Bédés Rock – Sélection 2018 (en cours)

The F*** Rentrée a bien eu lieu. Et même si nos cœurs sont lourds et nos cartables bien remplis, nos têtes sont encore pleines de souvenirs estivaux. Ça n’aura peut-être pas été le Summer of Love pour tout le monde mais qu’importe. Avant d’entamer la dernière ligne droite de l’année, il est bon de faire un bilan (déjà !) de ce qui s’est passé de notable dans la Bédé Rock cette année, avec cette petite sélection non exhaustive, en attendant de belles surprises d’ici la fin de l’année.

Interférences

INTERFÉRENCES
Dessin : Jeanne PUCHOL
Scénario : Laurent GALANDON
Éditeur : Dargaud
A l’orée des années 1980, deux amis découvrent la radio pirate anglaise, Radio Caroline, et décident d’importer le concept en France.
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METALLICA
Dessin : Brian WILLIAMSON
Scénario : Jim MCCARTHY
Éditeur : EPA
Un biopic efficace sur les Kings du Trash Metal. Mais le graphisme d’après photos et une approche sans véritable point de vue donnent une vision un peu trop documentaire des Four Horsemen.


THE END
Dessin : ZEP
Scénario : ZEP
Éditeur : Rue de Sèvres
Une intrigue crépusculaire et originale où Zep continue avec brio sa mue graphique et scénaristique. Le Rock est ici en toile de fond au travers du héros qui fredonne The Doors à tout bout de champ.


BUT I LIKE IT, LE ROCK ET MOI
Dessin : Joe SACCO
Scénario : Joe SACCO
Éditeur : Futuropolis
Joe Sacco allume férocement le Rock, ses gimmicks, ses héros toc et ses fans décérébrés. Magistral de drôlerie et de justesse.
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VINCE TAYLOR, L’ANGE NOIR
Dessin : Marc MALÈS
Scénario : Arnaud LE GOUËFFLEC
Éditeur : Glénat
Portrait inspiré d’une figure mythique du Rock’n Roll. Ange déchu, mystique et torturé, Vince Taylor, le plus français des Rockers américains.

 

NICK CAVE – MERCY ON ME
Dessin : Reinhard KLEIST
Scénario : Reinhard KLEIST
Éditeur : Casterman
Après un incontournable biopic sur Johnny Cash, le noir et blanc profond et expressif de Kleist met en images la poésie noire du plus sombre et tourmenté des rockers australiens.

 


JANSKI BEEEATS
Dessin : JANSKI
Scénario : JANSKI
Éditeur : Delcourt
Janski est atteint du virus de la peste violette mais peut la contrôler avec la musique. Son plan est simple, devenir la rocstar de Tower City. Une fiction SF survitaminée sur fond de Rock futuriste.


LA VÉRITABLE HISTOIRE DES FRANGES
Dessin : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Scénario : Juanjo RODRÍGUEZ J.
Éditeur : Glénat
Un groupe de Rock espagnol à l’origine de Mai 68 ? Une uchronie déjantée en hommage à une période bénie où le Rock a été l’un des grands vecteurs d’émancipation de la société et de la jeunesse.

But I Like It (Le Rock et moi)

Dessins et textes : Joe SACCO

Joe Sacco appartient à une catégorie bien spécifique de fans de Rock, la pire de toutes en fait : celle des rockers contrariés qui ont dû renoncer à devenir des zicos professionnels. En ce qui concerne Sacco, il y avait plein de bonnes raisons à cela, dont la principale est qu’elle aurait privé le monde de la BD de son talent.Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
But I Like It  est très éloigné du reste de son œuvre, inspirée notamment par l’histoire et le documentaire, notamment sur le thème de la guerre, en Bosnie à la fin du 20è siècle ou encore le fait palestinien (Gaza 1956), sans oublier la fresque somptueuse de près de 7 mètres de long, intitulée La Grande Guerre. Il s’agit ici d’un recueil de planches et d’illustrations réalisées dans les années 1990 et qui avait fait l’objet en 2002 d’une traduction française par les éditions Rackham, parue dans un grand format qui hélas ne reprenait pas l’intégralité de sa grande sœur américaine, les rédactionnels de la version originale ainsi que certaines planches n’ayant pas été reproduits. Les éditions Futuropolis ont eu l’excellente idée de sortir cette édition intégrale, dans son format original, ce qui permet aujourd’hui de redécouvrir ce qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de chef-d’œuvre de la BD Rock. Cette compilation constitue en effet une anthologie décapante et hilarante des clichés du Rock où les rockers, musiciens ou fans, s’en prennent plein la tronche.
En point commun à la partie « sérieuse » du travail de ce pionnier du documentaire en BD (au même titre qu’un Etienne Davodeau en France), on peut quand même relever un sens aigu de l’observation auquel « Le Rock et moi » ajoute un art consommé de la caricature et de la satire. Dans cette galerie de portraits tout aussi finement observés qu’ils sont férocement caricaturés avec un humour percutant comme un bon gros riff de guitare saturée, l’auteur règle ses comptes avec le Rock sans oublier de s’inclure dans cet univers de personnages incomparablement burlesques. Le Rock et moi ; Sacco © Rackham, 2002
« Le Rock et moi », c’est un peu « Les Caractères » de La Bruyère, en version rock. Un véritable traité où aucune des figures archétypiques du Rock ne semble avoir été oubliée. Les rock stars, le fan décérébré, la groupie nunuche, le journaliste, le roadie, le producteur… Sacco y passe également en revue quelques gimmicks incontournables de la culture Rock comme le saccage de chambre d’hôtel ou le concert en plein air. Il règle aussi ses comptes avec les Rolling Stones comme on assènerait ses quatre vérités à son meilleur pote tout en déclamant l’amitié profonde qu’on lui voue. Sur le plan du dessin, bien que l’expression graphisme Rock n’ait pas une grande signification, force est de constater que le noir et blanc et l’esthétique « Big Nose » de Joe Sacco, sied parfaitement au sujet. Ses personnages arborent des trognes néandertaliennes, hirsutes et dégoulinantes, des regards de psycho-killers, des expressions de sinistres connards ou de parfaits abrutis, bref de la caricature de très haute tenue.
Un opus indispensable à tout amateur de Rock, de BD ou des deux qui apportera de l’eau au moulin de ceux qui détestent le Rock tout autant que de ceux qui l’adulent.

