LUZ – Interview

Nombre de dessinateurs de BD sont de grands amateurs de Rock et certains ne ratent pas une occasion d’en mettre dans leurs dessins. Luz, quand il ne croque pas (férocement) l’actualité dans Charlie Hebdo, fait partie de ceux-là. Fréquemment fourré dans les salles de concerts, il en retranscrit, de son trait vif et spontané, l’atmosphère et l’électricité, tant sur la scène, que du point de vue du public. Comme si ça ne suffisait pas, il n’hésite pas à faire le DJ dans de folles soirées où le dancefloor devient vite incandescent. Vu qu’en plus, il n’aime vraiment pas la chanson française, cela faisait tout plein de raisons pour converser avec ce raide dingue de musique.

Tu as abandonné de prometteuses études de droit pour te lancer dans le dessin de presse et la BD… aucun regret ?
Aucun ! Je fréquente moins de connards et j’ai la possibilité à Charlie Hebdo de parler des connards que je fréquentais en Fac de droit. C’est ça l’avantage, c’est un peu ma vengeance ultime (rires) ! Ce sont les études qui m’ont le plus formé, politiquement et aux lecteurs du Figaro.

As-tu une approche spécifique de ton travail quand tu fais de la BD par rapport au dessin de presse ?
Je pense que oui. Il y a déjà un aspect technique. En dessin de presse, on est obligé de raconter une histoire en une seule case. Mais le point commun avec la BD, c’est que j’essaie de toute façon de raconter une histoire. Qu’il y ait un dessin à charge ou un dessin d’affiche, on doit imaginer qu’il y a un avant et un après. La grosse différence, c’est dans l’ellipse. La BD me permet de creuser l’histoire en tant que telle et de dessiner le contre-champ.

Quand tu vas voir un concert, tu emmènes systématiquement ton carnet à dessin ? Systématiquement. Même si je ne l’utilise pas, il est dans ma poche. C’est très très rare que je n’aie pas un carnet de dessin avec moi. Peut-être qu’il neLuz - Interview 1 va rien se passer dans le concert mais ne serait-ce que le trajet pour y aller ou le moment passé dans un bar avant ou après… l’histoire d’un concert se raconte aussi périphériquement au concert proprement dit.

Dans l’agitation du concert, la pénombre de la salle et si tu bouges aussi frénétiquement que tu le décris dans Claudiquant sur le Dancefloor, c’est pas trop galère de crobarder ?
Il suffit de s’entraîner (rires). J’ai l’habitude de dire que si je fais un dessin hyper chiadé, ça veut dire que le concert a été chiant, qu’il ne s’est rien passé, qu’il n’y a pas eu d’intervention de l’extérieur. J’aime bien quand le hasard intervient dans mon travail. Par exemple si un concert bouge, notamment avec un pogo, le travail va être un peu bousculé. Si à un moment donné, je suis en toute fin de festival, un peu fatigué, c’est à ce moment là que l’inconscient du dessinateur surgit. Les errances qu’on peut avoir dans le concert ou un festival doivent se retrouver dans le dessin. J’essaie de faire en sorte qu’elles agissent librement sur moi.

Comment est venue l’idée du concept Trois premiers morceaux sans flash où tes dessins se mêlent aux clichés de concerts pris par Stéphanie Meylan (Stefmel) ?
L’idée est venue ensemble, lors d’un concert de Bashung où on a, moi dessiné et elle photographié le même concert. On s’est échangé nos matériels et on a remarqué que pour le coup, en un cliché et en un dessin, on avait raconté une histoire identique, sous un angle différent et que peut-être nos histoires intimes étaient complémentaires. C’est ça qui nous a donné envie de pousser la complémentarité jusqu’à entrelacer nos deux « arts ». Et dans cette complémentarité, on arrivait exactement à exprimer ce que l’on vit en concert. C’est à dire, dans la proximité par la photo et l’énergie éloignée par rapport au dessin. L’intimité et la sourde énergie que l’on peut vivre pendant le concert. On s’est dit finalement qu’il fallait ces deux arts pour circonscrire ce qu’était vraiment le concert pour n’importe qui et en même temps restituer le ressenti de la personne qui, soit a vécu le concert, soit aurait voulu le vivre. A la fin, ça reste ouvert parce qu’on n’a pas la musique. Le truc obsessionnel pour moi c’est comment traduire la musique quand on ne l’écoute pas.

A l’instar de The Joke, dédié à The Fall et à Mark E. Smith son irascible leader, aimerais-tu réaliser d’autre biopics-hommages consacrés à des groupes ou artistes ?
Non, pas spécialement. Ce qui était intéressant quand j’ai commencé à dessiner sur The Fall c’est que j’avais une espèce de monomanie très orientée sur la fanitude. C’était plus le rapport avec ça qui m’intéressait que The Fall en lui-même. Je n’ai plus autant de monomanie sur un seul artiste même s’il y a des artistes qui me traversent complètement comme, même si c’est classique voire bateau, quelqu’un comme Bowie qui a accompagné toute mon histoire. Je ne me vois plus tellement faire ça parce que tout bêtement je l’ai déjà fait (rires). Après effectivement, je pourrais travailler sur Bowie ou d’autres artistes. J’ai fait quelques pages sur mon rapport à LCD SOUNDSYSTEM et comment on arrive à se positionner comme un fan mais aussi comme un ami de quelqu’un qu’on admire (NDR : James Murphy, le fondateur de LCD SOUNDSYSTEM) mais je ne pourrais pas faire un bouquin là-dessus, ce serait plutôt un flash à un moment donné. Par contre sur la musique en tant que telle, le travail n’est pas fini. D’une certaine manière, si « Grand Œuvre » il y a du rapport avec la musique, il est tellement tentaculaire qu’un seul bouquin n’y suffit pas du tout (rires).

Accepterais-tu de dessiner une pochette de disque ? On te l’a déjà proposé ?
J’ai déjà fait des pochettes de disques pour les Bérurier Noir, à l’époque où ils avaient sorti des remixes électro… des maxis et un album (NDR : Le Manifeste électronique). J’ai également dessiné un poster pour un 45 tours de LCD SOUNDSYSTEM, Tribulations. Mais de toute façon je vais être obligé d’en dessiner encore car j’ai fait un duo avec un DJ suisse, Kid Chocolat, ça s’appelle The Scribblers, produit par Rubin Steiner et à part chanter et écrire les paroles, je m’occupe aussi de l’Artwork, et donc je ferai la couverture si un jour on arrive à sortir cet album.

Et concevoir un récit de pure fiction ?
C’est ce que je suis en train de faire dans mon coin (rires). Je suis très admiratif des gens qui fabriquent totalement un univers à partir de rien. Moi, j’ai besoin de m’appuyer sur la réalité pour trouver mon propre univers. Le travail de fiction que je suis en train de faire traite d’un chien vampire qui déambule dans le cimetière des chiens d’Asnières. Ça part de ma fascination pour ce cimetière et je me suis dit que j’allais faire un récit sans paroles sur un chien qui n’a pas conscience d’être un vampire et qui utilise le cimetière comme un terrain de jeu.

Comment passe-t-on de la planche à dessin aux platines derrière lesquelles il t’arrive souvent de faire le DJ ?
Luz - Interview 3C’est assez simple. Quand on est dessinateur, on écoute beaucoup de musique parce que le dessin ne suffit pas à combler le vide du moment, en tout cas en ce qui me concerne. On engrange énormément d’informations musicales et au bout d’un temps on a envie de le faire partager. Le meilleur moyen de piéger les gens en faisant ça, c’est de passer soi-même les morceaux dans une soirée, plutôt que d’inviter les gens chez soi (rires). C’est devenu assez naturel, tout bêtement parce qu’on me disait : « t’écoutes beaucoup de musique, tu t’y intéresse énormément, ça te dirait pas de passer des disques ? » et comme n’importe quel tocard je me suis pris au jeu. Il n’y a rien de plus simple que de passer un disque puis un autre puis un autre et en même temps c’est un lien très direct avec le fait d’aimer raconter des histoires. Si on les raconte avec le dessin, on peut avoir envie de les raconter en musique et pour pouvoir lier dans un mix les histoires que les artistes racontent en musique. Ce qui est intéressant c’est de créer une histoire commune avec les gens qui sont présents dans un lieu et d’essayer d’avancer ensemble sur un dancefloor. Le dancefloor, ça peut-être aussi une page blanche.

Quand tu fais le DJ, tu as une play-list et des enchaînements planifiés ou bien tu improvises en fonction du contexte ou de la réceptivité du public ?
J’improvise en fonction du contexte. Après, on a tous quelques recettes. Je sais très bien que tel morceau des Yarbirds fonctionne merveilleusement avec tel morceau de Saul Williams parce qu’il y a une espèce de co-lignage inconscient entre les deux. Je fais partie de ceux qui se ramènent avec énormément de matériel pour pouvoir justement naviguer au gré de mes propres envies et au gré des réactions des gens parce qu’ils sont différents et que je ne sais pas comment le même disque passé la veille sera reçu le lendemain parce que les gens seront d’une une humeur différente et que moi-même j’aurai une humeur différente. Il vaut mieux improviser et se baser sur cette réalité de l’instant, de l’humeur des gens, de la taille du lieu, de ce qu’on a mangé ou de la soirée qu’on a passée avant, des gens qu’on aura rencontrés sur place. Quelqu’un qui a déjà une play-list avant de mixer n’a à mon avis rien compris à la musique (rires).

D’où vient cette aversion viscérale pour la bonne ritournelle bien de chez nous ? Traumatisme de la petite enfance, militantisme musical ou bien un goût immodéré pour la provocation ?
C’est juste une terreur qui a commencé en 2005, 2006 où justement cette nouvelle scène de la chanson française s’imposait de plus en plus autour de moi, à la radio au restaurant, chez les copains… Tout d’un coup, je me suis dit « mais qu’est-ce que c’est que ça, je fréquente des gens qui ont du goût et qui écoutent des choses qui sont très très fades ». Et puis voilà, je me suis énervé tout seul dans mon coin. Je me suis dit que ça n’intéresserait personne et finalement ça a permis à pas mal de gens de se compter autour de cette… je dirais pas haine mais de ce rejet un peu viscéral de la chanson française qu’éprouve une majorité de gens qui écoutent de la musique. C’était juste un énervement personnel qui est devenu un point commun avec quelques milliers de personnes (rires). Je n’ai pas été traumatisé dans mon enfance. Ma mère écoutait Bowie ou Brel et mon père du Blues et du Rythm’ and Blues comme John Lee Hooker, Big Bill Broonzy et aussi les Stones et Bowie. C’était un terrain vierge : A la différence des Anglais qui ont l’habitude de se moquer des trucs Kleenex, de ce type de Pop Rock bas de gamme et d’être assez Luz - Interview 2honnêtes avec leur propre évolution du ressenti musical, nous en France, on considère que chaque chose qui sort, chaque nouvel artiste français est un poète absolu qui rentre dans l’histoire. En Angleterre et aux États-Unis, la musique est fluctuante, elle n’est pas figée dans le béton armé de l’histoire musicale et je trouvais que c’était plutôt pas mal de moquer cette prétention française. J’ai sorti deux bouquins là-dessus. Le premier était énervé et vachement dans le ressenti de ce que je vivais de cette déferlante. Je ne pensais pas que j’allais faire un tome 2 mais comme ces mecs là étaient tombés quelques années plus tard dans un côté très People, cette fois, je me suis attaché aux personnages mêmes, à leurs bagarres internes, au côté ultra ridicule de leur posture. Mais bon, voilà, ça va, c’est fini, j’ai plus besoin d’y revenir (rires).

