Rock et BD, Hey Ho, Let’s Go !

Mis en avant

Bienvenue sur le site qui recense toutes les liaisons légitimes, dangereuses ou secrètes qui unissent le Rock et la Bande Dessinée. Vous y trouverez une bibliographie mise à jour régulièrement, des critiques d’albums, de beaux dessins, des interviews… et des coups de cœur. Un immense merci aux auteurs qui ont créé toutes ces œuvres autour du Rock. Sans eux, la vie serait un peu plus moche et accessoirement ce site n’existerait pas. C’est tout naturellement qu’il leur est dédié, avec une pensée spéciale pour ceux qui contribuent à l’enrichir par leurs mots ou leurs dessins.

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Bonus Track : Vincent BRUNNER

A propos de Rock Strips : 3 questions à Vincent BRUNNER

Comment est né le concept de Rock Strips ?
C’était un peu un projet rêvé de refaire l’histoire du Rock revue avec des auteurs de Bande Dessinée parce qu’il y en a beaucoup, dont Luz ou Berberian, qui parlaient de musique. L’idée était de revisiter l’histoire de manière chronologique. Dans le premier tome, on va de Little Richards à LCD Sound System et dans le second de Roy Orbinson aux Libertines. Chaque auteur pouvait partir dans tous les sens, que ce soit autobiographique ou juste une histoire autour de l’émotion procurée par une chanson ou encore un parti-pris très graphique, voire austère, comme a fait Morvandiau avec la reprise de Love In Vain par les Rolling Stones. Luz, pour LCD Sound System, c’était plus intime parce qu’il connaissait James Murphy. Certains sont partis dans une histoire avec une chute comme Appollo et Brüno autour d’AC/DC, c’est presque apocryphe. Et le miracle, c’est que les auteurs ont suivi et que l’on a réussi à couvrir plusieurs décennies, on va des années 1950 jusqu’aux 2000, de manière assez cohérente avec des musiciens parfois culte mais pas grand public et d’autres beaucoup plus connus. Voilà, au départ c’était un fantasme, l’éditrice a dit Banco et puis les auteurs ont répondu présent.

Comment s’est fait le choix entre les auteurs d’une part et les groupes ou artistes de Rock présents dans Rock Strips, d’autre part ?
Pour les auteurs, j’avais fait une liste de 70 noms, pour qu’on soit, je dirais, dans les clous. Je m’étais quand même assuré à la base que Luz fasse partie de l’aventure, ce qui était vraiment un des conditions sine qua non… s’adressant à Luz qui se bidonne : Bien sûr, j’te l’ai déjà dit, tu le sais, arrête, mais c’est vrai (rires) ! Si le projet ne lui avait pas plu, je me serais quand même posé des questions. A partir du moment où Luz était OK, Berberian aussi, après il y a plein d’auteurs que Luz connaît, toute la bande, Jean-Christophe Menu, Killofer… L’idée de base étant qu’ils aient tous carte blanche. Et je me suis rendu compte que, sans que ce soit à proprement parler une attente des auteurs de bande dessinée, ça les branchait de dire « tiens, quel est mon groupe préféré ? » car la demande était : «Empare-toi de ton groupe préféré et raconte ce que tu veux ». Je me rappelle, Mathieu Sapin sur les White Stripes, je lui ai envoyé un mail un soir et il m’a répondu favorablement une demi-heure après… Pour Jean-Christophe Menu, on a eu un échange de mails, je lui ai d’abord proposé Neil Young, il m’a dit « Non, j’en ai déjà parlé. Les Sex Pistols ? Ah ouais, là d’accord.. ». Il s’est passé quelque chose, certains auteurs en ont parlé à d’autres… Par exemple pour le deuxième tome, j’ai su par Serge Clerc que Loustal aurait bien aimé être dans le premier… Il y vraiment eu un effet boule de neige.
En ce qui concerne les groupes choisis, l’idée c’était qu’ils soient importants, il ne s’agissait pas de parler du groupe préféré que personne ne connaît. C’est pour ça que dans le premier tome, il y a les Rolling Stones, les Beatles, etc. et dans Rock Strips Come Back, on a fait la suite pour justement mettre ceux qui n’avaient pas été traités dans le premier, genre Dylan. C’est pour ça qu’il n’y a pas non plus beaucoup de Rock français.

Quels point communs vois-tu entre Rock et BD ?
Historiquement c’étaient des choses qui appartenaient à la contre-culture. Quand la bande dessinée adulte a commencé dans les années 1960, c’était contestataire comme le Rock. Le point commun au départ, il est là. J’étais très fan de Métal Hurlant qui était porteur de l’esthétique Rock. C’est pour ça qu’il y a dans Rock Strips des auteurs comme Serge Clerc ou Luc Cornillon. Maintenant, Rock et BD sont tous les deux devenus des industries, le cri primal s’est un peu noyé dans la masse, le Rock’n roll n’est plus vraiment une musique de rebelles. Tout le monde peut dire « ah ben tiens maintenant, je vais faire un album de Rock’n Roll ». Un autre point commun est le fait qu’il y ait de plus en plus de nanas dans le Rock et la BD même si certains nous ont dit qu’il y avait peu d’artistes féminins dans Rock Strips. Il y a PJ Harvey, The Gossip, Debbie Harry… mais je suis sûr que si on le refaisait dans dix ans, il y en aurait encore plus. Si tu regardes l’histoire du Rock’n Roll, il y a dix ans, il y a eu un revival avec les Strokes ou les White Stripes, après la Techno qui comme la « Nouvelle BD » avait apporté quelque chose de plus pointu, un peu comme Luz ou les auteurs de l’Association qui sont aussi très fans de Rock et qui ont contribué à l’histoire de la Bande Dessinée. Je pense que les auteurs de Rock Strips sont les plus rock’n roll du monde de la bande dessinée.

Bonus Track : Julien/Cdm

A propos de The Zumbies, 3 questions à JULIEN/CDM

Quelle est la formule satanique qui vous a permis à Lindingre et toi de faire revenir à la vie ces quatre décharnés Rock’n Roll ?
La formule satanique ? C’est Ramones meet Romero. Je jure que c’est comme ça que je l’ai présenté à Yan Lindingre à l’époque où j’en bavais sur le scénario et où je lui ai demandé s’il pouvait me donner un coup de main. Il m’a dit « C’est quoi le pitch ?» et je lui ai répondu ça. A partir de là, tout est possible. On a discuté un peu plus quand même, sur les développements, combien ils étaient… Le groupe, je l’avais déjà créé pour une série de tee-shirts pour une boîte qui s’appelle Goéland avec qui je bosse depuis des années. Je les ai donc trouvés visuellement tout seul et après j’ai eu envie des les faire vivre parce qu’ils m’éclataient. Mais j’en chiais avec le scénar, comme d’habitude. J’ai fait appel à Yan parce que je savais qu’on avait les mêmes centres d’intérêt culturellement, moi plutôt cinoche et lui un peu plus pointu que moi sur les Cramps, les Ramones, des trucs comme ça. On a confronté tout ça et c’est comme ça que c’est né, tout simplement.

Zumbie bassisteSi on écoute bien entre les cases, les Zumbies, ça sonne comme quoi ou comme qui ?
Les références, elles sont un peu dedans déjà. Ça peut être Link Wray, Hasil Adkins, les Cramps, du Punk anglais, un peu dandy parce qu’ils sont en costard… ça sonne sale, ça sonne Bayou, on est entre l’Angleterre et les Etats-Unis. C’est un gros mix de tout ça. Chaque musicien a sa petite danseuse musicale mais on est sur les Cramps essentiellement avec cette envie qu’ils avaient eux aussi de puiser dans un héritage musical qui allait du Blues au Surf, au Punk, à la musique de film… Le chanteur, Lux Interior, était un fou de cinoche de genre, de série B. On est assez fidèles à cet univers et musicalement ça sonne un peu comme ça.

Quelles sont les références cinématographiques ou graphiques qui inspirent plus particulièrement l’esthétique des Zumbies ?
Je suis dans la pire des positions pour répondre à cette question parce que c’est dur de dire soi-même à quoi on fait allusion tellement c’est intériorisé. Évidement que par rapport à une série comme Cosmik Roger, changement de technique, changement de format. Moi mon truc, c’était de mettre plus de noir, de travailler plus au pinceau, avec un encrage plus à l’anglo-saxonne. Les références sont à prendre au second degré, sans se comparer du tout à eux, sur du Will Eisner, du Milton Caniff, avec des noirs et blancs beaucoup plus francs. Je voulais que les planches fonctionnent en noir et blanc sans qu’on ait besoin de mettre de couleur. La couleur, c’est une sorte de bichromie avec des trames, en référence au Pulp, aux trucs mal imprimés de la presse magazine en souple américaine, un papier un peu jaune… L’influence, elle est clairement plus anglo-saxonne, ne serait-ce que par les choix d’outils et de technique. Après, quand tu as ce type de références en tête, ça peut être totalement bloquant parce que c’est du lourd, c’est du génie et donc évidemment, tu fais ta sauce avec tes qualités et tes faiblesses. Il fallait trouver une sorte de classe, moins cartoon que dans Cosmik Roger, il y a moins de gros nez, on est plus sur du semi-réaliste avec une vraie ambiance, plus noire, plus obscure, tout en gardant des giclées délirantes en contrepoint.

