Rockworld

Dessins : Søren MOSDAL – Textes : Jacob ØRSTED

C’est cool d’écouter du Rock. Ça permet de rester branché, éternellement jeune et tout en rigolant à la lecture dans Télérama (j’assume mon côté obscur) d’une énième interview hagiographique du pseudo patron belge du Rock francophone détaxé, d’avoir la confirmation que l’on appartient définitivement à une élite. Et quand en plus, on a la modeste prétention de tenir un blog sur le sujet, on se lance avec conviction et empathie dans la lecture des péripéties de ces trois cousins danois dont le héros central s’escrime lui aussi sur la toile pour promouvoir le binaire primaire. Au bout de quelques pages, on commence à se raviser sur la pureté et la noblesse de nos intentions. Non, sérieusement, est-ce que par hasard je ressemblerais pas un petit peu à ces trois foireux ?
Rockworld 2Faut dire que ces Pieds-Nickelés scandinazes (allez, celle-là, elle est pour moi, non, vraiment, ça me fait plaisir) forment une belle brochette de fans attardés, entre Charley, l’intello blogueur binoclard à la libido torturée, Mickey, le nabot alcoolique et parasite et Bob, rocker à bananes, adipeux et bas du front.
Charley, quadra célibataire, traîne dans les clubs Rock underground de Copenhague, à la recherche de la perle rare, musicalement et affectivement mais dans les deux domaines, ses démarches s’avèrent assez laborieuses. Sa dégaine de dandy intello le distingue pourtant du lot mais sa timidité et sa naïveté s’avèrent à peine moins handicapantes que la présence encombrante et fortement alcoolisée de ses deux comparses, notamment Mickey, toujours en quête d’un bon plan foireux.
Cette plongée potache dans le milieu de l’Indie Rock danois est prétexte à des situations drolatiques et parfois surréalistes, mettant en scène des personnages déjantés, une faune comme seul le Rock peut en produire. On n’est pas très loin de l’esprit d’un Peter Bagge, dans En route vers Seattle. Le trait acéré de Mosdal brosse des trognes bien freaks, (telle la tronche de mante religieuse de Charley, très réussie) qui servent parfaitement le récit et l’ambiance particulière de ce milieu Rock branché, ici caricaturé avec pas mal de dérision, grâce aux frasques de Mickey et Bob, lourdingues et ingérables.
Rockworld compile des récits parus dans le fanzine Turkey Comix et qui méritaient bien d’être édités dans ce livre à l’aspect sobre et raffiné, comme l’humour qu’il recèle.
Même si cet opus venu du froid sera sans doute plus goûté par un public averti, familier des subtilités du Rock underground, avec ses codes et ses clichés (auxquels il est fait abondamment référence), il pourra tout de même être apprécié en tant que tel pour ce qu’il est avant tout, une BD d’humour offrant une note rafraîchissante et un ton décalé. (Mine de rien, je commence à maîtriser le dialecte Télérama !)

Bonus Track : 3 questions à Søren Mosdal

Love in Vain

Dessins : MEZZO – Textes : Jean-Michel DUPONT

Nous les guitaristes amateurs, on en a tous rêvé. Se réveiller un matin, nous gratter les couilles (c’est une chronique masculine mais les dames peuvent transposer) en envoyant un pet guttural comme le cri d’un troll affamé puis empoigner notre manche… de guitare. Et constater qu’à la place de ces sons stridents et dissonants qui la veille encore suscitaient chez notre entourage, au mieux des regards compatissants, au pire des insultes homicides, nos doigts produisent désormais une musique parfaite, fluide et mélodique. Nos phalanges se baladent adroitement sur le manche, comme animées d’une vie propre, plaquant des accords précis et puissants puis déroulant à une vitesse supersonique des soli incandescents. La nuit a fait de nous des guitare héros, prêts à faire se pâmer d’extase des foules extatiques. Pour cela nous serions disposés à tous les compromis, tous les sacrifices. Nous irions même jusqu’à vendre notre âme au diable…
Love in Vain 1 Ce pacte ultime, Robert Johnson ne l’a pas réellement signé mais il l’a fait croire jusqu’à cette mort dans des conditions intrigantes. Une nuit à dormir à la belle étoile au carrefour de deux routes, un « Crossroads » au fin fond du Mississippi. Et le Diable vient alors proposer son deal maléfique. Sans cette fable, Johnson n’aurait juste été qu’un bon musicien de plus, ayant travaillé dur son instrument pour en arriver là. Respectable mais beaucoup trop banal, pour se distinguer de la concurrence. C’est ainsi qu’est née la première légende de ce qui allait devenir plus tard le Rock’n Roll. Robert Johnson en a été la première star, au début des années 1930, parmi ces pionniers qui, à l’instar de Howlin’ Wolf, Muddy Waters ou John Lee Hooker engendreront une lignée de guitaristes, Clapton, Hendrix, Richards, pour lesquels il sera l’une des références incontournables. Sa vie sera courte, il mourra à l’âge de vingt-sept ans (du moins si l’on tient pour acquis sa date de naissance), devenant le premier membre d’un club tristement célèbre où le rejoindront plus tard Jimi Hendrix, Jim Morrison, Janis Joplin ou Kurt Cobain.
Pour retracer une vie aussi dense que brève et mettre en images l’un des mythes les plus sombres du Rock, il fallait bien le talent d’un maître du noir et blanc. Mezzo qui avec Jean-Michel Dupont a rempli cette périlleuse mission en ressuscitant un Robert Johnson parfaitement crédible. La tâche n’était pas aisée car il n’existe en tout et pour tout que trois photographies du jeune damné. Suffisant pour concevoir une charte graphique dont ressortent deux traits marquants, un sourire et un regard tout aussi diaboliques que fascinants qui en leur temps ont sans doute apporté du crédit à la fable de ce pacte faustien dont Johnson a su tiré profit pour peaufiner son image de marque.
Love in Vain (titre de l’un des standards de Johnson qui sera plus tard magnifié et popularisé par les Rolling Stones) est un biopic musical parmi les plus réussis de la BD. On pourrait juste regretter une narration un poil linéaire et parfois un peu didactique, certes révélatrice d’un gros travail de recherche et de documentation. La présence à la fin du livre d’un recueil des textes des morceaux les plus célèbres de Johnson est d’ailleurs à saluer.
Reste que les dessins superbes de Mezzo composent une fresque puissamment évocatrice de ce
tte période farouche de l’histoire du Blues et au delà de l’histoire des États-Unis lors de la grande dépression. A travers les étapes de la vie de ce jeune prodige, rêvant de sortir de sa misérable condition grâce à la musique, on comprend mieux l’impact de cette dernière sur la vie des gens à l’époque et à quel point le qualificatif de populaire, au sens noble du termeLove in Vain 2, sied à merveille au Blues comme ce sera plus tard le cas du Rock (on serait moins affirmatif aujourd’hui). Le Blues apportait un peu de noir flamboyant au milieu de la grisaille de ces existences mornes et sans perspective. C’était une musique sulfureuse, bourrée d’allusions sexuelles, qui se jouait la nuit dans des bouges crasseux. Ses héros sont pour la plupart morts dans l’oubli, sinon la misère, parfois dans des conditions tragiques, comme Robert Johnson. Peut-être que ces suppôts de Satan aux chansons inspirées par le démon, comme le proclamaient des pasteurs vindicatifs, garants de cette morale chrétienne ciment de l’Amérique profonde, n’ont eu que ce qu’ils méritent. A savoir une petite part de gloire et d’éternité qui se prolonge encore aujourd’hui grâce à leurs héritiers, qu’ils jouent dans des stades ou dans des clubs miteux. L’essentiel est de prolonger le pacte et de garder le mystère intact.

