Rock et BD, Hey Ho, Let’s Go !

Mis en avant

Bienvenue sur le site qui recense toutes les liaisons légitimes, dangereuses ou secrètes qui unissent le Rock et la Bande Dessinée. Vous y trouverez une bibliographie mise à jour régulièrement, des critiques d’albums, de beaux dessins, des interviews… et des coups de cœur. Un immense merci aux auteurs qui ont créé toutes ces œuvres autour du Rock. Sans eux, la vie serait un peu plus moche et accessoirement ce site n’existerait pas. C’est tout naturellement qu’il leur est dédié, avec une pensée spéciale pour ceux qui contribuent à l’enrichir par leurs mots ou leurs dessins.

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Les Beatles en BD – Le Site

J’ai reçu cet été un e-mail d’un dénommé Fabio Schiavo. Vu qu’il était rédigé en Anglais, il a immédiatement gonflé un peu plus mon ego déjà bien boursouflé, en me confirmant que mon modeste et génial site avait pris une dimension internationale. Mais en cliquant sur le lien noté par mon interlocuteur dans son message, j’ai vite été ramené à un peu plus d’humilité, accompagné d’un soupçon de découragement… si, si.
beatles-a-fumettiSongez un peu : The Beatles Comics recense absolument TOUT (j’ai pas vérifié mais je suis prêt à le parier) ce que le 9è Art a produit en lien avec les Beatles. Aussi bien les Comics que le Franco-Belge, y compris les ouvrages les plus pointus, dans toutes les langues, à commencer bien sûr par les Fumetti car, comme son nom l’indique, Fabio est  originaire de l’autre côté des Alpes.
Il a également co-écrit un livre sur le sujet, feuilletable et commandable sur le site.
Merci et bravo à lui.
Pour voir de quoi il retourne, c’est par ICI, sachant que The Beatles Comics figure désormais en lien permanent dans les Rockn’Rolliens du présent site.
Bon, j’vous laisse, je vais vérifier que ma bibliographie est bien à jour…

White Trash

Dessins : Martin EMOND – Textes : Gordon RENNIE

White Trash 1

Dans le supermarché des fantasmes Rock, le Road-Trip figure en tête de gondole. Dans une décapotable, profilée comme un missile, longue comme le pire cauchemar de l’apprenti conducteur négociant son premier créneau. En plein désert, sur une route à deux 6, le troisième restant en filigrane, bien planqué, pour ne pas effrayer les bonnes âmes en attirant la Bête. La musique à fond, forcément binaire et saturée, vous roulez pénard sous un soleil de plomb, une paire de Ray-Bans sur le museau, en loup solitaire ou bien accompagné et dans tous les cas, vous êtes le roi du Bitume (ou l’Aigle de la Route, à condition que Mad Max soit en train de prendre sa pause).
Évidemment, c’est beaucoup plus fun quand votre but est de rejoindre Las Vegas en un seul morceau, alors que vous avez une armada à vos trousses composée du FBI, du Klux Klux Klan, de prédicateurs fanatiques et d’une paire de péquenots dégénérés échappés d’un film Gore de série Z. Le but commun de cette joyeuse équipe armée jusqu’aux dents étant bien sûr de vous faire la peau. Si en plus, vous braquez quelques banques pour financer les faux frais, c’est encore mieux.
A tous ces niveaux, White Trash respecte scrupuleusement l’intégralité du cahier des charges d’un récit dont le pitch n’a rien de vraiment orignal. Mais en l’occurrence, ce n’est pas la qualité de la gnôle qui compte mais bien celle du flacon, et là, il est indéniable qu’il s’agit d’une des BD les plus déjantées de l’histoire du 9è Art, tous genres confondus. On ne peut s’empêcher de penser à un remake des Blues Brothers en version trash, customisée et gonflée aux mauvais sentiments. Car les deux héros, Dean le « Dude » et « Le King » sont des clo(w)nes maléfiques d’Axl Rose et d’Elvis Presley, une connexion chaque jour plus évidente et prémonitoire quand on voit l’évolution du dernier chanteur d’AC/DC, bientôt aussi bouffi que son glorieux aîné.
Mais ici, les deux compères s’entendent comme larrons en foire, défouraillent et exterminent sans distinction, dans le sillage de leur odyssée sanglante aussi bien le salopard que la veuve et l’orphelin. Difficile d’avoir de l’empathie pour ces « Cadillac Killers » saWhite Trash 2ns merci, si ce n’est qu’à travers eux, le mythe de la Grande Amérique s’en prend plein la tronche, racistes, pro-gun et culs-bénis en première ligne. Et c’est l’essentiel à retenir de ce périple mortifère et transgressif qui laissera sur leur faim les lecteurs habitués aux intrigues bien construites et au suspense millimétré.
… Sauf le dessin qui vous colle une claque comme vous n’êtes pas prêts d’en reprendre une de sitôt, d’autant que le dessinateur s’est suicidé en 2004, ce qui n’en surprendra pas beaucoup. Peu soucieux de lisibilité et de fluidité narrative, Emond enchaîne des mini fresques Rock’n Roll, touffues, explosives et hautes en couleurs (un peu trop parfois au détriment de son dessin), tantôt magistrales, tantôt absconses, truffées de détails et d’un humour souvent noir. Ses personnages forment un bestiaire grand-guignolesque qui pourrait par moment évoquer du Jérôme Bosch sous acide. On est à la lisière de la virtuosité et de la confusion, dans un univers personnel souvent déroutant. White Trash est comme ces solos de guitare ultra techniques qui peuvent impressionner tout autant qu’exaspérer le public mais ne laissent pas indifférents. Une sorte d’ovni (Objet Dessiné Non Identifié) que tout amateur de BD Rock se doit d’avoir lu.