Bonus Track : Derf Backderf

A propos de Punk Rock & Mobile Homes, 3 questions à Derf BACKDERF

Quelle est la part autobiographique dans le récit ? Notamment, le personnage du Baron est-il inspiré d’une personne réelle et les anecdotes de concert sont-elles inspirées de ta propre expérience ?
Tout est fictif, mais j’étais un punk rocker à Akron à l’époque où se déroule le livre. Donc c’est basé sur mes propres expériences, au club The Bank. Le Baron, lui, est totalement inventé, il est juste sorti … pouf…  de quelque part, et il était là. Il m’est venu d’un seul trait. Quant aux concerts, ils sont presque tous basés sur ma propre expérience. Oui, comme les Plasmatics, l’année ou ils ont été arrêtés, ça s’est passé à Cleveland (NDR : la capitale de l’Ohio et dont Akron est la banlieue). Le concert des Ramones, où Otto se prends un coup de pied dans la tête, cela m’est aussi arrivé. Donc, oui, tout est vrai.

Ton dessin est très original et on pourrait le qualifier de dessin Punk par son côté très caricatural et peu académique. Comment as-tu trouvé ce style et quelles sont tes influences ?
Joey Ramone par DerfComment j’ai trouvé mon style… Whouuuf, eh bien… j’ai travaillé dur, tu sais, j’ai toujours chercher à faire quelque chose de différent. Mes influences, c’est comme d’habitude, Mad Magazine, Crumb, ce genre de choses, mais c’était il y a très très longtemps. Et tu sais, je suis peut-être « mauvais », mais personne ne dessine comme moi, personne n’écrit comme moi, donc je suis content par rapport à ça.

Comment le livre a-t-il été accueilli aux États-Unis, tant dans le milieu Rock que par les autorités religieuses ?
Les autorités religieuses? Ah ah Ah ! Je n’ai rien entendu de la part des Autorités religieuses. Sinon, c’est du punk Rock dans un milieu rock, et tous les punk rockers d’Akron ont beaucoup aimé. Je connais la plupart de ces gars, donc oui, ils étaient plutôt heureux que cela ait été fait. Et c’était une bonne chose de réaliser ce document à propos de cette époque et de cet endroit, car tout ça avait pour ainsi dire été oublié.

Merci à Amélie Boiron pour la traduction !

Punk Rock & Mobile Homes

Dessins et scénario : Derf BACKDERF

C’était dans une librairie du quartier Saint Michel, des lieux comme on en fait plus, où des piles de bouquins défient les lois de l’équilibre, où la largeur entre les rayonnages permet tout juste aux visiteurs de se mouvoir de profil en rentrant le ventre mais sans bomber le torse, surchargés pondéraux s’abstenir. Dès qu’on est plus de trois, c’est le carré magique, il faut qu’il y en ait un qui se déplace pour qu’un autre puisse bouger. Le regard se perd parmi ces milliers de livres qui semblent n’être là pour personne, juste pour combler l’espace.
« Est-ce que vous avez une BD sur le thème du Rock ? » finis-je par demander au maître des lieux, un type un peu taciturne qui me répond du tac au tac : « Du Rock ? J’ai pas grand chose… Attendez… Paaardon ». La maigre silhouette (bien obligé, c’est le patron) se faufile entre deux rayonnages, jette un bref coup d’œil au mur de bouquins sur la droite, avise une pile sur le sol, dont il soulève les vingt premières briques et extirpe une BD brochée format Comics. « Tenez, j’ai que ça, c’est en anglais… je l’ai rentré cette semaine.» Punk Rock Mobile Homes 1Je feuillette l’opus, le graphisme est surprenant, un noir et blanc peu académique, avec des décors, assez approximatifs et des tronches ultra caricaturales, ça ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu. Du papier bas de gamme, des pages mal coupées, ça fait penser à un fanzine, mais les trognes sont marrantes et très expressives, ça fourmille de détails et surtout je repère les Ramones, les Clash et des scènes de pogos. Avec un dico, je devrais arriver à m’en sortir. « C’est combien ? demandai-je… Ah ouais quand même… et vous prenez pas la carte ? »
Je n’ai pas eu besoin de dico… ni pour savourer les dialogues de Punk Rock and Trailers Park (Mobile Homes in french) ni pour comprendre qu’il s’agissait là de l’une des meilleurs BD jamais réalisées sur le Rock. D’autant que ce récit publié en 2004 vient (enfin) d’être traduit en français. Akron, dans l’Ohio, compte à peine plus de 200 000 habitants, même pas la capitale de l’État. On y fabrique une grosse partie des pneus produits aux U.S.A. Pas de quoi rêver. Et pourtant, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Akron abrita une salle de concert mythique nommée The Bank, un immeuble de brique rose de sept étages, assez cossu (destination originelle oblige). D’abord club de jazz, le patron réalisa que le Punk attirait bien plus de monde et assurait une chiffre d’affaires en bière autrement plus rémunérateur. Seul groupe vraiment connu originaire d’Akron, Devo fut parmi les premiers pensionnaires. Mais d’autres encore plus prestigieux allaient le suivre. The Clash, les Ramones, Ian Dury, les Plasmatics, Klaus Nomi… Pendant une poignée d’année, The Bank sera l’une des places to be de la scène Punk. Derf fait revivre cette époque glorieuse, sans nostalgie niaiseuse, à travers une fiction qui fleure bon le Teen Spirit. Et pour l’occasion crée un de ces personnages improbables et hauts en couleurs, comme seule l’imagerie rock’n roll est capable d’en produire.
Otto est un grand binoclard qui se fait appeler le Baron. Un mec hors norme qui glandouille au lycée et habite avec son oncle dans une caravane. Il conduit une vieille Ford Cougar de 1968, au plancher défoncé et au volant minuscule. Ses double foyer, ses rouflaquettes et son inamovible sourire le distinguent immédiatement du reste de ses congénères. Même s’il joue du trombone dans la fanfare du Lycée, Otto est un proto geek d’avant les jeux vidéos, amateur de SF et de Fantasy (il cite Tolkien à tout bout de champ) et surtout un grand fan de Punk. Et comme il est fort bien doté de cette dose d’inconscience que possèdent tous ceux qui vivent dans leur monde sans se soucier de ce que pensent les autres, il ne se laisse jamais démonter, sauf peut-être quand la belle et inaccessible Teri daigne lui adresser la parole.
Punk Rock Mobile Homes 2Otto découvre The Bank et ne va pas tarder à en devenir la figure de proue, le factotum qui sert les bières au bar et assure l’intendance des groupes invités. Ce qui donne lieu à des scènes d’anthologie, comme une dégustation de burgers avec les Ramones ou une partie de bowling avec les Clash et Lester Bangs, le célèbre journaliste Rock. L’auteur en profite pour égratigner au passage le Hard Rock FM qui régnait alors sur les ondes et dans les stades tandis que les icônes Punk écumaient des clubs tels que The Bank. Mais aujourd’hui, qui connaît encore Journey ?
Fort logiquement, la personnalité du Baron va le conduire à monter à son tour sur les planches en devenant le chanteur d’un groupe local, histoire d’alimenter sa légende.
Hormis le Baron, Derf met également en scène de nombreux personnages secondaires qui renforcent l’originalité et l’humour déjanté du livre, comme cette catho militante et nymphomane (et enceinte !) ou cet oncle alcoolique qui ne se déplace qu’en motoculteur.
Le Sexe et le Rock occupent une place centrale (pas besoin de drogue, le Baron étant suffisamment allumé comme ça) de ce récit dense et drolatique. Backderf décline en BD l’idéal du Do It Yourself, en créant son propre univers graphique, libéré des codes et évoque de la meilleure façon qui soit la grande et météorique époque du Punk et de quelques-uns de ses groupes culte mais aussi le rêve adolescent, pas forcément incompatible avec le grand rêve américain. Si je devais conseiller un livre pour expliquer aux non initiés ce qui peut bien pousser des adolescents à se jeter à corps perdus dans le binaire primaire et quelle satisfaction ils peuvent trouver à s’empoigner comme des barjots pendant les concerts, Punk Rock & Mobile Homes me semble la meilleure référence car Backderf excelle à restituer la frénésie collective du public Punk galvanisé par l’énergie des groupes sur scène. C’est avec un brin de mélancolie qu’on laissera le Baron, tel un cow-boy solitaire, partir vers son sublime destin au volant de sa caisse pourrie… ah merde, je viens de raconter la fin ! Punk’s not dead, for sure !

