu’est une station de radio, faut juste qu’on suggère. Tu demandes à un pote de mettre le casque et tu vois comment il met le casque. Un DJ, c’est pas juste quelqu’un qui parle, il faut que tout soit en action. Sur Internet, je tope des photos, le mouvement négligé du mec entre deux disques, l’écart du petit doigt…et c’est tout à l’avenant. Tu cherches la bonne doc et tu te dis « Tiens, ce camion, il est garé à moitié sur le trottoir. » Et c’est ce qui fait que tu y crois. La BD n’est pas le cinéma, même s’il y a des termes qui se recoupent. On dirige le regard du lecteur, de manière anodine. Quand tu arrives au bout d’un strip, comme par hasard, très souvent il y a une orientation vers la gauche qui invite le regard à basculer pour enchaîner en dessous. C’est ce qu’on n’a pas besoin de voir. Quand on achète des légumes bio, on s’en fout de voir le paysan qui les plante. C’est ça qui m’intéresse, comment on crée cette illusion.
Là où c’est chiant, c’est pour trouver la bonne tronche. A la fin du bouquin, il y a les pages où Dee Dee est juste Dee Dee Ramone, indépendant. Tout le monde le courtise parce que c’est Dee Dee. Il joue avec plein de gens. Il a joué avec Joan Jett. OK, cool, Joan Jett, je vois qui sait, pas de problème. Mais en prenant une doc trop vite, j’allais me planter si j’avais pas eu un doute au dernier moment. J’ai trouvé la vidéo d’un des concerts où il joue avec elle, elle était cheveux ras, peroxydée… C’est pareil quand Dee Dee parle de ses copains qui sont morts, comme Johnny Thunders. C’est là que ça tourne à l’enfer, qu’un espèce de mec va venir avec un perfecto et va te casser les burnes en te disant « C’était pas comme ça ». Mais j’ai passé avec succès l’exam avec Géant Vert (NDR : Le journaliste qui tient la chronique BD dans Rock & Folk), je suis content. Mais c’est parfois des heures de doc pour trouver exactement le truc pour un dessin qui va faire 3 cm sur 4. Mais tout ce temps là, ça continue à carburer dans ta tronche. Ton découpage mûrit sans que tu le saches. C’est comme un boulanger, tu prépares ta pâte, faut pas être trop pressé. Je travaille mes découpages longtemps à l’avance mais pas trop parce qu’après je sais plus ce qu’il y a dans mes crayonnés. Après je classe… j’ai telle doc qui m’attend… Je dois avoir une bible de milliers d’images. J’ai pris un grand panneau où j’ai mis environ 200 images en noir et blanc, des tronches des Ramones, de Blondie… Je l’ai mis juste en face de moi et ça m’a servi de kaléidoscope, pour pas perdre le fil. C’est ce qui me plaît dans ce boulot. C’est un métier solitaire, oui, mais on s’emmerde pas. Mais ils m’ont épuisé !