Hard Melody

Dessins et textes: Ming LU

Quand on parle de Rock, les références qui viennent tout de suite à l’esprit nous entraînent invariablement de l’autre côte de la Manche ou de l’Atlantique, avec éventuellement un petit détour vers l’Allemagne et pour les moins frileux vers la Scandinavie. Et la France, alors ? Quoi, je viens à peine de commencer et vous voulez déjà qu’on se fâche ? Allez, on se calme… et si je vous disais… la Chine ? Eh ouais, parfaitement ! Vous avez dû remarquer que la Chine s’était éveillée depuis un bout de temps, c’est marqué sur les étiquettes de nos fringues, de nos jouets et les boîtiers de nos appareils high-tech. On aurait tendance à oublier que les Chinois ne se résument pas à un peuple de fonctionnaires corrompus et d’ouvriers exploités dans des usines depuis leur tendre enfance jusqu’à leur mort. L’importation du « modèle occidental » n’a certes pas que des bons côtés mais il comprend évidemment le Rock et à lire ce Hard Melody, on se doute que les autorités très ouvertes d’esprit de l’Empire du Milieu s’en seraient bien passé.
Lu Ming avait déjà montré dans Mélodie d’Enfer, récit paru en 2005-2006, sa prédilection pour le Rock gras et saturé. Un groupe de Heavy-Metal glandouillant au Purgatoire revenait de l’au-delà, à la recherche du Guitar Hero qui donnerait vie pour l’éternité à leurs aspirations électriques. Même si cette histoire fantastique, originale et séduisante, perdait peu à peu de son intensité jusqu’à un final philosophico-mystique pas vraiment convaincant, l’auteur y faisait déjà l’étalage d’une remarquable maîtrise graphique, dans une veine Comics dynamique et expressive. On en trouvera d’ailleurs un bel exemple sur la couverture du livre Le Rock dans la Bande Dessinée… d’un certain Bruno Rival.
Lu Ming revient ici à sa passion pour les décibels dans une veine beaucoup plus réaliste tant dans le dessin que dans le scénario.
« Au fond du ciel bleu » est un power trio qui unit trois potes pour qui le Rock est autant un exutoire qu’un moyen d’expression critique. On les découvre dans un festival devant un public bien fourni et l’on devine l’amorce d’une carrière prometteuse. Dix ans plus tard, retour à la réalité. Zhang, le guitariste chanteur, frimeur et flambeur a réussi dans le commerce, Dadong, le bassiste taciturne, vivote dans l’immobilier et peine à boucler les fins de mois. Heizi, le batteur dont le naturel agressif lui a attiré bien des déboires et l’a conduit vers l’armée pour échapper à la tôle a fini toutefois par trouver une forme de sérénité. Les trois amis se retrouvent un soir dans un troquet de Pékin et décident, après avoir fait le bilan, de remonter le groupe pour retrouver la flamme et un peu de l’esprit libertaire qui les animait naguère. Sauf que Dadong s’est mis dans une situation inextricable que bien des Chinois connaissent en accédant à la « petite propriété ». La solidarité du groupe va trouver un autre terrain d’expression que celui de leur musique.
Certes, l’intrigue pourrait tenir dans un tweet et avec un Story-Telling plus classique, l’intrigue aurait été sans doute plus dense. Mais cela aurait peut-être aussi atténué le propos de l’auteur. Grâce à un découpage aéré où trouvent place de superbes illustrations pleine page, Lu Ming va à l’eHard Melody001ssentiel et illustre dans un somptueux noir et blanc, avec des images puissantes  et parfois épiques un idéal Rock qu’il vit au quotidien en tant que musicien et auteur de BD vivant en Chine et qui éclate dans la précision et la justesse des attitudes de ses héros. Cette fureur de vivre à la sauce aigre-douce s’avère hélas peu compatible avec la Chine « moderne » dont il donne une vision radicale. Hard Melody brosse à grands traits le portrait réaliste d’une société violente qui passe autant par l’oppression économique que politique pour écraser les individus et entraver les aspirations des artistes de tous poils qui veulent exister derrière la Grande Muraille. Les Chinois s’occidentalisent. Pas sûr que ce soit une bonne nouvelle mais s’agissant du Rock (et de la BD), on ne peut que s’en réjouir.

Perkeros – Les notes fantômes

Dessins : JP AHONEN – Textes : KP ALARE

Les gars du Nord, y font rien comme tout le monde. Je sais pas si c’est la rigueur de leur climat, les étendues glacées avec la neige à perte de vue, les forêts sombres comme l’âme d’un damné… Ça vient peut-être de leurs ascendances vikings et païennes, ce mélange de violence et de raffinement. Ça se traduit dans leur musique, particulièrement dans un style où ils sont passés maîtres, le Métal. Quand on écoute un de ces groupes de poètes, tout de cuir cloutés vêtus et maquillés comme des démons, mais des vrais qui font peur, éructer des chants gutturaux tout droit sortis des profondeurs de l’enfer sur fond de rythmique d’acier en fusion, martelée dans les forges de Thor, on se dit que ça doit pas être drôle tous les jours en Scandinavie.
Celle-ci tient la dragée haute aux Anglais et aux Américains en matière de Métal, notamment le Black, dont ses ressortissants constituent l’aristocratie du genre mais aussi dans les autres styles de cette musique à ne pas mettre entre des oreilles non averties. Et Dieu (oups, pardon, je voulais dire Satan) sait qu’il y a autant de styles de Métal que de poils sur la queue fourchue de Lucifer. Genres, sous genres avec variantes old school, néo et même bio. PPerkeros 1erso, j’ai un petit faible pour le Métal progressif. Un peu comme si Genesis jouait avec la disto à fond, une double grosse caisse, tandis que Gabriel ou Collins vociféreraient d’une voix rauque des textes sombres et dépressifs. Des groupes comme Dream Theater ou Opeth comptent parmi les meilleurs références du genre. Opeth justement, groupe suédois régulièrement cité dans cette histoire au long cours qui met en et sur scène un groupe de Métal finlandais, Perkeros.
Axel est un jeune et brillant guitariste et le compositeur du groupe. Son problème est double : D’abord une voix absolument pas à la hauteur de ses morceaux, une sorte de mélopée à base de borborygmes formant un méta-langage qu’il est le seul à comprendre. Ensuite, un trac phénoménal qui lui fait vomir tripes et boyaux avant les concerts. Mais comme tout véritable artiste, il a foi en ce qu’il fait et reste persuadé que son groupe va réussir à produire son premier album, trouver des dates de concert et finir par décoller. Ce qui n’est pas l’avis de sa compagne, jadis groupie de lycée mais qui voudrait bien qu’il fasse comme elle et rentre dans le rang en abandonnant ses rêves.
Jusque là, rien de très novateur en matière de récit Rock. Là où ça devient plus intéressant et intriguant, c’est le reste du line-up. Une claviériste, la (jolie) tête bien sur les épaules pour mettre de l’huile dans les rouages du groupe, canaliser Axel et l’extirper des affres de la création et d’un perfectionnisme qui le coupe souvent de la réalité. Un chanteur turc, tenancier de kebab. Un bassiste, sorte de vieux sage baba qui n’a pas du tout l’âge de ses artères (mais chut…) ayant bourlingué avec toutes les stars du Rock depuis les années 1960. Et enfin un batteur ours. Oui, un vrai ours ! Qui picole des litres de bière, tombe les gonzesses (le fantasme du fameux os pénien sans doute) et devient narcoleptique à l’approche de l’hiver. Le truc complètement saugrenu qui passe pourtant comme une lettre à la Poste.
C’est là une autre originalité de cette histoire : Réussir à mêler l’approche réaliste et quasi documentaire d’un groupe de Rock (les autePerkeros 2urs sont des zicos et ça se sent) et une trame fantastique, pourvoyeuse de son lot de monstres et autres malédictions ancestrales. Grâce à une narration bien menée qui plonge d’emblée le lecteur dans une ambiance onirique, baignée de musique, les transitions entre les deux mondes se faisant sans perturber la fluidité du récit, ce qui n’était pas évident. Même si elle emprunte à des thèmes assez classiques, l’intrigue tient la route jusqu’au bout, grâce également à de petites pointes d’humour et des personnages attachants et bien campés.
Côté graphique, un découpage très dynamique, une mise en couleurs sobre mais particulièrement efficace, dans les tons noirs et fauve parfaitement adaptés à l’univers Métal, mettent en valeur un dessin semi-réaliste, certes classique mais très maîtrisé, qui sert parfaitement le récit sans en réduire la portée. Une approche inspirée du Comics tendance Disney qui n’est pas sans évoquer le travail d’un Jeff Smith, le faciès énigmatique de l’Ours ayant un petit air de famille avec le mystérieux dragon de Bone.
Du bel ouvrage offrant une vision totalement crédible du monde merveilleux et enchanteur du Métal, et au delà delà d’un groupe de Rock en devenir. Le tout en illustrant dans de superbes fresques l’alchimie qui peut naître de la musique quand on s’y plonge corps et âme. Une salutaire entreprise d’édification des masses, entamée par MetaL ManiaX ou Welcome To Hellfest dans le registre comique, afin de familiariser, grâce à la BD, un large public (sans que ce soit péjoratif) aux subtilités et à l’authenticité d’un genre pratiqué par de vrais musiciens.