Bonus Track : 3 questions à Derf BACKDERF

Le cinquième Beatles – L’histoire de Brian Epstein

Dessins : Andrew C. Robinson (+ Kyle Baker) - Textes : Vivek J. Tiwary

Le titre est accrocheur et en soi lourd de polémiques. Car enfin, assigner à un simple manager la distinction réservée aux membres d’un groupe de Rock, n’est ce pas y aller un peu fort, surtout quand il s’agit du plus grand groupe de l’histoire ? Stuart Stutcliffe et Pete Best ont eux vraiment fait partie des Beatles. Le premier les a quittés de son plein gré pour Astrid Kirchherr, la belle Allemande à qui au passage les Beatles doivent leur magnifique coupe à la Française inspirée de la nouvelle vague et le second s’est (mal)proprement fait lourder, à cause, selon la rumeur, de son trop joli minois qui faisait de l’ombre aux autres. Même des sparring partners encore plus fugaces comme Jimmy Nicol qui a remplacé Ringo Starr pour une poignée de concerts ou Billy Preston qui a tenu le clavier pendant tout l’enregistrement de Let it be (une belle carte de visite que le sieur a bien exploité par la suite) pourraient revendiquer le titre.
Alors pourquoi Brian Epstein, ce jeune anglais poli et courtois, toujours tiré à quatre épingles, aussi effacé que ses quatre poulains étaient exubérants et gouailleurs, mériterait-il ce suprême honneur ?Le Cinquième Beatles ; Robinbson - Baker © Dargaud, 2013
Simplement parce que Brian Epstein a FAIT les Beatles. Tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle majeur joué par ce jeune homme raffiné, issu d’une bonne famille bourgeoise, dans la carrière de ces p’tits gars prolos de Liverpool avec qui il avait si peu en commun. Mais le plus souvent, comme pour tous ceux à qui l’on affuble le rôle d’éminence grise ou d’homme de l’ombre, il y a toujours un brin de condescendance, voire de mépris. Après tout, ces quatre là étaient tellement géniaux qu’ils auraient de toute façon fini par devenir ce qu’ils sont ? Grossière erreur qui méritait une antithèse cinglante. Que voici que voilà, en images et en couleurs grâce à cet ouvrage concocté par une fine équipe de créateurs américains, deux dessinateurs de Comics chevronnés et réputés et un scénariste producteur de théâtre, de cinéma et de télévision qui pour passer le temps signe ici son premier bouquin. Il fallait bien ça pour rendre ce vibrant hommage à Brian Epstein.
Et c’est bien de lui qu’il est question, l’opus évitant le piège de parler surtout des Beatles et de passer à côté du sujet. Car Epstein était lui aussi un personnage hors du commun, un jeune visionnaire qui détecta d’emblée l’immense potentiel que recelaient ses futurs poulains et qui sut qu’ils pouvaient devenir grands, plus grands qu’Elvis et plus encore. Lennon se chargera de la métaphore christique mais s’il put se permettre de déclencher la polémique, c’est bien parce que leur mentor avait fait le boulot.
Le récit échappe également au deuxième écueil d’un biopic qui consiste à faire une narration linéaire et didactique. Les auteurs se sont focalisés sur les grandes étapes de la vie d’Epstein, limitant les repères chronologiques au minimum syndical pour mieux se concentrer sur la psychologie et la personnalité du héros. Romantique, visionnaire certes mais doté par ailleurs d’un pragmatisme et d’une opiniâtreté sans faille au service d’une énorme ambition. Un être profondément seul et complexé également ; artiste contrarié, homosexuel, ce qui n’avait rien d’évident dans les Sixties en Angleterre, contrairement aux clichés d’aujourd’hui sur ce supposé âge d’or de la coolitude. En se concentrant sur ces quelques éléments, éludant sans doute les défauts du bonhomme, si ce n’est son addiction pour les petites pilules qui rendent moins malheureux,  le livre offre quelques moments d’anthologie où l’allégorie prend le pas sur la pure vérité historique. La négociation avec Ed Sullivan pour ouvrir la porte des States, le talk-show télévisé à la BBC, ou la mort, dans la réalité par overdose de barbituriques, ici dépeinte comme une lente agonie annonçant la fin des Beatles qui ne survivront pas longtemps à la disparition de leur pygmalion. Et en point d’orgue, le repas avec le Colonel Parker, le manager d’Elvis, où les deux hommes se livrent à une passe d’armes sur la conception de leur métier, saisissante opposition de styles qui résume à elle seule la philosophie du management d’artistes. Cinquième Beatles2  ; Robinbson - Baker
Le graphisme est quant à lui classieux et flamboyant, trait élégant, somptueuse mise en couleurs directes. Les Beatles sont fidèlement reproduits, sans être caricaturés ni platement reproduits. Une démarche originale et personnelle qui n’est pas sans rappeler celle adoptée dans un autre biopic, Jimi Hendrix la légende du Voodoo Child, la référence absolue dans le domaine.
2013 avait très bien débuté avec la sortie de Liverfool, consacré à Allan Williams, le premier manager des Beatles, et se clôt magnifiquement par la biographie de son successeur. Du franco-belge, du Comics… le prochain parlera peut-être de George Martin… un manga en 20 tomes… j’ai hâte !

LUZ – Interview

Nombre de dessinateurs de BD sont de grands amateurs de Rock et certains ne ratent pas une occasion d’en mettre dans leurs dessins. Luz, quand il ne croque pas (férocement) l’actualité dans Charlie Hebdo, fait partie de ceux-là. Fréquemment fourré dans les salles de concerts, il en retranscrit, de son trait vif et spontané, l’atmosphère et l’électricité, tant sur la scène, que du point de vue du public. Comme si ça ne suffisait pas, il n’hésite pas à faire le DJ dans de folles soirées où le dancefloor devient vite incandescent. Vu qu’en plus, il n’aime vraiment pas la chanson française, cela faisait tout plein de raisons pour converser avec ce raide dingue de musique.

Tu as abandonné de prometteuses études de droit pour te lancer dans le dessin de presse et la BD… aucun regret ?
Aucun ! Je fréquente moins de connards et j’ai la possibilité à Charlie Hebdo de parler des connards que je fréquentais en Fac de droit. C’est ça l’avantage, c’est un peu ma vengeance ultime (rires) ! Ce sont les études qui m’ont le plus formé, politiquement et aux lecteurs du Figaro.

As-tu une approche spécifique de ton travail quand tu fais de la BD par rapport au dessin de presse ?
Je pense que oui. Il y a déjà un aspect technique. En dessin de presse, on est obligé de raconter une histoire en une seule case. Mais le point commun avec la BD, c’est que j’essaie de toute façon de raconter une histoire. Qu’il y ait un dessin à charge ou un dessin d’affiche, on doit imaginer qu’il y a un avant et un après. La grosse différence, c’est dans l’ellipse. La BD me permet de creuser l’histoire en tant que telle et de dessiner le contre-champ.

Quand tu vas voir un concert, tu emmènes systématiquement ton carnet à dessin ? Systématiquement. Même si je ne l’utilise pas, il est dans ma poche. C’est très très rare que je n’aie pas un carnet de dessin avec moi. Peut-être qu’il neLuz - Interview 1 va rien se passer dans le concert mais ne serait-ce que le trajet pour y aller ou le moment passé dans un bar avant ou après… l’histoire d’un concert se raconte aussi périphériquement au concert proprement dit.

Dans l’agitation du concert, la pénombre de la salle et si tu bouges aussi frénétiquement que tu le décris dans Claudiquant sur le Dancefloor, c’est pas trop galère de crobarder ?
Il suffit de s’entraîner (rires). J’ai l’habitude de dire que si je fais un dessin hyper chiadé, ça veut dire que le concert a été chiant, qu’il ne s’est rien passé, qu’il n’y a pas eu d’intervention de l’extérieur. J’aime bien quand le hasard intervient dans mon travail. Par exemple si un concert bouge, notamment avec un pogo, le travail va être un peu bousculé. Si à un moment donné, je suis en toute fin de festival, un peu fatigué, c’est à ce moment là que l’inconscient du dessinateur surgit. Les errances qu’on peut avoir dans le concert ou un festival doivent se retrouver dans le dessin. J’essaie de faire en sorte qu’elles agissent librement sur moi.

Comment est venue l’idée du concept Trois premiers morceaux sans flash où tes dessins se mêlent aux clichés de concerts pris par Stéphanie Meylan (Stefmel) ?
L’idée est venue ensemble, lors d’un concert de Bashung où on a, moi dessiné et elle photographié le même concert. On s’est échangé nos matériels et on a remarqué que pour le coup, en un cliché et en un dessin, on avait raconté une histoire identique, sous un angle différent et que peut-être nos histoires intimes étaient complémentaires. C’est ça qui nous a donné envie de pousser la complémentarité jusqu’à entrelacer nos deux « arts ». Et dans cette complémentarité, on arrivait exactement à exprimer ce que l’on vit en concert. C’est à dire, dans la proximité par la photo et l’énergie éloignée par rapport au dessin. L’intimité et la sourde énergie que l’on peut vivre pendant le concert. On s’est dit finalement qu’il fallait ces deux arts pour circonscrire ce qu’était vraiment le concert pour n’importe qui et en même temps restituer le ressenti de la personne qui, soit a vécu le concert, soit aurait voulu le vivre. A la fin, ça reste ouvert parce qu’on n’a pas la musique. Le truc obsessionnel pour moi c’est comment traduire la musique quand on ne l’écoute pas.

A l’instar de The Joke, dédié à The Fall et à Mark E. Smith son irascible leader, aimerais-tu réaliser d’autre biopics-hommages consacrés à des groupes ou artistes ?
Non, pas spécialement. Ce qui était intéressant quand j’ai commencé à dessiner sur The Fall c’est que j’avais une espèce de monomanie très orientée sur la fanitude. C’était plus le rapport avec ça qui m’intéressait que The Fall en lui-même. Je n’ai plus autant de monomanie sur un seul artiste même s’il y a des artistes qui me traversent complètement comme, même si c’est classique voire bateau, quelqu’un comme Bowie qui a accompagné toute mon histoire. Je ne me vois plus tellement faire ça parce que tout bêtement je l’ai déjà fait (rires). Après effectivement, je pourrais travailler sur Bowie ou d’autres artistes. J’ai fait quelques pages sur mon rapport à LCD SOUNDSYSTEM et comment on arrive à se positionner comme un fan mais aussi comme un ami de quelqu’un qu’on admire (NDR : James Murphy, le fondateur de LCD SOUNDSYSTEM) mais je ne pourrais pas faire un bouquin là-dessus, ce serait plutôt un flash à un moment donné. Par contre sur la musique en tant que telle, le travail n’est pas fini. D’une certaine manière, si « Grand Œuvre » il y a du rapport avec la musique, il est tellement tentaculaire qu’un seul bouquin n’y suffit pas du tout (rires).