Est-ce que tu penses qu’on peut faire un parallèle entre les Ramones, leur place dans le Rock et la Bande Dessinée aujourd’hui, où l’on peut devenir culte sans que ça permette de bien en vivre, ni d’avoir la reconnaissance du grand public ?
Il faut savoir ce qu’on veut. Il y a l’aspiration légitime de jeunes qui veulent que ce soit un métier parce que leurs parents se sont saignés pour faire des putains d’école et se coupent un bras pour leur payer des études. Mais je crois que la fin du Rock’n Roll, c’est quand on a commencé à faire un ministère du Rock’n Roll. Je pense que la BD ce n’est pas un métier. Si c’est un métier, moi, j’arrête. Je fais de la Bande Dessinée parce que j’ai pas les couilles d’être criminel, je suis trop feignant pour aller à l’usine et la BD, ça me plaît. La BD a changé ma vie, comme Crumb, comme Shelton, ça a changé la vie de centaines de milliers de gens. C’est tout ce qui m’intéresse. Je veux pas le prendre de haut et dire à ceux qui ont réussi « toi, tu peux parler, t’as réussi et moi j’emmerde tout le monde ». Je me fais pas plus que le SMIC mais je fais ce que je veux, au rythme où je veux. On a du métier, mais c’est pas un métier. C’est dur à faire comprendre à un môme. J’ai fait ça comme des potes ont décidé de faire du théâtre de rue. J’aimais le côté saltimbanque de l’Underground. C’est pas pour faire Boule et Bill que je fais de la BD, avec tout le respect que j’ai pour le mec qui le fait. Je suis aux antipodes d’Arleston. Je le connais depuis qu’il est môme… Lui, il voulait devenir Arleston, y’a rien de mal à ça. Il voulait devenir un scénariste connu, aimé, qui produit de la BD populaire et il y est arrivé. Moi, je voulais juste qu’on me foute la paix, pouvoir dessiner et arrêter de faire la plonge, arrêter de faire des chantiers et ne faire que du dessin. J’y suis arrivé. C’est tout ce que je souhaite à tous ces jeunes. Y’a pas une Bande Dessinée, y’a pas un Rock, y’a pas un Polar. Donc, en effet, oui, il y a une analogie à faire entre le Rock et la BD et c’est pour ça que ce bouquin me réjouit, comme Route 78, d’autant plus parce qu’avec lui, je fête mes 60 ans. Le No Future a 40 ans et il y a 40 ans que je sais que le No Future est une arnaque, juste un slogan. Parce qu’il y avait peut-être un futur de merde mais je savais qu’il y en aurait un !

Les deux vies de Baudoin

Dessins et textes : Fabien TOULMÉ

Quand on a le même prénom qu’un ancien roi des Belges, au passé qui, bien qu’un peu trouble, n’évoque guère la folie et les outrances d’une vie de Rockstar, on se traîne quand même un sacré handicap quand on caresse l’espoir de devenir un guitariste professionnel. Et quand le Baudoin de ce récit est confronté au choix de son projet de vie, ce patronyme sonne déjà comme une mauvaise excuse.
Dès le début, on devine, qu’en dépit des posters des groupes phare des années 1970 décorant sa chambre, ce faux adolescent attardé mène une vie d’adulte au quotidien déprimant. Malgré un job bien payé de juriste dans une grosse boîte parisienne, le quotidien Deux vies Baudoin 2métro-boulot-dodo a éteint ses rêves musicaux. Baudoin bosse comme un âne, sous la coupe d’un supérieur tyrannique. Une bonne vie de merde qui d’emblée se révèle forcément prometteuse pour la suite. Et l’on n’est pas déçu quand Luc, le frère de Baudoin, débarque dans sa vie à l’improviste, en transit entre deux missions pour Médecins sans frontières. Antithèse de son frangin timoré, Luc est un winner qui avance dans la vie au gré de ses désirs, multipliant les conquêtes féminines tandis que son frère complète laborieusement sa collection de râteaux, lors des rares occasions qu’il a de se retrouver seule avec une fille.
Point n’est besoin de dévoiler plus l’intrigue, ni l’astuce scénaristique qui mènera les deux frères en Afrique, au Bénin, et vers un dénouement doux-amer très bien tourné (ah, ce que c’est bon, les BD avec un VRAI épilogue). Baudoin va y découvrir le sens de sa vie, se révéler à lui-même mais aussi réaliser à quel point son frère l’aime. Car il s’agit avant tout de ça, d’une histoire de fratrie, pleine de sensibilité (mais pas niaiseuse) et de réalisme (mais dépourvue de clichés). Le récit est d’une fluidité réjouissante, en dépit de l’exercice, toujours un peu casse-gueule, des flash-back répétés, et qui ici permettent d’éclairer progressivement la relation complexe et forte qui unit les deux frères.
Le dessin de Toulmé n’est pas étranger à ce plaisir de lecture,Deux vies Baudoin 1 aussi sobre et qu’expressif, ce qui n’est jamais évident dans ce style de graphisme « nouvelle BD » (depuis le temps qu’il existe, on se demande d’ailleurs si l’adjectif signifie encore quelque chose).
Et le Rock dans tout ça ? Une toile de fond discrète mais bien présente, avec juste ce qu’il faut de sexe (hé, hé…), de drogue (oui, bon, juste quelques pétards) et de Rock’n roll, tandis que Baudoin reprend le manche de sa vie et de sa guitare et se frotte à la Pop africaine, lui le fan de Rock des Seventies. Dans son propre style, par son ambiance générale et la justesse des personnages, Les deux vies de Baudoin fait sacrément penser à Love Song ou The Long and Winding Road de l’ami Christopher. C’est encore l’un des plus beaux compliments qu’on puisse faire à ce roman graphique qui tient la corde pour être mon coup de cœur BD de l’année 2017.