Bonus Track : 3 questions à JP AHONEN

One Model Nation

Dessins : Jim RUGG – Textes : Courtney TAYLOR-TAYLOR

En 1977, environ, naissait le Punk anglais. Le DIY (allez, je suis sympa : Do It Yourself), l’anarchie dans la face de la Queen et le retour à un Rock pur et dur. Exit les vieilles rockstars bouffies et le progressif joué par des musicologues taciturnes, place aux révolutionnaires prolos, à crêtes et pinces à nourrice.
Oui, d’accord, mais 1977, ce n’est pas que ça. En Europe, commence à se révéler au grand public une nouvelle forme de musique qui a émergé depuis une dizaine d’années, une musique électronique, issue de machines, dont le mythique synthétiseur, à la technologie encore balbutiante mais qui permet déjà de créer des univers sonores totalement originaux. Les apôtres de cette nouvelle religion sont allemands et se nomment entre autres Tangerine Dream, Klaus Schulze et bien sûr Kraftwerk. Ils ouvriront la voie à toute une génération de musiciens électros qui encore aujourd’hui les citent en référence absolue.
One Model Nation1977, c’est aussi l’apogée outre Rhin d’un mouvement révolutionnaire d’extrême gauche qui passe de la parole aux actes et va commettre quelques attentats terroristes sanglants : La Fraction Armée Rouge, surnommée « La bande à Baader », du nom de son chef.
Courtney Taylor-Taylor a porté longtemps en lui un récit qui ferait le lien entre ces deux mouvements. Bien qu’il soit leader des Dandy Wharols, dont la musique (appelons ça du Rock indé pour faire simple) n’a pas grand chose à voir avec le Krautrock, celui-ci a bercé son adolescence et constitue une influence qu’il revendique. Ainsi que l’expliquent très bien la préface et la postface du livre, il lui tenait à cœur de lui rendre hommage.
Même s’ils se produisent encore en marge des circuits officiels, Les One Model Nation sont un groupe dont la réputation commence à se répandre en Europe. Ils semblent promis à une grande carrière internationale. Le problème, c’est leur accointance avec le milieu révolutionnaire allemand. Gunnar, leur technicien, est un membre actif de la bande à Baader. En outre, Ulrike Meihnof, journaliste et elle aussi membre de la bande, se trouve être la petite amie de Sebastian. Sauf que ce dernier, comme le reste du groupe, ne partage pas vraiment les idéaux de violence de ces relations encombrantes auxquels ils sont associés par les médias et la police et qui risquent de compromettre leur carrière musicale. Tous les ingrédients sont réunis pour que ces destins croisés se percutent dans des trajectoires convergentes mais inconciliables.
Le principal attrait du livre réside dans l’évocation de cette époque où, dans une Allemagne coupée en deux, foisonnaient de nouvelles formes d’expression musicale attirant des rockstars de tous poils en quête d’un nouveau souffle. Lou Reed, Iggy Pop et bien sûr David Bowie (sa fameuse trilogie berlinoise), qui apparaît dans le récit ainsi que Nina Hagen ou Klaus Nomi. One Model Nation (2)Les membres de One Model Nation font immanquablement penser à Kraftwerk, à commencer par leur uniforme. Cependant le groupe présente un profil plus Rock que son illustre modèle notamment par la présence occasionnelle d’une guitare et d’une batterie et une présence scénique beaucoup plus forte.
En revanche, l’intrigue est assez confuse et les scènes se succèdent sans véritable trame narrative. Les personnages étant présentés de manière assez succincte, quand ils le sont, on a du mal à s’y retrouver. Surtout, les thèmes du lien entre révolution musicale et révolution politique et de l’engagement de l’artiste sont traités sans véritable mise en perspective. S’il est un excellent song-writer, Courtney Taylor-Taylor maîtrise beaucoup moins bien l’art du Story-Telling. Il semble s’être perdu dans son intrigue à l’instar de ses personnages qui subissent les événements sans comprendre vraiment ce qui leur arrive. Au final, le livre pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Mais il mérite cependant le détour, par l’approche graphique, sobre et originale bien que parfois un peu raide, surtout dans les scènes d’action, et aussi pour le regard personnel qu’il porte sur cette époque trouble et passionnante.