Accepterais-tu de dessiner une pochette de disque ? On te l’a déjà proposé ?
J’ai déjà fait des pochettes de disques pour les Bérurier Noir, à l’époque où ils avaient sorti des remixes électro… des maxis et un album (NDR : Le Manifeste électronique). J’ai également dessiné un poster pour un 45 tours de LCD SOUNDSYSTEM, Tribulations. Mais de toute façon je vais être obligé d’en dessiner encore car j’ai fait un duo avec un DJ suisse, Kid Chocolat, ça s’appelle The Scribblers, produit par Rubin Steiner et à part chanter et écrire les paroles, je m’occupe aussi de l’Artwork, et donc je ferai la couverture si un jour on arrive à sortir cet album.

Et concevoir un récit de pure fiction ?
C’est ce que je suis en train de faire dans mon coin (rires). Je suis très admiratif des gens qui fabriquent totalement un univers à partir de rien. Moi, j’ai besoin de m’appuyer sur la réalité pour trouver mon propre univers. Le travail de fiction que je suis en train de faire traite d’un chien vampire qui déambule dans le cimetière des chiens d’Asnières. Ça part de ma fascination pour ce cimetière et je me suis dit que j’allais faire un récit sans paroles sur un chien qui n’a pas conscience d’être un vampire et qui utilise le cimetière comme un terrain de jeu.

Comment passe-t-on de la planche à dessin aux platines derrière lesquelles il t’arrive souvent de faire le DJ ?
Luz - Interview 3C’est assez simple. Quand on est dessinateur, on écoute beaucoup de musique parce que le dessin ne suffit pas à combler le vide du moment, en tout cas en ce qui me concerne. On engrange énormément d’informations musicales et au bout d’un temps on a envie de le faire partager. Le meilleur moyen de piéger les gens en faisant ça, c’est de passer soi-même les morceaux dans une soirée, plutôt que d’inviter les gens chez soi (rires). C’est devenu assez naturel, tout bêtement parce qu’on me disait : « t’écoutes beaucoup de musique, tu t’y intéresse énormément, ça te dirait pas de passer des disques ? » et comme n’importe quel tocard je me suis pris au jeu. Il n’y a rien de plus simple que de passer un disque puis un autre puis un autre et en même temps c’est un lien très direct avec le fait d’aimer raconter des histoires. Si on les raconte avec le dessin, on peut avoir envie de les raconter en musique et pour pouvoir lier dans un mix les histoires que les artistes racontent en musique. Ce qui est intéressant c’est de créer une histoire commune avec les gens qui sont présents dans un lieu et d’essayer d’avancer ensemble sur un dancefloor. Le dancefloor, ça peut-être aussi une page blanche.

Quand tu fais le DJ, tu as une play-list et des enchaînements planifiés ou bien tu improvises en fonction du contexte ou de la réceptivité du public ?
J’improvise en fonction du contexte. Après, on a tous quelques recettes. Je sais très bien que tel morceau des Yarbirds fonctionne merveilleusement avec tel morceau de Saul Williams parce qu’il y a une espèce de co-lignage inconscient entre les deux. Je fais partie de ceux qui se ramènent avec énormément de matériel pour pouvoir justement naviguer au gré de mes propres envies et au gré des réactions des gens parce qu’ils sont différents et que je ne sais pas comment le même disque passé la veille sera reçu le lendemain parce que les gens seront d’une une humeur différente et que moi-même j’aurai une humeur différente. Il vaut mieux improviser et se baser sur cette réalité de l’instant, de l’humeur des gens, de la taille du lieu, de ce qu’on a mangé ou de la soirée qu’on a passée avant, des gens qu’on aura rencontrés sur place. Quelqu’un qui a déjà une play-list avant de mixer n’a à mon avis rien compris à la musique (rires).

D’où vient cette aversion viscérale pour la bonne ritournelle bien de chez nous ? Traumatisme de la petite enfance, militantisme musical ou bien un goût immodéré pour la provocation ?
C’est juste une terreur qui a commencé en 2005, 2006 où justement cette nouvelle scène de la chanson française s’imposait de plus en plus autour de moi, à la radio au restaurant, chez les copains… Tout d’un coup, je me suis dit « mais qu’est-ce que c’est que ça, je fréquente des gens qui ont du goût et qui écoutent des choses qui sont très très fades ». Et puis voilà, je me suis énervé tout seul dans mon coin. Je me suis dit que ça n’intéresserait personne et finalement ça a permis à pas mal de gens de se compter autour de cette… je dirais pas haine mais de ce rejet un peu viscéral de la chanson française qu’éprouve une majorité de gens qui écoutent de la musique. C’était juste un énervement personnel qui est devenu un point commun avec quelques milliers de personnes (rires). Je n’ai pas été traumatisé dans mon enfance. Ma mère écoutait Bowie ou Brel et mon père du Blues et du Rythm’ and Blues comme John Lee Hooker, Big Bill Broonzy et aussi les Stones et Bowie. C’était un terrain vierge : A la différence des Anglais qui ont l’habitude de se moquer des trucs Kleenex, de ce type de Pop Rock bas de gamme et d’être assez Luz - Interview 2honnêtes avec leur propre évolution du ressenti musical, nous en France, on considère que chaque chose qui sort, chaque nouvel artiste français est un poète absolu qui rentre dans l’histoire. En Angleterre et aux États-Unis, la musique est fluctuante, elle n’est pas figée dans le béton armé de l’histoire musicale et je trouvais que c’était plutôt pas mal de moquer cette prétention française. J’ai sorti deux bouquins là-dessus. Le premier était énervé et vachement dans le ressenti de ce que je vivais de cette déferlante. Je ne pensais pas que j’allais faire un tome 2 mais comme ces mecs là étaient tombés quelques années plus tard dans un côté très People, cette fois, je me suis attaché aux personnages mêmes, à leurs bagarres internes, au côté ultra ridicule de leur posture. Mais bon, voilà, ça va, c’est fini, j’ai plus besoin d’y revenir (rires).

A l’inverse de la chanson française, tes goûts pencheraient plutôt vers le Punk, l’Electro et de manière générale, toutes les formes de musique en marge ou contestataire…
Je préfère dire « en marge ». C’est pas parce qu’un groupe est contestataire qu’il fait de la bonne musique. Il peut-être contestataire par rapport au Mainstream musical, même par rapport au Mainstream Rock ou Indé, à toutes ces choses là. La musique qui m’intéresse, c’est celle qu’on n’arrive pas à saisir d’une seul écoute, ça, ça m’intéresse vraiment !

Finalement, c’est assez cohérent avec le fait d’être à Charlie Hebdo, et cette façon d’aborder les choses ou de présenter les choses, en dehors du Mainstream journalistique…
Je ne dirais pas que c’est aller contre le consensus, parce qu’on a plutôt envie d’être dans le consensus, d’être d’accord avec les gens, de pas se fâcher avec eux. Mais quand la majorité pense de la merde, écoute de la merde ou regarde de la merde, on a juste envie de dire, y’a peut-être quelque chose à regarder par ailleurs mais ce n’est pas forcément monter sur un tabouret et raconter la vérité, c’est juste faire ce que Gébé faisait, c’est à dire montrer qu’il peut exister autre chose, qu’on peut penser autre chose, vivre autre chose. C’est juste donner une proposition, essayer de regarder ailleurs. Je ne suis pas en guerre ou dans une situation de rebelle. Peut-être que si chez Drucker on passait de la musique de drones ou du Hardcore, je trouverais ça absolument à chier et je me rabattrais sur Bénabar (rires).

Quels points communs vois-tu entre Rock et BD ?
Le premier des points communs est lié à l’adolescence. La Bande Dessinée est un peu plus liée à l’enfance et le Rock à l’adolescence. Il y a une sorte de glissement naturel entre les deux. Quand on est adulte on n’a pas envie de perdre ni son enfance ni son adolescence. Le point commun, il est dans l’idée qu’on n’a pas forcément envie d’être des gens responsables. Ce qui n’empêche pas que l’on puisse trouver du Mainstream dans les deux genres, de l’excellent comme de l’horrible. Il y a une grosse différence quand même, c’est que dans le Rock il y a quelque chose de communautaire, un désir d’aller vers l’autre, en tout cas pour ceux qui font de la musique, pour pécho de la Meuf par exemple. Dans la BD, c’est très individualiste, j’ai un monde, tu rentres dans mon monde… Il n’y a rien de pire que d’aller dans un festival de BD. Je préfère aller dans un festival de musique, les gens sont beaucoup moins monomaniaques.

Penses-tu qu’il existe une forme de graphisme Rock ?
Non, je ne crois pas. On peut parler de Rock avec un trait classique. Par exemple, Margerin a parlé énormément de Rock et en même temps, c’est pas un dessinateur Rock’n Roll en tant que tel. Vuillemin est plus un dessinateur Rock’n Roll d’une certaine manière. Je ne sais pas si de ce point de vue là, c’est vraiment adaptable. Ce sont deux choses très différentes. La BD permet d’expliciter le Rock’n Roll par contre le Rock’n Roll ne permet pas d’exprimer la Bande Dessinée (rires). Mais j’ai peut-être tort, je ne me suis pas réellement penché sur la question.