Le Heavy Metal

Dessins : Hervé BOURHIS – Textes : Jacques DE PIERPONT

Chez le béotien, tout morceau de Rock qui bastonne un tant soit peu est souvent désigné par le vocable passe-partout de Hard Rock. Face à ces mécréants, toute tentative d’édification semble vouée à l’échec. Leur expliquer ce qui différencie AC/DC de Nirvana s’avère à peine moins fastidieux que l’écoute du dernier album hommage à Jean-Jacques Goldman (un vrai hard-rocker, pour sûr, tellement il a saigné sur les Gibson…). Perso, j’ai essayé pendant deux minutes de démontrer à un fan de Coldplay (non, je jure, je le connais à peine) en quoi Iron Maiden était bien plus mélodique que la NWOFS (New Wave Of French Song pour les bilingues). J’ai commencé à utiliser des mots comme Death, Black, Trash… et bien sûr Heavy Metal. Mais face à l’encéphalogramme plat de mon interlocuteur qui ne soupçonnait même pas l’existence de tous ces groupes de chevelus vociférateurs, j’ai cessé le Le Heavy Metal ; Bourhis © Le Lombard, 2016combat. 
Mais ça c’était avant. Car désormais, il me suffira de brandir Le Heavy Metal, vade-mecum qui décrypte cette musique si… différente, depuis ses origines jusqu’à nos jours où le style s’est ramifié en une profusion de chapelles et de sous-genres dans lesquels les amateurs du genre se distinguent de la plèbe asservie au Rock préformaté. Jacques de Pierpont, spécialiste érudit du Métal, s’est allié à l’un des dessinateurs les mieux à même de dépeindre le foisonnement de cette culture riche en poils et en décibels : Hervé Bourhis reprend ici la recette graphique qu’il a mise au point et déclinée dans Le Petit Livre Rock et le Petit Livre Beatles : Un patchwork de dessins sobres et efficaces qui illustrent et garnissent ce cabinet de curiosités métalliques. Un procédé qui permet de se balader au gré des pages, sans lasser le lecteur, malgré la foule d’informations délivrée. Grâce à ce brûlot qui peut subrepticement se glisser partout, sac à dos, bas résilles ou poche de treillis, vous saurez tout… Le signe du Dio-ble (celle-ci mérite que je brûle en enfer pendant plusieurs éternités), l’histoire, les groupes, les albums, les fringues, les anecdotes, les festivals… qui composent le Culte du Métal, de Black Sabbbath au Hellfest, comme l’annonce le sous-titre.
Heavy Metal 2Cela étant dit, il faut bien replacer l’ouvrage dans le contexte de cette nouvelle collection du Lombard, la petite bédéthèque des savoirs, qui vulgarise par le medium de la BD des thématiques très diverses. Donc, les fins connaisseurs de gros Rock qui tâche n’apprendront sans doute pas grand-chose et auront beau jeu de relever certaines omissions sans doute volontaires mais, le sujet étant aussi vaste que pointu, on aurait mauvaise grâce de s’en plaindre. Pour ma part, je pointerais quand même le peu de place accordé à Faith No More, ce qui pour le coup relève du blasphème ultime.

Mais sinon, comment ne pas saluer ce petit opus qui gagne haut la main, auriculaire et index fièrement dressés vers le ciel, le pari de faire le tour de la question et de montrer toute la richesse et l’originalité de ce genre musical qui constitue une véritable culture, avec ses codes, ses rites, ses traits, qu’ils soient de noblesse ou franchement caricaturaux. De quoi réviser ses classiques, briller dans les conversations de salon entre deux pintes et une poignée de chips et bien sûr convertir de nouveaux adeptes, au grand dam de Sainte Christine.

Bonus Track : Johann Guyot

A propos de Welcome to Hell(fest) : 3 questions à Johann GUYOT

Comment est venu l’idée de ce livre ? C’était planifié ou c’est après coup que as décidé de regrouper tes dessins ?
L’idée est venue de ma collègue journaliste Sofie qui co-écrit le bouquin. J’avais déjà fais un petit bouquin sur le sujet et elle m’a proposé le projet. J’étais moyen chaud au début, n’étant pas très branché gros festival et foule, préférant les concerts en petite salle et écouter mes vinyles peinard, et puis on s’est dit que justement, étant assez étranger a ce genre d’évènements, le bouquin pouvait être assez drôle et intéressant… Plus qu’un fan du Hellfest qui ferait un bouquin sur le Hellfest.

Heavy Rocker © Collection personnelle

Tous tes dessins sont-ils « pris sur le vif », pendant le concert et si oui, quel est le secret pour dessiner tout en headbanguant ?
Pas mal de dessins sont pris sur le vif pour garder le côté authentique mais beaucoup sont repris, arrangés,voire recommencés… parce que souvent c’est compliqué avec le public, la vision réduite, sans compter que quand il fait nuit on ne voit plus rien. J’utilise pas mal de vidéos assez floues pour retrouver le vif du concert. Je n’aime pas travailler d’après photos (ou alors un minimum). D’après Jean-Christophe Menu dans Lock Groove Comics, Luz est le seul a être capable de dessiner sur le vif dans un pogo. N’ayant plus les cheveux longs comme avant, je headbangue moins… C’est donc plus facile !

Quels sont tes pires et meilleurs souvenirs de festivalier crobardeur ?
Pires souvenirs… Pas beaucoup : J’ai du mal à pisser avec du monde autour, ça me bloque… Du coup, imagine moi, collé à 15 types autour d’une pissotière commune… ha ha ! J’arrivais pas a sortir une goutte, du coup, je me trouvais toujours un petit buisson… J’aurais été beau à l’armée ! Sinon, il y a l’année 2013 où je logeais à la campagne en dehors de Clisson et je rentrais en vélo. Mon biclou ayant crevé au bout de 100 mètres, j’ai dû me taper 5 km le vélo sur les épaules en pleine campagne… Au final, ça fait des souvenirs marrants et des choses à raconter !
Meilleur souvenir : L’année dernière, le concert de Venom qui est sans doute mon groupe préféré (bien que j’aime pas ce terme là). Moi qui suis désormais calme dans les concerts, avec la sagesse d’un sieur de 32 ans, j’ai retrouvé mes 15 ans.. Je hurlais, headbanguais, beuglais les paroles dans les oreilles de mon pauvre voisin. J’étais tout devant, Cronos jetait des regards diaboliques… C’était magique !