Punk Rock & Mobile Homes

Dessins et textes : Derf BACKDERF

C’était dans une librairie du quartier Saint Michel à Paris, un lieu comme on en fait plus, où des piles de bouquins défient les lois de l’équilibre, où la largeur entre les rayonnages permet tout juste aux visiteurs de se mouvoir de profil en rentrant le ventre mais sans bomber le torse, surchargés pondéraux s’abstenir. Dès qu’on est plus de trois, c’est le carré magique, il faut qu’il y en ait un qui se déplace pour qu’un autre puisse bouger. Le regard se perd parmi ces milliers de livres qui semblent n’être là pour personne, juste pour combler l’espace.
« Est-ce que vous avez une BD sur le thème du Rock ? » finis-je par demander au maître des lieux, un type un peu taciturne qui me répond du tac au tac : « Du Rock ? J’ai pas grand chose… Attendez… Paaardon ». La maigre silhouette (bien obligé, c’est le patron) se faufile entre deux rayonnages, jette un bref coup d’œil au mur de bouquins sur la droite, avise une pile sur le sol, dont il soulève les vingt premières briques et extirpe une BD brochée format Comics. « Tenez, j’ai que ça, c’est en anglais… je l’ai rentré cette semaine.» Punk Rock Mobile Homes 1Je feuillette l’opus, le graphisme est surprenant, un noir et blanc peu académique, avec des décors, assez approximatifs et des tronches ultra caricaturales, ça ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu. Du papier bas de gamme, des pages mal coupées, ça fait penser à un fanzine, mais les trognes sont marrantes et très expressives, ça fourmille de détails et surtout je repère les Ramones, les Clash et des scènes de pogos. Avec un dico, je devrais arriver à m’en sortir. « C’est combien ? demandai-je… Ah ouais quand même… et vous prenez pas la carte ? »
Je n’ai pas eu besoin de dico… ni pour savourer les dialogues de Punk Rock and Trailers Park (Mobile Homes in french) ni pour comprendre qu’il s’agissait là de l’une des meilleurs BD jamais réalisées sur le Rock. D’autant que ce récit publié en 2004 a désormais été traduit en français. Akron, dans l’Ohio, compte à peine plus de 200 000 habitants, même pas la capitale de l’État. On y fabrique une grosse partie des pneus produits aux U.S.A. Pas de quoi rêver. Et pourtant, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, Akron abrita une salle de concert mythique nommée The Bank, un immeuble de brique rose de sept étages, assez cossu (destination originelle oblige). D’abord club de jazz, le patron réalisa que le Punk attirait bien plus de monde et assurait une chiffre d’affaires en bière autrement plus rémunérateur. Seul groupe vraiment connu originaire d’Akron, Devo fut parmi les premiers pensionnaires. Mais d’autres encore plus prestigieux allaient le suivre. The Clash, les Ramones, Ian Dury, les Plasmatics, Klaus Nomi… Pendant une poignée d’années, The Bank sera l’une des places to be de la scène Punk. Backderf fait revivre cette époque glorieuse, sans nostalgie niaiseuse, à travers une fiction qui fleure bon le Teen Spirit. Et pour l’occasion crée un de ces personnages improbables et hauts en couleurs, comme seule l’imagerie rock’n roll est capable d’en produire.
Otto est un grand binoclard qui se fait appeler le Baron. Un mec hors norme qui glandouille au lycée et habite avec son oncle dans une caravane. Il conduit une vieille Ford Cougar de 1968, au plancher défoncé et au volant minuscule. Ses double-foyers, ses rouflaquettes et son inamovible sourire le distinguent immédiatement du reste de ses congénères. Otto est un proto geek d’avant les jeux vidéos, amateur de SF et de Fantasy (il cite Tolkien à tout bout de champ), un weirdo qui enregistre ses pets et même s’il joue du trombone dans la fanfare du Lycée, c’est un grand fan de Punk. Et comme il est fort bien doté de cette dose d’inconscience et d’anormalité que possèdent tous ceux qui vivent dans leur monde sans se soucier de ce que pensent les autres, il ne se laisse jamais démonter, sauf peut-être quand la belle et inaccessible Teri daigne lui adresser la parole.
Punk Rock Mobile Homes 2Otto découvre The Bank et ne va pas tarder à en devenir la figure de proue, le factotum qui sert les bières au bar et assure l’intendance des groupes invités. Ce qui donne lieu à des scènes d’anthologie, comme une dégustation de burgers avec les Ramones ou une partie de bowling avec les Clash et Lester Bangs, le célèbre journaliste Rock. L’auteur en profite pour égratigner au passage le Hard Rock FM qui régnait alors sur les ondes et dans les stades tandis que les icônes Punk écumaient des clubs tels que The Bank. Journey, pour ne citer qu’eux.
Fort logiquement, la personnalité du Baron va le conduire à monter à son tour sur les planches en devenant le chanteur d’un groupe local, histoire d’alimenter sa légende.
Hormis le Baron, Backderf met également en scène de nombreux personnages secondaires qui renforcent l’originalité et l’humour déjanté du livre, comme cette catho militante et nymphomane (et enceinte !) ou cet oncle alcoolique qui ne se déplace qu’en motoculteur.
Le Sexe et le Rock occupent une place centrale (pas besoin de drogue, le Baron étant suffisamment allumé comme ça) de ce récit dense et drolatique. Backderf décline en BD l’idéal du Do It Yourself, en créant son propre univers graphique, libéré des codes et évoque de la meilleure façon qui soit la grande et météorique époque du Punk et de quelques-uns de ses groupes culte mais aussi le rêve adolescent, pas forcément incompatible avec le grand rêve américain. Si je devais conseiller un livre pour expliquer aux non initiés ce qui peut bien pousser des adolescents à se jeter à corps perdus dans le binaire primaire et quelle satisfaction ils peuvent trouver à s’empoigner comme des barjots pendant les concerts, Punk Rock & Mobile Homes me semblerait la meilleure référence car Backderf excelle à restituer la frénésie collective du public Punk galvanisé par l’énergie des groupes sur scène. C’est avec un brin de mélancolie qu’on laissera le Baron, tel un cow-boy solitaire, partir vers son sublime destin au volant de sa caisse pourrie… ah merde, je viens de raconter la fin ! Punk’s not dead, for sure !