Quels sont les auteurs de BD qui ont pu t’influencer dans ton travail ?
Beaucoup trop. Au départ, c’était le journal de Mickey et puis du journal de Mickey on finit par Robert Crumb. C’est très difficile parce que, comme en musique, les influen-    cIGGY POP par Luzes sont tellement larges, éclectiques, elles n’ont pas forcément de logique, ça dépend plus de son histoire intime que de véritables choix. Si je suis aussi éclectique en musique, c’est probablement parce que je le suis également en BD mais pas uniquement. On m’a déjà proposé de faire des émissions de radio sur la BD mais ça m’emmerde. Je ne suis pas tant fasciné que ça par la BD. Je suis un dessinateur de BD mais ce n’est pas mon centre d’intérêt principal, c’est juste ma seule manière de m’exprimer. Je suis plus intéressé par des graphistes, par des gens qui arrivent à exprimer un monde par le dessin, ce qui est le truc ultime.

Travailles-tu en musique ?
Bien sûr mais y’a pas forcément d’obligation. Si on considère comme John Cage que le silence c’est aussi de la musique, travailler dans le silence, c’est aussi travailler en musique (rires). Ça peut être juste profiter de la clameur de la rue ou de la douceur de la nuit ou bien tout d’un coup, on s’arrête de dessiner parce qu’on a besoin d’écouter un bon morceau de Smog pour se remplir de drame et après dessiner de belles choses (rires).

Coincé sur une île déserte, avec Biolay, Bénabar et Cali, quel disque leur passerais-tu en boucle, histoire de leur faire accélérer la construction du radeau ?
« Metal Machine Music » de Lou Reed pour qu’ils se jettent tout de suite dans l’eau et je construirai moi-même le radeau avec leurs os pourrissants (rires) !

Jimi Hendrix – La légende du Vodoo Child

Dessins : Bill Sienkiewicz - Scénario : Martin I. Green

Quand je me suis mis en tête pour la première fois d’écrire sur le Rock et la Bande Dessinée, j’ai d’abord commencé par établir une bibliographie afin de recenser toutes les œuvres de BD traitant du sujet. Après avoir épuisé ma maigre collection de l’époque et trituré les mots clés sur Internet, j’ai grillé touts mes jokers en faisant appel aux amis susceptibles d’éclairer ma lanterne. Lors de ces interrogatoires poussés et souvent arrosés, une référence revenait régulièrement : « Ah et puis, évidemment, il y a le « Jimi Hendrix » de Sienkiewicz… comment ça, tu connais pas ?
– Sin Kevitz ? bredouillais-je invariablement pour tenter de masquer mon ignardise, si, si bien sûr, tu penses, bon sang, quel idiot, comment ais-je pu… !» Hendrix - Sienkiewicz Finalement, n’en pouvant plus de vivre dans le mensonge et l’hypocrisie, je me suis décidé à faire l’acquisition de l’opus, bien qu’un brin dubitatif en découvrant au premier feuilletage cette débauche d’effets visuels qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu en Bande Dessinée. Et puis un dimanche soir, histoire de finir le week-end en beauté, je me suis lancé dans l’Oeuvre…
L’apparition de Jimi Hendrix dans le Rock en a radicalement bouleversé tous les canons. Il suffit d’avoir vu l’une de ses prestations scéniques pour comprendre que dans l’histoire des guitaristes de Rock, il y a définitivement lui et les autres. La façon dont cet autodidacte abordait le jeu de guitare, tant sur le plan strictement musical qu’au niveau du jeu de scène était révolutionnaire et reste encore aujourd’hui inégalée.
Or, ce que Green et Sienkiewicz ont magistralement réussi n’est rien moins que de traduire en images l’univers sonore du prodige de Seattle.
Sienkiewicz est un dessinateur virtuose qui a largement contribué à faire évoluer la tradition des Comics avec des récits comme Stray Toasters ou Elektra (avec Frank Miller, l’auteur de Sin City au scénario) où son univers graphique inclassable et parfois déroutant se nourrit de techniques peu usitées dans le neuvième art comme le collage ou la peinture à l’huile.
On ne pouvait rêver meilleur interprète pour retranscrire visuellement la richesse et la complexité de la musique d’Hendrix. C’est sans doute le plus bel hommage que pouvait rendre un dessinateur au génie du plus grand guitariste de l’histoire du Rock, en mettant son art en osmose avec le sujet qu’il illustre. Chaque page est une explosion de couleurs, le trait est précis, le découpage est dense et touffu… comme un solo d’Hendrix. Même si cette richesse et cette originalité pourront décontenancer le lecteur non averti, tout comme la musique du Voodoo Child peut surprendre ceux qui sont persuadés que la guitare de Johnny Hallyday est branchée quand il joue sur scène .
Cette biographie n’aurait pu être qu’un superbe exercice de style si les auteurs avaient perdu de vue leur sujet et négligé la réalité historique. Or il suffit de consulter la liste des remerciements pour réaliser l’énorme travail de documentation effectué. Hormis les étapes décisives, le livre est truffé d’anecdotes plus ou moins connues, judicieusement choisies afin de montrer la personnalité complexe d’HeHendrix 5-12ndrix et d’entrapercevoir ce qui pouvait faire de lui l’un des plus grands génies de l’histoire de la musique.
La vie de Jimi Hendrix est ici retracée comme une fable expressionniste qui met en relief la personnalité hors du commun d’un musicien à part, habité par sa vision du monde et la quête d’un absolu musical, nourri des expériences d’une vie et notamment d’une enfance marquée par l’absence de sa mère.
On sait que Hendrix était un génie de la guitare. Un autre intérêt de ce livre est de rappeler au lecteur, sinon de lui faire découvrir, qu’il était aussi un vrai poète, comme en témoignent les textes de ses chansons qui jalonnent la majorité des planches de l’album.
Une biographie qui fait date, tant dans l’hagiographie hendrixienne que dans l’histoire de la BD Rock dont elle constitue l’un des chefs-d’œuvre mais qui mérite aussi une place de choix parmi les œuvres majeures de la Bande Dessinée en général. On ne peut que souhaiter bon courage à celui qui osera un jour se lancer dans une nouvelle biographie dessinée de Jimi Hendrix.

Punk Rock Jesus

Dessins et scénario : Sean MURPHY

Dans le registre du « Plus, c’est gros, mieux ça passe », les Amerloques sont les rois (oui, bon les Japonais sont pas mal non plus). Certes, il faut adhérer au postulat de départ, mais si c’est le cas, c’est foutu, impossible de décrocher. Prenez les Super Héros, tous ces types qui grimpent sur les murs ou dégomment des buildings d’une pichenette, si on prend juste deux secondes de recul, c’est franchement n’importe quoi. N’empêche, ça fait plus de soixante-dix ans que ça dure. Au demeurant, ceux qui font vivre ces beaux messieurs et ces charmantes demoiselles dans leur combinaison moulante sont souvent des artistes accomplis, Stan Lee, Jack Kirby, John Buscema, Frank Miller ou Bill Sienkiewicz (par ailleurs, dessinateur du sompteux Jimi Hendrix, la légende du Voodoo Child) qui ont donné au genre ses lettres de noblesse.
Punk Rock Jesus 1Et puis il y a bien longtemps que les Comics ne se limitent plus à des mecs qui combattent le mal avec le slip au dessus du collant en affrontant des méchants verdâtres lookés comme des gargouilles. Des auteurs comme Will Eisner, Robert Crumb, Joe Sacco ou Art Spiegelman illustrent toute la diversité de la BD américaine à l’instar de sa cousine francophone. Harvey Kurtzman, fondateur du magazine MAD, a d’ailleurs largement influencé des auteurs comme Gotlib et donc indirectement la BD Rock en France. Tout comme de ce côté-ci de l’Atlantique, le roman graphique a également pris son essor grâce à des auteurs comme Craig Thompson, Charles Burns ou Alex Robinson, pondant des œuvres aussi originales que personnelles.
Sean Murphy, dans Punk Rock Jesus s’inscrit dans cette veine tout en adoptant un postulat dont l’énormité ne déparerait pourtant pas dans un bon vieux récit de Super Héros. A savoir créer un clone de Jésus à partir de traces d’ADN prélevées sur le Saint Suaire. Non, sérieux, c’est quoi cette connerie, Sean ? (pardon, c’était plus fort que moi). C’est pas un peu too much, là ?
Bon, d’accord, rien que pour le titre et la couverture, validons le postulat et laissons nous embarquer pour quelques 224 pages d’une intrigue foisonnante.
Or donc, cette réplique du Christ, fécondé in vitro devient dès sa naissance le héros d’une émission de télé-réalité, filmé 24 heures sur 24 dans une luxueuse et gigantesque propriété high-tech, gardée comme une forteresse. Tout baigne, l’audience grimpe, entre passion malsaine et réaction exacerbée de l’Amérique conservatrice. Tout ça ne pouvait que mal tourner, ou plutôt, très bien, du point de vue des fans de binaire primaire, car ce petit Jésus, Chris pour les intimes, va s’affranchir de ses leçons holographiques de catéchismPunk Rock Jesus 2e à l’eau de rose pour devenir, au détour de l’adolescence, une icône Punk avec son groupe, les « Flak Jackets ». Réjouissante évolution et jouissive révolution au travers de laquelle Murphy donne sa version irrévérencieuse de quelques thèmes identitaires des U.S.A. : Religion, violence ou pouvoir exorbitant des médias. Outre Chris, prophète d’un athéisme militant, cette évangile Rock égratigne une autre figure emblématique du Christianisme, la vierge Marie, ici prénommée Gwen, pauvre fille fragile qui ne tarde pas à sombrer dans la drogue et la dépression.
S’ajoutent à cette galerie de portraits une scientifique écolo, une virago chrétienne intégriste, chef de la N.A.C. (Nouvelle Amérique Chrétienne) et un producteur cupide et sans scrupules. Mais le personnage secondaire le plus fascinant est sans conteste Thomas, colossal garde du corps, ex-terroriste repenti de l’I.R.A., père de substitution de Chris… et fan des grands groupes du Punk britannique, Sex Pistols, Clash et bien sûr les Nord-Irlandais Stiff Little Fingers.
Tous les ingrédients sont réunis pour un cocktail que le dessin fait exploser avec une précision chirurgicale et une densité impressionnante, notamment dans des scènes d’action d’une efficacité bluffante. Certaines planches offrent une telle profusion de détails qu’on hésiterait presque à s’y plonger. Pour apprécier pleinement un tel récit, mieux vaut donc s’y lancer à fond, sans avoir peur d’être ballotté, voire franchement bousculé, comme dans un pogo furieux. Dessin époustouflant, scénario captivant, rythme trépidant, Punk Rock Jesus est une œuvre majeure de la BD Rock tant par sa virtuosité graphique que par son approche résolument moderne et iconoclaste.