A l’inverse de la chanson française, tes goûts pencheraient plutôt vers le Punk, l’Electro et de manière générale, toutes les formes de musique en marge ou contestataire…
Je préfère dire « en marge ». C’est pas parce qu’un groupe est contestataire qu’il fait de la bonne musique. Il peut-être contestataire par rapport au Mainstream musical, même par rapport au Mainstream Rock ou Indé, à toutes ces choses là. La musique qui m’intéresse, c’est celle qu’on n’arrive pas à saisir d’une seule écoute, ça, ça m’intéresse vraiment !

Finalement, c’est assez cohérent avec le fait d’être à Charlie Hebdo, et cette façon d’aborder les choses ou de présenter les choses, en dehors du Mainstream journalistique…
Je ne dirais pas que c’est aller contre le consensus, parce qu’on a plutôt envie d’être dans le consensus, d’être d’accord avec les gens, de pas se fâcher avec eux. Mais quand la majorité pense de la merde, écoute de la merde ou regarde de la merde, on a juste envie de dire, y’a peut-être quelque chose à regarder par ailleurs mais ce n’est pas forcément monter sur un tabouret et raconter la vérité, c’est juste faire ce que Gébé faisait, c’est à dire montrer qu’il peut exister autre chose, qu’on peut penser autre chose, vivre autre chose. C’est juste donner une proposition, essayer de regarder ailleurs. Je ne suis pas en guerre ou dans une situation de rebelle. Peut-être que si chez Drucker on passait de la musique de drones ou du Hardcore, je trouverais ça absolument à chier et je me rabattrais sur Bénabar (rires).

Quels points communs vois-tu entre Rock et BD ?
Le premier des points communs est lié à l’adolescence. La Bande Dessinée est un peu plus liée à l’enfance et le Rock à l’adolescence. Il y a une sorte de glissement naturel entre les deux. Quand on est adulte on n’a pas envie de perdre ni son enfance ni son adolescence. Le point commun, il est dans l’idée qu’on n’a pas forcément envie d’être des gens responsables. Ce qui n’empêche pas que l’on puisse trouver du Mainstream dans les deux genres, de l’excellent comme de l’horrible. Il y a une grosse différence quand même, c’est que dans le Rock il y a quelque chose de communautaire, un désir d’aller vers l’autre, en tout cas pour ceux qui font de la musique, pour pécho de la Meuf par exemple. Dans la BD, c’est très individualiste, j’ai un monde, tu rentres dans mon monde… Il n’y a rien de pire que d’aller dans un festival de BD. Je préfère aller dans un festival de musique, les gens sont beaucoup moins monomaniaques.

Penses-tu qu’il existe une forme de graphisme Rock ?
Non, je ne crois pas. On peut parler de Rock avec un trait classique. Par exemple, Margerin a parlé énormément de Rock et en même temps, c’est pas un dessinateur Rock’n Roll en tant que tel. Vuillemin est plus un dessinateur Rock’n Roll d’une certaine manière. Je ne sais pas si de ce point de vue là, c’est vraiment adaptable. Ce sont deux choses très différentes. La BD permet d’expliciter le Rock’n Roll par contre le Rock’n Roll ne permet pas d’exprimer la Bande Dessinée (rires). Mais j’ai peut-être tort, je ne me suis pas réellement penché sur la question.

Quels sont les auteurs de BD qui ont pu t’influencer dans ton travail ?
Beaucoup trop. Au départ, c’était le journal de Mickey et puis du journal de Mickey on finit par Robert Crumb. C’est très difficile parce que, comme en musique, les influen-    cIGGY POP par Luzes sont tellement larges, éclectiques, elles n’ont pas forcément de logique, ça dépend plus de son histoire intime que de véritables choix. Si je suis aussi éclectique en musique, c’est probablement parce que je le suis également en BD mais pas uniquement. On m’a déjà proposé de faire des émissions de radio sur la BD mais ça m’emmerde. Je ne suis pas tant fasciné que ça par la BD. Je suis un dessinateur de BD mais ce n’est pas mon centre d’intérêt principal, c’est juste ma seule manière de m’exprimer. Je suis plus intéressé par des graphistes, par des gens qui arrivent à exprimer un monde par le dessin, ce qui est le truc ultime.

Travailles-tu en musique ?
Bien sûr mais y’a pas forcément d’obligation. Si on considère comme John Cage que le silence c’est aussi de la musique, travailler dans le silence, c’est aussi travailler en musique (rires). Ça peut être juste profiter de la clameur de la rue ou de la douceur de la nuit ou bien tout d’un coup, on s’arrête de dessiner parce qu’on a besoin d’écouter un bon morceau de Smog pour se remplir de drame et après dessiner de belles choses (rires).

Coincé sur une île déserte, avec Biolay, Bénabar et Cali, quel disque leur passerais-tu en boucle, histoire de leur faire accélérer la construction du radeau ?
« Metal Machine Music » de Lou Reed pour qu’ils se jettent tout de suite dans l’eau et je construirai moi-même le radeau avec leurs os pourrissants (rires) !

Bonus Track : François AMORETTI

A propos de Burlesque Girrrl, 3 questions à François AMORETTI

Pourquoi avoir choisi cette ambiance et ces thèmes résolument Vintage, qu’il s’agisse de la musique, de l’érotisme, des voitures, ou même du graphisme ?
J’écoutais beaucoup de Rockabilly lorsque j’étais lycéen, c’est une musique que j’écoute depuis cette époque de manière régulière. Il m’arrive de faire des pauses mais j’y reviens toujours. Et l’univers qui va avec m’a toujours plu. De plus ces dernières années, différents mouvements Indé se sont ralliés sous la bannière Kustom Culture: Rockabilly, Burlesque, Hotrod, tatouages, vintage, etc. Adhérant à plusieurs d’entre eux, il m’a semblé logique de les inclure au récit.

Comment se sont passées les rencontres avec ces égéries modernes du Rock’n Roll et New Burlesque que sont respectivement Collen Duffy et Mimi Le Meaux ?
Burlesque 3Pour Colleen, j’étais grand fan de sa musique mais surtout de sa démarche. On ne se connaissait pas et j’y suis allé au culot : je lui ai écrit un email pour prendre contact, lui présenter mon projet. Elle m’a répondu dans les 5 minutes, j’ai été très surpris! Ce fut le début d’une longue correspondante. Je ne lui demandais que d’être la marraine du groupe et de Violette dans le livre donc elle n’avait rien de spécial à faire sinon me laisser la dessiner et utiliser son image et son nom. Puis elle m’a demandé si elle pouvait faire quelque chose de plus, je lui ai donc proposé la préface. Pour Mimi, c’était un peu pareil… je l’ai déjà croisée mais sans se présenter. Nous avons un ami proche en commun, Charlie Lecach par qui j’ai fait passer ma demande. Mimi a beaucoup aimé l’idée et Violette surtout. Après quelques échanges amicaux, elle s’est lancée et à écrit sa préface. Deux rencontres vraiment formidables! Je ne les remercierai jamais assez de leurs soutiens et de leurs participations.

Violette est un personnage fascinant et attachant, physiquement et spirituellement. Est-ce une sorte de synthèse de la femme idéale ou bien a-t-elle été modelée pour les besoins du récit ?
J’ai pensé Violette pour qu’elle puisse servir le récit. Elle est tellement originale et sur-féminisée qu’on ne peut que se retourner sur son passage qu’on la trouve belle, fascinante, sexy ou même repoussante. Violette se devait de marquer le lecteur. Beaucoup m’ont demandé si elle représentait mon fantasme, ce n’est pas le cas. Je la trouve magnifique mais ce que je préfère chez elle c’est son courage et son expression de la féminité (entres autres).

Bonus Track : Will ARGUNAS

A propos de Pure Fucking People, 3 questions à Will ARGUNAS

Comment est né le concept de Pure Fucking People… une envie soudaine ou un projet mûrement réfléchi ?
Pure Fucking People est né à mon insu, car au départ, quand j’ai découvert le Hellfest (en 2009), son ambiance, et ses festivaliers, j’ai juste pris des photos, en souvenir, comme le fait tout le monde. C’était un cadeau pour les 40 ans de ma compagne. Ca faisait des années qu’on allait plus en concert. Nous étions partis des Yvelines pour une petite ville du Loiret. Et parce qu’on avait 3 enfants en bas âge. Du coup, en 2009 j’ai voulu marqué le coup ! Le seul truc dont on ne te parle pas, c’est le spleen qui suit un tel festoche. Du coup, étant dessinateur et coloriste (à l’époque), j’ai transformé cette espèce de frustration en me mettant à dessiner les festivaliers qu’on y avait croisés, à partir de mes photos de souvenir. J’ai ainsi fait une première série de 30 dessins en 2009. En 2010, on retourne au Hellfest. Je reprends pas mal de photos. Will Argunas2Et je me remets à dessiner à mon retour. Entre temps, j’ai exposé, et découvert l’intérêt des gens de tous horizons pour ce travail de « documentariste ». Du coup, venant de la BD, je décide de présenter ce projet à des éditeurs. Tout le monde me dit non. C’est là que j’ai décidé de m’auto-publier. J’avais une soixantaine de dessins, de quoi remplir un premier artbook de 64 pages N/B. et depuis, je me suis pris au jeu, en essayant de me renouveler. Des premiers dessins très chargés de 2009 (des foules), je suis passé à des « portraits de personnages ». J’ai viré les décors, pour ne conserver que les attitudes.

Par rapport à tes bandes dessinées, ton dessin est plus épuré, plus « ligne claire » dans Pure Fucking People. Comment s’opère la transition entre les modèles originaux, pris en photos sur le vif au Hellfest et le rendu final sur le papier ?
En 2010, j’ai découvert la sérigraphie de concert, la technique des trames … dont j’ai décidé de me servir pour certaines parties de dessins, trop complexes à dessiner, où trop dévorantes en temps, car tout ça n’est pas encore très lucratif. Quand je commence un dessin, venant de la pub et du rough (j’ai bossé pendant 13 ans dans le milieu parisien des agences de pub), j’essaie d’aller à l’essentiel, dans un temps limité. J’utilise donc des techniques qui me font gagner parfois du temps, en testant des trucs. Pure Fucking People est une espèce de laboratoire graphique depuis le début, un exutoire, une façon de faire converger deux passions : la musique (Métal) et le dessin.
Par rapport à mon travail en bande dessinée, mon trait est plus épuré sur les parties de chairs, les visages, mains, bras, en effet. Pour le reste, on retrouve mon goût pour la hachure, et ma gestion des noirs. Mais tu verras que dans mon prochain album (qui sort fin août), les hachures disparaissent aussi des visages. C’est dû à 2 choses : une demande de mes éditeurs d’alléger mon trait, qui rend parfois les visages un peu durs (en particulier chez les personnages féminins), et d’une envie de ne sculpter que les corps, pour évoluer dans ma façon de travailler. Du coup, sur les parties de visage ou corps dénudés, je m’éloigne du réalisme des photos, ce qui contribue à mettre du faux dans le vrai, encore plus vrai quand je rajoute sur certains tirages de la couleur en aplat, façon sérigraphie. Tout ça se fait donc de plus en plus en étant mûrement réfléchi, tout en essayant de garder une grande liberté.