Bonus Track : 3 questions à Derf BACKDERF

Le cinquième Beatles – L’histoire de Brian Epstein

Dessins : Andrew C. ROBINSON (+ Kyle BAKER) – Textes : Vivek J. TIWARY

Le titre est accrocheur et en soi lourd de polémiques. Car enfin, assigner à un simple manager la distinction réservée aux membres d’un groupe de Rock, n’est ce pas y aller un peu fort, surtout quand il s’agit du plus grand groupe de l’histoire ? Stuart Stutcliffe et Pete Best ont eux vraiment fait partie des Beatles. Le premier les a quittés de son plein gré pour Astrid Kirchherr, la belle Allemande à qui au passage les Beatles doivent leur magnifique coupe à la Française inspirée de la nouvelle vague et le second s’est (mal)proprement fait lourder, à cause, selon la rumeur, de son trop joli minois qui faisait de l’ombre aux autres… (en réalité, ils l’ont simplement remplacé par un bien meilleur batteur). Même des sparring partners encore plus fugaces comme Jimmy Nicol qui a remplacé Ringo Starr pour une poignée de concerts ou Billy Preston qui a tenu le clavier pendant tout l’enregistrement de Let it be (une belle carte de visite que le sieur a bien exploité par la suite) pourraient revendiquer le titre.
Alors pourquoi Brian Epstein, ce jeune anglais poli et courtois, toujours tiré à quatre épingles, aussi effacé que ses quatre poulains étaient exubérants et gouailleurs, mériterait-il ce suprême honneur ?Le Cinquième Beatles ; Robinbson - Baker © Dargaud, 2013
Simplement parce que Brian Epstein a FAIT les Beatles. Tout le monde s’accorde à reconnaître le rôle majeur joué par ce jeune homme raffiné, issu d’une bonne famille bourgeoise, dans la carrière de ces p’tits gars prolos de Liverpool avec qui il avait si peu en commun. Mais le plus souvent, comme pour tous ceux à qui l’on affuble le rôle d’éminence grise ou d’homme de l’ombre, il y a toujours un brin de condescendance, voire de mépris. Après tout, ces quatre là étaient tellement géniaux qu’ils auraient de toute façon fini par devenir ce qu’ils sont ? Grossière erreur qui méritait une antithèse cinglante. Que voici que voilà, en images et en couleurs grâce à cet ouvrage concocté par une fine équipe de créateurs américains, deux dessinateurs de Comics chevronnés et réputés et un scénariste producteur de théâtre, de cinéma et de télévision qui pour passer le temps signe ici son premier bouquin. Il fallait bien ça pour rendre ce vibrant hommage à Brian Epstein.
Et c’est bien de lui qu’il est question, l’opus évitant le piège de parler surtout des Beatles et de passer à côté du sujet. Car Epstein était lui aussi un personnage hors du commun, un jeune visionnaire qui détecta d’emblée l’immense potentiel que recelaient ses futurs poulains et qui sut qu’ils pouvaient devenir grands, plus grands qu’Elvis et plus encore. Lennon se chargera de la métaphore christique mais s’il put se permettre de déclencher la polémique, c’est bien parce que leur mentor avait fait le boulot.
Le récit échappe également au deuxième écueil d’un biopic qui consiste à faire une narration linéaire et didactique. Les auteurs se sont focalisés sur les grandes étapes de la vie d’Epstein, limitant les repères chronologiques au minimum syndical pour mieux se concentrer sur la psychologie et la personnalité du héros. Romantique, visionnaire certes mais doté par ailleurs d’un pragmatisme et d’une opiniâtreté sans faille au service d’une énorme ambition. Un être profondément seul et complexé également ; artiste contrarié, homosexuel, ce qui n’avait rien d’évident dans les Sixties en Angleterre, contrairement aux clichés d’aujourd’hui sur ce supposé âge d’or de la coolitude. En se concentrant sur ces quelques éléments, éludant sans doute les défauts du bonhomme, si ce n’est son addiction pour les petites pilules qui rendent moins malheureux,  le livre offre quelques moments d’anthologie où l’allégorie prend le pas sur la pure vérité historique. La négociation avec Ed Sullivan pour ouvrir la porte des States, le talk-show télévisé à la BBC, ou la mort, dans la réalité par overdose de barbituriques, ici dépeinte comme une lente agonie annonçant la fin des Beatles qui ne survivront pas longtemps à la disparition de leur pygmalion. Et en point d’orgue, le repas avec le Colonel Parker, le manager d’Elvis, où les deux hommes se livrent à une passe d’armes sur la conception de leur métier, saisissante opposition de styles qui résume à elle seule la philosophie du management d’artistes. Cinquième Beatles2  ; Robinbson - Baker
Le graphisme est quant à lui classieux et flamboyant, trait élégant, somptueuse mise en couleurs directes. Les Beatles sont fidèlement dessinés, sans être caricaturés ni platement reproduits. Une démarche originale et personnelle qui n’est pas sans rappeler celle adoptée dans un autre biopic, Jimi Hendrix la légende du Voodoo Child, la référence absolue dans le domaine.
2013 avait très bien débuté avec la sortie de Liverfool, consacré à Allan Williams, le premier manager des Beatles, et se clôt magnifiquement par la biographie de son successeur. Du franco-belge, du Comics… le prochain parlera peut-être de George Martin… un manga en 20 tomes… j’ai hâte !

Jimi Hendrix – La légende du Vodoo Child

Dessins : Bill SIENKIEWICZ – Scénario : Martin I. GREEN

Quand je me suis mis en tête pour la première fois d’écrire sur le Rock et la Bande Dessinée, j’ai d’abord commencé par établir une bibliographie afin de recenser toutes les œuvres de BD traitant du sujet. Après avoir épuisé ma maigre collection de l’époque et trituré les mots clés sur Internet, j’ai grillé touts mes jokers en faisant appel aux amis susceptibles d’éclairer ma lanterne. Lors de ces interrogatoires poussés et souvent arrosés, une référence revenait régulièrement : « Ah et puis, évidemment, il y a le « Jimi Hendrix » de Sienkiewicz… comment ça, tu connais pas ? Sin Kevitz ? bredouillais-je invariablement pour tenter de masquer mon ignardise, si, si bien sûr, tu penses, bon sang, quel idiot, comment ais-je pu… !» Hendrix - Sienkiewicz Finalement, n’en pouvant plus de vivre dans le mensonge et l’hypocrisie, je me suis décidé à faire l’acquisition de l’opus, bien qu’un brin dubitatif en découvrant au premier feuilletage cette débauche d’effets visuels qui ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu en Bande Dessinée. Et puis un dimanche soir, histoire de finir le week-end en beauté, je me suis lancé dans l’Oeuvre…
L’apparition de Jimi Hendrix dans le Rock en a radicalement bouleversé tous les canons. Il suffit d’avoir vu l’une de ses prestations scéniques pour comprendre que dans l’histoire des guitaristes de Rock, il y a définitivement lui et les autres. La façon dont cet autodidacte abordait le jeu et le son de guitare, tant sur le plan strictement musical qu’au niveau du jeu de scène était révolutionnaire et reste encore aujourd’hui inégalée.
Or, ce que Green et Sienkiewicz ont magistralement réussi n’est rien moins que de traduire en images l’univers sonore du prodige de Seattle.
Sienkiewicz est un dessinateur virtuose qui a largement contribué à faire évoluer la tradition des Comics avec des récits comme Stray Toasters ou Elektra (avec Frank Miller, l’auteur de Sin City au scénario) où son univers graphique inclassable et parfois déroutant se nourrit de techniques peu usitées dans le neuvième art comme le collage ou la peinture à l’huile.
On ne pouvait rêver meilleur interprète pour retranscrire visuellement la richesse et la complexité de la musique d’Hendrix. C’est sans doute le plus bel hommage que pouvait rendre un dessinateur au génie du plus grand guitariste de l’histoire du Rock, en mettant son art en osmose avec le sujet qu’il illustre. Chaque page est une explosion de couleurs, le trait est précis, le découpage est dense et touffu… comme un solo d’Hendrix. Même si cette richesse et cette originalité pourront décontenancer le lecteur non averti, tout comme la musique du Voodoo Child peut surprendre ceux qui sont persuadés que la guitare de Johnny Hallyday était branchée quand il était sur scène .
Cette biographie n’aurait pu être qu’un superbe exercice de style si les auteurs avaient perdu de vue leur sujet et négligé la réalité historique. Or il suffit de consulter la liste des remerciements pour réaliser l’énorme travail de documentation effectué. Hormis les étapes décisives, le livre est truffé d’anecdotes plus ou moins connues, judicieusement choisies afin de montrer la personnalité complexe d’HeHendrix 5-12ndrix et d’entrapercevoir ce qui pouvait faire de lui l’un des plus grands génies de l’histoire de la musique.
La vie de Jimi Hendrix est ici retracée comme une fable expressionniste qui met en relief la personnalité hors du commun d’un musicien à part, habité par sa vision du monde et la quête d’un absolu musical, nourri des expériences d’une vie et notamment d’une enfance marquée par l’absence de sa mère.
On sait que Hendrix était un génie de la guitare. Un autre intérêt de ce livre est de rappeler au lecteur, sinon de lui faire découvrir, qu’il était aussi un vrai poète, comme en témoignent les textes de ses chansons qui jalonnent la majorité des planches de l’album.
Une biographie qui fait date, tant dans l’hagiographie hendrixienne que dans l’histoire de la BD Rock dont elle constitue l’un des chefs-d’œuvre mais qui mérite aussi une place de choix parmi les œuvres majeures de la Bande Dessinée en général. De nouvelles biographies dessinées de Jimi Hendrix ont été publiées depuis, sans parvenir au niveau de celle-ci.

Sheytan

Dessins et textes : VIRAVONG

Sheytan, c’est un condensé de mythologie et de clichés Rock, injecté dans une intrigue improbable et survitaminée avec comme postulat aussi incontournable que sempiternel, entré en vigueur depuis le dernier sandwich banane-beurre de cacahuète ingurgité par Elvis : Sauver le Rock’n Roll !
Une bande de foireux apprentis rockers comme on se doit de l’être quand on veut monter un groupe en est l’argument de départ mais c’est après que ça se complique : chanteur efféminé nourri à la Star Academy, batteur formé en méthode accélérée avec… un chimpanzé, manager clochard, etc. Le tout inspiré par le fantôme de Frank Zappa, apparaissant à chaque pétard fumé par les membres du groupe. John Bonham, le prodigieux et puissant batteur de Led Zeppelin revient lui aussi de l’au-delà pour exhorter ces quatre losers à reprendre le flambeau du binaire primaire.