Une histoire d’hommes

Dessins et scénario : ZEP

Certains mecs sont énervants. Ils ont tout pour eux, beaux, sympas, talentueux et en plus ils sont des stars. Tout ce qu’ils font semble immanquablement marqués du sceau doré du succès. Même chez les Rockstars, où l’on compte un sacré paquets de connards égocentriques et prétentieux, il en est que l’on adore envier et dont l’on n’est même pas jaloux quand l’on voit sa chère et tendre s’extasier sur leur belle gueule encadrée d’une masse de cheveux crades et pas rasée de cinq jours. Le genre Dave Grohl, le batteur sans qui Nirvana serait resté un groupe de Grunge comme les autres et qui maintenant chante et joue de la gratte en enfilant les tubes Rock comme des perles.
Une histoire d'hommes 1S’agissant de la BD, il y a Zep, une star de la BD comique transgénérationnelle avec son Titeuf qui en apprend autant sur les pré-ados que le meilleur manuel de pédopsychiatrie, Grand Prix d’Angoulême à même pas 40 balais, plutôt bien fait de sa personne, de si loin que je sois concerné et qui, comme ça d’un coup, décide de changer carrément son crayon d’épaule en adoptant un style réaliste à la place des gros nez qui ont fait sa renommée.
Et sur le thème du Rock en plus. Même pas peur.
Le pitch fleure pourtant le déjà vu : Les quatre membres d’un groupe de Rock se retrouvent vingt ans après, pour un week-end à la campagne où ils vont égrener bons et surtout mauvais souvenirs dans le manoir So British du Devon où les accueille Sandro celui qui est devenu une star tandis que les trois autres replongeaient dans l’anonymat, avec des fortunes très diverses. Même si le récit a son identité propre, ce thème des retrouvailles champêtres entre potes n’est pas sans évoquer des films comme « Peter’s Friends » ou « Mes meilleurs copains » avec, pour l’aspect règlement de comptes entre amis, une pointe du « Déclin de l’empire américain », ce qui constitue au demeurant un background des plus estimables.
Pour le reste, Zep joue toutes les gammes qui ont fait sa réputation. Un dessin sobre et diablement efficace qui n’a rien perdu de sa personnalité et de son expressivité en passant du côté réaliste, bien au contraire, avec une mise en page affranchies des cases (un style déjà éprouvé dans les albums de la série Happy ou encore Découpé en tranches) et des couleurs s’accordant avec l’ambiance des scènes. Un humour imparable au travers des dialogues dignes des meilleures comédies modernes. Et surtout des personnages impeccablement campés, archétypiques, avec juste ce qu’il faut de caricature pour leur conserver toute leur crédibilité. Zep étant lui-même un musicien ayant sévi dans nombre de groupes amateurs qui ont failli le détourner de la BD, il a une très bonne connaissance de tous les clichés Rock, comme il l’avait prouvé dans son Happy Rock. Il a de nouveau puisé dans son répertoire pour inventer ce groupe, les « Tricky Fingers » (que ceux qui n’ont pas compris l’allusion stonienne n’ont plus qu’à monter et descendre 300 fois la braguette de leur jean, ça leur fera les phalanges), valeur montante des années 1990 mais dont le destin va contrarier l’ascension. Frank, le batteur gaffeur et grande gueule et JB, leHistoire d'hommes 2 bassiste sage et posé assurent la base rythmique sur laquelle l’incontournable duo mythique du Rock, chanteur et guitariste va venir se greffer. Sauf qu’à la traditionnelle lutte des égos à la Jagger-Richards, Lennon-Mc Cartney ou Tyler-Perry, l’auteur livre une variante plus subtile. La relation entre Sandro, le leader charismatique et sûr de lui et Yvan le guitariste, musicien génial mais mal dans sa peau est le point central du récit, décliné sous l’angle de la rivalité musicale et sentimentale, Sandro s’étant marié avec l’ex petite amie d’Yvan. Le souvenir de leur fils mort dans un accident de moto un an plus tôt les ont éloignés l’un de l’autre tandis qu’Yvan de son côté est incapable d’assumer le désir d’enfant de sa compagne.
Le week-end s’annonce tendu entre les deux hommes dont l’amitié semble s’être brisée alors qu’ils composaient autrefois les deux facettes d’un même personnage, comme le souligne leur ressemblance physique. Cela aurait pu donner un récit lourd et pesant mais la grande réussite du récit est de combiner drame et comédie sans jamais verser dans le Pathos larmoyant ni l’humour gratuit. La révélation finale, bouleversante et rédemptrice est certes des plus classiques. Mais l’une des grandes forces du Rock est de se renouveler en s’inspirant des gimmicks et des standards du genre pour donner naissance à des œuvres originales où s’affirment la personnalité de leurs auteurs. On ne reprochera donc pas à Une histoire d’hommes d’avoir adopté la même démarche. Car ici tout sonne parfaitement juste comme une Stratocaster (oui, d’accord, ou une Les Paul!) impeccablement accordée.

Vraiment énervant ce Zep. Encore heureux qu’il perde ses cheveux !

Bonus Track : François AMORETTI

A propos de Burlesque Girrrl, 3 questions à François AMORETTI

Pourquoi avoir choisi cette ambiance et ces thèmes résolument Vintage, qu’il s’agisse de la musique, de l’érotisme, des voitures, ou même du graphisme ?
J’écoutais beaucoup de Rockabilly lorsque j’étais lycéen, c’est une musique que j’écoute depuis cette époque de manière régulière. Il m’arrive de faire des pauses mais j’y reviens toujours. Et l’univers qui va avec m’a toujours plu. De plus ces dernières années, différents mouvements Indé se sont ralliés sous la bannière Kustom Culture: Rockabilly, Burlesque, Hotrod, tatouages, vintage, etc. Adhérant à plusieurs d’entre eux, il m’a semblé logique de les inclure au récit.

Comment se sont passées les rencontres avec ces égéries modernes du Rock’n Roll et New Burlesque que sont respectivement Collen Duffy et Mimi Le Meaux ?
Burlesque 3Pour Colleen, j’étais grand fan de sa musique mais surtout de sa démarche. On ne se connaissait pas et j’y suis allé au culot : je lui ai écrit un email pour prendre contact, lui présenter mon projet. Elle m’a répondu dans les 5 minutes, j’ai été très surpris! Ce fut le début d’une longue correspondante. Je ne lui demandais que d’être la marraine du groupe et de Violette dans le livre donc elle n’avait rien de spécial à faire sinon me laisser la dessiner et utiliser son image et son nom. Puis elle m’a demandé si elle pouvait faire quelque chose de plus, je lui ai donc proposé la préface. Pour Mimi, c’était un peu pareil… je l’ai déjà croisée mais sans se présenter. Nous avons un ami proche en commun, Charlie Lecach par qui j’ai fait passer ma demande. Mimi a beaucoup aimé l’idée et Violette surtout. Après quelques échanges amicaux, elle s’est lancée et à écrit sa préface. Deux rencontres vraiment formidables! Je ne les remercierai jamais assez de leurs soutiens et de leurs participations.

Violette est un personnage fascinant et attachant, physiquement et spirituellement. Est-ce une sorte de synthèse de la femme idéale ou bien a-t-elle été modelée pour les besoins du récit ?
J’ai pensé Violette pour qu’elle puisse servir le récit. Elle est tellement originale et sur-féminisée qu’on ne peut que se retourner sur son passage qu’on la trouve belle, fascinante, sexy ou même repoussante. Violette se devait de marquer le lecteur. Beaucoup m’ont demandé si elle représentait mon fantasme, ce n’est pas le cas. Je la trouve magnifique mais ce que je préfère chez elle c’est son courage et son expression de la féminité (entres autres).