Interférences

Dessins : Jeanne PUCHOL – Textes : Laurent GALANDON

Aujourd’hui il est difficile d’imaginer qu’il fut un temps où la Bande FM était un truc de branchés, réservé à des initiés, férus de culture, notamment de musique classique et constituait un territoire quasiment vierge, laissé en pâture aux autistes, amateurs de Cibi, aux petits génies de l’électronique et aux camionneurs exhibant leurs Marcels tendus par la proéminence de leurs torses velus. Europe 1 et RTL, franchises privées, régnaient sur les grandes ondes, celles qui n’aimaient pas les tunnels, France Inter, Culture et Musique proposaient déjà une alternative de qualité estampillée service public… Mais tout ça restait très encadré et sous le joug du pouvoir politique, à la grande époque de l’ORTF.
Interférences 1Une fois de plus, la nouveauté vint d’Outre-Manche, dès 1964 (année de naissance de plein de types géniaux), avec Radio Caroline, émettant depuis un vieux rafiot au large des cotes britanniques. Forcément, le temps que l’information arrive au cerveau, ce n’est que vers la fin des années 1970 que les radios pirates envahirent les ondes franchouillardes. Sous les toits parisiens, quelques rebelles émettaient dans la clandestinité, bravant le monopole de l’État. Et sur ces radios illicites, que pouvait-on entendre ? Du Rock évidemment, anglo-saxon, par hypothèse, tandis que les grandes radios précitées déversaient à plein tube de la variète bien de chez nous, gouaillée par des chanteurs à prénom, à l’attention de ménagères à la tranche d’âge indéfinie.
Laurent Galandon et Jeanne Puchol ont entrepris de faire revivre cette glorieuse époque au travers d’une fiction relatant l’odyssée d’une radio pirate créée par deux amis. D’un côté Alban, étudiant fils à papa patron d’entreprise et de l’autre Pablo, jeune ouvrier, fils d’émigré espagnol. Des vacances en Angleterre leur font découvrir Radio Caroline, les petites Anglaises et le Rock’n Roll. Plus tard, à Paris dans le Quartier Latin, les deux compères font une rencontre décisive, avec Douglas, un hippie charismatique qui a officié comme ingénieur du son sur Radio Caroline. Il va devenir leur mentor et les inciter à créer leur radio Pirate.
Radio Nomade va ainsi voir le jour et après des débuts forcément laborieux, trouver son rythme et acquérir une petite notoriété, grâce aux disques passés par Pablo et aux interviews décalées d’Alban donnant la parole aux marginaux, aux émigrés et même aux femmes de mauvaise vie, tant éloignés de son univers bourgeois. Mais à force de jouer avec le feu, l’amitié entre Alban et Pablo va être mise à rude épreuve. La dialectique du riche et du pauvre, un thème maintes fois utilisé, donc un peu piégeux, offre ici un décor tout à fait crédible pour illustrer cette période foisonnante où les corsaires des ondes rivalisant d’ingéniosité, de malice et, il faut le dire aussi, de courage, bravaient la police, changeant sans cesse de lieu d’émission pour échapper aux radars embarqués, sillonnant les rues parisiennes pour les repérer.

Le contexte politique de l’époque et les grandes étapes de cette libération progressive de la bande FM (définitivement accordée par François Mitterrand dès 1981) sont présentées de manière didactique et vivante, grâce à cette histoire d’amitié et aussi l’astuce scénaristique consistant à faire témoigner et raconter l’épopée de Radio Nomade par l’un de ses protagonistes… lors d’une émission de radio. Le noir et blanc réaliste et sobre de Jeanne Puchol restitue parfaitement cette période, qui remonte déjà à quarante ans. On se prend même à regretter que cette époque farouche et héroïque n’existe plus, quand l’on considère l’offre radiophonique de la FM en France aujourd’hui, dont l’abondance rime bien peu souvent avec la richesse et la diversité.

La Dame de Fer

Dessins : Michel CONSTANT – Textes : Béa et Michel CONSTANT

L’autre jour, en écoutant pour la 227 352è fois Pretty Vacant des… Sex Pistols, je me suis posé la question qui vient invariablement à l’esprit quand on est en 2018 et qu’on écoute le meilleur titre (oui, c’est le meilleur mais avais-je besoin de le préciser ?) de la bande à Johnny Rotten. Mais que sont les Punks devenus ? Qu’a-t-il pu advenir de cet idéal libertaire et nihiliste de la fin des Seventies (oui, je suis bilingue) aussi frais et pur que la brise soufflant sous le kilt d’un Écossais arpentant la lande verdoyante des Highlands (ou la vallée de la Speyside où, comme chacun sait, on fabrique les meilleurs whiskys) ? Dame de fer 1Quel a été le destin de ces jeunes crêteux, percés d’aiguilles à nourrice, qui se déchaînaient dans de furieux pogos en gueulant No Future ? On peut imaginer qu’ils aient succombé à une overdose dans un squat crasseux, ou, pire encore qu’ils aient troqué le Perfecto et les tube de colle contre un costard Burberry et des lignes de Coke aspirées à pleines narines dans leur bureau rutilant de la City. On peut aussi se réjouir qu’ils n’aient pas tous renoncé à leur idéal et que certains aient pu trouver leur petite place dans la société anglaise, sans rien renier de leurs convictions et de leur esprit de rébellion, si dérisoire fut-il.
Michel et Béa Constant nous proposent un récit ayant résolument choisi la seconde option. Quand nous, pauvres mortels, lorsque nous faisons un petit voyage Outre-Manche, nous contentons de faire le plein d’humidité et de Fish and Chips pour le reste de l’année, eux en ont profité pour y puiser l’inspiration et le décor de cette histoire, tellement bien narrée qu’elle nous plonge illico, comme si l’on y était, dans l’ambiance de la campagne anglaise, un peu comme ces séries policières du dimanche soir sur France 3, auxquelles un soir j’ai renoncé pour écrire cette chronique.
Or donc, Donald tient un Pub dans un bled du Kent qu’il a repris aux décès de ses parents. Mais il est criblé de dettes et accessoirement il vient d’apprendre qu’il ne lui reste que six mois à vivre. Vu que le No Future commence sérieusement à se préciser pour lui, le jour où il apprend avec une certaine délectaiton la mort de Margaret Thatcher (surnommée… la Dame de Fer… ça va tout le monde suit?) il décide de réunir ses deux meilleurs amis, Abby (je précise que c’est une fille) et Owen (je ne précise rien) avec qui il a, un quart de siècle plus tôt, fait les 400 coups, écumé les salles de concert et s’est frité avec les flics, rapport à la fermeture de la mine du coin. Cet épisode dramatique a laissé sur le carreau une bonne partie de la population locale, à commencer par le père d’Owen et a poussé ce dernier à s’exiler à Londres où il fait le Taxi quand il n’est pas au Pub. Abby, quant à elle, bosse aussi à Londres dans une agence de communication. Et si elle a renoncé aux mini-jupes en jean et aux cheveux teints en rouges, elle n’a rien perdu de sa verve et de son goût pour la liberté. Et être une femme libérée, nous savons tous que ce n’est pas si facile, comme disait… Muffin Coocker (à moins que ce ne soit Cookie Dingler, je les confonds toujours). Donald refuse de céder son Pub au Golf du coin qui a dans seDame de fer 2s cartons un projet d’extension hautement lucratif, soutenu par le maire, un bourgeois libéral et opportuniste. La vente épongerait les dettes mais pas question de se faire avoir une seconde fois, comme au temps où Margaret Thatcher zigouillait l’économie locale.
Ce récit humaniste fait bien sûr penser au cinéma social anglais (Ken Loach, Mike Leigh et consorts), sur fond de crise économique et de personnages attachants, bien campés, tous crédibles dont aucun ne verse dans la caricature. Mention spéciale pour Béatrice, la mère célibataire, atteinte du syndrome de la Tourette. Sans oublier cette pointe d’humour qui sied à toute bonne chronique sociale, en dédramatisant le propos sans l’édulcorer. C’est émaillé de références aux grandes figures du Rock anglais de l’époque de la jeunesse des trois protagonistes (Clash, The Jam, Stiff Little Fingers…) et ça fleure bon la nostalgie d’une jeunesse rock’n roll, au travers des retrouvailles de ces vieux potes qui essaient de mener cet ultime combat contre le fric et la bonne société bien pensante.
Et puisque l’on parle de Thatcher, on ne peut manquer d’évoquer la Dame de Fer (au lecteur de découvrir ce que c’est, mais un indice, elle est sur la couverture de l’album), madeleine de Proust des trois héros, élément clé de l’intrigue dont elle va déclencher la révélation finale.
Voilà une BD qui, grâce au dessin de Constant, une superbe ligne claire très expressive avec une mise en couleurs collant à merveille à l’atmosphère du récit, se lit d’une traite, avec une réelle jubilation, comme un bon vieux disque de Punk.