Quels sont les critères de choix de tes modèles, originalité, authenticité… ?
Mes choix sont purement subjectifs. Je regarde mes photos après coup, tout au long de l’année, dès que j’ai envie ou besoin de faire un nouveau dessin, et je me laisse guider par ça. Je suis très sélectif. J’essaye de faire un max de photos en festoche car je ne sais jamais au moment où je prends le cliché si j’en ferai vraiment un dessin, ou pas. Par cWill Argunas 1ontre, une fois que je revois les photos, tout m’apparaît clairement. Un dernier facteur entre en ligne de compte, c’est le fait que je ne veux pas me répéter dans les attitudes (on me l’a un peu reproché pour le tome 2 par rapport au tome 1). Du coup, des textes sont apparus dans le tome 3 ainsi que des mises en scène et en page très différentes. Ainsi, quand j’attaque un nouveau dessin, j’essaie de m’interdire de refaire ce que j’ai déjà fait. D’ailleurs, cette année, au Hellfest, j’ai expérimenté un nouveau truc, le dimanche. Je suis allé à la rencontre des festivaliers, plus frontalement qu’avant, et du coup, après avoir pris une photo d’eux, je leur ai filé une carte postale de mes Pure Fucking People, histoire qu’ils se disent, s’ils connaissent mon travail, ou s’ils avaient vu l’expo et la déco du Leclerc de Clisson, qu’ils seront peut-être dans le tome 4. C’est comme ça que j’ai pu engager la conversation avec certains. Et n’ayant pas un appareil de pro, ça faisait un peu moins le touriste qui prend les autres en photos. Le retour a été très positif, et je pense que je vais continuer, pour que le tome 4 soit encore très différent. Même si les festivaliers posent, se griment, se travestissent, se maquillent, se déguisent, ils restent très authentiques dans leur façon de faire, très naturels. Ils sont là pour s’éclater entre potes, oublier les soucis du quotidien, et vivre leur passion à fond !

HALF BOB – Interview

Dans son blog, Gimme Indie Rock, Half Bob met en images et avec moult références son addiction pour cette forme de Rock peu prisée des masses, aux icônes aussi cultes qu’underground, à de rares exceptions. Comme il se doit, le concept a été adapté en BD avec deux tomes parus à ce jour. Un auteur de BD à ce point accro de Rock ne pouvait échapper à une interview.

Histoire de faire les présentations, peut-on connaitre l’origine de ton pseudo ?
Il n’a pas de signification particulière. Pour m’inscrire sur un site de visuels de t-shirts, il me fallait un pseudo. Un peu plus tôt, j’avais vu l’affiche d’un film, Half Nelson, dont le nom m’avait plu. Ça s’est fait comme ça.

Comment t’es venu l’idée ou l’envie de créer ce blog dédié à l’Indie Rock ?
J’ai toujours aimé les chroniques de jazz de Siné dans Charlie Hebdo. Et j’ai adoré son autobiographie Ma vie, mon œuvre, mon cul. J’ai voulu faire quelque chose dans un esprit similaire, parler de musique avec pas mal de texte et quelques dessins. Au fil du temps, les dessins ont pris de plus en plus de place, jusqu’à devenir carrément un blog BD.

D’où est née ta passion compulsive pour cette forme de Rock peu connue du plus grand nombre ?
black-francis1-1024x947Tout a commencé le jour où un copain, au lycée, m’a fait découvrir Doolittle des Pixies. Ça a été un choc. Mais vraiment, hein, la basse du début de Debaser, ce son de guitare, cette voix, ça m’a estomaqué, un coup de foudre immédiat. Quelques temps après, j’ai découvert You’re living all over me de Dinosaur jr, et là aussi ça m’a retourné. Puis Sonic Youth, Fugazi…jusqu’à Plaided aujourd’hui. Je suis toujours avide de découvertes musicales. Ça ne s’est jamais arrêté.

Que réponds-tu aux détracteurs qui reprochent à l’Indie Rock de se complaire dans l’underground et dans un élitisme pseudo-intello afin de dissimuler ses faiblesses musicales et de justifier sa faible audience (procès qui est fait à la « nouvelle BD », d’ailleurs) ?
Déjà, la notion de faiblesse musicale est relative. Par exemple Lou Barlow, avec trois notes sur une guitare vaguement accordée, me procure beaucoup plus d’émotions que le mec de Muse et sa virtuosité technique. Concernant la faible audience, je préfère de toutes façons une salle de 500 personnes à un concert au Stade de France, donc l’aspect underground ne me gêne pas, bien au contraire.

Comment se fait le choix des sujets, au gré de ton humeur ou selon un plan subtilement élaboré ?
Je fonctionne au coup de cœur, tout simplement. Un truc me plait vraiment, hop j’ai envie d’en parler. Après ça peut se faire sur un ton décalé ou premier degré, ça dépend…

Les commentaires postés par tes lecteurs de ton blog sont-ils également une source d’inspiration ?
Parfois oui, je pense notamment au lecteur qui m’ a fait délou-barlow1-1024x701couvrir Bass drum of death, je n’en ai pas encore parlé mais ça ne saurait tarder!

Puisqu’on parle du blog, d’où vient ce « Horse with no name » qui joue de la guitare sur la page d’accueil ?
Il vient d’une note que j’avais faite sur un groupe nommé Garlic (excellent d’ailleurs). Sur la pochette de leur premier album il y avait un homme sur une chaise électrique, avec une tête de cheval. Je m’en étais inspiré pour faire ce personnage, qui a bien plu et s’est imposé en page d’accueil du blog et sur les pages de chapitrage des bouquins.

Quels points communs vois-tu entre Rock et BD ?
Honnêtement aucun. Dans le rock, le groupe est confronté à son public assez régulièrement, il a un retour immédiat.Pour avoir l’équivalent en BD, il faudrait réunir les lecteurs dans une salle et voir leurs réactions en direct. Et ce serait assez gênant, non?

Penses-tu qu’il existe une forme de graphisme Rock ?
En tous cas si elle existe, je ne saurais pas la définir. Et ça signifierait que d’autres formes de graphismes musicaux existent, comme le graphisme polka, et ça devient vertigineux!

Quels sont les auteurs de BD qui ont pu t’influencer dans ton travail ?
Pour Gimme Indie Frock, comme je l’ai dit avant, les chroniques de Siné. Et les reportages BD de Luz. Sinon enfant puis ado, j’ai adoré Franquin, Gotlib, Edika, Tronchet. je suppose que leur travail a du avoir une influence sur moi, même si ça ne saute pas forcément aux yeux. Sauf pour la façon de dessiner mon nez, clairement piquée à Edika.

Travailles-tu en musique ?
Oui, toujours. De toute façon, j’écoute de la musique en permanence quand je suis chez moi.

Quel album conseillerais-tugrandaddy-12-1024x759 à un novice pour découvrir le monde merveilleux de l’Indie Rock, pas forcément celui que tu emmènerais sur une ile déserte mais plutôt un disque emblématique, fondateur… ?
Mmm, j’hésite entre Doolittle des Pixies et The Sophtware Slump de Grandaddy.

Enfin, la question qui me démange depuis le début de l’interview, la couleur de la couverture de Gimme More Indie Rock ! est-elle un hommage subliminal au club de foot de Saint Etienne (ville dont tu es originaire) ?
En fait non, mais ça aurait pu, étant un inconditionnel de l’ASSE depuis tout petit!

La chronique de Just Gimme Indie Rock !, c’est par là et celle de Gimme More Indie Rock!, par ici

Bonus Track : Hervé Bourhis (Le Stéréo Club)

A propos du Stéréo Club, 3 questions à Hervé BOURHIS

Le propos du Stéréo Club n’est pas passéiste même si l’on y décèle une pointe de nostalgie. Quel regard portez-vous justement sur l’évolution du support musical avec la suprématie du MP3 et paradoxalement le regain du vinyle ?
On n’en est même plus là. Maintenant les gens écoutent de la musique en streaming sur leurs smartphones via Spotify ou deezer. L’idée même de possession de la musique a disparu. Le budget musique peut être désormais de 10 euros par mois pour avoir quasiment tout. La qualité de son est merdique, mais pas pire que sur des teppaz ou à la radio dans les années 60.
Bon, en fait ça m’est égal, moi j’achète des vinyles, il y en a plein de nouveau. et quand ça disparaîtra, ma foi ça disparaîtra, il n’y a rien à faire pour enrayer ça. Pour l’instant, je profite.

Les nombreux personnages et intrigues des trois récits sont-ils tous issus de l’imagination fertile des auteurs ou sont-ils inspirés de faits réels ?
Guy, dans « Britney forever » c’est un peu moi. Je lis des bouquins sur John Coltrane ou Zappa et j’aime bien le dernier single de Justin Timberlake. On peut aimer les kleenex et les tire-jus, un macdo après un bon resto. Le chanteur loser de « chante avec moi » c’est inspiré d’un type qui d’ailleurs s’appelait Hervé et que j’ai vu une fois lors d’une scène ouverte à Paris. Il était extrêmement mauvais, et surtout terriblement prétentieux et imbu de lui-même. Il m’a fait rire. Et « 21 juin », c’est la synthèse de toutes les fêtes de la musique que j’ai pu faire dans ma vie. Un fiasco en général. Après, étant fan de vinyles, j’ai beaucoup côtoyé les disquaires, les conventions de disques, etc…

Comment se sont répartis les rôles entre dessinateur et scénariste, ce dernier étant par ailleurs lui aussi dessinateur ?
Eh bien j’écris le scénario et Rudy le dessine, c’est assez simple ! On travaille toujours ainsi depuis le début. Depuis 10 ans qu’on bosse ensemble, et malgré une certaine différence physique et deux « carrières » solos différentes également, on nous confond toujours. Comme une hydre abstraite à deux têtes. C’est rigolo et ça ne me dérange pas, d’ailleurs, parce que j’aime beaucoup Rudy !

Bonus Track : Gilles Poussin

A propos de Ketchup Boy, 3 questions à Gilles POUSSIN

Le récit se déroule en partie à Nantes, à la fin des années 1970, alors que le Rock français n’est pas aussi développé qu’aujourd’hui. Pourquoi avoir choisi ce lieu et cette période ?
Nantes, comme le titre d’ailleurs de l’album (« Ketchup Boy »), a été choisi par l’éditeur (Georges Mérel, responsable de la collection Flambant 9 chez L’Atalante) qui réside dans cette ville. Mais cette contrainte m’a arrangé, ayant moi-même vécu à Nantes, de 1982 à 1987… Et le dessinateur, Guillaume Berteloot, habite également dans la région nantaise (du coup, il a fait des relevés très précis, la maison de Ketchup, par exemple, existe vraiment !).
Pour la période (en gros, de 1979 à 1994), cela me semblait l’évidence même, c’est le moment de ma vie où j’étais en pleine activité dans le rock et je me suis servi de ce vécu pour bâtir mon synopsis. De plus, il n’existait aucune BD sur le rock en province des années 1980, et traité de manière réaliste encore moins. Ma référence en la matière, d’ailleurs, n’est pas une BD, mais un roman, « Human Punk », de John King, qui m’a fortement impressionné et motivé. Mais en y réfléchissant bien, pour la BD, il y a ce joyau incomparable qu’est « Locas » de Jaime Hernandez. Il m’a scotché, tant au niveau de la narration que du dessin et j’ai découvert sa traduction au moment de la rédaction de « KetchKetchup Boy Ketchup Boy ; Poussin - Berteloot © Librairie L’Atalante, 2008up »… Donc, ça m’a influencé dans mon travail de scénariste.
L’angle d’attaque, c’était de répondre aux innombrables livres qui radotent l’histoire officielle centralisée du rock français et pouvoir enfin raconter le parcours d’un de ces « soldats oubliés » du binaire hexagonal. Pour l’ambiance, j’avais en tête le « Avoir été », de Rodolphe et Ferrandez, publié dans le recueil « Outsiders » aux Humanos, une petite perle des années quatre-vingt que je n’avais pas oubliée… Et, hasard de la vie, c’est Rodolphe qui m’a présenté Guillaume Berteloot, le dessinateur.
Au fond, l’idée, c’était d’être le plus personnel et le plus honnête possible… sans être lourd.