One, two, three, four, Ramones!

Dessins : Eric CARTIER – Textes : Xavier BÉTAUCOURT et Bruno CADÈNE

A la soûlante et sempiternelle question « Qu’est-ce que le Rock’n Roll ? », les plus flemmards des spécialistes de la question, journalistes, zicos ou amateurs plus ou moins éclairés auront tendance à répondre en citant un groupe ou un artiste. Elvis arrivera le plus souvent en tête de liste et on essaiera d’avoir une pensée charitable pour ceux qui diront « Johnny » mais alors ce sera sans moi, le culte du grand Binaire Primaire imposant une intransigeance sans faille pour les âmes perdues qui brûleront pour l’éternité au Paradis (fiscal, évidemment).
En étudiant de plus près la question, je conviendrais assez facilement qu’il est un groupe dont le parcours, la musique, le look et bien sûr la légende remplit tous les critères pour incarner dignement l’essence du Rock’n Roll. Le vrai, celui de la classe dominé, des laissés-pour-compte, des losers et par dessus tout de la déglingue. Ramones 1 Et, en se référant à l’avis très autorisé d’un maître du genre, à savoir Frank Black, qui conseillait leur écoute pour expliquer à un Martien ce qu’est le Rock’n Roll, citer les Ramones est assez imparable. Groupe culte, que tout le monde connaît sans l’avoir jamais vraiment écouté, à par les mélomanes bien sûr, les Ramones avaient tout pour devenir le plus grand groupe de l’histoire du Rock et ils le sont devenus d’une certaine façon. Trait d’union entre le Rockabilly des origines au Revival Punk de la fin des Seventies, dont ils sont considérés comme les précurseurs (avec les New York Dolls et les Stooges), leurs disques continuent à se vendre à petites doses et les tee-shirts floqués de leur logo figurent en bonne place dans la top-list des ventes, portés par des d’jeunes qui parfois ne savent même pas qu’il s’agit d’un groupe de Rock (si, si, j’en connais !).
Il existait déjà un bon paquet de bouquins sur les Ramones avec notamment les autobiographies de Johnny et Marky. Mais il manquait une version plus imagée qui restitue toute la dimension visuelle du combo new-yorkais. One, two, three, four, Ramones! constitue ainsi un biopic en bandes dessinées qui fait le tour de la question, en adoptant un vrai point de vue, mettant en perspective ce qui a fait le sel mais aussi le poison de la carrière des Ramones. En l’occurrence celui de Dee Dee, le bassiste. Celui qui a trouvé le nom du groupe et en a composé la majorité des titres. Celui qui aurait pu en être le leader, s’il n’y avait pas eu cette saloperie de dope. Le livre débute par la description de l’enfance de Dee Dee, sur une base miliaire américaine en Allemagne, entre un père violent et une mère alcoolique, avec la découverte des premières défonces. Un terreau propice à faire germer des morceaux de pur Rock’n Roll, sans détours ni faux-semblants. Dee Dee était l’âme damnée des Ramones, Johnny, le guitariste en était la tête pensante. Inventeur de leur look et de leur jeu de scène, il est ici dépeint comme le despote éclairé du groupe. Un bon gros connard d’Amerloque tel qu’on adore les détester, opiniâtre et sans scrupules, antipathique, pro-Bush, vRamones 2aguement raciste, mais implacablement professionnel, sans qui les Ramones seraient restés un petit groupe de quartier. L’opposition de style et de caractères entre Johnny et Dee Dee est l’un des arguments essentiels de cette biographie qui se dévore avec autant de jubilation que l’écoute du premier album des Ramones ou le It’s Alive de 1978.
Cette approche met un peu de côté Joey Ramone, au regard de son statut de chanteur qui aurait dû lui conférer un rôle de leader qu’il n’a jamais été capable d’assumer face à l’omniprésence de Johnny, mais justement elle souligne en creux la fragilité du personnage qui n’avait vraiment rien pour devenir une rock star… la magie du Rock’n Roll.
Point d’orgue de l’opus, une post-face très didactique commentant certaines planches afin d’expliquer le contexte de l’événement ou de l’anecdote, d’aller dans le détail et en savoir un peu plus sur le backstage de la saga Ramones, tout en révélant au passage quelques libertés délibérément prises par les auteurs avec la vérité historique, pour garder la cohérence du récit. C’est pas parce que ça jouait sur trois accords qu’on n’a pas le droit à un peu de rigueur historique.
Et puisque l’on parle de cohérence, il faut saluer le choix d’Eric Cartier pour le dessin. Son style pêchu, dépouillé et diablement efficace colle à merveille avec le Rock sans fioritures des Ramones, le recours au noir et blanc apportant cette touche vintage et nostalgique qui, ajoutée à ce juste équilibre entre vérité historique et parti-pris narratif, fait de ce biopic illustré un ouvrage indispensable pour qui veut connaître l’essentiel du plus grand groupe de Rock’n Roll de l’histoire, en y passant juste le temps d’un de ses concerts. Alors les Kids : Hey, Ho, Let’s go or what ?