Lennon

Dessins : Horne – Textes : Eric Corbeyran

Jésus-Christ est mort le 8 décembre 1980. Depuis, les exégètes se sont bousculés au portillon pour donner leur version du nouveau testament. Comment un prolo de Liverppol a fondé le groupe le plus mythique de toute l’histoire de la musique et pas que populaire. Sur Lennon tout a donc été écrit et les zones d’ombre sont si réduites qu’à part les pensées intimes de l’intéressé, on ne voit pas trop ce qu’il y aurait à rajouter.
Les pensées intimes, c’est justement le parti adopté pour ce biopic, adaptation du livre de Foenkinos, qui renouvelle un peu le propos en faisant parler Lennon dans une longue confes    Lennon ; Horne © Marabulles, 2015sion auprès d’une psychanalyste imaginaire dont on ne verra que les jambes impeccablement galbées.
A New-York, dans l’immeuble Dakota où il vit avec sa petite famille et où il a acquis une forme de sérénité, Lennon vient régulièrement s’allonger sur le divan. Il retrace ainsi toute sa vie depuis l’enfance troublée par des parents défaillants jusqu’à cette funeste soirée où Mark Chapman a mis un terme à la légende à coups de revolver. Il parle sans pudeur et sans artifice, avec le détachement de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et donc plus grand-chose à cacher, qu’il s’agisse des blessures intimes, des épisodes peu glorieux ou des moments de grâce.
Sur la forme donc, cette incarnation subjective est astucieuse, car elle donne une réelle densité et un vrai parfum de sincérité à cette énième version de l’histoire de Lennon.
Sur le fond, si vous avez déjà tout lu sur les Beatles et sur Lennon ou même si vous estimez en savoir assez, ne cherchez pas la petite bête, l’anecdote ultime ou la révélation fracassante, vous serez déçu. En revanche, pour les béotiens et même pour les érudits, à titre cette fois d’aide-mémoire, vous saurez tout ce qu’il faut savoir sur la saga des Beatles et du rôle prépondérant qu’y a joué Lennon. Le tout servi par un élégant lavis noir et blanc qui rend un bel hommage à tous les protagonistes, fidèlement reproduits, ce qui est digne d’éloges tant il est facile de tomber dans la caricature quand il s’agit de montrer ces icônes tant de fois mises en peinture, avec plus ou moins de justesse. Là, le contrat est parfaitement rempli.
    Lennon ; Horne © Marabulles, 2015Les tenants et les aboutissants de la saga sont impeccablement décortiqués et mis en perspective avec notamment une présentation tout à fait objective de l’irruption de Yoko Ono et de son rôle de révélateur plus que de déclencheur de la crise qui couvait au sein des Fab Four. De même la rivalité extraordinairement productive entre Lennon et Mac Cartney est abordée avec lucidité. Les fans de Lennon regretteront peut-être que l’on passe assez vite sur la partie post-Beatles qui, il faut l’avouer, fut nettement moins enthousiasmante, hormis deux ou trois tubes dont un hymne pacifiste bisounours, un hommage Rock’n Roll peu inspiré et quelques élucubrations bruitistes avec la miss Yoko. Je sais que je me suis pas fait des copains sur ce coup là mais j’assume.
Pour les mécréants, réfractaires au culte de Mister John et aussi pour les petits jeunes qui ne maîtrisent pas l’histoire sainte, on ne pourra donc qu’inciter à la lecture de cet opus, propice à leur ouvrir les esgourdes et même les méninges, en ce qu’elle offre une (auto)analyse édifiante sur la condition de Rockstar.

Bonus Track : Nicolas OTÉRO

A propos du Roman de Boddah : 3 questions à Nicolas OTÉRO

Quelle a été la motivation principale de ton livre ? Adapter le roman d’Héloïse Guay De Bellissen ou l’envie de donner ta vision de la biographie de Kurt Cobain ?
C’est un peu des deux. J’avais envie de me lancer en solo depuis assez longtemps mais je ne trouvais pas la matière et peut-être pas le courage non plus. Quand j’ai découvert le bouquin d’Héloïse, l’axe narratif choisi de faire parler Boddah, la personne à qui Kurt Cobain a dédié sa lettre de suicide, donc quelqu’un d’important dans sa vie, était pour moi une idée de génie. Je me suis emparé de ce bouquin, tout ce que j’avais pu en attendre était prêt à sortir et ça a été le déclencheur du projet.

Comment as-tu procédé pour créer le personnage de Boddah ?
Boddah, il a fallu l’incarner parce que je ne pouvais pas utiliser le même postulat que dans le roman où l’on sait tout de suite qui il est. Pour moi, c’était un mec qui devait forcément être dans l’entourage proche de Kurt Cobain et j’ai choisi de le traiter comme l’un de ses roadies, un mec qui s’occupe des instruments, qui est là sur les tournées et donc aussi dans les moments intimes. Personne d’autre que Kurt ne parle avec Boddah… il y a pas mal de petites choses qui amènent le déroulé du récit sur ce personnage. C’est cet ami d’enfance, cette petite voix qu’on a dans notre tête et dont on a du mal à se défaire. Pour Cobain, il est apparu au moment du divorce de ses parents. On oublie que Cobain fait partie de cette génération d’enfants de divorcés, avec tout ce que ça pouvait impliquer, ce manque d’amour, ce manque d’intérêt qu’avait sa famille pour lui. Je pense qu’il a gardé Boddah jusqu’au bout parce qu’il a voulu garder cette part d’innocence et d’enfance qu’il avait en lui et Boddah justement représentait ça.Cobain par Otero © Collection personnelle

Quelle a été ta démarche pour l’adaptation du roman ? Une base d’inspiration ou le souci d’une adaptation fidèle en concertation avec Héloïse Guay De Bellissen ?
Non, pas vraiment. J’ai juste eu comme consigne de la part des éditions Fayard d’essayer d’être fidèle à l’esprit de l’auteur, ce qui, on est d’accord, ne veut rien dire mais je savais où je voulais aller. Le principe d’une adaptation d’une œuvre, c’est de la mettre à sa sauce. Le bouquin faisait 350 pages, j’ai forcément dû éluder des parties, il y a des choses que je trouvais moins intéressantes que d’autres. Ce qui est ressorti à la lecture de ce livre, c’est surtout une belle histoire d’amour, pour moi c’était l’élément central et le côte intime que Boddah a pu avoir avec Kurt Cobain permettait de raconter ces scènes que personne n’est censé connaître et de mêler des événements authentiques avec des événements fantasmés. S’agissant de l’histoire d’amour avec Courtney Love, j’ai mis les choses au point dès la quatrième page car on a raconté pas mal de salades et  je ne voulais pas me mêler à toutes les rumeurs qu’il y a pu avoir là-dessus. Le peu de temps qu’ils se sont aimés, c’était puissant, c’était dévastateur, c’était destructeur comme l’état dans lequel ils laissaient les piaules d’hôtel. Cette meuf était effectivement pétrie d’ambition, elle savait que son mec était en train de réussir, de devenir une star planétaire. Je laisse planer le doute dans deux scènes en particulier : Quand il fait son overdose à Rome où c’était déjà le début de la fin… Il absorbe une grande quantité de médicaments et c’est elle qui les apporte, on se demande dans quel but alors qu’elle sait qu’il a du mal à se défaire de son addiction. L’autre scène, c’est la première fois où ils couchent ensemble et que lui s’en va et la laisse en plan. Elle a cette phrase « Il ne s’en sortira pas comme ça », ce qui peut vouloir dire tellement de choses… Courtney Love était un beau personnage de femme dans le bouquin d’Héloïse et j’ai voulu garder ça. Vu l’axe narratif que j’avais choisi, c’était important que Courtney Love soit ambiguë. Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que c’était une femme hyper forte et le contrepoint parfait de la fragilité de Cobain.