Comment est né le personnage de Ketchup Boy et pourquoi avoir opté pour un bassiste plutôt qu’un frontman, guitariste ou chanteur ?
Par commodité, pour me sentir à l’aise : je suis bassiste.

Qu’est-ce qui a motivé le choix d’un dessin classique pour mettre en image l’histoire très rock’n roll de ce jeune rebelle ?
Le choix d’un dessinateur réaliste était pour moi fondamental. Je ne voulais pas du côté « humoristique » habituel de la BD Rock (même si j’apprécie hautement le travail de Margerin, Jano, Clerc, Vuillemin, etc.), je ne le voyais pas comme ça. En plus, mon ADN a été marqué au fer rouge durant mon enfance par le journal Tintin (le dessin réaliste était mis en avant dans cette revue), puis, plus tard, par les grands classiques américains (« Le Fantôme », « Rip Kirby », les Marvel et DC comics, les Creepy et Eerie, Will Eisner…) et les franco-belges réalistes ou semi-réalistes (Tillieux, Jijé, Giraud, Tardi…). Enfin, je trouvais que le côté « épopée » de l’histoire était mieux servi par un dessin de cette sorte et les grandes sagas familiales m’ont toujours fascinées (comme le pocket « La Route de l’Ouest » de Gino d’Antonio, par exemple). Au final, avec Guillaume, bien que bossant à 700 bornes de distance, on s’est très bien entendu… on avait quasiment la même culture !

Bonus Track : Richard Di Martino

A propos de Eddy l’Angoisse, 3 question à Richard DI MARTINO

Eddy l’Angoisse est une fiction, pourtant on a l’impression de lire le biopic d’un de ces groupes « indépendants » reconnus par le milieu Rock mais méconnus du grand public. De quoi t’es-tu inspiré pour bâtir ton récit ?
De plein de choses, de mes expériences persos vécues au travers de mes groupes puisque j’ai moi-même pas mal joué (Métal et Rock) à la fin des années 1980 et début 1990, mais aussi d’anecdotes glanées à droite et à gauche dans le milieu de la musique. La musique est un des éléments les plus importants dans ma vie, avec la BD. Je voulais vivre de l’un ou de l’autre, ça a été la bd, j’ai donc rendu hommage à la musique à travers ce livre.

Grunt, c’est un nom de groupe qui évoque d’emblée un Rock bien saturé. Si on pouvait l’écouter, il sonnerait comme quoi… ou comme qui ?
Une sorte de Nirvana/Foo Fighter/Weezer/PearlJam/Noir Désir… Je ne sais pas trop en fait, quelque chose qui se situerait entre gros Rock qui déboite et Métal… ce que j’aime en fait. Ce qui est marrant, c’est que j’ai eu une fois un rappeur en dédicace qui m’a dit avoir adoré « Eddy » car il se retrouvait complètement dedans, le côté vécu des galères inhérentes à se produire et à exister en tant que musicos. On peut donc y entendre ce qu’on veut…

Penses-tu que l’on pourrait faire un parallèle entre la condition du Rock et celle de la BD en France ?
Complètement, j’ai pas mal d’amis musicos qui en bavent aussi pour survivre avec des p’tits boulots à côté, de type technicien son, lumière, voire même tout autre chose. Dans la BD c’est pareil : à moins d’avoir fait un best-seller, tu dois trouver des petits plans Comm ou Presse, animer des ateliers avec des enfants, vendre des originaux, etc, pour arrondir les fin de mois, sinon c’est dur dur de vivre avec si peu.
En plus en BD on n’a pas droit à l’intermittence, pas de chômage, rien ; Donc, quand t’as pas de contrat, bin, t’as intérêt a vite rebondir.

Bonus Track : Fabcaro

A propos de Like A Steak Machine : 3 questions à FABCARO

L’auto-dérision est ta marque de fabrique. Mais franchement, toutes les anecdotes que tu racontes sont-elles authentiques ?
Oui, elles sont 100 % authentiques. J’essaie juste de trouver une forme qui les rendent un peu attrayantes, mais tout est vrai. Hélas…

Tu pratiques toujours la guitare pour de vrai ou bien t’es-tu reconverti dans l’Air Guitare ?
Oui, je joue toujours. Plus trop en groupe parce que c’est de plus en plus difficile de trouver des créneaux communs pour répéter, mais je gratouille tous les jours entre deux dessins. Plutôt acoustique du coup.

Quelles seraient selon toi les deux chansons de Rock idéales pour illustrer respectivement le pire moment de solitude et le plus grand moment d’allégresse ?
Rholala, c’est compliqué, y’en a tellement… Les deux premières qui me passent par la tête : Pour l’allégresse, Still Take You Home des Arctic Monkeys et pour le moment de solitude, Glory Box de Portishead.

Bonus Track : Romain Dutreix

A propos de Allegretto Deprimoso, 3 questions à Romain DUTREIX

Les satires d’Allegretto Déprimoso sont aussi drôles que féroces et tapent sur tous les genres musicaux : Un besoin de régler des comptes avec la musique ?
Peut-être, puisque, comme la majeure partie de mes collègues, je suis un musicien raté (ou frustré, si on voulait le dire plus gentiment). C’était donc peut-être une façon de me venger de mon absence de talent dans ce domaine. Plus concrètement, et au risque de tuer un peu le mythe de l’artiste visité par l’inspiration divine, cet album répond à une commande du rédac’chef de Fluide de l’époque, Thierry Tinlot (que je remercie au passage, car c’est grâce à sa persévérance – à me harceler pour que je produise quelque chose – que j’ai fini par travailler pour Fluide). Il m’a dit qu’il voulait quelque chose sur la musique pour Fluide et m’a demandé si j’étais partant. Et comme je suis un musicien raté, ça m’a évidemment intéressé. Le fait que je tape sur tous les genres musicaux faisait partie de mon principe de départ : je voulais faire une série d’histoires courtes (4 pages), en abordant à chaque fois un genre différent et avec à chaque fois une couleur de bichro différente.

Le livre regorge de clins-d’œil et de références à certains grands clichés, « allègrement » tournés en dérision. Le reflet de la grande culture musicale de l’auteur ?
Aha, c’est la question piège ! Si je réponds non, ça me décrédibilise, et si je réponds oui, je passe pour un gros prétentieux !! Disons que je suis très mélomane. J’écoute beaucoup de musique, et le phénomène musical m’intéresse dans sa globalité, et même si tous les genres musicaux ne m’intéressent pas autant les uns que les autres (et de loin), je pense avoir MARIE-LINE MANCHON par Dutreixune relativement bonne connaissance générale dans le domaine… Mais ça n’est pas essentiel pour faire un bouquin comme celui-ci : ce qui est essentiel c’est que quand on fait de l’humour on est forcément particulièrement attentif à tout ce qui relève du cliché, du code social, des comportements grégaires, et de toutes ces choses qui sont très répandues dans la musique aujourd’hui. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux et regarder comme chaque « tribu » finit par s’auto-caricaturer. Ça n’est pas spécifique à la musique, mais comme en musique c’est particulièrement flagrant, un humoriste peut en faire son miel assez facilement. Une connaissance, même sommaire, de chaque genre musical (et de chaque « tribu » qui compose son public) permet de repérer assez vite les clichés et d’en rire à l’infini. Le simple fait que les goûts musicaux déterminent le style vestimentaire d’une personne est déjà un gag en soi.

Y’a-t-il d’autres artistes ou styles que tu aurais aimé caricaturer et à l’inverse éprouves-tu un tant soit peu de remords à l’égard de certaines de tes victimes ?
Jamais de remords, non ! Des remords quant à la qualité de telle ou telle histoire, oui : telle histoire aurait pu être plus drôle, telle histoire mieux construite. Mais chaque victime n’a que ce qu’elle mérite. En revanche, c’est vrai que certains grands genres musicaux ne sont pas abordés ou alors peut-être pas de façon assez approfondie : le Jazz évidemment, le Hard-Rock, le Goth, l’Indus, le Reggae, la Techno… Il y aurait de quoi faire un deuxième bouquin entier !

Bonus Track : James

A propos de Backstage, 3 questions à JAMES

Question rituelle, pourquoi les Stones ? Parce que ce sont les plus grands ou bien parce qu’ils se prêtent plus que d’autres groupes à la caricature et au détournement comique ?
Le choix s’est porté sur les Stones pour deux raisons : ce sont des icônes et les deux protagonistes principaux sont déjà des personnages à part entière. Ils n’ont rien à voir entre eux, tout les oppose, et pourtant ils ont produit des pépites et continuent malgré tout à travailler ensemble. L’idée était aussi que cette histoire dépasse la simple histoire des Stones, parce qu’elle est assez universelle. Ca reste avant tout l’histoire de deux ados que tout oppose et qui vont s’associer pour faire de la musique. On voulait que ce soit lisible et drôle aussi pour quelqu’un qui n’y connait rien aux Stones. D’ailleurs les personnages ne sont jamais nommés que par leur prénom. Ensuite, pour les fans, on est resté sur une trame véridique pour donner un peu de sel à l’ensemble. Ca faisait aussi partie du défi en ce qui me concerne sur l’écriture, à savoir faire du gag en demi-page à partir de situations réelles et d’actions qui s’enchainent.Backstage Mirroir Fluide Glacial

On devine un gros travail de documentation pour retracer toutes ces anecdotes. Quelle est la part de vérité, au-delà de la parodie ?
Ce qui est raconté, au niveau des anecdotes, est vrai à 90%. Seul les passages sur le hamster et les filles sur la plage sont inventés. Ensuite, on s’est amusés avec les personnages, donc il ne faut pas prendre ce qu’ils disent pour parole d’évangile. J’ai lu beaucoup de choses sur le groupe, notamment les livres de Bill Wyman et de François Bon. Je n’ai lu « Life » de Richards qu’après, pour la simple et bonne raison que l’album a été bouclé 15 jours avant la sortie de ce livre.

Quelles ont été les réactions de Jagger et Richards à la lecture de Backstage ?
Je crois savoir qu’ils ont tellement adoré que ça les a motivés à préparer un nouvel album.