Bonus Track : 3 questions (+ 1) à Eric CARTIER

Jampur FRAIZE

Si vous êtes lecteurs de Rock & Folk, vous avez sûrement remarqué ses dessins drôlatiques et un poil irrévérencieux qui caricaturent les plus belles tronches du Rock. Jampur FRAIZE fait rimer Rock avec BD comme une évidence. Ce pilier de la Gazette du Rock où il associe à ses méfaits graphiques les plumes les plus aiguisées de la BD Rock est aussi animateur de radio (devinez dans quel style). Vu qu’il respire le Rock tel un Punk son tube de colle, il était temps qu’il nous en dise plus sur ces addictions parfaitement avouables.

Quels sont les événements tragiques de ton enfance qui t’ont fait dériver vers la bande dessinée ?
Vers l’âge de 6 ans, je suis tombé à plusieurs reprises sur la tête et ce, à peu de temps d’intervalle : chute d’un lit superposé, chute dans un escalier, et collision frontale contre un mur en crépi. Il ne s’agit pas vraiment ici d’événements tragiques mais cela a influencé mon comportement de manière considérable.
Je me suis pris, entre autres pour Gaston Lagaffe, Donald, Astérix et Luky Luke. Mon rêve était alors de faire comme Lebrac, qui était toujours en retard pour rendre ses planches de BD, à la rédaction de Spirou.