Les deux vies de Baudoin

Dessins et textes : Fabien TOULMÉ

Quand on a le même prénom qu’un ancien roi des Belges, au passé qui, bien qu’un peu trouble, n’évoque guère la folie et les outrances d’une vie de Rockstar, on se traîne quand même un sacré handicap quand on caresse l’espoir de devenir un guitariste professionnel. Et quand le Baudoin de ce récit est confronté au choix de son projet de vie, ce patronyme sonne déjà comme une mauvaise excuse.
Dès le début, on devine, qu’en dépit des posters des groupes phare des années 1970 décorant sa chambre, ce faux adolescent attardé mène une vie d’adulte au quotidien déprimant. Malgré un job bien payé de juriste dans une grosse boîte parisienne, le quotidien Deux vies Baudoin 2métro-boulot-dodo a éteint ses rêves musicaux. Baudoin bosse comme un âne, sous la coupe d’un supérieur tyrannique. Une bonne vie de merde qui d’emblée se révèle forcément prometteuse pour la suite. Et l’on n’est pas déçu quand Luc, le frère de Baudoin, débarque dans sa vie à l’improviste, en transit entre deux missions pour Médecins sans frontières. Antithèse de son frangin timoré, Luc est un winner qui avance dans la vie au gré de ses désirs, multipliant les conquêtes féminines tandis que son frère complète laborieusement sa collection de râteaux, lors des rares occasions qu’il a de se retrouver seule avec une fille.
Point n’est besoin de dévoiler plus l’intrigue, ni l’astuce scénaristique qui mènera les deux frères en Afrique, au Bénin, et vers un dénouement doux-amer très bien tourné (ah, ce que c’est bon, les BD avec un VRAI épilogue). Baudoin va y découvrir le sens de sa vie, se révéler à lui-même mais aussi réaliser à quel point son frère l’aime. Car il s’agit avant tout de ça, d’une histoire de fratrie, pleine de sensibilité (mais pas niaiseuse) et de réalisme (mais dépourvue de clichés). Le récit est d’une fluidité réjouissante, en dépit de l’exercice, toujours un peu casse-gueule, des flash-back répétés, et qui ici permettent d’éclairer progressivement la relation complexe et forte qui unit les deux frères.
Le dessin de Toulmé n’est pas étranger à ce plaisir de lecture,Deux vies Baudoin 1 aussi sobre et qu’expressif, ce qui n’est jamais évident dans ce style de graphisme « nouvelle BD » (depuis le temps qu’il existe, on se demande d’ailleurs si l’adjectif signifie encore quelque chose).
Et le Rock dans tout ça ? Une toile de fond discrète mais bien présente, avec juste ce qu’il faut de sexe (hé, hé…), de drogue (oui, bon, juste quelques pétards) et de Rock’n roll, tandis que Baudoin reprend le manche de sa vie et de sa guitare et se frotte à la Pop africaine, lui le fan de Rock des Seventies. Dans son propre style, par son ambiance générale et la justesse des personnages, Les deux vies de Baudoin fait sacrément penser à Love Song ou The Long and Winding Road de l’ami Christopher. C’est encore l’un des plus beaux compliments qu’on puisse faire à ce roman graphique qui tient la corde pour être mon coup de cœur BD de l’année 2017.

One, two, three, four, Ramones!