Burlesque Girrrl

Dessins et scénario : François AMORETTI

Lors de road-trips béarnais, au cours de mes dernières vacances, la seule station correctement audible de la bande FM était France Culture. Du coup, j’en ai profité pour me mettre à niveau. Entre une émission sur la théorie des cordes et une autre sur la rivalité Voltaire-Rousseau, je suis tombé sur un cycle consacré aux rapports entre Sexe et Rock. Une suite d’entretiens, avec des musiciens, écrivains ou journalistes, illustrée par des extraits sonores judicieusement choisis. J’en ai retenu pour l’essentiel qu’à la base, le Rock c’est du sexe en musique, les déhanchements d’Elvis, la bouche de Jagger, le mascara de Bowie, le torse de Morrison, le micro de Prince, les paroles de Lou Reed… tout tourne autour de ça.Burlesque 1
Reste que dans le Rock, les sex-symbols sont presque exclusivement des mecs, comme si les filles devaient mettre de côté leurs charmes et se muer en garçon manqués, gouailleuses et rebelles pour prétendre à la crédibilité Rock. Burlesque Girrrl propose à cet axiome une alternative bien plus aguichante. « Grrrl » est un groupe de Rockabilly qui s’efforce de percer dans le Rock Bizness en essayant de décrocher un contrat lui permettant de sortir son premier disque. Un thème abondamment traité dans la BD Rock. Le récit d’une veine très classique, en dépit de quelques événements dramatiques, ne laisse d’ailleurs guère de doute sur la fin de l’histoire.
Ce qui s’avère en revanche bien plus original, c’est le personnage de Violette, affriolante contrebassiste de « Grrrl », aux formes furieusement féminines, d’une sensualité exacerbée mais tout en nuances et exempte de la moindre vulgarité. D’autant que la belle rousse aux courbes généreuses pratique l’effeuillage burlesque, une forme de strip-tease rétro, faisant la part belle à la lingerie froufroutante et à l’esprit du cabaret. De l’érotisme chic dans lequel elle excelle et où sa carrière dans les magazines ou sur les planches s’avère bien plus prometteuse que celle de son groupe. C’est pourtant à ce dernier qu’elle est dévouée corps et âme, comme elle l’est à Peter, chanteur et guitariste dont le hobby consiste à retaper des bagnoles de collection des années 1950.
Burlesque, Roadsters et Rockabilly, le livre est entièrement placé sous le signe du Vintage, y compris dans l’approche graphique et la mise en couleurs, vraiment superbes. L’auteur a poussé très loin l’interaction entre la réalité Rock et la fiction BD en intégrant dans son récit Collen Duffy la pulpeuse chanteuse de « Devil Doll », combo américain de Rock’n Roll qui joue un rôle central dans l’histoire. Amoretti s’est inspiré de ces deux univers rétro, musical du Rockabilly et esthétique du Burlesque avec ses effeuilleuses aux rondeurs ornementées de somptueux tatouages, pour réaliser au travers de Violette un portrait de femme indépendante et fragile, courageuse et sensible, subtil mélange de candeur romantique et de culot rock’n roll que le destin pousse à sortir et montrer le meilleur d’elle-même pour s’affirmer dans le groupe et devenir une musicienne à part entière. Burlesque 2Car entre se déshabiller et chanter sur scène, l’exercice où l’on se met le plus à nu n’est pas forcément celui qu’on croit. Un personnage fort de la BD Rock qui a permis à Burlesque Girrrl de remporter le prix du festival Bulles Zik en 2013.
Chaque tome est agrémenté d’une préface, de Colleen Duffy, déjà citée, pour le premier et Mimi Le Meaux, icône du Burlesque pour le second. et se clôt par un petit art-book où quelques autres dessinateurs donnent leur propre version de Violette. Du bien bel ouvrage qui donnerait presque envie d’emmener sa chérie chez le tatoueur et de passer son CAP de mécanicien auto.

Bonus Track : 3 questions à François AMORETTI

J’aime vraiment pas la chanson française

Dessins et scénario : Luz

C’est pas souvent mais il m’arrive, en tournant la dernière page d’un livre, d’avoir envie de dire merci à son auteur. A cause d’un récit qui m’a, au choix, fait vibrer, pleurer… de rire ou pas, et plus généralement m’a donné l’impression d’en avoir appris un peu plus sur l’humanité. Il arrive même parfois que cela me donne envie de me réconcilier avec mes congénères, non pas que je sois fâché mais franchement y’en a qui cherchent un peu tout de même. Sur ce point, J’aime vraiment pas la chanson française a produit l’effet inverse : Je n’avais déjà guère d’estime pour les parangons de ce pseudo genre musical bien de chez nous, j’ai dorénavant une envie furieuse d’intégrer le camp des anti, ceux qui, dans l’intimité d’une conversation de salon en compagnie de personnes de confiance, iraient même jusqu’à dire qu’après tout, la peine de mort, pourrait y’avoir des exceptions.
Chanson française 2Bon, on se calme, tout ça c’est pour rire. Et puisqu’on parle de se poiler, ce pavé dans la mare de la ritournelle hexagonale superbement drapée dans son exception culturelle, dispense un demi-kilo de causticité extra pure, coupée à l’humour noir foncé. Certes, ici, il n’est pas question de Rock, bien au contraire, mais on sent sa présence partout, une anti-thèse latente qui reprendra le dessus dans nos platines, une fois que la messe aura été dite.
Luz avait déjà commis en 2007 un premier (re)jet sur le même thème et avec le même titre, l’adverbe en moins. Déjà fort drôle, avec quelques diatribes et dessins d’anthologie, il allumait férocement les Bénabar, San Severino, Pagny, Delerm et consorts, avec le dernier cité en guise de Monsieur Loyal de ce bal des Enfoirés au xième degré. Il ne s’agissait que d’un avertissement, un tir d’artillerie annonciateur de la grande offensive. Puisque visiblement le premier message n’a pas été clair, Luz avec ce deuxième opus, passe à la vitesse supérieure.
Ce n’est plus de la caricature mordante et acide, c’est une exécution en règle sans autre forme de procès. Luz ne juge pas, il condamne. Faisant fi de la convention de Genève, il lâche armes chimiques et napalm, torture à la gégène et achève les blessés. Cali, Vanessa Paradis, M, Renaud, Johnny, Zaz, Goldman, les Enfoirés… ils y passent tous, vieilles gloires et nouvelles stars, un vrai génocide. Cette fois, sa victime préférée n’est pas Vincent Delerm, même s’il est bien présent, toujours dépeint en imbécile heureux mais Benjamin Biolay. La nouvelle coqueluche du tout Paris culturel apparaît dans quasiment la moitiés des pages (j’ai pas compté mais ça doit pas en être loin), avec Bénabar en guest star, Luz s’amusant à broder sur la pseudo rivalité entre les deux têtes de gondoles de la NCF. On pourra également apprécier le sort réservé à Bertrand Cantat, sans doute l’une des meilleures manières d’oublier un peu le malaise que suscite auprès des fans de Noir Désir son retour décomplexé sur le devant de la scène.
Le propos n’est pas d’expliquer pourquoi l’intéressé éprouve une telle aversion pour la chanson française et encore moins en quoi celle-ci aurait moins d’intérêt que le Punk ou l’Electro. Il s’agit de dégommer gratuitement, pour le fun et le défoulement. Alors, oui, c’est incontestablement bête et méchant (aucun respect, même pour les aveugles, à en juger par le traitement infligé à Amadou et Mariam) mais aussi Chanson française 1jubilatoire, pour peu que l’on partage un tant soit peu le postulat de l’auteur. Tous ces grands artistes bien de chez nous sont moches (la pauvre Vanessa) et cons à la fois, comme on se plait à les voir quand on ne goûte pas la soupe qu’il nous serve sur les ondes et à la télé. Le dessin de Luz est d’une précision et d’une efficacité redoutables. Sans rentrer dans le jeu des comparaisons oiseuses, on y retrouve l’esprit et le ton des gags de Reiser ou de Cabu.
Mais il existe encore quelques Justes dans la Cité, tels Philippe Katerine, miraculé de cette hécatombe et qui livre une préface illustrée de quelques dessins et se prête à une interview graphique agrémentée de dessins de concerts pris sur le vif, un exercice de style original très prisé de Luz dont il a amélioré le concept au gré de ses collaborations avec la photographe Stefmel.
Nous, les adeptes incompris, détenons enfin la réponse aux vilipendes des marchands du Temple et, qui sait, de quoi convertir quelques Païens à la cause du Rock. Il nous suffira désormais de citer un passage de l’évangile selon Saint Luz. Pas sûr que ça marche mais ça les fera peut-être rigoler… s’ils ont de l’humour.