Et ce penchant indéfectible pour la musique de sauvages, d’où vient-il ?
Un peu de mes chutes, citées précédemment, mais aussi, ayant été élevé dans un endroit isolé de la garrigue gardoise, j’ai gardé cet instinct sauvage qui s’est traduit par une irrésistible envie de rythmes binaires. La visite de l’aven d’Orgnac a été décisive quant à mon attirance pour les sons de guitare caverneux. Puis, voyant mon grand frère gratter inlassablement sur sa guitare, j’ai eu envie de faire de même, tout en écoutant les vieux bluesmen des 40’s et jeunes anglais des 60’s qui nous servaient de modèles.

Le mélange de ces deux addictions t’a-t-il tout de suite amené vers la BD Rock ou bien as-tu exploré d’autres genres avant?
J’ai appris le piano classique et un peu de jazz de 7 à 14 ans, j’ai donc consommé pas mal de musique classique et j’en écoute encore beaucoup, principalement les impressionnistes (Debussy, Ravel…). Du jazz aussi. En même temps, j’entendais d’une oreille les disques de mes aînés, qui entraient en pleine adolescence et écoutaient Chuck Berry, Les Stones, Beatles, Who, Canned Heat, Otis Redding Deep Purple…

Tout ça nous mène vers la Gazette du Rock, dont tu es l’instigateur (ou l’un des instigateurs ?), et qui, sous ses dehors un peu foutraques et éclectiques, proches de l’esprit fanzine, a une vraie ligne directrice, axée sur le Rock pur et dur sous toutes ses formes, en retraçant en BD aussi bien des célébrités que des artistes underground. Il y a aussi des interviews de dessinateurs, des chroniques de concerts… Comment et pourquoi avoir créé ce magazine?
C’est parti de loin, remontons jusqu’en 2008, année où ma compagne, Stella Di Matteo, passionnée de Rock aussi, a créé une ASBL (équivalent belge des assos loi 1901), la «Maison du Rock», qui s’inspire du concept de la «Maison du Jazz» de Liège, lieu de conservation et de consultation du patrimoine Jazz, avec conférences, expos et organisations de concerts à la clé. Bref, elle s’est dit qu’il fallait la même chose pour le Rock. Une sorte de caverne d’Ali baba Rock’nRoll, avec tous ses trésors. Le hic, c’est que les subventions pour avoir un lieu digne de ce nom sont inexistantes pour le moment. Donc, depuis sa création, l’ASBL stocke dons, héritages et achats d’un patrimoine Rock, riche en vinyls, CD, K7, livres, DVD’s, documents et accessoires divers dans un local, en attendant de pouvoir avoir un lieu digne d’accueillir un public assoiffé de rock. En attendant, depuis 2008, donc, la Maison du Rock n’a pas chômé car elle a organisé des concerts (Satelliters, Len Price3, Les Producteurs de Porcs, The Prime Movers, The Montesas, etc.) des expos (Frank Margerin, Mezzo, Riff Reb’s & Edith,…), et des conférences. L’univers du Rock et celui du Fanzinat étant étroitement liés , nous nous devions de créer un fanzine: La Gazette du Rock, qui existe depuis mars 2011, au rythme de deux parutions par an. Grâce, entre autres, à l’impulsion de Jean Bourguignon, talentueux auteur de Bandes Dessinées et stakhanoviste du fanzine.
On y raconte, triture et maltraite parfois, l’Histoire du Rock, on y parle de nos coups de cœurs, il y a des chroniques, interview, BD, strips. On peut y trouver des grands classiques comme Chuck Berry ou des gens plus en marge, comme Billy Childish ou Reverend Beatman. Depuis quelques numéros on propose un thème : les origines du Rock, la naissance du Rock, Rock et Superhéros, le psychédélisme… Elle se présente emballée dans un sachet plastique avec un bordereau qui annonce une partie du contenu, dont le fameux cadeau/gadget, rappelant le Pif Gadget de notre enfance (ben oui, on est vieux!). Dans chaque numéro, il y a un noyau dur de dessinateurs qui participe: Fifi, Jean Bourguignon, Det, Sisca Locca. Nous proposons à nos potes dessinateurs et passionnés de Rock de participer. Mezzo, Riff Reb’s, Jeff Pourquié, J.C Chauzy, Besseron, Bouzard y ont collaboré. Bon, c’est pas évident car, comme dans tout fanzine qui se respecte, il n’y a pas de budget, c’est juste une question de passion et d’amitié. Nous avons failli arrêter d’ailleurs, la Gazette étant en couleur, on cassait la tirelire à chaque numéro. Heureusement, maintenant nous avons l’aide de la ville de Liège, ce qui permet de continuer. On l’emballe à la main et on la distribue nous mêmes principalement à Liège, Bruxelles, Paris et Lyon, ou par correspondance.