S’y ajoute un groupe de féroces métalleux, « Fracture Faciale », aux origines mystérieuses, emmené par Fernand, un chanteur à la brutalité bestiale, et qui donne ses concerts avec le matériel du groupe qu’il vient de virer de la scène.
Viravong évite le piège des références encyclopédiques et mise sur un humour complètement débridé et agrémenté de clins d’œil à l’attention des vrais amateurs de Rock. Pour le coup, l’auteur réconcilie les amateurs de Comics et de BD franco-belge auxquels il emprunte certains codes pour mieux les détourner.
Du pur délire, inénarrable et jouissif. Un récit joué à fond les potards qu’il est conseillé de lire soit avec des protections auditives soit, encore mieux, avec un bon disque de Métal en fond sonore.

Beck

Dessins et textes : Harold SAKUISHI

Un Manga qui parle de Rock, cela peut de prime abord sembler surprenant, voire franchement suspect. Le Japon n’est pas vraiment réputé pour exceller dans ce domaine et peu d’artistes ou de groupes ont acquis un succès commercial au plan mondial, hormis auprès des fins connaisseurs de Rock.
On compte cependant quelques groupes japonais de renommée internationale sur la scène Métal, mais dans un style musical plutôt réservé à des initiés. En outre, les Japonais sont de fervents amateurs de musique occidentale et donc de Rock. Parmi les meilleurs albums de Rock enregistrés en public, beaucoup sont estampillés « Made In Japan ». Sans oublier qu’à l’instar de Marshall pour les amplis et Fender ou Gibson pour les guitares, la marque Boss est la référence absolue des pédales d’effet. Et puisqu’il existe bien des Mangas qui traitent de cuisine ou de jardinage, alors pourquoi pas de Rock.

Beck, d’Harold Sakuishi a été la première série de BD à raconter en détail l’histoire d’un groupe de Rock, depuis ses origines. Classé dans la catégorie des Shonen, Mangas destinés aux garçons adolescents, le succès n’a pas tardé à dépasser largement ce type de public pour s’affirmer tout simplement comme l’un des meilleurs Mangas, tous genres confondus, ainsi qu’une référence incontournable en matière de BD Rock.
L’intrigue gravite autour du personnage de Yukio, un adolescent de 14 ans, en quête de lui-même comme beaucoup de ses congénères à cet âge. Sa vie de collégien s’écoule mollement sans heurts et sans joie. Mais il va suffire d’une fille en maillot de bain pour que toute son existence bascule. Yukio va alors tester les deux méthodes de base pour éveiller l’intérêt d’une fille : d’abord essayer de partager ses goûts.

Or Izumi aime le Rock ; ensuite essayer de se comporter en homme. Malheureusement, Yukio ne connaît rien à la musique occidentale… et ne sait pas non plus se battre.
La rencontre avec Ryûsuke, figure montante de la scène Rock locale a lieu de manière assez atypique, par l’entremise de Beck, le chien de Ryûsuke, une sorte de bull-terrier rafistolé de partout. En passe de se faire molester par des gamins, Yukio lui vient en aide sous les yeux de son maître. Yukio va progressivement passer de la condition de simple fan à celui de musicien à part entière en intégrant Beck (un nom de chien pour un groupe, voilà accessoirement un cliché bien rock’n roll, même si le propos de l’auteur était avant tout de rendre hommage au grand et regretté guitariste anglais).
Yukio va découvrir par la même occasion les déchirements, les querelles, la jalousie et les rancœurs mais aussi et surtout ces moments de grâce que seuls connaissent ceux qui ont joué de la musique en groupe, à quelque niveau que ce soit. Et puis évidemment, le héros découvre les vrais premiers émois amoureux, avec Maho, la sœur de Ryûsuke.
Une fois pris son envol, le groupe connaîtra un succès qui va le mener aux Etats-Unis ainsi qu’en Angleterre. L’intrigue, comme tout bon Manga va ménager le suspense au fil des dissensions au sein du groupe, les disparitions et l’alcoolisme de Ryûsuke et les déconvenues sentimentales de Yukio.
Ce souci du détail se retrouve également dans les visages, les attitudes ou certains noms que Sakuishi utilise pour parsemer son récit de clins d’œil et de références discrètes à des rockers célèbres, souvent américains. Même démarche dans la description des guitares dont Beck passe en revue certains spécimens mythiques comme la Gretsch White Falcon, la Fender Jaguar, la Gibson Les Paul ou encore la Fender Telecaster ainsi que quelques versions japonaises des modèles originaux américains, la lutherie nippone étant l’une des meilleures du monde. La beauté sensuelle de ces belles électriques est parfaitement restituée grâce à un dessin précis et minutieux qui leur rend vraiment justice.

Sakuishi a pris son temps pour mettre en place son intrigue et bien camper la psychologie de ses personnages jusqu’à les rendre complètement familiers au lecteur. On pourrait évidemment lui reprocher un certain manichéisme, déplorer ces successions de rebondissements, pas toujours très crédibles voire un peu lassants à la longue, même si, comme dans tout bon Manga, ils participent à l’effet addictif qui pousse malgré tout le lecteur à connaître la suite, jusqu’au 34è et dernier tome. Il y aurait aussi à redire sur les clichés qui émaillent la romance entre Yukio et Maho. Mais tout ceci ne remet pas en cause la qualité d’une série incontournable pour quiconque s’intéresse à la BD Rock.
Beck a d’ailleurs été le premier d’une longue liste de mangas Rock, tels que Detroit Metal City, Bremen ou Woodstock, qui ne cesse de s’allonger au fil des ans.

The Band

Dessins et textes : MAWIL

Le foisonnement des premières fois, de celles, dérisoires ou fondatrices qui font qu’une jeunesse est un peu moins ordinaire qu’une autre, c’est tout cela que raconte Mawil à travers la chronique d’un groupe emblématique, produit de sa propre expérience (même si The Band n’est pas un récit purement autobiographique), depuis les premières notes jouées, plus ou moins, ensemble.
L’auteur s’attache à retranscrire ces moments qui jalonnent l’aventure d’un groupe débutant, une réalité qu’il a bien connue et qu’il décrit avec une bonne dose d’humour et d’autodérision, bien servi par un graphisme minimaliste mais très expressif.

Les répètes laborieuses et l’épreuve des premiers concerts, les changements de membres dans le groupe, le choix de son nom, complètement fortuit comme il se doit… toutes ces anecdotes qui agrémentent l’histoire d’un groupe amateur et dans lesquelles ceux qui ont connu cette expérience se reconnaîtront sûrement. Le récit de Mawil s’articule autour de ces séances de répétition où le groupe se cherche, apprend à jouer ensemble, met au point ses compos en calant breaks et embryons de solos, s’essaie tant bien que mal à l’écriture des paroles.