Le roman de Boddah – Comment j’ai tué Kurt Cobain

Dessins et textes : Nicolas OTÉRO

Le Rock s’en était pris plein la tronche pendant les années 1980. Les vieilles gloires des Sixties bégayaient leurs gammes, le Punk n’en finissait plus de crever, les permanentes régnaient sur le Métal et AC/DC commençait à nous casser les burnes. Comme dans les plus grosses périodes de crise, on était contraint de s’orienter vers les valeurs sûres, genre Springsteen, Cure ou Maiden, histoire de ratisser large. On gérait frileusement son portefeuille, en attendant le gros coup, le truc qui allait tout (re) ou (ré)péter, mais ça semblait vraiment compromis. En France, les Variéteux prenaient toute la place et polluaient les ondes avec leur bouillasse synthétisée régnant sur le Top 50. Il y avait certes le paradoxe du Rock alternatif (à quoi, d’ailleurs ?) mais malgré une bonne volonté et une énergie évidentes, ça manquait encore de consistance. Roman de Boddah 1
Et puis, soudain, la bombe a explosé et a fait table rase de tout le reste. Tout y était, la pochette provocatrice, la photo de ces trois mecs avec leur trogne de rebelles, le doigt d’honneur… Et puis les titres, des hymnes Rock mâtinés de Punk, de Hard et de Pop, gorgés de saturation, sur une ligne rythmique de plomb, qui exprimaient cette urgence et cette révolte qu’on attendait tant. C’était le début des années 1990 et on savait déjà qu’avec Nevermind, on en prenait pour un bail. Kurt Cobain, qui était à l’origine de ce cataclysme, lui en a pris pour l’éternité à peine trois ans plus tard en se faisant sauter le caisson, entrant ainsi dans la légende, Club des 27 et tout le bazar.
Vingt ans plus tard, des tonnes de papier ont été noircies pour tenter de cerner le phénomène Nirvana et plus particulièrement l’énigme Cobain, l’enfant chéri du Rock, jeune, beau, célèbre et bourré d’un talent dont on a fini par comprendre qu’un insondable mal de vivre en constituait le principal ingrédient. Alors quoi, encore un biopic de plus ? Sauf que Nicolas Otéro, en adaptant le livre d’Héloïse Guay De Bellissen, a décidé d’attaquer la légende par un angle original qui constitue sinon la clé, du moins l’un des révélateurs de la tragédie Cobainienne (je la tente, vous la gardez ou pas). Celui d’un personnage imaginaire que Cobain a inventé quand ses parents ont divorcé. Il s’appelait Boddah et c’est à lui que Cobain a écrit, juste avant son suicide, une lettre intégralement et opportunément reproduite à la fin du livre.
Confident, meilleur ami, alter-ego… Boddah était tout cela. En lui donnant un visage et une voix, Le roman de Boddah nous fait découvrir l’intimité de Cobain, ses pensées secrètes, ses angoisses, ses démons et surtout sa détresse qui n’ont fait que grandir jusqu’à l’issue fatale. Éludant l’enfance de Cobain, le récit débute aux dernières années, juste pendant la période Nevermind et la rencontre avec Courtney Love. Sur ce point précis, il faut saluer une approche qui évite la condamnation simpliste de l’ambitieuse leader de The Hole dont la personnalité ne pouvait s’accommoder d’un mec aussi perturbé. Elle s’imaginait former avec lui avec le couple de Rockstars le plus cool du moment, mais elle a été incapable de gérer les addictions et la déprime chronique de Cobain qui a bien failli l’entraîner dans sa chute. Quelle qu’ait été son attitude minable après la mort de Cobain, ils ont vécu une passion, destructrice, mais une passion quand même qui constitue l’axe du récit.
Mais surtout, il y a Boddah, dont le livre propose une incarnation tout à fait convaincante. Boddah est le contre-champ de CobRoman de Boddah 2ain qu’il ne juge ni ne conseille. Il est juste une présence qui accompagne le chanteur de Nirvana, fidèle comme une ombre, sans intervenir et devient le témoin imperturbable de sa déchéance. Otéro s’est plongé comme un mort de faim dans son sujet et n’ a mis que huit mois à réaliser tout seul ces 150 pages en couleurs directes et lettrage à la main. Cette sincérité et cette implication totale se retrouvent dans son dessin et son découpage, vifs et énergiques, comme la musique de Nirvana dont la puissance est parfaitement restituée dans de superbes scènes de concert. L’auteur compose un Cobain parfaitement crédible aussi bien dans ses moments de folie que dans les passages plus intimes avec Boddah ou Courtney Love. Ce roman graphique contribue ainsi à lever un peu plus le voile sur la personnalité complexe et torturée de Cobain. Ce dernier a (re)donné envie à tellement de gens d’écouter du gros Rock que ça valait assurément un biopic de plus, surtout de cet acabit.