Et puis, c’est la reconnaissance ultime, la vie de Rock star, avec la parution de tes dessins dans Rock & Folk…
Même si ce n’est pas ultime (ni la vie de Rock star!), c’est quand même pour moi une reconnaissance appréciable. Rock&Folk est une revue que je connais depuis mon enfance, mon grand frère était déjà lecteur. J’ai longuement décroché dans les années 80 (Kahled ou Madonna en couverture de Rock&Folk, ça pardonne pas) mais je mis suis remis au début des années 2000. J’aimais bien la rubrique, « Que sont-ils devenus ? » qui enquêtait sur les groupes disparus ou musicos dont on entendait plus parler. Ça m’avait inspiré l’idée d’une série de dessins sur le thème, « que seraient-ils devenus, s’ils étaient encore parmi nous ? »,avec donc des illus mettant en situation Elvis, Jim Morrisson, Janis Joplin, etc. Tout ça, de manière décalée. J’avais envoyé par courrier postal ce dossier chez rock&Folk.Vincent Tannières, qui y bossait déjà vers 2002, avait apprécié le projet, mais créer une rubrique spéciale ne se fait pas du jour au lendemain et ils avaient leur quota d’illustrateurs à ce moment-là. Au fur et à mesure, pour ne pas me faire oublier, quand j’avais un projet, une idée ou une planche, je leur envoyais un dessin ou l’autre par mail. Philippe Manoeuvre semblait apprécier mon travail et m’a proposé à l’été 2011 de passer une planche dans le numéro d’été. Puis, plus rien…Et un beau jour de printemps 2014, il me propose de m’occuper tous les mois d’illustrer le courrier des lecteurs, et de temps à autres des articles. Je croise les doigts pour que ça dure le plus longtemps possible. Jusque là, tout va bien, mais la presse papier est assez fragile, ces temps-ci.

Est-ce qu’il y a des dessinateurs qui t’ont influencé?
Dans le désordre: Uderzo, Morris, Franquin, les anonymes des studios Hanna-Barbera/UPA/Walt Disney.

Qu’est-ce qui t’attire dans le fait de dessiner des rockers? Et à l’inverse, est-ce qu’il y a dans ce sujet des choses que tu apprécies moins, sur le plan graphique?
Gary Thain smallJe suis passionné de musique en général et de Rock en particulier, c’est donc un sujet qui m’inspire. Et je n’hésite pas à écorcher mes idoles. Graphiquement tout sujet peut être inspirant, donc pour le Rock, no problem.

Ton dessin est très personnel et caricatural. Se moquer des rockers tout en leur rendant hommage, c’est plutôt une démarche rock’n roll ?
Je trouve crétin les gens qui s’insurgent quand on critique ou se moque de leurs idoles. Dans le courrier des lecteurs de Rock&Folk, y en a toujours un qui se manifeste, réagissant à un article ou une chronique « assassine », et dans mes proches, j’en ai connus quelques-uns. Je suis un fan D’AC/DC (euh…quand même pas au point d’aller les voir avec Axl Rose), des Stones, Who, etc. Mais je n’hésite pas à me moquer d’eux, parce qu’ils peuvent parfois être ridicules ou faire de mauvais morceaux. Se moquer des choses qu’on vénère est une sorte d’auto dérision. Et qui aime bien châtie bien.