Bonus Track : Benoît Barale

A propos des Identités Remarquables, 3 questions à Benoît BARALE

Le récit nous replonge dans la France des années 1980, époque musicale mitigée entre la variété la plus daubesque et le Rock alternatif. Pourquoi avoir choisi cette période ?
Je suis né en 1971, j’ai donc passé toute mon adolescence dans les années 80. J’ai beaucoup de souvenirs de cette époque, c’est forcément dans ces années que s’est forgé l’essentiel de mes goûts musicaux, et ça faisait très longtemps que je voulais aborder tous ces thèmes autrement que sous un angle autobiographique. J’ai volontairement situé l’action en 1989. C’est une année charnière, je pense, outre le changement de décennie qui s’annonçait. La Mano avait signé chez Virgin, les Béru raccrochaient après leur baroud d’honneur à l’Olympia, on assistait à la fin de l’utopie du Rock alternatif. Tous les grands mouvements des 80’s, la Noisy Pop, la Cold Wave, le Heavy Metal se délitaient. A côté de ça, il y avait plein de nouveaux sons qui déferlaient avec l’émergence de la House et de la Newbeat. C’étaient véritablement la fin d’une époque et le début d’une autre. Tout cela était finalement assez excitant même si personnellement, je ne m’en suis rendu compte que quelques années plus tard. Je manquais alors cruellement de recul, mais c’est, je crois,dans l’ordre des choses. J’ai pris également plaisir à dessiner quelques scènes dans des boutiques de disques. Leurs rayons étaient encore, cette année là, majoritairement occupés par des vinyles. Deux ans après, ces mêmes disquaires bradaient leurs stocks, et moins de 10 ans plus tard, ils mettaient pratiquement tous la clé sous la porte. Le type que l’on aperçoit à la case 6 de la page 31 a réellement existé (et son magasin, Poly-Sons également). Il s’appelait Tristan et je lui dois un bon quart de ma discothèque. J’ai commencé le livre à la fin de l’été 2010. Ce même été, Arte avait diffusé une série de reportages sur les années 80. Outre un immense spleen, ces émissions ont généré le besoin impérieux de me replonger dans cette époque. Finalement, avec ce livre, je me suis offert un petit voyage dans le temps.

Quelle est la part d’autobiographie dans les remarquables identités de ce récit ?
Elle est énorme et nombre de situations sont empruntées à la réalité. J’ai convoqué pas mal de souvenirs et d’anecdotes vécues par moi ou mes amis d’alors mais j’ai pris soin de les distordre et de jouer avec pour en sortir quelque chose de neuf. Comme mes deux héroïnes, j’ai fait pas mal de musique et d’ailleurs, les chansons qu’interprète Virginie (« November » et ‘La lumière de Lolita’) existent vraiment sur maquettes. Finalement, même si, au fil des pages, je me suis largement identifié au personnage de Virginie jusqu’à lui donner pratiquement le look que j’avais à l’époque (les cheveux longs en moins), Les identités remarquables demeure avant tout une œuvre de fiction.

Qu’est-ce qui t’as motivé à choisir deux héroïnes à une époque où les filles n’avaient pas beaucoup voix au chapitre dans le Rock français ?
J’ai toujours eu un faible pour les Calamités, et pour Muriel de Niagara aussi. Plus sérieusement, je pense que si j’avais traité le sujet d’un point de vue masculin, je me serai retrouvé à faire de l’autobiographie pure et dure. C’est un genre que j’ai suffisamment exploité dans pas mal de mes précédents ouvrages et j’avais l’envie et le besoin d’explorer d’autres pistes d’écriture. Me servir de personnages féminins ôtait d’emblée toute ambiguïté et me donnait en outre une certaine liberté de ton. Mais pour dire la vérité, je n’ai réfléchi à tout ça qu’en cours de route et les personnages se sont imposées d’elles même quand j’ai posé les premières bases du récit.

Serge Clerc – Interview

Serge Clerc avait le choix entre faire de la BD et réussir ses études. Mais en envoyant ses planches à Jean-Pierre Donnet, à la recherche de nouveaux talents pour Métal Hurlant, il a définitivement renoncé à la première option. Abandonnant son Rhône natal, il est parti s’installer à Paris et n’en est plus reparti. Ecumant les concerts de Rock et s’acharnant sur sa table de travail à peaufiner son style, la synthèse entre Rock et BD est rapidement devenu son credo, publiant régulièrement ses dessins dans Rock & Folk, le New Musical Express et bien sûr Métal Hurlant. Il a également signé de superbes pochettes de disques pour Joe Jackson ou les Fleshtones (s’il vous plait !). Entretien avec ce parangon de la BD Rock.

Quelles sont les raisons qui vous ont amené à choisir le Rock comme l’un des thèmes principaux de votre travail ?
A vrai dire, à l’époque, je faisais en même temps du Rock et de la science-fiction. J’avais 17 ans et avec des copains on écoutait pas mal de Rock. Pratiquement dès le départ, en 1975, j’ai bossé en même temps pour Rock & Folk où je réalisais des illustrations sur le thème du Rock et pour Métal Hurlant où je faisais de la S-F. J’étais encore en province et j’envoyais mes dessins par la Poste.
Philippe Manœuvre et parfois aussi Philippe Paringaux m’écrivaient des textes assez courts, des histoires de deux ou trois pages. C’était une époque bénie où l’on pouvait faire ce qu’on voulait, un jour de la S-F, l’autre du Rock. On était à la confluence de tous ces genres, voire sous-genres, pas connus du grand public mais que nous aimions faire. On était des sortes de disciples de ces sectes là, avec tout l’underground qui venait des Etats-Unis. J’achetais régulièrement la revue Zap Comix. C’est comme ça que j’ai découvert les Freaks Brothers et Vaughn Bodé, Spain Rodriguez, Bernie Wrightson, Richard Corben, Alex Toth et bien sûr Crumb auquel je ne comprenais pas grand-chose mais c’était le dessin qui m’intéressait par-dessus tout. Je baignais dans cette mouvance et ça tombait sous le sens de travailler dans cette voie-là.

Quels points communs voyez-vous entre rock et BD ?
Ce sont plutôt des genres pour les jeunes. Les banquiers, c’est pas trop leur truc. La BD et le Rock sont des trucs faits pour les teenagers, à la base. Il y a peu d’adultes qui sont dans la BD ou le Rock, un peu plus maintenant certes, mais il n’y en a pas tant que ça. Moi, je suis tellement dedans que ça me semble évident, ce sont deux choses qui allaient forcément ensemble. Au lycée, il y avait le main stream qui était des crétins et on était trois, quatre mecs un peu pointus qui écoutaient du Rock et qui aimaient la BD, donc plus évolués que les crétins.

On distingue en gros deux périodes dans votre graphisme. A quoi est due cette évolution ?
En fait, je n’ai pas arrêté d’évoluer. Je cherche tout le temps, j’ai fait des milliers d’études que j’ai classées par année. Avec le recul, on distingue les époques mais quand on est dedans on évolue sans s’en apercevoir. Au début, c’était pour m’améliorer, j’étais tellement jeune, je me demandais ce que je foutais là. Donc il a fallu que j’apprenne mon métier sur le tas. Au début, j’étais vraiment influencé par Moebius et Crumb.
Et puis c’est vrai qu’à partir de 1980, j’ai commencé à affiner mon style avec un trait plus acéré. J’ai eu une période, en gros entre 1981 et 1983 que je peux qualifier de « magique », en couleurs directes, à l’époque où j’ai fait par exemple « Stool Pigeon » adapté de Kid Creole and the Coconuts (August Darnell, le chanteur du groupe a dit à propos de cette adaptation « This guy really captured my style »). A partir de 1984 environ, c’est vrai que j’ai un peu abandonné le noir, si l’on peut dire, avec ces contours et ces aplats très marqués. Mais j’y reviens un peu maintenant.

Existe-t-il, selon vous un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Effectivement, il peut y avoir des esthétiques Rock, avec des planches un peu barrées dans tous les sens. C’est vrai qu’un dessin très réaliste se prêtera peut-être un peu moins bien au sujet qu’un trait plus libre, plus lâché. Jean-Christophe Menu me semble un bon exemple, il est tout à fait dans l’esprit de ce qui se faisait à Métal Hurlant. Mais le Rock, c’est avant tout le sujet. Hugo Pratt aurait pu faire une BD Rock.

Qu’est-ce qui est le plus difficile à dessiner quand on représente une scène de Rock ?
J’aime bien bosser à partir d’une documentation précise et le Rock est un domaine où l’on en a beaucoup à disposition. Je ne suis pas un dessinateur de l’imaginaire. J’ai toujours eu besoin de sources précises pour travailler. La documentation m’inspire énormément. J’ai souvent fait mon miel de photos tirées de revues anglaises ou américaines comme Creem ou New Musical Express.
Mais sinon, il n’y a rien de difficile à dessiner dans le Rock… à part les tronches des mecs. J’étais super pas bon dans les ressemblances, je ramais pas mal, heureusement Manœuvre me filait pas mal de photos. Dernièrement, j’ai été confronté à l’histoire des Stranglers pour Rock Strips, chez Flammarion, il y avait près de 20 ans que je ne m’étais pas prêté à l’exercice. Du coup j’ai plutôt raconté l’Angleterre de l’époque et je ne me suis pas trop appesanti sur les ressemblances, qui demandent un état d’esprit assez particulier, pour justement ne pas être trop ressemblant. Il faut vraiment être à fond dedans et je ne disposais pas d’assez de temps comme à l’époque de Métal Hurlant.

Vous avez évoqué de nombreuses figures du Rock dans vos récits (The Clash, Blondie, Les Cramps, les Beach Boys, …). Qu’est-ce qui vous conduisait à choisir de les mettre en image, y’avait-il des « tronches » qui se prêtaient mieux à la BD en général ou à votre style de dessin ?
Non, c’était vraiment une affaire de goût. Les miens et ceux de Philippe Manœuvre. La première question qu’il me pose quand je le rencontre lors de mes débuts à Métal Hurlant en 1976, c’est « t’aimes quoi comme groupes ? ». Comme j’étais un peu intimidé, je bredouille: « Les Doors » et il comprend « Ange » ! Déjà que j’avais les cheveux longs… il a tiré une tronche de quinze pieds de long. Bon, j’ai rectifié, ça l’a rassuré.
Mais Manoeuvre ne m’a jamais forcé à faire des trucs que je n’aimais pas. Jamais de la vie je n’aurais fait AC/DC alors que c’est un groupe que Manœuvre adore.

Vous avez très peu dessiné de groupes ou d’artistes français, alors que vous avez vécu de près l’éclosion de la scène rock en France à la fin des années 70 et au début des années 80, pourquoi ?
Oui, effectivement, à part Starshooter et Bijou. J’ai également réalisé le visuel d’un coffret d’une compilation d’Eddy Mitchell en 1976, ce qui était d’ailleurs mon tout premier travail en dehors de Métal Hurlant. Mais c’est le hasard, il n’y avait pas d’ostracisme. J’aurais bien aimé faire un truc sur Les Dogs par exemple. J’allais régulièrement au Rose Bonbon à Paris. De 1975 à 1984, c’était le lieu de l’interconnexion entre le Rock et la BD où tous les dessinateurs de Métal Hurlant (Margerin, Denis Sire, Dodo et Ben Radis, Trambert, Jano, Kent, Arno…) venaient voir les nouveaux groupes jouer. Mais moi, j’étais plus souvent au bar en train de draguer et me bourrer la gueule pour me donner du courage, donc je n’écoutais pas forcément tous ces groupes qui passaient. Et comme à l’instar de toute l’équipe de Métal Hurlant, je ne payais pas mes entrées, je pouvais sans problème manquer le concert. Je n’étais pas un fan au premier rang et il y a beaucoup de trucs qui me sont passés au-dessus du cigare comme ça. En fait, je travaillais essentiellement sur les commandes et les impulsions de Philippe Manœuvre qui savait parfaitement ce qui me conviendrait. Donc, c’est vrai, je n’ai pas beaucoup dessiné de Français mais ce n’était pas de ma faute !

Travaillez-vous en musique ?
Ca dépend. Dans les années 1980, j’étais totalement immergé dans le Rock et j’en écoutais tout le temps, sans parler des concerts où j’allais régulièrement. Dans les années 1990, j’ai un peu été traître à la cause en écoutant France Culture pour me faire ma culture générale. Maintenant, je n’en écoute pas souvent quand je travaille, j’ai vraiment besoin de me concentrer.