Bonus Track : 3 questions à Nicolas OTÉRO

Welcome to Hell(fest)

Dessins : Johann GUYOT – Textes : Sofie VON KELEN

Tous les mois de juin, dans la paisible campagne ligérienne, au milieu des vignes, une de ces bourgades traditionnelles qui font le charme de nos belles et douces provinces françaises, se transforme l’espace de quelques jours en antichambre… de l’Enfer.
Des cohortes de mâles, plus ou moins vigoureux et de femelles plus ou moins vêtues, mais tous, ou presque, dotés d’un système pileux ou capillaire fort développés, déferlent dans la petite ville de Clisson, envahissant ses rues et ses commerces et surtout ses bars, ainsi que le rayon bière et biscuits de son supermarché Leclerc. Ces hordes vociférantes arborent fièrement des tee-shirts à la gloire de groupes inconnus du public de Michel Drucker ou de Naguy, des vestes de jean ornées de patchs, comme autant de médailles récoltées dans la furie des concerts ou recyclent les fondamentaux de l’imagerie Rock, jeans, cuirs et clous entre autres, avec un zest de médiéval etWelcome to Hellfest 1 une once de religion, pour créer les looks les plus improbables, composant ainsi un joyeux carnaval rock’n roll.
Pendant trois jours plus de 150 groupes puissamment électrifiés font hurler leur cordes vocales et leurs guitares sur fond de beats de batterie telluriques. 150 000 pèlerins viennent admirer ces idoles assurément païennes et sacrifier ainsi au culte du Dieu Métal et à celui de son cousin tout aussi agressif, le Punk, les ancêtres de la fratrie, Hard Rock en tête, n’étant pas en reste dans ce séisme musical et bruitiste. Le Hellfest, à l’origine un événement underground réservé à un public averti est devenu aujourd’hui une véritable institution, deuxième festival de musiques actuelles en France en fréquentation, le premier si l’on parle de Rock exclusivement. Comme dirait ce bon vieux Clint, le monde se divise en deux catégories, ceux qui vont au Hellfest et ceux qui creusent.
Johann Guyot fait partie de la première catégorie et, comme l’ami Will Argunas avec son Pure Fucking People, œuvre de surcroît pour faire connaître aux masses incultes et partager en images ce festival haut en couleurs et en décibels. Welcome to Hell(fest), qui retrace trois éditions du Hellfest, de 2012 à 2014, est une sorte de carnet de voyage en pays métalleux, un patchwork d’instantanés de concerts, avec un dessin noir et blanc sans fioritures, rudement efficace pour restituer l’énergie et l’imagerie du Métal. L’auteur a crobardé avec jubilation une belle galerie très expressive de portraits de ces chantres du gros son, pris sur le vif, guitare en érection et tignasse au vent. Le tout souvent agrémenté d’une courte présentation juste ce qu’il faut de didactique ou de commentaires personnels sur les artistes immortalisés. Il a également retranscrit quelques éléments incontournables du Hellfest, qu’il s’agisse des lieux ou des à côtés des concerts. Avec pas mal d’humour et d’auto-dérision, Guyot n’hésite pas se mettre en Welcome to Hellfest 2scène pour livrer quelques unes de ses expériences de festivalier, coups de cœur ou plans foireux qui font le charme de ces purs moments de Rock’n Roll. L’opus est complété par quelques mini-chroniques ainsi que de courtes interviews de zicos, réalisées par Sofie Von Kelen, qui apportent une dimension journalistique au bouquin. On regrette même qu’il n’y en ait pas un peu plus.
Ceux qui participent tous les ans à cette grande messe électrique, retrouveront dans ce bréviaire le parfum et l’écho de leurs souvenirs de fidèle pratiquant de la liturgie du Métal. Ceux qui ne connaissent pas le Hellfest comprendront peut-être un peu mieux de quoi il retourne et sans doute que cela donnera envie à certains de mettre le cap à l’Ouest. Quant aux autres, tant pis pour eux… qu’ils continuent de creuser, Motherf…rs !

Bonus Track : 3 questions à Johann Guyot

California Dreamin’

Dessins et textes : Pénélope BAGIEU

Comme beaucoup, je trouve que « beauté de l’intérieur » est l’une des ces expressions au mieux passe-partout, à la limite hypocrite et au pire parfaitement cynique pour désigner ceux avec qui la nature n’a pas été très généreuse, voire franchement salope. Le genre de formule tellement galvaudée qu’elle en devient souvent assassine dans la bouche de gens mal ou bien intentionnés, seconde hypothèse sûrement la plus destructrice, l’Enfer étant toujours pavé de bonnes intentions.
Oui mais voilà, il y a aussi ceux pour qui cet aphorisme creux sonne pourtant comme une évidence. « Mama » Cass Eliott, Ellen Naomi Cohen dans le civil, appartient à cette noble caste. Les Mamas and Papas est un groupe dont le nom n’évoque peut-être rien à la majorité des moins de trente ans mais dont les chansons les plus connuCalifornia Dreamin' 1es restent souvent gravées dans la tête de la plupart de ceux qui les ont entendues au moins une fois, toutes générations confondues. California Dreamin’ est leur plus gros succès et ses paroles résument parfaitement le destin de cette fille qui prenait toute la place sur les photos du groupe. Pas à cause de sa carrure impressionnante qui fait ressembler les autres membres à un trio d’anorexiques mais à cause de son regard et d’un charisme qui s’imposent au spectateur. A côté d’elle, Michelle Phillips, l’autre fille, blondinette gracile et épouse de John, le song-writer du quatuor, belle de l’extérieur sans être forcément laide à l’intérieur, paraissait sans relief. Et quand Mama Cass se mettait à chanter, le doute n’était plus permis : La star des Mamas and Papas, c’était elle.
Pénélope Bagieu retrace ce rêve californien dans ce qu’il a de plus intemporel et de plus impitoyable. De la petite fille d’émigrés juifs, enjouée et sûre d’elle jusqu’à la grande chanteuse qu’elle avait toujours su qu’elle deviendrait, en détaillant avec minutie depuis l’enfance, toutes les étapes d’une destinée hors normes où malgré tous les contraires apparents, les astres finissent (presque) par s’aligner.
Servie par un crayonné sobre et élégant, la narration prend le temps de mettre en lumière la psychologie de l’héroïne, passionnée, romantique sans être niaiseuse, animée d’un énorme appétit, pour la vie en général, qui la rendait irrésistible et en a fait une icône de la Pop des années 1960. Le récit met également en évidence le don musical de Mama Cass, qui au delà d’une voix unique avait une créativité et un sens de la modernité qui a contribué à faire des Mamas and Papas bien plus qu’un de ces groupes de Folk gentillets en vogue à l’époque. Enfin, California Dreamin’, c’est aussi, et peut-être surtout la relation de Mama Cass avec Denny Doherty, la deuxième belle voix du groupe, histoire d’amour impossible ou contrarié, qui a nourri la chanteuse bien plus que les sandwichs King Size.California Dreamin' 2
La manière dont Pénélope Bagieu a réussi à donner vie à sa Mama Cass est bluffante. Au delà de la ressemblance purement physique, elle fait ressortir avec brio l’expressivité de la jeune femme, qu’il s’agisse de son regard ou de ses attitudes avec cette façon naturelle de camper ses formes généreuses sans sombrer dans le ridicule. L’auteure restitue avec brio la sensibilité de ce personnage émouvant auquel on s’attache dès le premier dessin. Et, cerise sur le gâteau, (je pouvais pas la louper celle-là), elle a eu le bon goût d’arrêter le récit au moment où la vie et la carrière de Mama Cass rentrent dans l’histoire, pour que reste intact un rêve qui ne doit jamais s’arrêter.