Le tout dans une joyeuse improvisation, jusqu’au jour où enfin, il peut déterminer la play-list du premier concert. C’est aussi au gré de ces répètes que se révèlent ceux qui n’arrivent pas à suivre la progression du groupe et qui devront fatalement en être écartés tandis que d’autres arriveront.
The Band présente sur ce point l’intérêt de mettre l’accent sur un paramètre fondamental pour un groupe de Rock : trouver un bon chanteur (une chanteuse en l’occurrence), c’est à dire pas nécessairement un ou une virtuose des cordes vocales mais quelqu’un qui sache chanter avec suffisamment de charisme pour donner aux chansons le relief et l’énergie que requiert cette musique.
L’auteur dépeint la dure réalité de l’apprentissage de la basse, les ampoules aux doigts, la technique musicale très approximative ou encore l’achat pas forcément très éclairé d’un nouvel instrument.

Dès l’introduction du livre, le ton est donné : on y voit le héros en train de s’escrimer sur une des grilles d’accords les plus célèbres, à laquelle des générations de débutants se sont frottés, celle de The House of the Rising Sun, plus connue en France dans la version interprétée par Johnny Halliday, « Les portes du pénitencier ». L’apprenti passe péniblement les trois premiers accords et se réjouit déjà de ce petit succès quand tombe le 4è accord, un accord de fa… en barré. Le barré, cette étape fatidique à laquelle restent bloqués tant d’ex-futurs guitare-héros. Un clin d’œil qu’apprécieront tous ceux qui sont passés par là.
Mawil relate ainsi avec humour et sensibilité une histoire simple et banale qui pourrait être celle de centaines de groupes à la carrière éphémère. Mais point de nostalgie dans cette chronique, si ce n’est celle qu’elle pourrait susciter chez le lecteur.

Lucien


Dessins et textes : Frank MARGERIN

Si l’on devait citer dans la BD franco-belge un personnage capable à lui seul d’incarner le héros Rock par excellence, inutile de chercher longtemps, un prénom s’impose, chez les amateurs de BD comme de Rock : Lucien, le héros créé par Frank Margerin à la fin des années 1970. Pourtant, il était loin d’être le seul en ces âges farouches où quelques journalistes, Jean-Pierre Dionnet et Philippe Manoeuvre en tête, permettaient enfin au Rock de monter sur les planches de bandes dessinées. Les Closh et Kebra entre autres ont profité de cette mouvance à l’époque bénie de « Métal Hurlant », mais seul Lucien a réussi à durer jusqu’à devenir aujourd’hui un de ces héros incontournables de la BD franco-belge, aux côtés d’illustres pairs tels que Astérix, Spirou ou Gaston Lagaffe.

Lucien fait sa première apparition en 1979 dans le numéro 39 bis de Métal Hurlant spécialement consacré au Rock. Ce premier récit de « Ricky banlieue et ses Riverains » contient déjà tous les ingrédients qui feront le succès de la série. Des personnages aux tronches bien rock’n roll, expressives à souhait. Un rythme de narration fluide, des gags efficaces.

Un sens du détail, dans les décors ou les objets qui enrichit chaque dessin sans pour autant le surcharger et procure un plaisir toujours égal au gré des multiples relectures
Ce souci du détail est l’une des caractéristiques du style de Margerin qui excelle notamment dans les scènes de foule, ce qui n’est pas sans rappeler un des plus grands noms de la caricature et du dessin humoristique en France, Albert Dubout, que Margerin, qui se voyait au départ plutôt destiné à l’illustration, cite volontiers comme une influence. 
Prépubliées dans Métal Hurlant, les aventures de Lucien ont d’abord alterné avec d’autres récits de Frank Margerin, regroupés ensuite en albums édités par les Humanoïdes Associés au début des années 1980. A partir de Radio Lucien, ce dernier prête son nom à la série dont il sera désormais officiellement le personnage central. Une dizaine d’albums signés de Frank Margerin comportant entre autres des aventures de Lucien et sa bande sont ainsi parus aux Humanoïdes Associés avant que la série ne soit reprise aux éditions Fluide Glacial qui ont recréé une collection cette fois uniquement consacrée à Lucien.
Avec le temps, ce dernier a pris un peu d’épaisseur (dans tous les sens du terme), puisque depuis Lucien se met au vert, la version brochée des premiers albums a cédé la place à la traditionnelle version cartonnée, adoptée par la plupart des éditeurs de BD à cette époque.

Au risque de verser dans le passéisme, il faut reconnaître que les albums brochés ont gardé ce côté vintage, bien plus en accord avec l’esprit d’une BD rock’n roll. Lucien n’était au départ qu’un personnage secondaire, au sein du groupe formé avec ses copains « Ricky banlieue et ses Riverains ». Mais progressivement, son charisme tout autant capillaire que comique allait le faire passer au premier plan, à l’insu de son créateur, comme ce dernier le reconnaît lui-même.
En effet, le gars Lucien est l’archétype de l’anti-héros, gaffeur, maladroit, poissard mais irrésistiblement sympathique. Les situations, pour la plupart inspirées d’anecdotes authentiques et mises en valeur par des dialogues réalistes et percutants suscitent l’adhésion immédiate du lecteur.
A travers  Lucien, c’est le côté loser magnifique des rockers qui s’exprime et leur offre une belle revanche. Et peu importe que le rocker, né en pleine explosion Punk et New Wave, soit et reste aujourd’hui un fan inconditionnel des vielles idoles du rock’n roll, Elvis, Gene Vincent… et de leurs avatars franchouillards (Johnny, Eddie et consorts) car sa dimension comique est universelle et unit toutes les chapelles du Rock.

L’interview de Frank Margerin, c’est par ici

Les Closh

Dessins : BEN RADIS – Textes : DODO

Quand on évoque le Rock dans la bande dessinée en France, le nom de Frank Margerin est en général celui qui revient le plus souvent. Pourtant, les premières œuvres du papa de Lucien ne parlaient pas de Rock. Tandis que Dodo et Ben Radis ont quant à eux débuté immédiatement dans cette voie, dès le premier album des Closh.
L’allusion à The Clash, au sommet de leur art en 1980 quand leurs presque homonymes frenchies débutent dans Métal Hurlant, est évidente. Pourtant Les Closh ne font pas du Punk mais pratiquent le « Skouille », une variante du Ska, un autre genre musical, parent du reggae, très en vogue à l’époque, grâce à des groupes comme Madness ou The Specials.

Créé par Ben Radis au dessin et Dodo (une fille, ce qui est très rare à l’époque) au scénario, les premiers récits traitent exclusivement des aventures d’un groupe de Rock, formé en deux coups de cuillère à pot dans un troquet et complété par une chanteuse sexy à souhait, recrutée par petite annonce.
Le ton est donné d’entrée de jeu. Comique, parodique, foutraque et résolument Rock. La couverture de Paris skouille-t-il ? rend un hommage appuyé à la pochette de l’album « Wild Planet » des B-52’s, ce qui est déjà en soi un bon signe. Surtout, Les Closh ne sont pas qu’un groupe de fiction », ils ont réellement existé. Composé, outre les auteurs de la BD, de Vincent « Turquoiz » Chavagnac , Philippe Poirier, Didier de Seigle et Eric Faivre, ils commettent deux chansons, « Allo Mario » et « Balance ton slip », jouées sur les planches de Paris skouille-t-il ?, avec les paroles retranscrites en bas des pages et gravées sur un 45 tours souple, offert avec la première édition de l’album.
Avec un dessin dans le style Journal de Mickey pour faire de la BD adulte, Les Closh vont bousculer pas mal de tabous : Ca pulse, ça déconne, ça baise même (accessoirement, le guitariste est homo), ça se bastonne en concert… bref, c’est totalement rock’n roll et ça reflète bien l’atmosphère musicale du début des Eighties avec l’apogée du Punk et l’explosion de la New-Wave (le récit « Panique au Rainbow » notamment en donne un excellent aperçu).