Dessins : Eric CARTIER – Textes : Xavier BÉTAUCOURT et Bruno CADÈNE

A la soûlante et sempiternelle question « Qu’est-ce que le Rock’n Roll ? », les plus flemmards des spécialistes de la question, journalistes, zicos ou amateurs plus ou moins éclairés auront tendance à répondre en citant un groupe ou un artiste. Elvis arrivera le plus souvent en tête de liste et on essaiera d’avoir une pensée charitable pour ceux qui diront « Johnny » mais alors ce sera sans moi, le culte du grand Binaire Primaire imposant une intransigeance sans faille pour les âmes perdues qui brûleront pour l’éternité au Paradis (fiscal, évidemment).
En étudiant de plus près la question, je conviendrais assez facilement qu’il est un groupe dont le parcours, la musique, le look et bien sûr la légende remplit tous les critères pour incarner dignement l’essence du Rock’n Roll. Le vrai, celui de la classe dominé, des laissés-pour-compte, des losers et par dessus tout de la déglingue. Ramones 1 Et, en se référant à l’avis très autorisé d’un maître du genre, à savoir Frank Black, qui conseillait leur écoute pour expliquer à un Martien ce qu’est le Rock’n Roll, citer les Ramones est assez imparable. Groupe culte, que tout le monde connaît sans l’avoir jamais vraiment écouté, à par les mélomanes bien sûr, les Ramones avaient tout pour devenir le plus grand groupe de l’histoire du Rock et ils le sont devenus d’une certaine façon. Trait d’union entre le Rockabilly des origines au Revival Punk de la fin des Seventies, dont ils sont considérés comme les précurseurs (avec les New York Dolls et les Stooges), leurs disques continuent à se vendre à petites doses et les tee-shirts floqués de leur logo figurent en bonne place dans la top-list des ventes, portés par des d’jeunes qui parfois ne savent même pas qu’il s’agit d’un groupe de Rock (si, si, j’en connais !).
Il existait déjà un bon paquet de bouquins sur les Ramones avec notamment les autobiographies de Johnny et Marky. Mais il manquait une version plus imagée qui restitue toute la dimension visuelle du combo new-yorkais. One, two, three, four, Ramones! constitue ainsi un biopic en bandes dessinées qui fait le tour de la question, en adoptant un vrai point de vue, mettant en perspective ce qui a fait le sel mais aussi le poison de la carrière des Ramones. En l’occurrence celui de Dee Dee, le bassiste. Celui qui a trouvé le nom du groupe et en a composé la majorité des titres. Celui qui aurait pu en être le leader, s’il n’y avait pas eu cette saloperie de dope. Le livre débute par la description de l’enfance de Dee Dee, sur une base miliaire américaine en Allemagne, entre un père violent et une mère alcoolique, avec la découverte des premières défonces. Un terreau propice à faire germer des morceaux de pur Rock’n Roll, sans détours ni faux-semblants. Dee Dee était l’âme damnée des Ramones, Johnny, le guitariste en était la tête pensante. Inventeur de leur look et de leur jeu de scène, il est ici dépeint comme le despote éclairé du groupe. Un bon gros connard d’Amerloque tel qu’on adore les détester, opiniâtre et sans scrupules, antipathique, pro-Bush, vRamones 2aguement raciste, mais implacablement professionnel, sans qui les Ramones seraient restés un petit groupe de quartier. L’opposition de style et de caractères entre Johnny et Dee Dee est l’un des arguments essentiels de cette biographie qui se dévore avec autant de jubilation que l’écoute du premier album des Ramones ou le It’s Alive de 1978.
Cette approche met un peu de côté Joey Ramone, au regard de son statut de chanteur qui aurait dû lui conférer un rôle de leader qu’il n’a jamais été capable d’assumer face à l’omniprésence de Johnny, mais justement elle souligne en creux la fragilité du personnage qui n’avait vraiment rien pour devenir une rock star… la magie du Rock’n Roll.
Point d’orgue de l’opus, une post-face très didactique commentant certaines planches afin d’expliquer le contexte de l’événement ou de l’anecdote, d’aller dans le détail et en savoir un peu plus sur le backstage de la saga Ramones, tout en révélant au passage quelques libertés délibérément prises par les auteurs avec la vérité historique, pour garder la cohérence du récit. C’est pas parce que ça jouait sur trois accords qu’on n’a pas le droit à un peu de rigueur historique.
Et puisque l’on parle de cohérence, il faut saluer le choix d’Eric Cartier pour le dessin. Son style pêchu, dépouillé et diablement efficace colle à merveille avec le Rock sans fioritures des Ramones, le recours au noir et blanc apportant cette touche vintage et nostalgique qui, ajoutée à ce juste équilibre entre vérité historique et parti-pris narratif, fait de ce biopic illustré un ouvrage indispensable pour qui veut connaître l’essentiel du plus grand groupe de Rock’n Roll de l’histoire, en y passant juste le temps d’un de ses concerts. Alors les Kids : Hey, Ho, Let’s go or what ?

Bonus Track : 3 questions (+ 1) à Eric CARTIER

Alive

Dessins et textes : LUZ

On les a tous connus ces concerts où on aurait bien voulu profiter du spectacle, suffisamment près de la scène pour ne rien rater de ces moments dérisoires d’anthologie qui font le sel du rock’n roll show, du genre quand le gratteux jette un regard dépité vers la console de retours, la petite moue complice du chanteur, le pins sur la casquette du bassiste… On est pas arrivés assez tôt pour être au premier rang ou bien on n’avait pas envie de passer deux heures, compreAlive 1ssés comme un joint de bocal à cornichons, contre les barrières.  Mais là, c’était nickel, la place idéale, légèrement excentrée, à portée de vue. Et puis le concert a démarré, on a bougé de vingt mètres en dix secondes, les premiers slammeurs vous sont tombés sur la tronche (que des barbus ventripotents évidemment, les petites meufs vous passent loin des paluches) et vous vous êtes pris les vagues de pogo (ou de mosh selon le degré de distorsion) à intervalles réguliers. Moyennant une côte fêlée, un orteil écrasé et un hématome au sommet du crâne, vous aurez vécu l’histoire du Rock avec un grand H. Mais bon, il faut la mériter sa place au Paradis. Et plus tard vous pourrez dire d’un ton détaché, à l’heure du thé devant un auditoire admiratif et vaguement jaloux : Le concert de Hope In Hell (du Rock tranchant!) à Trifouillis Sur Seine, ouais, j’y étais… devant !

Ces moments de solitude de masse, Luz les a vécus aussi, dans des centaines de concert, souvent aux premières loges, dans la fosse. A un petit détail près, il tenait (ou plutôt agrippait) dans ses mimines un carnet et un crayon et il crobardait les artistes. Parfois de loin, parfois à la lisière du pogo mais parfois aussi DANS le pogo. Imaginez le mec en plein concert de Motörhead. De la folie pure. « We are Luz and we drawing Rock’n Roll ». Tous ces instantanés de concert, pris sur le vif, outre le témoignage brut de fonderie qu’ils donnaient du spectacle, constituaient un parfait indicateur de sa qualité. Si les dessins étaient trop clean, c’est que le concert était nul. Luz parvient à restituer l’énergie et l’ambiance d’un concert avec juste quelques traits, allant à l’essentiel, immortalisant les Rockers, dépouillés de tout artifice, un peu à la manière d’un Reiser car s’y ajoute un humour corrosif, pimenté d’une bonne couche d’auto-dérision.

La couverture de ce plantureux recueil des dessins de concert de Luz illustre à elle seule cette démarche sans concessions, comme leur auteur. Alive est donc une anthologie comprenant les dessins réalisés entre 1999 et 2015 et parus dans diverses publications, dont Charlie Hebdo, Fluide Glacial ou Rock & Folk ainsi que l’album Alive 2Claudiquant sur le Dance Floor. Un manifeste à la gloire du Rock où cependant la caricature sans pitié le dispute sans cesse à l’hommage pasionné. Outre les dessins de concert, le pavé, lourd comme un riff de Stoner Metal, intègre toutes les productions que Luz a faites autour du Rock (mais n’y cherchez pas The Joke) ainsi que des illustrations originales créées spécialement pour le livre, dont quelques planches récentes mettant en scène l’auteur et sa fille, encore bébé, à qui le papa s’efforce de transmettre le flambeau. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Entretenir la flamme d’un style musical qui a dépassé l’âge de la retraite et dont les icônes sont soit mortes, soit bien fripées. Difficile d’entretenir un idéal de liberté, de rébellion et de provocation, même chez les jeunes quand tout semble avoir été dit. L’interview croisée de Luz et Philippe Manoeuvre qui sert de préface au bouquin ne laisse guère optimiste sur l’avenir du Rock mais en attendant, il nous reste une flopée de putains de bons disques, de chauds concerts en perspective et donc désormais les dessins d’Alive pour nous remémorer ce que le Rock aura toujours de jouissif. Rien que pour ça, merci Luz, et tiens bon !