Si vous pouviez vous réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisiriez-vous ?
J’aimerais bien me retrouver à Los Angeles dans les années 65-66, à l’époque des Doors, sans forcément me réincarner en Jim Morrison mais pour vraiment ressentir l’atmosphère de l’époque. Et pourtant, Dieu sait si je préfère New-York !

Votre approche des groupes ou artistes que vous avez illustrés était souvent parodique ou détournée pour présenter votre propre vision de leur légende. N’avez-vous eu jamais envie de dessiner une biographie « sérieuse » d’un de vos groupes ou artiste préférés ?
Non, je préfère vraiment mettre ma patte d’auteur. Mais parfois, on n’a pas été loin de ça dans quelques bios avec François Gorin dans La Légende du Rock’n Roll même si on trouvait toujours un biais pour que ce soit moins austère. Le but du jeu était d’utiliser le parcours ou un bout du parcours d’un groupe ou d’un artiste et d’en faire quelque chose d’intéressant. Dans l’absolu, je ne serais pas contre l’idée de faire une « vraie » biographie, sauf que je ne suis pas rapide et faire un album d’une quarantaine de pages c’est déjà un an de sa vie et de toute façon une biographie de 40 pages, ce serait trop court pour traiter le sujet.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du Rock et de la BD depuis les années 80 ?
J’ai un peu raté la mutation de la BD à partir des années 1990. Il y avait tellement de nouveautés que je n’osais plus rentrer dans une librairie. En résumé, l’évolution, c’est qu’il y a trop de trucs. C’est une logique purement commerciale, néolibérale à la con qui est à l’œuvre et pas du tout une démarche de production d’auteurs. Moi, ce qui m’intéresse, ce sont les « pépites » avec un dessin qui ait une âme et qui me fasse vibrer, pas une démonstration technique comme on en voit plein actuellement. Aujourd’hui, ça tourne à environ 4000 nouveautés par an, dont la moitié est sans intérêt. Les éditeurs se tirent la bourre entre eux et sortent cent trucs en même temps, un peu d’ailleurs comme dans les maisons de disque à la fin des années 1980, pour ensuite miser tout le pognon sur celui qui surnage. C’est vraiment l’ère du pur marketing, suicidaire à mon avis, comme la finance depuis les années 2000. C’est une logique de guerre, il faut occuper le terrain. Je me suis retiré de cette lutte fratricide et je reste pessimiste sur cette évolution qui mène la BD droit au tapis.
S’agissant du Rock, je capte quelques trucs intéressants qui sortent aujourd’hui mais je n’ai plus le temps de m’investir là-dedans, mes projets m’accaparent beaucoup trop.

Sur une île déserte, quel album de Rock emporteriez-vous ?
Il est hors de question que je m’égare sur un bateau, donc je n’échouerai jamais sur une île déserte !
Sinon, j’ai pas toujours envie d’écouter un album tout entier. J’opterais plutôt pour une vaste compilation de la New Wave anglaise des années 80, avec des trucs comme Spandau Ballet, Human League, Simple Minds, Siouxie and the Banshees… mais pas XTC, ils étaient vraiment trop casse-couilles !

La chronique du Journal, c’est par là et celle de l’Intégrale Rock de Serge Clerc, par ici

JANO – Interview

Avec Lucien et les Closh, Kebra constitue l’un des piliers de la BD Rock en France et l’une des séries emblématiques de Métal Hurlant dont ce zonard a écumé les pages en y semant l’écho distordant des moteurs de mobylettes chouravées, des chaînes de vélo s’écrasant sur les mâchoires et bien sûr du son cradingue de son groupe, Les Radiations. Un tel comportement déviant et antisocial justifiait d’aller demander à son papa pourquoi il a donné une si mauvaise éducation à son rejeton.

Rentrons tout de suite dans le vif du sujet : Comment Kebra est-il né ?
Je viens de la banlieue parisienne, j’y ai passé mon adolescence à trainer dehors. J’étais pas non plus un Kebra mais Kebra est inspiré de copains de mes potes, de gens qu’on voyait… c’est pas un seul personnage mais une synthèse de plusieurs personnes réelles. Avec Tramber, on a donné à Kebra son caractère et son profil psychologique mais au départ c’est moi qui ai créé le bestiau graphiquement à partir de zonards que je connaissais par ci par là.

Comment Kebra est-il entré dans Métal Hurlant ? En demandant poliment ou en mettant un grand coup de tiag dans la porte ?
Ce qui s’est passé, c’est qu’on avait déjà commencé à faire du Kebra, publié dans BD Hebdo, aux éditions du Square et une de ses histoires était également parue dans Charlie Mensuel. Mais comme ça avançait pas vraiment et que par ailleurs Charlie avait déjà des armoires pleines d’histoires à sortir, on s’est dit avec Tramber qu’il fallait aller voir d’autres journaux. On a bien sûr pensé à Métal et justement Philippe Manœuvre avait vu cette histoire parue dans Charlie Mensuel. Il avait flashé dessus, en avait parlé à Jean-Pierre Dionnet et donc quand on leur a présenté notre dossier, ils ont tout de suite été intéressés. C’est comme ça qu’on est rentrés à Métal mais je te rassure, on y est allés tout à fait poliment ! (rires)

Comment se répartissaient les rôles entre toi et Tramber ?
C’est très simple : on faisait les scénarios ensemble intégralement. L’un lançait une idée, l’autre la reprenait, la retraficotait, injectait une autre idée… on faisait les dialogues et le découpage ensemble. Par contre, au niveau du dessin, Tramber faisait tous les décors, ces immeubles très noirs, un peu abstraits et moi je faisais les personnages. Je m’occupais de tout ce qui bougeait, les personnages donc et aussi les bagnoles, les scooters et dans Le Zonard des étoiles, les engins spatiaux. Si on compare avec un morceau de Rock, c’est un peu comme si moi, j’avais fait le chant et la guitare et que Tramber avait assuré la batterie et la basse. En précisant bien que les compositions, paroles et musiques étaient faites ensemble.

La description de cette banlieue implacable où ne survivent que les bad boys sans foi ni loi était inspirée par quoi ? L’envie de dépeindre une réalité sociale, d’apporter un ton nouveau dans la BD en créant une histoire sex, drug and rock’n roll bien provocante ?
A l’époque, personne ne parlait des banlieues. Aujourd’hui, on nous en rebat les oreilles, les banlieues, les jeunes des banlieues mais à l’époque, c’était le contraire, le black-out total, on parlait pas des banlieues. Je me rappelle, dans les bandes de loubs, y’avait des mecs de seize ans qui se faisaient descendre par les flics, nous on le savait mais sinon, ça n’intéressait personne, ça paraissait pas dans le journal, même pas un entrefilet dans un coin de page. Les gens s’en foutaient de ces histoires, ça n’existait pas. C’était complètement occulté par les médias, la banlieue c’était rien. Et donc, nous, on voulait parler de ça un peu mais en même temps, on voulait aussi déconner. On se prenait pas au sérieux, on voulait pas faire carrière, on faisait ça pour s’marrer. A l’époque, avec Tramber, on était encore aux Beaux-Arts, on faisait de la peinture et la BD, c’était vraiment pour s’amuser.

L’une des qualités de Kebra, outre l’humour et le dynamisme de la narration est la justesse de ton. Le lecteur est vraiment immergé dans le milieu des loulous de banlieue, que ce soit au niveau des situations, des comportements et bien sûr des dialogues avec cet argot parfaitement restitué. C’était quoi le secret ? Allez, avoue, combien toi et Tramber avez-vous volé de mobylettes et piqué de larfeuilles dans votre jeunesse ?
Comme je t’ai dit, moi j’étais pas un loubard. Pour pouvoir commencer à écrire là-dessus, faut avoir du recul et sans ce recul, on se serait juste contentés de voler des mobylettes. On traînait dans les rues, on était des jeunes prolos, ados, et pas de tunes. On dragouillait les nanas dans les coins, on faisait les cons… on essayait de passer le temps, tout simplement. Mais on était pas des loubards des cités. On en connaissait certains, on était allés à l’école avec. On les fréquentait, on se croisait et puis on entendait les histoires. Mais non, j’étais pas à piquer les larfeuilles. Quand on a commencé Kebra, j’avais dans les 21 ans et je m’inspirais des histoires que j’avais connues quand j’avais 16, 17 ans, donc, j’avais ce recul.

Pourquoi avoir choisi un graphisme animalier ?
Vu que je dessinais les personnages, ça me permettait de faire des caractères bien marqués. Par exemple, Kebra, c’est un rat et ce fait là indique déjà toute une personnalité, une façon de vivre, une certaine mentalité. Juste parce qu’il a une tête de rat, tu comprends qu’il survit, qu’il est pas dominant, face à des loups ou des bergers allemands (qui représentaient les patrons de troquets). Lui, c’est un rat, il a pas la supériorité physique, il faut qu’il fasse autrement, qu’il louvoie dans les emmerdements. Quand y’a la bande à Kruel qui déboule… la bande à Kruel, c’est des loups et rien que par leurs gueules, ça indique qu’ils sont méchants, forts, brutaux, cruels justement (rires). Après, si tu fais un canard, c’est un peu con, un canard, ça fait penser à Donald, coin-coin, etc. et tu te dis que lui, c’est un peu un crétin. Et ainsi de suite. C’est vachement drôle de jouer avec ça.

Est-ce qu’il y a des dessinateurs qui t’ont influencé ?
Bien sûr, y’en pas mal. J’ai appris à lire dans Tintin. Hergé m’a influencé même si ça se voit pas directement mais ça m’a quand même donné envie de dessiner et quand même dans le trait, ça reste un peu. Moebius aussi même si là non plus, c’est pas évident mais il y a ce travail sur les hachures notamment.
Mais mon modèle à l’époque, et peut-être aussi celui de Tramber, ça a été Fritz le chat de Crumb. J’avais trouvé ça génial et je pense toujours que c’est un auteur très important. On avait été élevés aux Spirou, Tintin ou Blake et Mortimer et d’un seul coup, blam ! tu te prends Fritz le chat dans la gueule, les States, la drogue, les filles… C’était un héros de l’underground, un héros moderne. Et donc, quand je faisais Kebra, j’avais toujours un peu ça en tête, cet esprit de Fritz le chat, rebelle et confus en même temps… on mélange tout et il en sortira bien quelque chose !
Le deuxième après Crumb, c’est Shelton qui faisait partie de ces auteurs underground américains dont les BD sont sorties en France quand j’étais ado dans les premiers numéros du magazine Actuel, en 1971, 1972. A part Crumb, Shelton, il y avait aussi Corben. Tout cet underground américain était traduit salement par les mecs d’Actuel (rires) et ils le publiaient en le piratant mais pour moi ça a été fondateur, comme pour beaucoup de dessinateurs européens, dont nous les Français élevés à la BD franco-belge. C’était vraiment un choc de voir ça. Ça correspondait aussi à l’époque où les Mandrika, Gotlib ont commencé à faire l’Echo des Savanes. Avant, y’avait Pilote et le couvercle maintenu par Goscinny… fallait pas déconner. Ça a été une sorte d’explosion, de passer à une BD adulte qui parlait de sexe, de dope. On a vécu ça quand on était ados, ce qui fait qu’on on a pris le relais juste après, quelques années plus tard, le premier Kebra étant dessiné et paru en 1978… tout ça se tenait.