La famille Carter

Dessins : David Lasky – Textes : Frank M. Young

Il paraît que Steven Tyler, le chanteur lippu d’Aerosmith, va enregistrer un album solo… de Country. Difficile d’imaginer la Rock Star chevelue entonner des vieux standards de Hillbilly ou de Blue Grass, entouré de musiciens de sessions à la barbe foisonnante et à la chemise à carreaux tendue par un bide proéminent. Sauf qu’avec le Blues, la Country est un des aïeuls du Rock, pour faire simple, car la famille est nombreuse et la généalogie complexe. Tout comme la famille Carter dont j’avoue n’avoir jamais entendu parler avant que ne me tombe dans les mains ce salutaire opus de près de 200 pages qui narre l’histoire de cette famille populaire (dans les deux sens du terme) de l’Amérique profonde.
Famille Carter 1Mon ignorance crasse était tout juste tempérée par un prénom, June, une fille de la deuxième génération de cette famille prolifique en talents. June Carter… Johnny Cash, la connexion était faite dans ma petite cervelle. Mais c’est surtout d’Alvin Pleasant (A.P. pour les intimes), sa femme Sarah et sa cousine Maybelle dont il est question dans ce biopic qui tient en fait plus du roman graphique. Car la saga de cette famille n’a rien à envier à celle des illustres rejetons qui seront ensuite engendrés dans la longue lignée du Rock. Mais ici, il n’est pas question d’overdoses, de chambres d’hôtel défoncées ou de méga-concerts dans des stades pleins à craquer. Juste une famille d’américains très modestes dans un comté paumé de Virginie, au début du 20è siècle. Leurs conditions de vie sont précaires et dans ce contexte, la musique est un loisir qui devient carrément un luxe quand il faut d’abord songer à remplir les assiettes. Sans compter que faire de la musique n’est pas alors une activité très recommandable, certaines bonnes âmes affirmant ainsi que le violon est un instrument du Diable.
Et pourtant, c’est la musique qui permet à A.P. de rencontrer l’élue de son cœur, en l’entendant chanter une vieille rengaine, puis qui le pousse à battre la campagne pour glaner de vieux morceaux traditionnels et les retranscrire pour leur donner une seconde vie. De vieux airs contant des histoires simples des gens de la campagne qui se transmettaient jusque là de bouche à oreille, sans livret ni partition. En dépit des préoccupations alimentaires forts légitimes de son épouse, il la convainc ainsi que sa cousine d’aller à la ville graver sur sillon ces chansons qu’ils interprètent pour passer le temps. Pas de tables de mixage et d’ingénieurs du son. Les prises se font en live derrière un micro et les disques tournent en 78 tours.
La notoriété de la famille Carter va tranquillement se développer et lui ouvrir les portes d’un succès plus tard amplifié par des piges quotidiennes à la radio. Ça ne leur permettra pas de s’offrir une vie de pacha dans des villas avec piscine et gardes du corps mais juste de quoi s’assurer une existence décente, à l’abri du besoin, avec un pécule à transmettre à leurs enfants.
Famille Carter 2Cette histoire aurait pu s’avérer bien fade, avec son lot de bons sentiments mais Frank M. Young a su restituer toute l’étonnante modernité du destin de cette famille dont les origines rurales et les valeurs traditionnelles ne les ont pas empêché de garder l’esprit ouvert et d’être novateurs pour leur époque, qu’ils s’agisse de musique ou de relations amoureuses. Au fur et à mesure que les pages se tournent, l’empathie pour cette famille de musiciens au talent inversement proportionnel à la prétention ne fait que croître. Outre une narration et un récit dense, riche en évènements et anecdotes et qui prend le temps de camper personnages et décors, la fluidité et le style sans esbroufe du dessin de David Lasky collent impeccablement à l’évocation de cette époque et de cette musique intemporelle qu’on s’empressera d’aller écouter sur Internet pour voir de quoi il retourne. Avec la confirmation que dans ces rythmiques de guitare et ces mélodies de chant se trouvent certaines des racines essentielles de ce machin protéiforme qu’on appelle aujourd’hui le Rock.