The Long and Winding Road

Dessins : Rúben PELLEJERO – Textes : CHRISTOPHER

Pour concevoir un récit dont le Rock constitue la toile de fond, on peut aller se servir dans la réserve des gimmicks préfabriqués. Genre un beau gosse ténébreux et tourmenté, une enfance malheureuse, une blessure secrète, quelques addictions, des filles sexy et peu farouches, un entourage hostile, ou encore des rebelles de carnaval bardés de cuir et de tatouages. Ça peut donner quelque chose de sympa, voire franchement réjouissant mais ça peut s’avérer aussi insipide qu’un cheeseburger de fast-food. Mais on peut aussi se fabriquer ses propres ingrédients faits maison et y apporter sa touche et sa sensibilité personnelle. Et quand, en plus, on situe l’intrigue en France et qu’on y place une bande de rockers sex-agénaires (et toujours verts) et un jeune architecte d’intérieur quadra bedonnant, on a suffisamment de matos pour créer une histoire originale. long-road-1Christopher nous avait déjà fait le coup avec son magistral Love Song où il explorait les affres de l’adultère sur fond de Brit-Pop anglaise des Sixties avec le big four du genre, Beatles, Stones, Who et Kinks. Cette fois la bande originale de ce road-movie à la française élargit les horizons, en convoquant quelques-uns des standards du Rock et de la Pop des années 1960 et 1970 dont le titre est repris pour chaque chapitre.
Ulysse doit exécuter les dernières volontés d’un père dont il ne connaît presque rien, en allant répandre ses cendres à l’endroit qu’il lui a désigné. Au volant du Commodore, le vieux Combi VW de l’éphémère groupe de son géniteur, les Tridents, une brochette de vieux anars qui n’ont pas perdu la flamme, Ulysse va entreprendre un long voyage, de Montpellier à l’île de Wight, lieu d’un festival de Rock culte du début des Seventies où s’est rendu le père d’Ulysse avec ses acolytes… et sa dulcinée. Le fils va refaire ainsi le parcours accompli quelques décennies plus tôt par le père. Grâce au journal de ce dernier et aux souvenirs encore vivaces de ses potes, il va découvrir qui était vraiment ses parents et en apprendre tout autant sur lui-même. L’odyssée sera éminemment sex, drug and rock’n roll, comme une renaissance pour Ulysse, car « De si loin que l’on revienne, ce n’est jamais que de soi-même » comme dirait l’autre (allez sur Internet, et lisez le bouquin d’où c’est tiré. Je ramasse les fiches de lecture dans deux semaines).long-road-2
On concédera que le pitch n’est pas ultra novateur. Mais la réussite de ce nouveau pavé (plus de 180 pages en grand format!) dans la mare déjà bien remplie des histoires de road-trips est d’avoir pris le temps de développer les personnages et les situations et de ciseler un récit nostalgique d’une époque mythique du Rock, d’autant plus fantasmée qu’elle symbolise plus que les autres ce rêve perdu d’une ère nouvelle, sans tabous ni interdits où la musique et l’amour auraient pu prendre le pouvoir. Ulysse et ses oncles par procuration illustrent cette quête sans espoir mais vitale d’une jeunesse enfuie vers laquelle nous devrions tous courir à perdre haleine, jusqu’à notre dernier souffle.
Il faut enfin saluer le travail remarquable de Rúben Pellejero dont la ligne claire, précise et épurée offre au scénario riche et dense de Christopher la fluidité nécessaire pour avaler d’une seule traite ce long périple sur cette route longue et sinueuse qu’on rêve tous de prendre, où qu’elle nous mène.

Welcome to Hell(fest) – Le Retour

Dessins : Johann GUYOT – Textes : Sofie VON KELEN

Vous aviez cru être peinards mais vous vous êtes mis le Pentacle bien profond. Car, oui, les Poilus de l’Enfer sont bien de retour. Pour les incultes, (je ne les qualifierai pas d’infidèles, par les temps qui courent, ça pourrait faire désordre), et comme l’automne est de retour avec son lot de spleen, de langueur… et surtout de grosse flemme, je me bornerai à renvoyer à la chronique et la petite interview présentes sur le site, relatives au premier tome paru en 2015.
welcome-to-hellfest-le-retourPar rapport à ce dernier, pas de changements radicaux et donc que du hautement recommandable, entre mini-chroniques, instantanés de concert, tronches de Métalleux expressives et encarts didactiques pour les moins pointus des lecteurs (ça permet de se la péter devant les potes entre deux chips et une gorgée, à l’heure de l’apé-rot). Le tout saupoudré de cette petite pointe d’humour et d’autodérision qui rappellent opportunément que tout ça, c’est avant tout du Rock’nRoll.
A noter que ce nouveau bréviaire est cette fois consacré exclusivement à l’édition 2015 du Hellfest. Alors, enfilez vos cornes, remplissez votre chope, mettez vos protections auditives (oui, bon d’accord, pour les moins jeunes). A lire en headbanguant en rythme, index et auriculaire dressés fièrement. Les plus souples peuvent faire le poirier.

White Trash

Dessins : Martin EMOND – Textes : Gordon RENNIE

White Trash 1

Dans le supermarché des fantasmes Rock, le Road-Trip figure en tête de gondole. Dans une décapotable, profilée comme un missile, longue comme le pire cauchemar de l’apprenti conducteur négociant son premier créneau. En plein désert, sur une route à deux 6, le troisième restant en filigrane, bien planqué, pour ne pas effrayer les bonnes âmes en attirant la Bête. La musique à fond, forcément binaire et saturée, vous roulez pénard sous un soleil de plomb, une paire de Ray-Bans sur le museau, en loup solitaire ou bien accompagné et dans tous les cas, vous êtes le roi du Bitume (ou l’Aigle de la Route, à condition que Mad Max soit en train de prendre sa pause).
Évidemment, c’est beaucoup plus fun quand votre but est de rejoindre Las Vegas en un seul morceau, alors que vous avez une armada à vos trousses composée du FBI, du Klux Klux Klan, de prédicateurs fanatiques et d’une paire de péquenots dégénérés échappés d’un film Gore de série Z. Le but commun de cette joyeuse équipe armée jusqu’aux dents étant bien sûr de vous faire la peau. Si en plus, vous braquez quelques banques pour financer les faux frais, c’est encore mieux.
A tous ces niveaux, White Trash respecte scrupuleusement l’intégralité du cahier des charges d’un récit dont le pitch n’a rien de vraiment orignal. Mais en l’occurrence, ce n’est pas la qualité de la gnôle qui compte mais bien celle du flacon, et là, il est indéniable qu’il s’agit d’une des BD les plus déjantées de l’histoire du 9è Art, tous genres confondus. On ne peut s’empêcher de penser à un remake des Blues Brothers en version trash, customisée et gonflée aux mauvais sentiments. Car les deux héros, Dean le « Dude » et « Le King » sont des clo(w)nes maléfiques d’Axl Rose et d’Elvis Presley, une connexion chaque jour plus évidente et prémonitoire quand on voit l’évolution du dernier chanteur d’AC/DC, bientôt aussi bouffi que son glorieux aîné.
Mais ici, les deux compères s’entendent comme larrons en foire, défouraillent et exterminent sans distinction, dans le sillage de leur odyssée sanglante aussi bien le salopard que la veuve et l’orphelin. Difficile d’avoir de l’empathie pour ces « Cadillac Killers » saWhite Trash 2ns merci, si ce n’est qu’à travers eux, le mythe de la Grande Amérique s’en prend plein la tronche, racistes, pro-gun et culs-bénis en première ligne. Et c’est l’essentiel à retenir de ce périple mortifère et transgressif qui laissera sur leur faim les lecteurs habitués aux intrigues bien construites et au suspense millimétré.
… Sauf le dessin qui vous colle une claque comme vous n’êtes pas prêts d’en reprendre une de sitôt, d’autant que le dessinateur s’est suicidé en 2004, ce qui n’en surprendra pas beaucoup. Peu soucieux de lisibilité et de fluidité narrative, Emond enchaîne des mini fresques Rock’n Roll, touffues, explosives et hautes en couleurs (un peu trop parfois au détriment de son dessin), tantôt magistrales, tantôt absconses, truffées de détails et d’un humour souvent noir. Ses personnages forment un bestiaire grand-guignolesque qui pourrait par moment évoquer du Jérôme Bosch sous acide. On est à la lisière de la virtuosité et de la confusion, dans un univers personnel souvent déroutant. White Trash est comme ces solos de guitare ultra techniques qui peuvent impressionner tout autant qu’exaspérer le public mais ne laissent pas indifférents. Une sorte d’ovni (Objet Dessiné Non Identifié) que tout amateur de BD Rock se doit d’avoir lu.