Kebra a-t-il suscité des réactions négatives, scandalisées, de la presse ou du public ?
Oui, bien sûr. Il y a avait des gens qui ne comprenaient pas du tout… (rires). Je me rappelle d’une fois dans Libé, on avait eu un article très salé, comme quoi on était fascistes, nazillons, je sais plus bien. Je m’en rappelle parce que c’était tellement caricatural. Donc, oui, il y eu des réactions comme ça à droite à gauche mais en même temps à l’époque dans les médias, y’avait tellement rien. Les seuls qu’auraient pu être critiques envers nous, c’était Métal mais comme ils nous publiaient… (rires). Et puis quand on a commencé Kebra au début des années 80, y’avait que dalle, il faut revoir le paysage culturel de l’époque. Métal, c’était un phare dans la nuit. Bon là, je pousse un peu, je fais dans le lyrisme mais c’était presque ça, Métal Hurlant, un objet par lequel tu pouvais avoir accès à une culture un peu zarbi, qu’il y avait nulle part ailleurs. Y’avait pas d’Internet, même pas d’émission de Rock à la télé. Ce n’est que quelques années plus tard que Dionnet et Manœuvre ont fait les Enfants du Rock. Donc mettre du Rock dans une BD, personne ne concevait ça encore. Kebra venait comme un cheveu sur la soupe là-dedans. A l’époque, les banlieues, le Rock, la déconnade… personne faisait ça, à part Margerin, Vuillemin, un peu Dodo et Ben Radis même si eux, c’étaient plus les branchés parisiens que la banlieue.

Justement, avec Lucien et les Closh, Kebra était le troisième larron de ce triumvirat de héros Rock apparus dans Métal Hurlant. Il y avait-il une émulation avec Margerin, Dodo et Ben Radis ?
Oui, tout à fait. On a même fait une BD tous les cinq ensemble. Ça s’appelait Scalpel Rock, un récit de cinq pages paru dans Métal. On est devenus copains très vite et très fort. Tu sais, on était très isolés comme artistes et dès qu’on a rencontré ces gens-là, ça a collé vachement bien. Il y avait également Serge Clerc qui faisait de la BD Rock. Après, il y en a d’autres qui sont arrivés, Max, Schlingo avec qui on est devenus aussi très copains. Et même des gens comme Chaland qui n’étaient pas estampillés Rock étaient dans cet esprit Métal. C’était un peu une famille, on avait le même humour, la même vision, le même regard sur les choses.

Kebra est devenu une référence dans la BD Rock en tant que leader du groupe Les Radiations, au travers de récits d’anthologie montrant des répètes ou des concerts sauvages. Si l’on pouvait entendre les Radiations, ça sonnerait comme quoi ? Punk, Rockabilly, Hard Rock ? Personnellement, ça me fait toujours penser aux Ramones.
Ouais, un mélange de Punk et de Rock, pas trop hard mais un peu lourd, un peu primaire. En plus, ils savent pas jouer, ils jouent comme des pieds (rires). Ils ont des amplis et un son pourris. On pourrait imaginer les pré Clash, genre les 101’ers, le premier groupe de Strummer, tu vois, ce serait un peu ça. Avec la patate et un son de merde mais on s’en fout, ce qu’on voit, c’est qu’il y a l’énergie.

Et les paroles sont fabuleuses… « Mon Teppaz est naze », « Le Rock’n Roll lui colle aux grolles »…
Ouais, on imagine Kebra les écrire sur un coin de nappe, en buvant des bières, au fond d’un troquet. A l’époque, en France il y avait Starshooter, Téléphone qui démarraient tout juste et sinon la vague Punk. Le premier Kebra, on l’a fait pendant l’été 1977, en écoutant Patti Smith à fond. Et donc ouais, t’as raison, les Radiations, ça pourrait être les Ramones à la Française.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Pour moi, le point commun évident, mais c’est en train de changer, c’est qu’il s’agissait d’arts populaires, non contrôlés ou mal contrôlés, qui avaient échappé au regard des classes dominantes et qui fonctionnaient en dépit du reste des médias. C’étaient des espaces de liberté où on pouvait trouver des gens un peu rebelles, hyper créatifs et qui pouvaient faire leur truc et avoir leur public. Maintenant ils se servent de la BD pour que les mômes lisent (rires). Mais à l’époque, à part les quelques grands classiques, genre Tintin, qu’on trouvait dans les bibliothèques, si tu lisais un Zembla ou un Pepito, c’était vraiment mal vu. Et pour le Rock aussi, à l’époque, les gens un peu plus âgés écoutaient du Jazz et du Classique, le Rock, c’était de la musique de sauvages, ça leur échappait, c’est ça qui était intéressant.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Non, je ne pense pas que ça ait à voir avec le graphisme. C’est l’esprit qui est rock ou pas. C’est même pas les histoires que tu racontes. Tu peux faire des histoires que je qualifierais de rock où ça parle pas spécialement de Rock… je te parlais de Fritz le chat tout à l’heure, y’a pas grand-chose sur le Rock dedans, d’ailleurs Crumb déteste le Rock mais c’est l’esprit global du truc. Fritz, c’est un étudiant qui flippe, qui se met à déjanter et à faire n’importe quoi. Les gens qu’on qualifie d’auteurs rock comme Tramber et moi, avec un graphisme animalier, un dessin un peu sale, beaucoup de hachures… si tu compares avec Margerin qui est beaucoup plus propre, lui c’est du gros nez et à côté de ça, tu peux avoir Baru qui est très différent, vachement expressionniste, très réaliste dans ses décors. Tu peux même avoir un Jean-Claude Denis qui fait un truc un peu rock avec un dessin très posé, calme. Le graphisme, c’est la personnalité du dessinateur. Ce qui compte, c’est ce dont tu parles, ta vision du monde. Le dessin, c’est juste le support, il te sert à faire passer des choses mais il faut d’abord avoir des choses à faire passer.

Travailles-tu en musique ?
Oui, quand je dessine. Pour écrire, surtout pas. Mais quand tout est bien écrit, bien découpé et que je passe au dessin, là oui, je me mets de la musique.
J’écoute ce que je peux (rires), j’ai une collec de Rock et de Blues, mais je peux aussi bien mettre la radio par moments et je peux écouter d’autres musiques à l’occasion, un peu comme ça me tombe, des trucs d’Afrique, du Brésil…

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
J’ai le droit aux morts ? Je pourrais dire Willy DeVille, un prince du Rock’n Roll, il a la classe. Ouais, j’veux bien ça (rires).

Quels sont tes projets et peut-on envisager une nouvelle vie pour Kebra ?
J’ai fini le tome 2 de Gazoline. Ça aussi, c’était bien rock’n roll même s’il n’y avait pas du tout de Rock dedans. Je ne sais pas encore chez quel éditeur il va sortir, ni quand. C’est un recueil d’histoires courtes de Gazoline dont une partie était déjà parue dans l’Echo des Savanes avant que ce soit racheté par Glénat. Ce n’est pas la suite du premier tome mais ça reprend le même univers. Pour ce qui est de Kebra, il est un peu dans les limbes. Le problème, c’est qu’il n’y a plus vraiment de journaux pour prépublier ce genre d’histoires. Là, après avoir fini Gazoline, je suis entre deux, j’ai un projet mais c’est encore en chantier et je ne peux pas en dire plus pour le moment.

La chronique de Kebra, c’est par là

Hervé BOURHIS – Interview

D’aucuns ont essayé de raconter l’histoire du Rock en Bandes Dessinées. Entreprise ambitieuse mais vaine semble-t-il. Hervé Bourhis, lui, a su trouver une formule pour s’approcher du but. Ça s’appelle le Petit Livre Rock, un jeu de mot sans prétention pour désigner un patchwork graphique qui retrace cinq décennies de Rock. Une œuvre originale qui est vite devenue une référence dans la BD Rock. Depuis, l’auteur a récidivé avec le Petit Livre Beatles, tout aussi touffu et érudit. Une entrevue s’imposait pour bien cerner la ligne d’un tel parti pris.

Résumer plus d’un demi-siècle d’histoire du Rock, était-ce une démarche planifiée ou bien plutôt une compilation de dessins réalisés au fil du temps et de l’humeur, sans forcément de ligne directrice ?
Non, non, c’était planifié. D’ailleurs je ne dessine pas au fil de l’humeur, je ne dessine que pour faire une bande dessinée ou parce qu’on m’a commandé quelque chose.
En fait, à l’adolescence, j’ai commencé à acheter des magazines sur le rock, auxquels je ne comprenais quasiment rien. Puis j’ai commencé à découvrir des choses et à comprendre ce dont on parlait dans ces magazines. Assez vite, j’ai eu le goût de faire des listes. Comme le personnage dans le film « High Fidelity » de Stephen Frears . C’est une maladie commune à pas mal de mordus de musique. J’ai lu dans la biographie de Siné qu’il faisait ça aussi avec le Jazz dans les années 40… Bref, je notais des discographies, je les comparais, je notais des anecdotes…
Et l’on se moquait pas mal de moi avec cette manie. Alors pour me venger, j’ai décidé bien plus tard d’en faire un bouquin et d’ainsi justifier ces années à gratter dans ma chambre au lieu d’aller draguer les filles et fumer des cigarettes qui font rire.
J’avais deux références pour attaquer un livre qui parlerait de l’histoire du rock, « L’aventure de l’art au XXe siècle », dirigé par Jean-Louis Terrier, dont j’aimais l’aspect « chronique journalistique », chaque information étant donnée au présent, une bonne façon de faire vivre l’histoire. L’autre référence, c’est « L’histoire dessinée du théâtre » d’André Degaine, qui a décidé l’aspect graphique que devrait avoir mon bouquin. J’aime son côté psychopathe du détail, et le fait que tout soit dessiné et manuscrit, ça donne une belle cohérence, et un côté « amateur éclairé », un peu bout de ficelle, que je trouve chouette.
Je voulais faire un livre graphique, sans narration, une succession d’anecdotes, et que ça ressemble à un joli patchwork noir et blanc, rythmé, à la fois facile d’accès et pointu. Et super dense.

Avec le recul, quels sont les groupes, les artistes, les chansons, les albums ou encore les évènements que tu regrettes de ne pas avoir illustrés dans votre livre ?
Il y en a plein. Mais c’est illusoire de vouloir être exhaustif, et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable si on veut garder un point de vue, inutile de parler des choses qu’on n’aime pas. Les évoquer à la limite. Il y a bien sûr les oublis, et les choses que je ne connais pas. Je ne fais pas non plus une encyclopédie, il y a des gens comme Assayas pour ça. Mais déjà pour la seconde édition du livre, j’ai rajouté 30 pages, je ne vais pas faire ça tous les deux ans. Pourtant, ça serait l’idéal. Un bouquin constamment évolutif. Mais tous les deux ans, les anciens lecteurs se sentiraient floués à la sortie de la nouvelle édition.

Parmi toutes ces périodes que tu as évoquées dans « Le Petit Livre Rock », se dégage-t-il selon toi un âge d’or du Rock ?
J’aime énormément de choses. Il y a eu des bonnes choses à chaque période, un peu moins au milieu des années 80 je trouve… L’âge d’or du Rock, c’est quand on a 16 ans et qu’on découvre un groupe bruyant qui change sa vie et qui donne envie de monter un groupe et de dire à sa maman avec aplomb, que désormais on choisira la couleur de ses slips soi-même. On peut dire que depuis le Punk, le Rock est moins primordial, qu’aujourd’hui par exemple c’est le Hip-hop qui revendique, c’est sur l’électro qu’on danse… Jusqu’à la disco, le Rock faisait tout ça.
Aujourd’hui, le Rock peut-être à la mode, mais il n’est pas très moderne. Ou quand il l’est, il n’est pas très rock. Comme le Jazz à partir des années 80, il s’est réfugié dans le revival de ses années de gloire 1955-1980. Et pourtant, aux concerts, il y a plein de gamins… Mais si j’aime particulièrement le Rock des années 63-73, je ne fais pas partie des gens qui n’écoutent qu’un style, ou qu’une période. J’écoute tout et je trie.