La Main Heureuse

Dessins et textes : Frantz DUCHAZEAU

Il y a les Limousines Blanches longues comme un morceau de Rock progressif et puis il y a les Dodoches vertes. Il y a la Route 66 et la départementale 124. Il y a le Madison Square Garden et la MJC de Saint Villenbourg. Il y a… les plus perspicaces auront deviné, on va causer de Rock français. Non, restez, vraiment, ça vaut le coup. Car ici aussi, il y eut un véritable âge d’or, pendant la pire décennie de l’histoire du Rock, les années 1980, dix années sacrément gratinées où en plus la variétoche était en plein chant du cygne. Main Heureuse 1Non, les d’jeunes, on va pas faire dans la nostalgie béate mais sachez qu’en ce temps là, les groupes de Rock bien de chez nous germaient dans tous les patelins desservis par EDF et qu’enfin certains d’entre eux soutenaient enfin la comparaison avec les ténors anglo-saxons, du moins sur scène. J’en ai déjà causé dans la chronique consacrée à la BD sur Luwig Von 88, donc trêve de radotages. De toute cette scène « alternative », un groupe se détachait. Pas forcément le meilleur, mais il avait ce truc en plus, qui grâce au bouche à oreille, n’a cessé d’enfler et au final lui a procuré un succès et une reconnaissance dans les médias « grand public », que ses pairs n’ont jamais atteint. La Mano Negra déchirait en concert et, rien qu’avec ça, a joué un rôle important dans l’émancipation du Rock en France, surfant sur la vague d’un Rock indépendant qui a fini par engloutir tous ses protagonistes. Ses prestations live étaient si intenses que l’écoute des disques après les avoir vus en action pouvait paraître bien fade, à l’instar d’un Shaka Ponk aujourd’hui.
Frantz Duchazeau a pris l’option d’évoquer ces heures glorieuses par le meilleur angle qui soit, celui du public. Deux ados fans de Punk coincés dans leur cambrousse charentaise apprennent que leur groupe va passer à Bordeaux, pas loin de chez eux. Enfin… pas loin, à 100 bornes. C’est en se matant pour la énième fois sur une cassette VHS un concert de leurs idoles que ces deux branleurs décident d’entamer leur odyssée vers le Graal. Avec pour seul moyen de locomotion une vieille motobécane à la chaîne défaillante, à peine moins compliqué que d’aller sur la planète Mars. Mais nos héros sont jeunes, ils n’ont peur de rien et la promesse est si belle…Leur route sera semée d’embûches et de galères et débouchera sur un épilogue aussi elliptique (Aïe ?) qu’astucieux (Ouf !), une fois n’est pas coutume.
Cette histoire, nous sommes si nombreux à l’avoir vécue avec des variantes et des fortunes diverses. Duchazeau en offreMain Heureuse 2 une version road-movie tout à fait convaincante. Avec un noir et blanc dense et sobre, ses dessins nous transportent en 1989, au temps de Best et des Enfants du Rock, à travers une chronique qui évoque ce temps béni de l’adolescence, aussi magnifiquement stupide qu’enthousiaste quand l’écoute d’un disque ou le visionnage d’une vidéo suscitent la transe et la séance d’Air Guitar devant sa platine. L’identité de la Mano Negra, mix improbable et foutraque de ferveur latine, de gouaille franchouillarde, de cirque et d’esprit Rock’n Roll est parfaitement restituée. Le récit ménage également quelques petites plages d’introspection onirique où l’un des héros, apprenti dessinateur de BD (ben voyons…), se perd dans les chimères suscitées par la rencontre entre l’imagerie de la Mano Negra (pin-up gitane et gorille débonnaire) et ses angoisses et fantasmes d’adolescent encore marqué par le divorce parental.
Une épopée juvénile délicieusement intemporelle autant qu’un bel hommage à ce qui fait le sel de la passion pour le Rock… quels que soient l’époque et l’âge de l’auditeur.

The Four Roses

Dessins : Jano – Textes : Baru

Certains Rockers ont un style est unique. Un timbre de voix, un son de guitare qui les distinguent à ce point de leurs pairs que même après une longue absence, leur irruption entre nos deux esgourdes, nous procure le même plaisir que lors de nos premières écoutes adolescentes. En BD, également, la patte inimitable de certains dessinateurs se repère de loin et les démarque immédiatement au milieu des rayons de librairies débordant de nouveautés éphémères. Jano fait partie de cette noble caste. Découvrir un nouvel opus du père de Kebra fait partie des plaisirs de la vie qui vous égaient une journée et au delà. Et quand en plus, l’opus en question s’avère avoir été scénarisé par Baru, l’excitation pointe un museau aussi proéminent que la truffe des personnages animaliers qui sont la marque de fabrique de Jano.
 2The Four Roses (rien que le titre en forme de clin-d’oeil nous promet déjà un récit bien rock’n roll), recèle une intrigue qui envoie le lecteur de la Meuse aux States comme une lettre à la Poste et qui à l’instar de ses protagonistes offre le prétexte à de réjouissantes retrouvailles avec les sources de la BD Rock. Comme au bon vieux temps de Métal Hurlant et des albums souples aux couvertures flashy des Humanos. Sauf qu’ici l’objet a un peu plus de gueule, comme toute la production Futuropolis, soit dit en passant.
Dès les premières cases, (précision : celles de Jano, pas celles de l’avant-propos de Baru qui nous balance du Michel Sardou en faisant au passage une salutaire mise au point historique) le ton est donné : On est dans le vintage et dans le roots, le Rock’n Roll sans fioritures, the Real Thing, Man ! en découvrant, cette bête de scène (un renard, dixit Jano), seul sur les planches, s’escrimant sur sa Télécaster 1967 et sa grosse caisse, la bouche tordue par un rictus de jubilation et de concentration extrêmes. Comme à un début de concert, on sait que cette BD va le faire et qu’on va passer un bon moment.
L’histoire est courte et efficace comme un standard de Rockabilly. Un Rocker atypique, homme orchestre sans concessions, nommé King Automatic, écume la France profonde (et même la Pologne !) pour faire vivre ce bon vieux Rock’n Roll. En faisant le tri avec son frangin dans les vieilleries d’une tante récemment décédée, la découverte d’un Teppaz, d’un 45 tours de Rockabilly et d’une lettre le met sur la trace d’une Grand-Mère expatriée aux States. L’occasion est trop belle d’aller sur place faire une petite recherche généalogique. De là, les événements vont se précipiter, entre des flics un poil chelous, une Tata rockeuse et des p’tits voleurs à peine sortis du bac à sable. Baru est toujours aussi à l’aise dans la chronique sociale qui donne à ce scénario cette authenticité exempte de tout bavardage démonstratif. Sa narration sobre et aérée colle parfaitement au trait de Jano en lui permettant d’exprimer son talent pour les décors hauts en couleurs, tout aussi dépaysants qu’immersifs. Four RosesQu’il s’agisse d’un troquet de banlieue cradingue, d’une rue de Louisiane ou d’une salle des fêtes des Swinging Fifties des bases militaires franchouillardes où les Amerloques instillaient leur délicieux venin de décibels dans la caboche et les jambes des Frenchies, on y est. Et puis, c’est un pur plaisir de retrouver les tronches Rock’n Roll, avec ces regards perçants comme un cran d’arrêt, que seul Jano est capable de rendre aussi expressives. On sent qu’il s’est offert une cure de jouvence au travers de ces 74 planches, une première pour lui.
Cerise sur le Cheese-Cake, King Automatic et Johnny Jano (non, non, rien à voir mais le clin-d’œil est savoureux) dont la musique constitue le fil rouge du récit, ne sont pas des musiciens fictifs, comme en témoigne le 45 tours qui accompagne le livre. Du bien bel hommage et de la belle ouvrage. Jano is back, qu’on se le dise et vivement la suite !

