A propos de On était des anges
Interview d’Anne-Caroline PANDOLFO et Terkel RISBJERG
Comment est né l’album et quelle est la part de vécu dans votre récit ? Est-ce que ce sont les lieux, les événements, les personnages ?
Anne-Caroline PANDOLFO : C’est l’ensemble. C’est vraiment du pur vécu mais qui a été fictionnalisé. Mais c’est sur une inspiration de mon adolescence. J’ai grandi dans un village pavillonnaire comme ça, du Faubourg de Strasbourg. Isheim ça n’existe pas. Tous les villages alsaciens se terminent en heim. Et celui dans lequel j’ai grandi en fait partie. Mais je ne voulais pas cristalliser un village plutôt qu’un autre. Comme on raconte quand même un ennui mortel, je lui ai donné un nom qui n’existe pas.
On rencontre plein de lecteurs qui nous disent « on s’est reconnus, on a vécu la même chose ». Donc Isheim c’est en Alsace parce que c’est là que j’ai grandi. Mais je crois que ça peut être n’importe où en France. Dans les coins pavillonnaires ou ruraux où il n’y a pas grand chose à faire. C’est le mal-être adolescent,avec l’ennui en plus. On était dans des lieux où il ne se passe pas grand-chose, où il n’y a pas d’offres culturelles. Tout se passe dans les relations entre les jeunes qui se rassemblent et qui s’ennuient ensemble. C’est du souvenir personnel.
Sans être indiscret, est-ce que certains des personnages se rapprochent plus de ce que vous avez connu ?
Anne-Caroline PANDOLFO : Non, ce n’est pas indiscret du tout. Puisque j’en ai fait un bouquin. Je pense que je suis un peu dans les personnages, plutôt que dans un personnage en particulier. Évidemment la petite punquette, là au niveau du look, c’était plutôt moi. Mais Chris,qui a le look de Robert Smith, je me retrouve aussi dans son tempérament. Et puis les autres, c’est un mélange de gens que j’ai connus en fait.
Ce sont des personnages que j’ai créés de toutes pièces mais sur des souvenirs que j’ai fictionnalisés. Ça se sent dans le récit. Ça me semblait évident que ça ne pouvait pas être que du récit fictionnel.
Il y a des scènes que j’ai vécues vraiment, comme la première, avec le jeune qui commence à dire ça (NDR : Hervé qui donne un cours sur l’exacte prononciation du mot Fuck). C’était cette époque où personne n’allait aux États-Unis. Et ce gars revenait des États-Unis. Donc, on était tous là : « Il est allé sur Mars ». Il se la jouait complètement à nous expliquer… Ça m’a marquée. Alors qu’en soi, c’est rien comme scène. Mais c’est aussi cette petite scène qui donne de l’authenticité au récit.
Et puis ces moments prennent vachement d’importance quand on s’ennuie. Tous les petits drames des familles, c’est grossi. Parce qu’on entend l’histoire de la voisine, du fils, du voisin. Et du copain, de son frère, son petit frère, son grand frère. Et ça prend des proportions parce que ça rentre dans des têtes qui sont en manque d’histoire, dans des villes qui n’ont pas d’histoire. Où tout le monde dort. Où il ne se passe pas grand-chose.
Est-ce que dès le départ, il y avait cette idée d’intégrer toutes ces références rock ? Qui les a choisis ?
Anne-Caroline PANDOLFO : On les a choisis ensemble. Mais pour moi, c’est une époque où on vivait à travers la musique. C’était vraiment l’échappatoire principal. Et puis aussi une petite bataille permanente : « toi t’écoutes quoi, toi t’écoutes quoi ?… » J’ai deux sœurs et l’une de mes sœurs écoutait vraiment de la musique pop. Elle avait un look fluo. J’aime beaucoup ce personnage là aussi.
J’étais plutôt gothique. C’est marrant parce qu’on était dans des mondes différents. On se différenciait mais on se personnalisait comme ça. Et dans le groupe de jeunes de l’époque, on était tous super lookés. Donc ce contraste était rigolo. Parce qu’on s’affirmait comme ça par la musique et le look, les cheveux et tout. Et on débarquait comme ça dans le village. Les parents détestaient qu’on ait des looks comme ça. L’intérêt, c’était de choquer les parents.
L’intrigue se déroule dans les années 90. Or la bande-son de l’album est presque exclusivement composée de titres des années 80, sans référence explicite et sonore au rock des années 90, Gun N’s Roses, et le grunge notamment.
Terkel RISBJERG : Le premier Gun N’s Roses, c’est 1987. Au départ, on s’est dit 1989. Et on l’a situé là. Après on s’est dit on prend la musique en arrière, mais pas en avant, parce que sinon, il va y avoir une sorte d’anachronisme. Pour nous, c’est la toute fin des années 80. 80 ou tout début des années 90.