Hormis le graphisme animalier qui va se bonifier au fil des récits, la patte comique est déjà là, servie par une narration dynamique et des dialogues accrocheurs qui seront la marque de fabrique des Closh.
Avec le temps, la thématique purement Rock va cependant s’estomper et l’on verra de moins en moins les Closh en train de jouer, jusqu’à l’arrêt de la série en 2003. Mais peu importe, Dodo et Ben Radis auront largement contribué à faire de Métal Hurlant LE magazine de BD Rock. C’est d’ailleurs le titre qu’ils donneront, dans l’album Rock around the Closh, à leur parodie, hommage à Goscinny et Uderzo, de la scène du bal, extraite de l’album Astérix et les Normands.

Les Blattes


Dessins : GAËL – Textes : MO/CDM


Évidemment, avec un groupe affublé d’un tel patronyme, on ne peut s’empêcher de penser à une autre célèbre bande d’invertébrés, originaires de Liverpool. L’allusion est savoureuse d’autant que si les Scarabées étaient brillants et géniaux, leurs quasi-homonymes sont eux obscurs et laborieux. Les uns se sont envolés vers les cimes de la notoriété tandis que les autres rampent dans les bas-fonds de l’anonymat.

Ce n’est pas tant leur talent ni leur musique qui est en cause. On ne peut d’ailleurs rien en dire car jamais on ne voit les Blattes jouer la moindre note de musique. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer mais à chaque fois, un imprévu (souvent sous forme d’un ou plusieurs individus imperméables à l’art) leur coupe le sifflet avant même le premier accord.Vu leur allure, cheveux longs, jeans et débardeurs noirs, nous avons affaire à des métalleux.

Ils le confirment d’ailleurs eux-mêmes dans l’une de leurs premières aventures, en répondant à l’interrogation de l’un des rastas qui viennent de les tabasser pour les empêcher de donner leur premier concert.Ce premier concert, c’est leur Graal, inaccessible, pour lequel ils se donnent à fond et surtout dans le désordre.

Composés d’un bassiste adipeux, un batteur nabot et un guitariste moyen dans tous les sens du terme, les Blattes parcourent villes et campagne dans leur combi déglingué (quand il ne tombe pas en panne où qu’ils n’en paument pas les clés) et sont prêts à tout pour jouer enfin devant un public, que ce soit dans un rade pourri, le métro… ou les catacombes. Ils auront même l’occasion de passer au Zénith. Mais à chaque fois, le sort leur est contraire. Une malchance que leur stupidité sait provoquer au besoin.
Maniant un humour féroce et décalé, avec un vrai sens de l’absurde « Les Blattes » renouvellent la BD comique et le genre « gros nez » en livrant une caricature de groupe de Rock amateur tout aussi avisée que réjouissante.

L’interview de Mo/Cdm, c’est par ici

Punk Rock Jesus

Dessins et scénario : Sean MURPHY

Dans le registre du « Plus, c’est gros, plus ça passe », les Amerloques sont les rois (oui, bon les Japonais sont pas mal non plus). Certes, il faut adhérer au postulat de départ, mais si c’est le cas, c’est foutu, impossible de décrocher. Prenez les Super Héros, tous ces types qui grimpent sur les murs ou dégomment des buildings d’une pichenette, si on prend juste deux secondes de recul, c’est franchement n’importe quoi. N’empêche, ça fait des dizaines d’années que ça dure. Au demeurant, ceux qui font vivre ces beaux messieurs et ces charmantes demoiselles dans leur combinaison moulante sont souvent des artistes accomplis, Stan Lee, Jack Kirby, John Buscema, Frank Miller ou Bill Sienkiewicz (par ailleurs, dessinateur du somptueux Jimi Hendrix, la légende du Voodoo Child) qui ont donné au genre ses lettres de noblesse.
Punk Rock Jesus 1Et puis il y a bien longtemps que les Comics ne se limitent plus à des mecs qui combattent le mal avec le slip au dessus du collant en affrontant des méchants verdâtres lookés comme des gargouilles. Des auteurs comme Will Eisner, Robert Crumb, Joe Sacco (avec son magistral Le Rock et moi) ou Art Spiegelman illustrent toute la diversité de la BD américaine à l’instar de sa cousine francophone. Harvey Kurtzman, fondateur du magazine MAD, a d’ailleurs largement influencé des auteurs comme Gotlib et donc indirectement la BD Rock en France. Tout comme de ce côté-ci de l’Atlantique, le roman graphique a également pris son essor grâce à des auteurs comme Craig Thompson, Charles Burns ou Alex Robinson, pondant des œuvres aussi originales que personnelles.
Sean Murphy, dans Punk Rock Jesus s’inscrit dans cette veine tout en adoptant un postulat dont l’énormité ne déparerait pourtant pas dans un bon vieux récit de Super Héros. A savoir créer un clone de Jésus à partir de traces d’ADN prélevées sur le Saint Suaire. Non, sérieux, c’est quoi cette connerie, Sean ? (pardon, c’était plus fort que moi). C’est pas un peu too much, là ?
Bon, d’accord, rien que pour le titre et la couverture, validons le postulat et laissons nous embarquer pour quelques 224 pages d’une intrigue foisonnante.
Or donc, cette réplique du Christ, fécondé in vitro devient dès sa naissance le héros d’une émission de télé-réalité, filmé 24 heures sur 24 dans une luxueuse et gigantesque propriété high-tech, gardée comme une forteresse. Tout baigne, l’audience grimpe, entre passion malsaine et réaction exacerbée de l’Amérique conservatrice. Tout ça ne pouvait que mal tourner, ou plutôt, très bien, du point de vue des fans de binaire primaire, car ce petit Jésus, Chris pour les intimes, va s’affranchir de ses leçons holographiques de catéchismPunk Rock Jesus 2e à l’eau de rose pour devenir, au détour de l’adolescence, une icône Punk avec son groupe, les « Flak Jackets ». Réjouissante évolution et jouissive révolution au travers de laquelle Murphy donne sa version irrévérencieuse de quelques thèmes identitaires des U.S.A. : Religion, violence ou pouvoir exorbitant des médias. Outre Chris, prophète d’un athéisme militant, cette évangile Rock égratigne une autre figure emblématique du Christianisme, la vierge Marie, ici prénommée Gwen, pauvre fille fragile qui ne tarde pas à sombrer dans la drogue et la dépression.
S’ajoutent à cette galerie de portraits une scientifique écolo, une virago chrétienne intégriste, chef de la N.A.C. (Nouvelle Amérique Chrétienne) et un producteur cupide et sans scrupules. Mais le personnage secondaire le plus fascinant est sans conteste Thomas, colossal garde du corps, ex-terroriste repenti de l’I.R.A., père de substitution de Chris… et fan des grands groupes du Punk britannique, Sex Pistols, Clash et bien sûr les Nord-Irlandais Stiff Little Fingers.
Tous les ingrédients sont réunis pour un cocktail que le dessin fait exploser avec une précision chirurgicale et une densité impressionnante, notamment dans des scènes d’action d’une efficacité bluffante. Certaines planches offrent une telle profusion de détails qu’on hésiterait presque à s’y plonger. Pour apprécier pleinement un tel récit, mieux vaut donc s’y lancer à fond, sans avoir peur d’être ballotté, voire franchement bousculé, comme dans un pogo furieux. Dessin époustouflant, scénario captivant, rythme trépidant, Punk Rock Jesus est une œuvre majeure de la BD Rock tant par sa virtuosité graphique que par son approche résolument moderne et iconoclaste.