Justement, existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin «rock»?
Non, il y a sans doute un esprit. Un dessin très léché peut-être plus rock qu’un dessin exécuté de façon plus «trash». C’est le propos et le trait mis là où il faut qui fait que ça peut-être ou ne pas être Rock.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Les galères, les femmes, les succès, des egos surdimensionnés, l’alcool, la drogue, etc. Mais quand on y pense, ces points communs peuvent coller avec plein d’autres univers. Et des fonctionnaires de la BD et du Rock, y en a beaucoup aussi.
Donc, on va dire que les deux provoquent des émotions fortes, mais le rock est plus direct, plus instantané.

Travailles-tu en musique?
Oui, à 99,99%. Ça va de Debussy à Black Flag, en passant par Coltrane ou des B.O, selon l’humeur du moment.

Es-tu aussi l’un des instigateurs de l’émission de radio «Inspecteurs des Riffs»?
Oui, c’est via la Maison du Rock et la Maison du Jazz qu’elle est née, en février 2010.
C’est une émission mensuelle diffusée les 3è Mardi de 20h à 22h sur www.48fm.com. Elle est Podcastée et téléchargeable ensuite le début du mois suivant sur www.radiorectangle.be. On y passe du rock, du jazz de la musique de film, des musiques électroniques, etc.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu?
Ouille ouille ouille quel choix!..Euh…disons…Bon Scott. Il est peut-être mort jeune mais à 33 ans il avait déjà vécu plusieurs vies.

Quels sont tes projets, notamment à quand un nouveau numéro de la Gazette du Rock ?
D. BoonLe prochain numéro sort cet été. Ce sera un spécial rock rigolo, avec interview de Frank Margerin, of course !
Je fais pas mal de boulots d’illustrations ces temps-ci. Des affiches, des pochettes de disques, 2 livres didactico-rigolos en collaboration avec des écrivains ornitologues et scientifiques. « Les bêtes qui volent, avec ou sans ailes » sorti en mars 2017 et à venir en septembre « les bêtes de la maison et de la chambre », aux éditions de la Salamandre. Comme quoi, y a pas que le Rock dans ma vie…
D’autre part, ça fait 2 ans que j’essaye de mettre en forme un projet d’albumBD/illus/cartoon, spécial Rock, pour présenter aux éditeurs…Je compte boucler ça avant ma mort !

Rock’nrolliens, pour découvrir l’univers de l’ami Jampur Fraize :
www.facebook.com/jampurfraize
www.facebook.com/maisondurock
www.facebook.com/inspecteursdesriffs

Alive

Dessins et textes : LUZ

On les a tous connus ces concerts où on aurait bien voulu profiter du spectacle, suffisamment près de la scène pour ne rien rater de ces moments dérisoires d’anthologie qui font le sel du rock’n roll show, du genre quand le gratteux jette un regard dépité vers la console de retours, la petite moue complice du chanteur, le pins sur la casquette du bassiste… On est pas arrivés assez tôt pour être au premier rang ou bien on n’avait pas envie de passer deux heures, compreAlive 1ssés comme un joint de bocal à cornichons, contre les barrières.  Mais là, c’était nickel, la place idéale, légèrement excentrée, à portée de vue. Et puis le concert a démarré, on a bougé de vingt mètres en dix secondes, les premiers slammeurs vous sont tombés sur la tronche (que des barbus ventripotents évidemment, les petites meufs vous passent loin des paluches) et vous vous êtes pris les vagues de pogo (ou de mosh selon le degré de distorsion) à intervalles réguliers. Moyennant une côte fêlée, un orteil écrasé et un hématome au sommet du crâne, vous aurez vécu l’histoire du Rock avec un grand H. Mais bon, il faut la mériter sa place au Paradis. Et plus tard vous pourrez dire d’un ton détaché, à l’heure du thé devant un auditoire admiratif et vaguement jaloux : Le concert de Hope In Hell (du Rock tranchant!) à Trifouillis Sur Seine, ouais, j’y étais… devant !