Anne-Caroline PANDOLFO : Pour moi ça n’a jamais été aussi précis en fait. Parce que ça aurait pu être les années 80, les années 90. Moi à l’époque j’écoutais beaucoup Cure, Siouxie… Des choses qui étaient déjà plus anciennes en fait. Parce qu’on n’avait pas non plus le même accès à la musique hyper actuelle qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, les jeunes disent « tiens demain il y a l’album de machin qui sort sur Spotify ». C’est demain et ils l’auront tout de suite.
Et moi dans le patelin où j’étais, on avait la musique avec du retard… sur des cassettes. On écoutait des trucs sans savoir si c’était le dernier sorti. Parfois il y avait quelqu’un comme le gars qui venait de New York ou qui venait de Londres, qui ramenait des disques, des imports. Tu dois te souvenir des imports. C’était vraiment le truc qui faisait rêver tout le monde.
Terkel RISBJERG : T’inquiètes pas il y a un t-shirt Nirvana dans le tome 2. Et une affiche Rage Against The Machine !

Quel est le ou les personnage(s) dont vous vous sentez le plus proche ?
Anne-Caroline PANDOLFO : J’ai du mal à dire parce que j’ai l’impression que dans chaque personnage il y a une facette de moi qui m’a permis de créer le personnage en fait. J’aime beaucoup le personnage de Chris. Parce qu’il est un peu observateur de l’extérieur. Et il essaie de créer son truc. On lui met des bâtons dans les roues. Et je l’ai beaucoup développé dans le deuxième tome aussi. Comme un personnage qui me touche particulièrement.
Mais bon voilà c’est pour une facette. Et puis sinon j’aime bien l’espèce de grand cœur un peu brutal de Vivi évidemment. Oui, je les aime bien tous, même aussi les deux René qui se tapent tout le temps.
Terkel RISBJERG : Je m’habillais comme ça (NDR : il montre le personnage de Red). Il y a quelques trucs, comme The Cult, Sonic Youth. C’est plus moi,je crois. Mais je n’ai pas vécu dans un village. Ma jeunesse n’a pas beaucoup ressemblé à ça. J’étais dans le centre-ville de Copenhague. Déjà les gens étaient moins lookés. Mais nous qui écoutions du Métal. C’était quand même plutôt marqué. Pour moi tous les autres étaient pareils. Il y avait une espèce d’hégémonie, un parallélisme dans la jeunesse danoise. Ce n’est pas forcément un mal. Mais je crois que les Français étaient beaucoup plus lookés. Et les rébellions aussi étaient sans doute beaucoup plus marqués et plus nécessaires en France qu’au Danemark. On avait moins ce sectarisme.
Mais qui je serais ? Moi j’avais des cheveux longs, j’étais calme, je jouais de la guitare. Mais c’était pas pour la rébellion en fait. J’étais gentil avec maman.
Après je serais tombé amoureux de Vivi, c’est une évidence. C’est un aimant.
Anne-Caroline PANDOLFO : On a un garçon et une fille. Et c’est en les observant qu’on a eu envie de faire ce bouquin.C’est de la transmission. Mais ça nous a aussi rappelé notre adolescence à nous de les voir grandir. Et il y a des choses qui n’ont pas du tout changé. Des désirs profonds. Des désirs de rébellion aussi. Et puis il y a des choses qui ont complètement changé. C’est surtout tout le contexte. Le rapport à la musique a complètement changé.Les relations aussi. Et puis le contexte politico-social, le Climat et tout ça. Et avec des très bonnes choses. Une libération de la parole des femmes. Les femmes à cette époque-là, c’était pas la joie. Les homosexuels, les autres minorités n’existaient même pas. Tout ça c’est beaucoup mieux. Et puis il y a d’autres choses qui sont beaucoup plus dures. Les réseaux sociaux oui mais qui ont été vachement bénéfiques aux femmes et aux minorités. Donc voilà, tout ça nous a donné envie de faire ce projet.







Les ingrédients sont ainsi réunis pour que les événements prennent une tournure dont tous les protagonistes ne vont pas sortir indemnes.
Christophe Dubois est quant lui le dessinateur du
Hervé Bourhis, qui est l’un des auteurs BD les plus éminents de la BD Rock, auteur, entre autres, du
Le thème classique d’une jeunesse engluée dans un bled de province qui sclérose très vite le moindre rêve de gloire, est ici traité dans une chronique douce amère, mélancolique comme un ciel maussade de bord de mer. Le titre de l’album est une référence pas du tout innocente au beau et dépressif morceau de David Bowie. L’autrice fait aussi un clin d’œil sympa au mythique Club des 27, l’âge de Martha au moment du récit.
Dans les Héros du Peuple sont immortels, il apporte une nouvelle illustration que le destin des Rockers, avec ou sans la gloire, peut être un chemin de galères, voire de souffrance. Le récit est, impeccablement construit, en choisissant opportunément, après un flash-back préliminaire au Portugal, de se focaliser sur la période française « Rock, Drogue et Braquage » de Gilles Bertin puis la dernière époque de son exil, en Espagne. L’auteur nous fait revivre avec une authenticité rare, tant des personnages que des ambiances, la saga de cet anti-héros, ainsi que de ses potes, marqué par la précarité, la dépendance à l’héroïne, la délinquance, la maladie (le SIDA), auquel la musique et l’amour vont lui permettre d’échapper à une issue tragique et précoce et au final lui apporter une vraie rédemption.