Le Heavy Metal

Dessins : Hervé BOURHIS – Textes : Jacques DE PIERPONT

Chez le béotien, tout morceau de Rock qui bastonne un tant soit peu est souvent désigné par le vocable passe-partout de Hard Rock. Face à ces mécréants, toute tentative d’édification semble vouée à l’échec. Leur expliquer ce qui différencie AC/DC de Nirvana s’avère à peine moins fastidieux que l’écoute du dernier album hommage à Jean-Jacques Goldman (un vrai hard-rocker, pour sûr, tellement il a saigné sur les Gibson…). Perso, j’ai essayé pendant deux minutes de démontrer à un fan de Coldplay (non, je jure, je le connais à peine) en quoi Iron Maiden était bien plus mélodique que la NWOFS (New Wave Of French Song pour les bilingues). J’ai commencé à utiliser des mots comme Death, Black, Trash… et bien sûr Heavy Metal. Mais face à l’encéphalogramme plat de mon interlocuteur qui ne soupçonnait même pas l’existence de tous ces groupes de chevelus vociférateurs, j’ai cessé le Le Heavy Metal ; Bourhis © Le Lombard, 2016combat. 
Mais ça c’était avant. Car désormais, il me suffira de brandir Le Heavy Metal, vade-mecum qui décrypte cette musique si… différente, depuis ses origines jusqu’à nos jours où le style s’est ramifié en une profusion de chapelles et de sous-genres dans lesquels les amateurs du genre se distinguent de la plèbe asservie au Rock préformaté. Jacques de Pierpont, spécialiste érudit du Métal, s’est allié à l’un des dessinateurs les mieux à même de dépeindre le foisonnement de cette culture riche en poils et en décibels : Hervé Bourhis reprend ici la recette graphique qu’il a mise au point et déclinée dans Le Petit Livre Rock et le Petit Livre Beatles : Un patchwork de dessins sobres et efficaces qui illustrent et garnissent ce cabinet de curiosités métalliques. Un procédé qui permet de se balader au gré des pages, sans lasser le lecteur, malgré la foule d’informations délivrée. Grâce à ce brûlot qui peut subrepticement se glisser partout, sac à dos, bas résilles ou poche de treillis, vous saurez tout… Le signe du Dio-ble (celle-ci mérite que je brûle en enfer pendant plusieurs éternités), l’histoire, les groupes, les albums, les fringues, les anecdotes, les festivals… qui composent le Culte du Métal, de Black Sabbbath au Hellfest, comme l’annonce le sous-titre.
Heavy Metal 2Cela étant dit, il faut bien replacer l’ouvrage dans le contexte de cette nouvelle collection du Lombard, la petite bédéthèque des savoirs, qui vulgarise par le medium de la BD des thématiques très diverses. Donc, les fins connaisseurs de gros Rock qui tâche n’apprendront sans doute pas grand-chose et auront beau jeu de relever certaines omissions sans doute volontaires mais, le sujet étant aussi vaste que pointu, on aurait mauvaise grâce de s’en plaindre. Pour ma part, je pointerais quand même le peu de place accordé à Faith No More, ce qui pour le coup relève du blasphème ultime.

Mais sinon, comment ne pas saluer ce petit opus qui gagne haut la main, auriculaire et index fièrement dressés vers le ciel, le pari de faire le tour de la question et de montrer toute la richesse et l’originalité de ce genre musical qui constitue une véritable culture, avec ses codes, ses rites, ses traits, qu’ils soient de noblesse ou franchement caricaturaux. De quoi réviser ses classiques, briller dans les conversations de salon entre deux pintes et une poignée de chips et bien sûr convertir de nouveaux adeptes, au grand dam de Sainte Christine.

Lennon

Dessins : Horne – Textes : Eric Corbeyran

Jésus-Christ est mort le 8 décembre 1980. Depuis, les exégètes se sont bousculés au portillon pour donner leur version du nouveau testament. Comment un prolo de Liverppol a fondé le groupe le plus mythique de toute l’histoire de la musique et pas que populaire. Sur Lennon tout a donc été écrit et les zones d’ombre sont si réduites qu’à part les pensées intimes de l’intéressé, on ne voit pas trop ce qu’il y aurait à rajouter.
Les pensées intimes, c’est justement le parti adopté pour ce biopic, adaptation du livre de Foenkinos, qui renouvelle un peu le propos en faisant parler Lennon dans une longue confes Lennon ; Horne © Marabulles, 2015sion auprès d’une psychanalyste imaginaire dont on ne verra que les jambes impeccablement galbées.
A New-York, dans l’immeuble Dakota où il vit avec sa petite famille et où il a acquis une forme de sérénité, Lennon vient régulièrement s’allonger sur le divan. Il retrace ainsi toute sa vie depuis l’enfance troublée par des parents défaillants jusqu’à cette funeste soirée où Mark Chapman a mis un terme à la légende à coups de revolver. Il parle sans pudeur et sans artifice, avec le détachement de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver et donc plus grand-chose à cacher, qu’il s’agisse des blessures intimes, des épisodes peu glorieux ou des moments de grâce.
Sur la forme donc, cette incarnation subjective est astucieuse, car elle donne une réelle densité et un vrai parfum de sincérité à cette énième version de l’histoire de Lennon.
Sur le fond, si vous avez déjà tout lu sur les Beatles et sur Lennon ou même si vous estimez en savoir assez, ne cherchez pas la petite bête, l’anecdote ultime ou la révélation fracassante, vous serez déçu. En revanche, pour les béotiens et même pour les érudits, à titre cette fois d’aide-mémoire, vous saurez tout ce qu’il faut savoir sur la saga des Beatles et du rôle prépondérant qu’y a joué Lennon. Le tout servi par un élégant lavis noir et blanc qui rend un bel hommage à tous les protagonistes, fidèlement reproduits, ce qui est digne d’éloges tant il est facile de tomber dans la caricature quand il s’agit de montrer ces icônes tant de fois mises en peinture, avec plus ou moins de justesse. Là, le contrat est parfaitement rempli.
 Lennon ; Horne © Marabulles, 2015Les tenants et les aboutissants de la saga sont impeccablement décortiqués et mis en perspective avec notamment une présentation tout à fait objective de l’irruption de Yoko Ono et de son rôle de révélateur plus que de déclencheur de la crise qui couvait au sein des Fab Four. De même la rivalité extraordinairement productive entre Lennon et Mac Cartney est abordée avec lucidité. Les fans de Lennon regretteront peut-être que l’on passe assez vite sur la partie post-Beatles qui, il faut l’avouer, fut nettement moins enthousiasmante, hormis deux ou trois tubes dont un hymne pacifiste bisounours, un hommage Rock’n Roll peu inspiré et quelques élucubrations bruitistes avec la miss Yoko. Je sais que je me suis pas fait des copains sur ce coup là mais j’assume.
Pour les mécréants, réfractaires au culte de Mister John et aussi pour les petits jeunes qui ne maîtrisent pas l’histoire sainte, on ne pourra donc qu’inciter à la lecture de cet opus, propice à leur ouvrir les esgourdes et même les méninges, en ce qu’elle offre une (auto)analyse édifiante sur la condition de Rockstar.