Tu es également l’auteur du « Petit Livre Beatles » qui reprend la formule graphique du « Petit Livre Rock ». As-tu procédé exactement de la même façon pour concevoir cette biographie ?
Oui et non, les livres se ressemblent, le principe est le même, une succession d’anecdotes de 1940 à aujourd’hui. La différence, c’est un soin particulier apporté à la documentation et au dessin. Là ou tout est survolé dans le  « Petit Livre Rock » , ici tout est plus fouillé et analysé. Chaque dessin correspond à une photo qui correspond exactement à l’anecdote dont on parle. C’est moins désinvolte.

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
Il n’y en a pas énormément. Ce sont deux genres qui ont été associés un peu artificiellement dans les années 70-80, puisqu’ils participaient de la « sous-culture pour la jeunesse ». Mais, entre faire une BD et composer une chanson de rock, c’est complètement différent. Et puis l’auteur de BD va rencontrer des collectionneurs boutonneux en dédicace à Angoulême, et le rocker va faire transpirer une foule lors d’un concert, c’est pas tout à fait la même émotion, le même contact, le même retour.
Encore que j’exagère, j’ai eu des fans, de très jeunes gens, super enthousiastes, qui avaient fait 150 bornes pour venir me voir en dédicace. Ça fait plaisir. Mais le bouquin était fini depuis un an, il n’y a pas l’immédiateté du Rock’n’roll. C’est un peu réchauffé comme relation.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Je ne sais pas. Crumb, le dessinateur rock 60’s par excellence n’a pas fait beaucoup d’émules il me semble. Et lui-même déteste le rock, de toute façon. Depuis Chaland, beaucoup de dessinateurs qui aiment le Rock dessinent assez « ligne claire », je ne sais pas trop pourquoi. Il y a un amour du noir et blanc, oui, du dessin proto-fifties.
Ça me fait rire d’ailleurs cette histoire de ligne claire. Dans le Rock, en général, on adore le son crade, l’immédiateté, et dans les gens qui font de la BD et qui se réclament du Rock, voire du Punk, on a souvent des gens très méticuleux, qui ont un trait très propre, qui font de la couleur directe compliquée, qui passent des jours sur un dessin. Et ils écoutent les Ramones. Bizarre.

Quels sont les auteurs de Bande dessinée qui ont, selon toi, le mieux retranscrit l’esprit et la culture Rock ? Certains t’ont-ils influencé ?
Plus jeune, j’ai adoré Chaland, Dodo & Ben Radis, Margerin… Mais est-ce qu’ils ont influencé mon travail, je ne sais pas… Sans doute pour ma série « Le Stéréo-Club », avec Rudy Spiessert. Je sais que le bouquin « Playlist » de Berberian m’a fait penser « tiens, y’a des éditeurs pour sortir ce genre de choses ». En fait, tout le monde m’a refusé « Le Petit Livre Rock », sauf 6 Pieds sous terre, mais ce qu’ils me proposaient, c’était du quasi-bénévolat, je ne pouvais pas me permettre… et finalement Dargaud, contre toute attente, et avec bonheur.
J’aime bien le travail de Jean-Christophe Menu sur « Lock Groove Comics», les livres de Peter Bagge… En fait quand j’aime un livre, je m’en fiche un peu de savoir si c’est « rock » ou pas. Ce n’est pas un gage de qualité ! Pour être franc, quand on me parle d’une super BD rock qui vient de sortir, j’ai plutôt envie de partir en courant. Il y a eu tellement de choses mauvaises, des années de fanzines punk misérables… A la réflexion, il existe deux genres de BD rock. Il y a celle qui parle de rock et celle qui a un « esprit rock », si tant est que ça signifie quelque chose. Moi, j’ai fait une BD qui parle de rock. Mais au bout du compte, je ne sais pas si mes autres livres sont si « rock » que ça.

Travailles-tu en musique ?
Quand je dessine oui, quand j’écris, non. Pour « Le Petit Livre Rock », je m’astreignais à écouter la musique de l’année que je dessinais. C’était parfois pénible, mais du coup, j’étais complètement immergé dans mon projet.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
Un type qui a bien vécu, qui est mort vieux sans trop souffrir, et qui est resté créatif toute sa vie. Y’en a pas des masses dans le rock. Y’en a plus dans le blues.

Enfin, la question rituelle à un fan des Beatles : Lennon ou Mac Cartney ?
Brian Wilson.

La chronique du Petit Livre Rock, c’est par là

RAF – Interview

Derrière ce court pseudonyme, se cache une jeune auteur (eh ouais, encore une fille qui s’immisce dans le monde un peu trop masculin de la BD, et c’est tant mieux !), basée à Montpellier, au talent précoce et à la productivité qui sied au style de son dessin, le Manga. Du bien de chez nous, avec une originalité et un dynamisme explosif qui collent parfaitement à Debaser, un Manga qui suinte le Rock fort par toutes ses planches. Ça méritait bien d’aller poser quelques questions à la responsable de ce réjouissant vacarme graphique.

Quelle est la part de responsabilité des Pixies dans « Debaser » ? C’est la chanson qui t’a inspiré la thématique de l’intrigue ou bien est-ce venu après coup comme le meilleur titre pour intituler ton récit ?
J’ai grandi avec le rock des années 90. J’adore la scène grunge américaine, Screaming Trees, Alice in Chains, les Melvins, Soundgarden, Nirvana, les Toadies, Stone Temple Pilots, Foo Fighters, Pearl Jam etc. Les Pixies symbolisent bien cette période grunge/garage et j’aimais bien la traduction (approximative) de Debaser, cette idée de casser les bases d’un système. Debaser ; Raf © Raf, 2012

A part le Grunge, quels sont tes autres penchants électriques ?
La britpop d’Oasis, Blur, the Verve etc…et plus tardivement le new metal avec Korn, Incubus, Deftones, tout sauf Linkin Park qui eux ont tué le style, héhé !

« Debaser » décrit une France du futur où une Pop décérébrée est la seule musique autorisée, relayée par des télés-crochets à la mode Star Academy. Est-ce une parabole pour décrire la difficile condition du Rock en France ? Et quels sont les autres thèmes que tu voulais aborder à travers ce récit ?
Le rock est juste un biais pour parler de la condition de la création artistique en général (musique, art, TV, etc…). Il n’y a de place que pour les œuvres très rentables, qui plaisent au plus grand nombre, les éditeurs prennent de moins en moins de risques. Désormais, c’est la partie commerciale/marketing qui décide en amont ce qu’il faut créer, et passe commande à un artiste pour le réaliser. Les artistes deviennent des fournisseurs de contenu plus que des créateurs. Maintenant avec internet et la démocratisation du partage culturel dématérialisé, la donne change petit à petit en faveur des artistes, c’est encourageant.

Debaser est un Manga mais ton graphisme percutant, avec un découpage hyper dynamique, se distingue cependant d’une esthétique purement japonaise. Quelles sont les dessinateurs qui t’ont influencé et quels sont tes propres ingrédients pour créer ce cocktail explosif ?
Mes influences sont principalement japonaises, autant du côté du manga (Oda, Takei, Nakayama…) que de l’animation (Imaishi, Nishigori, Morimoto, Koike…). Je m’intéresse aussi aux comics alternatifs américains, comme Mahfood, Vasquez… et des illustrateurs comme Hewlett. Mon style de dessin n’est pas 100% manga mais un peu hybride, un mélange des différentes BD que j’ai aimées. En France, on a la chance d’avoir accès à pleins de BD du monde entier, quand on fouine dans les librairies spécialisées. Je trainais pas mal dans les librairies japonaises d’imports de manga et des librairies de comics. J’imagine que j’ai mélangé inconsciemment ces influences.

Le titre de chaque chapitre de Debaser reprend un titre du répertoire Rock dont beaucoup sont issus du Punk, du Métal ou du Grunge. Un peu étonnant pour une fille élevée au Club Dorothée, non ?
C’est la culture d’une génération. On zappait entre TF1/la 5e pour les dessins animés et MTV/MCM pour la musique. MCM diffusait même les deux ! Les deux faisaient partie d’une même culture pour les gosses des années 90 !Debaser ; Raf © Raf, 2012

Quels points communs vois-tu entre rock et BD ?
J’en vois surtout entre Rock et Manga : du dynamisme, des personnages étranges et énervés, des costumes bizarres et des gens qui hurlent… il suffit de voir le succès du Rock au Japon, ils se sont réappropriés le style à leur sauce, ça donne des choses très baroques.

Existe-t-il, selon toi un graphisme ou un style de dessin « rock » ?
Pas forcément, mais je pense tout de suite aux artistes américains de la côte ouest qui ont façonné l’imagerie punk rock à partir des années 70 en mixant tatouages, pin-ups, hot rod et low rider, etc… pour moi c’est l’essence du graphisme rock. Il y a aux USA une vraie tradition artisanale de graphisme d’affiches de concerts, de pochettes d’album, des choses réalisées à la main, à la peinture, etc…

Quel regard portes-tu sur les autres Manga Rock (« Beck », « Fool on The Rock », « Detroit Metal City », entre autres) ?
Je ne connais que Beck et DMC, qui sont d’excellents titres. Chacun aborde le thème du rock à sa manière, Beck étant plus réaliste et DMC plus délirant. J’aime beaucoup la simplicité du dessin de DMC, exprimer des idées et de l’humour avec un trait simple, c’est totalement punk !

Debaser est-il connu au Japon ?
Il n’a pas été traduit ni exporté. Quand j’aurai le temps, je ferai une version anglaise pour la distribuer gratuitement sur le Net.

Le premier tome de Debaser est sorti en 2008. Le 8è et dernier sort en 2012. C’est le Rock qui booste ta productivité ?
C’est plutôt une contrainte tacite. Les mangas japonais sortent très régulièrement, les lecteurs sont habitués à lire la suite de leur série au moins tous les 6 mois. Et la visibilité d’un livre peu connu en librairie n’excède pas un mois, on a donc tout intérêt à produire vite pour ne pas se faire oublier. Bon, du coup j’ai appris à dessiner très vite, même si ça se ressent parfois dans la qualité, héhé !

Travailles-tu en musique ?
Oui pour le dessin. Pour l’écriture, c’est difficile d’avoir de la musique avec des paroles dans les oreilles, donc je choisis des morceaux sans textes ou juste le silence, pour changer ! J’aime bien bosser en écoutant du Stoner, comme Kyuss.

Si tu pouvais te réincarner en rocker, illustre ou inconnu, qui choisirais-tu ?
Keith Richards, définitivement ! Ce type a traversé les meilleurs époques et a survécu à tout. Il est totalement flamboyant, la classe !

Il y a une une vie après Debaser ?
Oui, d’autres projets pleins les cartons, notamment en numérique sur internet. Après, savoir si ces projets intéresseront un éditeur, c’est la question perpétuelle qui régit la vie des auteurs ! J’adore le format manga, poche en noir et blanc, mais je m’essaierais bien à la couleur la prochaine fois !

La chronique de Debaser, c’est par là