Fugazi Music Club

Dessins et textes : Marcin PODOLEC

N’ayant pas pondu de chronique sur un nouvel album de BD Rock depuis un bout de temps, c’est avec un appétit vorace que j’ai jeté mon dévolu sur Fugazi Music Club, récit hautement prometteur, à commencer par le titre. Pour aller droit au but, la déception a été à la hauteur de l’attente. J’ai pour principe de ne pas parler de bouquins qui, à mon humble avis, ne méritent pas qu’on y consacre un peu de notre précieux temps de lecteur et d’auditeur déjà saturé par la surabondance de l’offre tant livresque que musicale. Mais la faim fait sortir le loup du bois et le chroniqueur affamé que je suis s’est résigné à ronger cet os aussi alléchant que sa moelle s’est révélée peu substantifique.
Le sujet était pourtant énorme : l’histoire vraie d’une bande de jeunes polonais désœuvrés qui, le mur de Berlin à peine tombé, se lancèrent à Varsovie, en 1992, dans l’aventure d’un club de Rock et firent monter pendant près d’un an sur les planches bancales d’un ancien cinéma, la fine fleur du http://ecsmedia.pl/c/fugazi-music-club-b-iext23121823.jpgRock polonais, s’ouvrant même aux formations Punk et Métal anglo-saxonnes et organisant un marathon de 21 jours de concerts. Se profilait la perspective d’anecdotes croustillantes, de moments de galères abyssales et de magie électrique ; des torrents de sueur et de bière emportant dans leur flot la passion d’une jeunesse étrennant grâce au Rock sa liberté toute neuve… Vous avez entendu parlé de la dimension narrative de l’espace inter-iconique ? Si on veut moins se la péter, on parle d’ellipse. Ben voilà, le récit de Podolec est une ellipse qui laisse au lecteur imaginer, entre les cases, combien cette saga a dû être passionnante. Le livre est parti d’une interview du principal protagoniste. L’auteur a mis cette interview en images… et puis voilà. L’histoire a beau être enthousiasmante, sans un brin de story-telling, de tension narrative, et là il y avait de quoi faire, cela débouche sur un enchaînement linéaire d’événements souvent confus où, par exemple, l’intervention de la pseudo-mafia qui avait financé le projet devient une anecdote comme les autres. Certains moments clés sont relatés en quelques dessins isolés et phrases lapidaires.
Passons à la limite sur le scénario mais quoi, il s’agit bien de Rock. Alors, ils sont où les Zicos ? On en voit dans 5 pages… sur près de 180 au total. La représentation des lieux est minimaliste, impossible d’avoir une représentation concrète de ce Club, si ce n’est les photographies à la fin du bouquin. Quand on voit comment Derf a fait revivre The Bank
Alors quoi, une daube de plus ? Objectivement, quoi que l’on pense de sa démarche ici, Marcin Podolec a du talent et ensuite, quand on s’intéresse vraiment au Rock énervé, ce pan méconnu de son histoire mérite malgré tout qu’on le soulève, même si le décor qui se cache derrière aurait pu être bien plus exaltant.

Amazigh (et Nass El Ghiwane)

Dessins : Cédric Liano – Textes : Mohamed Arejdal

J’ai lu Amazigh au mois de janvier, après avoir arpenté le bitume de ma ville comme des  millions d’autres, juste pour être là et pour montrer que, non décidément, même si on ne se bouge pas comme d’autres pour le gueuler sur les toits, même si on ne prend pas de risques, même s’il n’est pas sûr qu’on serait prêts à mourir pour ça, n’empêche, on n’en pense pas moins. Et donc, on n’accepte pas un monde où la croyance obscurantiste de quelques-uns prendrait le pas sur une liberté fondamentale et universelle, celle d’avoir le droit de penser ce que l’on veut et surtout de l’exprimer, à condition bien sûr que l’objet de cette pensée ne retranche pas à ceux qu’elle vise ne serait-ce qu’une petite parcelle de leur humanité.
Amazigh (prononcer « Zir », idéal soit pour passer pour un mec cultivé, soit pour s’la péter, les deux étant très compatibles) raconte l’odyssée de jeunes Marocains qui justement veulent rejoindre ce monde occidental où tout semble possible et moins étroit. Mais du rêve à la réalité, le constat est rude et la route est raide. A remettre en perspective depuis les événements sanglants de ce début janvier. Une histoire vraie, magistralement narrée, efficace et réaliste comme un documentaire et prenante comme un récit d’aventures, le genre d’œuvre qui vous donne l’impression de comprendre un peu mieux le monde. Le festival Angers BD ne s’est pas trompé en lui décernant le prix Première Bulle, récompensant un premier récit de BD. Depuis, il a également récolté le prix Œcuménique au dernier festival d’Angoulême. Délicieusement ironique, quand on sait que Cédric Liano est un anticlérical prosélyte.
Bon et alors, t’es gentil, mais ici on cause de Rock, alors, quoi ? Eh bien, quand Cédric, qui est un mec charmant au sourire communicatif, m’a demandé si je voulais quelque chose de particulier pour ma dédicace, je lui ai répondu que j’avais pas encore lu le bouquin et que donc, je savais pas trop, mais que… sur le thème du Rock… éventuellement… Et donc, il a fait ça :
Nass El Ghiwan
Un dessin qui raconte à lui seul une histoire, vraie, celle d’un concert de Nass El Ghiwane, un groupe marocain que je ne connaissais ni d’Eve, ni d’Allah, ayant débuté dans les années 1970. A l’époque, le roi du Maroc, Hassan II, était un despote, certes éclairé et mélomane mais despote quand même et surtout omniprésent. Sur la scène, son portrait géant était exhibé pour bien rappeler au public qui était le vrai patron à qui tous devaient ce grand moment de réjouissance musicale.
D’où cette harangue du chanteur pour remettre un poil les choses à leur vraie place. Un bel exemple de courage et un grand moment de Rock’n Roll. Il semblerait que ça ne leur aurait pas attiré trop de problèmes, Hassan II se revendiquant comme un grand fan de leur musique.
Nass El Ghiwane n’est pas à proprement parler un groupe de Rock. Ils ont cependant modernisé la musique marocaine, tout en gardant les instruments traditionnels mais en lui insufflant un rythme et des orchestrations résolument modernes, ce qui se retrouve aussi dans leurs textes. Après ça, je m’arrête, car j’arrive à la limite de mes capacités sur le sujet. Martin Scorsese a utilisé leur musique dans La dernière tentation du Christ et les a qualifiés de Rolling Stones du monde arabe. Alors donc, respect.
Quant à toi, Cédric, merci pour cette superbe dédicace, cette petite édification culturelle et pour Amazigh, bien sûr.