Le roman de Boddah – Comment j’ai tué Kurt Cobain

Dessins et textes : Nicolas OTÉRO

Le Rock s’en était pris plein la tronche pendant les années 1980. Les vieilles gloires des Sixties bégayaient leurs gammes, le Punk n’en finissait plus de crever, les permanentes régnaient sur le Métal et AC/DC commençait à nous casser les burnes. Comme dans les plus grosses périodes de crise, on était contraint de s’orienter vers les valeurs sûres, genre Springsteen, Cure ou Maiden, histoire de ratisser large. On gérait frileusement son portefeuille, en attendant le gros coup, le truc qui allait tout (re) ou (ré)péter, mais ça semblait vraiment compromis. En France, les Variéteux prenaient toute la place et polluaient les ondes avec leur bouillasse synthétisée régnant sur le Top 50. Il y avait certes le paradoxe du Rock alternatif (à quoi, d’ailleurs ?) mais malgré une bonne volonté et une énergie évidentes, ça manquait encore de consistance. Roman de Boddah 1
Et puis, soudain, la bombe a explosé et a fait table rase de tout le reste. Tout y était, la pochette provocatrice, la photo de ces trois mecs avec leur trogne de rebelles, le doigt d’honneur… Et puis les titres, des hymnes Rock mâtinés de Punk, de Hard et de Pop, gorgés de saturation, sur une ligne rythmique de plomb, qui exprimaient cette urgence et cette révolte qu’on attendait tant. C’était le début des années 1990 et on savait déjà qu’avec Nevermind, on en prenait pour un bail. Kurt Cobain, qui était à l’origine de ce cataclysme, lui en a pris pour l’éternité à peine trois ans plus tard en se faisant sauter le caisson, entrant ainsi dans la légende, Club des 27 et tout le bazar.
Vingt ans plus tard, des tonnes de papier ont été noircies pour tenter de cerner le phénomène Nirvana et plus particulièrement l’énigme Cobain, l’enfant chéri du Rock, jeune, beau, célèbre et bourré d’un talent dont on a fini par comprendre qu’un insondable mal de vivre en constituait le principal ingrédient. Alors quoi, encore un biopic de plus ? Sauf que Nicolas Otéro, en adaptant le livre d’Héloïse Guay De Bellissen, a décidé d’attaquer la légende par un angle original qui constitue sinon la clé, du moins l’un des révélateurs de la tragédie Cobainienne (je la tente, vous la gardez ou pas). Celui d’un personnage imaginaire que Cobain a inventé quand ses parents ont divorcé. Il s’appelait Boddah et c’est à lui que Cobain a écrit, juste avant son suicide, une lettre intégralement et opportunément reproduite à la fin du livre.
Confident, meilleur ami, alter-ego… Boddah était tout cela. En lui donnant un visage et une voix, Le roman de Boddah nous fait découvrir l’intimité de Cobain, ses pensées secrètes, ses angoisses, ses démons et surtout sa détresse qui n’ont fait que grandir jusqu’à l’issue fatale. Éludant l’enfance de Cobain, le récit débute aux dernières années, juste pendant la période Nevermind et la rencontre avec Courtney Love. Sur ce point précis, il faut saluer une approche qui évite la condamnation simpliste de l’ambitieuse leader de The Hole dont la personnalité ne pouvait s’accommoder d’un mec aussi perturbé. Elle s’imaginait former avec lui avec le couple de Rockstars le plus cool du moment, mais elle a été incapable de gérer les addictions et la déprime chronique de Cobain qui a bien failli l’entraîner dans sa chute. Quelle qu’ait été son attitude minable après la mort de Cobain, ils ont vécu une passion, destructrice, mais une passion quand même qui constitue l’axe du récit.
Mais surtout, il y a Boddah, dont le livre propose une incarnation tout à fait convaincante. Boddah est le contre-champ de CobRoman de Boddah 2ain qu’il ne juge ni ne conseille. Il est juste une présence qui accompagne le chanteur de Nirvana, fidèle comme une ombre, sans intervenir et devient le témoin imperturbable de sa déchéance. Otéro s’est plongé comme un mort de faim dans son sujet et n’ a mis que huit mois à réaliser tout seul ces 150 pages en couleurs directes et lettrage à la main. Cette sincérité et cette implication totale se retrouvent dans son dessin et son découpage, vifs et énergiques, comme la musique de Nirvana dont la puissance est parfaitement restituée dans de superbes scènes de concert. L’auteur compose un Cobain parfaitement crédible aussi bien dans ses moments de folie que dans les passages plus intimes avec Boddah ou Courtney Love. Ce roman graphique contribue ainsi à lever un peu plus le voile sur la personnalité complexe et torturée de Cobain. Ce dernier a (re)donné envie à tellement de gens d’écouter du gros Rock que ça valait assurément un biopic de plus, surtout de cet acabit.