En attendant, on peut toujours rêver et se risquer à prononcer le début de cette phrase magique : « Et si… ? » C’est ce qu’ont fait Hervé Bourhis et Julien Solé en donnant vie à cette uchronie qu’on aurait tant voulu voir se réaliser. Et si en 1980, les Beatles étaient de nouveau réunis pour composer des chansons ? Postulat alléchant mais qui une fois posé représentait un sacré challenge. Avec la culture Rock du sieur Bourhis, on n’était pas vraiment inquiet, encore fallait-il aborder le sujet sous le bon angle. Avec Julien Solé au dessin, il y avait fort à parier qu’on n’allait pas tomber dans l’hommage tiède mais plutôt verser dans une parodie joyeusement iconoclaste.
Cela aurait donc été le bon moment pour reformer le groupe et repartir vers les sommets de la gloire… et de la fortune. Le cahier d’Hervé Bourhis à la fin du livre vient à point nommé expliquer toute la pertinence de l’hypothèse d’une telle reformation.
Cette dure réalité du marketing s’applique aussi à la BD. Combien d’albums n’ont même pas le droit à un simple feuilletage en raison d’une couverture pas assez « vendeuse », ce qui explique que les éditeurs y attachent souvent une attention quasi obsessionnelle. S’agissant de Nous aurons toujours 20 ans, point de souci, les fins connaisseurs, dont je prétends faire partie, ont tout de suite repéré l’allusion et l’hommage au premier album des Ramones. Quatre mecs en jean et blouson noir, posture et regards agressifs, signifiant qu’ils sont jeunes, immortels et prêts à bouffer la vie même si elle sera courte et que cela doit bousculer la morale et la bien-pensance.
Jaime Martin retrace son parcours de jeune Barcelonais au sortir du Franquisme, sa soif de BD, de rébellion et de rock’n roll, sans verser dans la nostalgie mais avec une authenticité que seul le vécu peut procurer. Cette bande d’ados révoltés de la fin des Seventies crament leur jeunesse au feu de leurs illusions et se prennent en pleine poire le Punk et le Hard-Rock (magnifique évocation de concerts des Ramones et de Motörhead), Métal Hurlant, la fumette, les émeutes politiques, le service militaire, les filles… et toutes les petites combines pour essayer de se faire un peu de thune (mention spéciale au deal de cassettes de Rock, une véritable Madeleine de Proust pour les Boomers).
La genèse de ce groupe amateur qui se forge petit à petit un destin est une peinture réaliste et crédible de la condition du Rock en France. Les petits boulots, les concerts aux quatre coins du pays, les soirées pétards, binouzes… et les filles. Malgré les galères, à force de volonté et de foi en leur musique, les membres de « Grunt » vont réussir à sortir de l’anonymat, enregistrer leur premier disque et entamer ce qu’il est convenu d’appeler une carrière. Car le challenge est bien là : sortir et exister en dehors du local de répète.
« Eddy l’Angoisse », c’est aussi une belle histoire d’amitié entre ces trois potes très différents que la musique a réunis. Franky le bassiste est lui un séducteur invétéré, collectionneur de filles, tout le contraire de Pof le batteur, très mal à l’aise avec la gente féminine.
Un exercice délicat dont l’ami Rich s’est parfaitement sorti avec le concours de Chloé O’ pour les scénarios. Cela donne une suite de gags souvent efficaces, drôles et bien vus. Les personnages sont authentiques, juste ce qu’il faut de caricatural sans tomber dans la moquerie, les situations et les dialogues tapent juste et au final cela donne un album de BD humoristique plutôt réussi. On sent une certaine tendresse, inévitable de la part de l’auteur mais aussi ce qu’il faut de regard critique, dans le respect du principe « qui aime bien châtie bien ».






Nawel est un personnage très inspiré d’une amie à moi, elle même d’origine algérienne. Ça fait longtemps que je voulais lui rendre hommage à travers une bande dessinée, car elle a eu, comme l’héroïne, un parcours compliqué pour réussir à assumer ses goûts et sa personnalité face à ses parents. Je trouve qu’il y a encore trop peu de héros racisés en bandes dessinée, et je tenais à avoir une héroïne d’origine algérienne, mais qui ne soit pas uniquement définie par son identité culturelle. La force du personnage réside dans sa ténacité, son caractère passionné, sa soif absolue de vivre. Son combat pour tenter de vivre d’une carrière artistique n’est pas fonction de son origine et pourrait être vécu par n’importe qui. Pour rendre le personnage crédible, je me suis inspirées d’anecdotes vécues par mon amie (pour son rapport avec sa famille), d’autres que j’ai moi-même connues (les galères pour vivre de son art), et de certaines vécues par des amis musiciens (les festivals foireux etc).