Ces moments de solitude de masse, Luz les a vécus aussi, dans des centaines de concert, souvent aux premières loges, dans la fosse. A un petit détail près, il tenait (ou plutôt agrippait) dans ses mimines un carnet et un crayon et il crobardait les artistes. Parfois de loin, parfois à la lisière du pogo mais parfois aussi DANS le pogo. Imaginez le mec en plein concert de Motörhead. De la folie pure. « We are Luz and we drawing Rock’n Roll ». Tous ces instantanés de concert, pris sur le vif, outre le témoignage brut de fonderie qu’ils donnaient du spectacle, constituaient un parfait indicateur de sa qualité. Si les dessins étaient trop clean, c’est que le concert était nul. Luz parvient à restituer l’énergie et l’ambiance d’un concert avec juste quelques traits, allant à l’essentiel, immortalisant les Rockers, dépouillés de tout artifice, un peu à la manière d’un Reiser car s’y ajoute un humour corrosif, pimenté d’une bonne couche d’auto-dérision.

La couverture de ce plantureux recueil des dessins de concert de Luz illustre à elle seule cette démarche sans concessions, comme leur auteur. Alive est donc une anthologie comprenant les dessins réalisés entre 1999 et 2015 et parus dans diverses publications, dont Charlie Hebdo, Fluide Glacial ou Rock & Folk ainsi que l’album Alive 2Claudiquant sur le Dance Floor. Un manifeste à la gloire du Rock où cependant la caricature sans pitié le dispute sans cesse à l’hommage pasionné. Outre les dessins de concert, le pavé, lourd comme un riff de Stoner Metal, intègre toutes les productions que Luz a faites autour du Rock (mais n’y cherchez pas The Joke) ainsi que des illustrations originales créées spécialement pour le livre, dont quelques planches récentes mettant en scène l’auteur et sa fille, encore bébé, à qui le papa s’efforce de transmettre le flambeau. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Entretenir la flamme d’un style musical qui a dépassé l’âge de la retraite et dont les icônes sont soit mortes, soit bien fripées. Difficile d’entretenir un idéal de liberté, de rébellion et de provocation, même chez les jeunes quand tout semble avoir été dit. L’interview croisée de Luz et Philippe Manoeuvre qui sert de préface au bouquin ne laisse guère optimiste sur l’avenir du Rock mais en attendant, il nous reste une flopée de putains de bons disques, de chauds concerts en perspective et donc désormais les dessins d’Alive pour nous remémorer ce que le Rock aura toujours de jouissif. Rien que pour ça, merci Luz, et tiens bon !

Rock et BD au festival Angers BD

En décembre 2016, les décibulles ont envahi le festival Bande Dessinée d’Angers.
Ce fut un sacré bon moment de BD Rock avec au programme :
– Le concert du Boy’s Bande Dessinée (groupe de Janry, Batem, Gihef and Co) au Joker’s Pub ;
– Une exposition Rock et BD, avec des oeuvres de Hervé Bourhis, Julien Solé, Christopher et Frank Margerin ainsi que des croquis de concerts d’Olivier Martin ;
– Une Conférence débat en présence des auteurs précités ;
– Un Concours de photos sur Facebook pour devenir un instant la Rock-Star de ses rêves ;
– Et le bœuf du samedi soir, bien sûr !
Ci-dessous un petit aperçu en images de ces réjouissances…

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…ainsi que l’intégralité de la conférence-débat Rock et BD en présence des auteurs de l’exposition :

Un grand merci aux auteurs, organisateurs, bénévoles… sans oublier le public, qui ont contribué au succès de cet évènement.