Bonus Track : 3 questions à Nicolas OTÉRO

Welcome to Hell(fest)

Dessins : Johann GUYOT – Textes : Sofie VON KELEN

Tous les mois de juin, dans la paisible campagne ligérienne, au milieu des vignes, une de ces bourgades traditionnelles qui font le charme de nos belles et douces provinces françaises, se transforme l’espace de quelques jours en antichambre… de l’Enfer.
Des cohortes de mâles, plus ou moins vigoureux et de femelles plus ou moins vêtues, mais tous, ou presque, dotés d’un système pileux ou capillaire fort développés, déferlent dans la petite ville de Clisson, envahissant ses rues et ses commerces et surtout ses bars, ainsi que le rayon bière et biscuits de son supermarché Leclerc. Ces hordes vociférantes arborent fièrement des tee-shirts à la gloire de groupes inconnus du public de Michel Drucker ou de Naguy, des vestes de jean ornées de patchs, comme autant de médailles récoltées dans la furie des concerts ou recyclent les fondamentaux de l’imagerie Rock, jeans, cuirs et clous entre autres, avec un zest de médiéval etWelcome to Hellfest 1 une once de religion, pour créer les looks les plus improbables, composant ainsi un joyeux carnaval rock’n roll.
Pendant trois jours plus de 150 groupes puissamment électrifiés font hurler leur cordes vocales et leurs guitares sur fond de beats de batterie telluriques. 150 000 pèlerins viennent admirer ces idoles assurément païennes et sacrifier ainsi au culte du Dieu Métal et à celui de son cousin tout aussi agressif, le Punk, les ancêtres de la fratrie, Hard Rock en tête, n’étant pas en reste dans ce séisme musical et bruitiste. Le Hellfest, à l’origine un événement underground réservé à un public averti est devenu aujourd’hui une véritable institution, deuxième festival de musiques actuelles en France en fréquentation, le premier si l’on parle de Rock exclusivement. Comme dirait ce bon vieux Clint, le monde se divise en deux catégories, ceux qui vont au Hellfest et ceux qui creusent.
Johann Guyot fait partie de la première catégorie et, comme l’ami Will Argunas avec son Pure Fucking People, œuvre de surcroît pour faire connaître aux masses incultes et partager en images ce festival haut en couleurs et en décibels. Welcome to Hell(fest), qui retrace trois éditions du Hellfest, de 2012 à 2014, est une sorte de carnet de voyage en pays métalleux, un patchwork d’instantanés de concerts, avec un dessin noir et blanc sans fioritures, rudement efficace pour restituer l’énergie et l’imagerie du Métal. L’auteur a crobardé avec jubilation une belle galerie très expressive de portraits de ces chantres du gros son, pris sur le vif, guitare en érection et tignasse au vent. Le tout souvent agrémenté d’une courte présentation juste ce qu’il faut de didactique ou de commentaires personnels sur les artistes immortalisés. Il a également retranscrit quelques éléments incontournables du Hellfest, qu’il s’agisse des lieux ou des à côtés des concerts. Avec pas mal d’humour et d’auto-dérision, Guyot n’hésite pas se mettre en Welcome to Hellfest 2scène pour livrer quelques unes de ses expériences de festivalier, coups de cœur ou plans foireux qui font le charme de ces purs moments de Rock’n Roll. L’opus est complété par quelques mini-chroniques ainsi que de courtes interviews de zicos, réalisées par Sofie Von Kelen, qui apportent une dimension journalistique au bouquin. On regrette même qu’il n’y en ait pas un peu plus.
Ceux qui participent tous les ans à cette grande messe électrique, retrouveront dans ce bréviaire le parfum et l’écho de leurs souvenirs de fidèle pratiquant de la liturgie du Métal. Ceux qui ne connaissent pas le Hellfest comprendront peut-être un peu mieux de quoi il retourne et sans doute que cela donnera envie à certains de mettre le cap à l’Ouest. Quant aux autres, tant pis pour eux… qu’ils continuent de creuser, Motherf…rs !

Bonus Track : 3 questions à Johann Guyot

California Dreamin’

Dessins et textes : Pénélope BAGIEU

Comme beaucoup, je trouve que « beauté de l’intérieur » est l’une des ces expressions au mieux passe-partout, à la limite hypocrite et au pire parfaitement cynique pour désigner ceux avec qui la nature ou la vie n’ont pas été très généreuses, voire franchement salopes. Le genre de formule tellement galvaudée qu’elle en devient souvent assassine dans la bouche de gens mal ou bien intentionnés, seconde hypothèse sûrement la plus destructrice, l’Enfer étant toujours pavé de bonnes intentions.
Oui mais voilà, il y a aussi ceux pour qui cet aphorisme creux sonne pourtant comme une évidence. « Mama » Cass Eliott, Ellen Naomi Cohen dans le civil, appartient à cette noble caste. Les Mamas and Papas est un groupe dont le nom n’évoque peut-être rien à la majorité des moins de trente ans mais dont les chansons les plus connuCalifornia Dreamin' 1es restent souvent gravées dans la tête de la plupart de ceux qui les ont entendues au moins une fois, toutes générations confondues. California Dreamin’ est leur plus gros succès et ses paroles résument parfaitement le destin de cette fille qui prenait toute la place sur les photos du groupe. Pas à cause de sa carrure impressionnante qui fait ressembler les autres membres à un trio d’anorexiques mais à cause de son regard et d’un charisme qui s’imposent au spectateur. A côté d’elle, Michelle Phillips, l’autre fille, blondinette gracile et épouse de John, le song-writer du quatuor, belle de l’extérieur sans être forcément laide à l’intérieur, paraissait sans relief. Et quand Mama Cass se mettait à chanter, le doute n’était plus permis : La star des Mamas and Papas, c’était elle.
Pénélope Bagieu retrace ce rêve californien dans ce qu’il a de plus intemporel et de plus impitoyable. De la petite fille d’émigrés juifs, enjouée et sûre d’elle jusqu’à la grande chanteuse qu’elle avait toujours su qu’elle deviendrait, en détaillant avec minutie depuis l’enfance, toutes les étapes d’une destinée hors normes où malgré tous les contraires apparents, les astres finissent (presque) par s’aligner.
Servie par un crayonné sobre et élégant, la narration prend le temps de mettre en lumière la psychologie de l’héroïne, passionnée, romantique sans être niaiseuse, animée d’un énorme appétit, pour la vie en général, qui la rendait irrésistible et en a fait une icône de la Pop des années 1960. Le récit met également en évidence le don musical de Mama Cass, qui au delà d’une voix unique avait une créativité et un sens de la modernité qui a contribué à faire des Mamas and Papas bien plus qu’un de ces groupes de Folk gentillets en vogue à l’époque. Enfin, California Dreamin’, c’est aussi, et peut-être surtout la relation de Mama Cass avec Denny Doherty, la deuxième belle voix du groupe, histoire d’amour impossible ou contrarié, qui a nourri la chanteuse bien plus que les sandwichs King Size.California Dreamin' 2
La manière dont Pénélope Bagieu a réussi à donner vie à sa Mama Cass est bluffante. Au delà de la ressemblance purement physique, elle fait ressortir avec brio l’expressivité de la jeune femme, qu’il s’agisse de son regard ou de ses attitudes avec cette façon naturelle de camper ses formes généreuses sans sombrer dans le ridicule. L’auteure restitue avec brio la sensibilité de ce personnage émouvant auquel on s’attache dès le premier dessin. Et, cerise sur le gâteau, (je pouvais pas la louper celle-là), elle a eu le bon goût d’arrêter le récit au moment où la vie et la carrière de Mama Cass rentrent dans l’histoire, pour que reste intact un rêve qui ne doit jamais s’arrêter.