The Joke

Dessins et textes : LUZ

C’est dur d’être fan du meilleur groupe de Rock du monde, spécialement quand on est l’un des rares à en être vraiment convaincu, et encore plus quand il s’agit de The Fall. Un groupe dont la notoriété se limite à un petit cercle d’initiés mais qui compte quand même à son actif une trentaine d’albums, figure dans la bande originale de quelques films (dont Le Silence des agneaux) et peut donc revendiquer sans problème le statut de groupe culte.
The Fall est un groupe de Manchester, fondé en plein vague punk par un certain Mark E. Smith, un mec hors normes, intransigeant, déjanté, misanthrope, en résumé, soit un allumé génial, soit un connard de première.
Luz, qui est un fin connaisseur du binaire primaire et possède en outre l’indéniable qualité de ne pas aimer la chanson française, a opté pour la première option sans pour autant écarter définitivement la seconde.
The Joke commence par présenter les étapes essentielles de l’épopée punk, post-punk, kraut-punk, etc. de The Fall. Juste de quoi permettre au lecteur de savoir en gros de quoi il retourne. Pour le reste, il s’attaque avec une délectation ostentatoire et sado-masochiste au personnage de Mark E. Smith, ses travers, ses addictions, bref ses traits les plus marquants, à commencer par une improbable voix de canard ainsi qu’un sale caractère confinant au despotisme qui a fini par faire de lui le seul survivant de la formation originale de The Fall en même temps que son âme (damnée).
Tout cela donne prétexte à des gags iconoclastes et de joyeuses caricatures (Mark E. Smith est impayable en Canardo destroy). Mais derrière l’ironie mordante et sans concession (une caractéristique du travail de Luz) pointe l’admiration idolâtre. Qui aime bien chambre bien est le credo de The Joke.
Initialement paru en 2003, Les Requins Marteaux rééditent The Joke aujourd’hui, dix ans après, dans une version augmentée d’un épilogue de quinze pages que Luz a créé à l’occasion de la sortie du nouvel album de The Fall, « Re-Mit ». Selon les spécialistes, cet opus s’avère assez décevant. C’est peut-être ce qui a poussé Luz à imaginer une rencontre mystico-numérique avec le Mister Smith, dont l’issue délirante apporte la touche finale qui s’imposait pour parachever cet autoportrait de fan hardcore.
Ah, au fait, pourquoi The Joke ? Certes, on pourrait croire qu’il résume à lui seul la carrière de The Fall mais l’explication officielle est toute autre. Pour la connaître, ben, lisez le bouquin.

Le Panthéon des stars du Rock

Dessins et textes : Alex BOCHARD

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils sentaient bon… le tabac chaud, l’huile de cannabis et le Bourbon pour les plus sages d’entre eux. Leur enfance a été difficile, leur vie a été courte et leur mort tragique a largement contribué à renforcer leur légende, faisant d’eux des Stars du Rock, condition plus noble et pérenne que celle des Rockstars.Panthéon Rock 1
Hormis la quantité industrielle de substances psychotropes qui ont coulé dans leurs veines, ils avaient quelque chose de plus que leurs congénères. Du génie, un charisme pas toujours maîtrisé ou une certaine esthétique de la déglingue. Sur la période 1960-1970, ils furent un certain nombre à obtenir une carte de membre éternel de ce club très sélect. Alex Bochard a choisi de n’en retenir que la crème de la crème et de les réunir dans un album BD.
Un nouveau biopic dessiné donc comme il en a fleuri pas mal depuis quelque temps pour évoquer les icônes du Rock. Pas évident de se démarquer au milieu d’une production qui sur ce thème, mine de rien, commence à être sérieusement étoffée, en attendant de devenir pléthorique (on a encore un peu de marge tout de même).
Que dire de plus qui n’ait déjà été dit sur Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, John Lennon et Sid Vicious ? Pour éviter l’écueil de la redite ou du plagiat, l’auteur a adopté une approche assez astucieuse : synthétique (en une cinquantaine de planches, ma pt’ite dame, je suis bien obligé de vous faire un prix de gros) en se limitant aux principaux épisodes et faits marquants de leur biographie, humoristique (avec un brin d’irrévérence et beaucoup de caricature) et variée graphiquement, alternant, sur une jolie toile de fond ocre et marron qui donne un effet vintage assez sympa, portraits d’après photos, dessin traditionnel et numérique. C’est d’ailleurs là que réside la vraie originalité et la principale qualité de l’opus qui rompt ainsi avec le schéma classique des strips et des cases sagement alignées (on parle de Rock, là, faut s’lâcher un peu !). ça compense largement les reproches que pourraient faire d’un côté les encyclopédistes de Rock (« j’le savais déjà »), et de l’autre les fins connaisseurs de l’humour qui fait rire (« j’ai pas trouvé ça drôle »). Panthéon Rock 2Là-dessus, on ne mettra jamais tout le monde d’accord mais visuellement, les personnes dotées d’un goût artistique très sûr, n’est-ce pas, seront forcés d’admettre que ce petit Panthéon mérite le recueillement. Et au passage, conformément au credo des prédicateurs adeptes du culte du Binaire Primaire dont je fais partie, il prolonge l’évangélisation des mécréants qui connaîtront ainsi un peu mieux la vie des saints et leurs auréoles (plutôt sous les bras, sur le comptoir ou le tapis, en l’occurrence). Grâce soit donc rendu à ce nouveau prophète et à sa version de la Genèse.

La véritable histoire de Beethoven

Dessins et textes : LAURENT-EX-LAURENT

Au milieu des années 1980, ça s’est mis à exploser de partout en France. Dix ans après qu’une poignée de groupes ait commencé à sortir le Rock de son ghetto, quand Téléphone lorgnait vers les sommets du hit-parade après avoir appris par cœur tous les plans des Stones ou quand Guy Lux a programmé Trust à la télé. Sans oublier pour la caution intellectuelle ou branchouille chère à nos journaleux hexagonaux, des Marquis de Sade, des Bijou et des Starshooter. Reste que cela constituait une caste fort restreinte bénéficiant du rare privilège d’exister sur disque et de faire une « carrière ».
Et puis quasiment du jour au lendemain, le Rock « alternatif » a déboulé, suivant de peu d’ailleurs l’intrusion du Rock dans la BD. Les maxi singles, rapidement suivis d’albums brulots, urgents et immédiats ont débarqué dans les bacs des disquaires (oui, en ce temps là, il existait des magasins qui ne vendaient QUE des disques) et partout dans l’hexagone, dans des salles plus ou moins grosses, avec un son plus ou moins pourri mais avec une pêche et une fraîcheur qu’on n’espérait plus, nous les fans condamnés à voir nos équipes stagner en seconde division, on a vu des groupes capables de faire un truc qui saBeethoven 1ns réinventer le machin, sonnait comme une ébauche de ce qu’on pouvait enfin désigner sans rigoler comme une scène Rock française, qui a même commencé à attirer l’attention des Anglo-saxons sans chercher à les copier et sans l’aide de la télévision et des radios (ça fait rêver, hein, Johnny ?).
L’éclosion de labels indépendants a en grande partie contribué au mouvement et permis à des groupes encore balbutiants de découvrir les joies et les affres du studio. Le niveau artistique de ces jeunes fous ne leur permettaient souvent guère plus que de faire du Punk, tout du moins à leurs débuts, et tant mieux car cela permettait, même avec une dizaine d’années de retard, de vivre de ce côté-ci de la Manche, l’effervescence d’un renouveau du Rock qui en ce qui nous concerne s’apparentait plutôt à une Nativité électrique, braillarde et incontrôlée.
Avec le recul, ressortaient dans cette scène protéiforme deux mouvances principales, même si la frontière n’était pas étanche, qui ont fourni l’essentiel de ses fleurons : Une frange adepte d’un Rock radical et contestataire, anarchiste et libertaire, et une autre composée de joyeux huluberlus, dont le seul message était de marier franche déconne et électricité. Avec comme groupes phares, d’un côté, Bérurier Noir et de l’autre Ludwig Von 88… Les Bérus et les Ludwigs pour les intimes connaisseurs.
Alors voilà, comme dirait le grand Serge, la véritable histoire de Beethoven, narrée par l’un de ses protagonistes, Laurent Manet, le bassiste. Et parce que ces joyeux Keupons, il fallait surtout les voir pour y croire, c’est en images qu’il a décrit l’épopée des premières années, de la naissance en banlieue parisienne jusqu’à la consécration… du deuxième album.
Avec un vrai talent de conteur, Laurent fait revivre cette saga, de l’inévitable rencontre au bahut, en passant par les répètes dans un local pas bien isolé au goût du voisin, les premiers concerts foireux dans des rades crasseux, les road-trips épiques dans une une Citroën LN même pas tunée, les laborieuses séances d’enregistrement studio… et puis, malgré l’amateurisme musical et grâce à une créativité foisonnante et quelques vide-greniers, la construction d’une vraie identité et le chemin vicinal vers la gloire internationale. Bon, pour l’International, c’était surtout en Espagne à l’heure de l’apéro et des tapas.
Bourré d’anecdotes, de clins d’œil, pétillant d’humour et d’auto-dérision ce roman-photo est hautement évocateur de l’esprit Ludwig Von 88 et plus généralement celui du Rock alternatif. L’objet graphique est bien représentatif de ce qu’étaient les Ludwigs, un truc sans prétentions avec un dessin d’amateur genre gros nez, cantonné à des personnages plaqués sur des photos noir et blanc en guise de décors. Minimaliste, astucieux mais efficace, qui vous immerge dans une vraie histoire, comme une grosse blague qui vous fait marrer mais que vous n’oublierez pas et que vous serez fiers de ressortir à vos potes. Les disques et les concerts des Ludwigs mariaient Punk et clowneries avec efficacité et laissent aujourd’hui un souvenir impérissable et une jubilation intacte.
Laurent a quitté les Ludwig au faite de leur notoriété… en 1988. Le Rock alternatif a quant à lui commencé à s’évaporer au détour des années 1990, de guerre lasse (comme ce fut le cas pour les Bérus, malgré plus de 250 000 disques vendus) ou pour certains d’entre eux après une signature dans une grosse maison de disques qui a un peu retardé l’échéance. En attendant, ils nous auront bien fait profité de notre folle jeunesse et accessoirement largement contribué à décomplexer le Rock français. Merci à eux.