Dessins et textes : Jean-Christophe MENU
Jean-Christophe Menu est quelqu’un d’intransigeant. Co-fondateur de l’Association, maison d’éditions fer de lance de la nouvelle BD, il s’est rapidement fait une réputation de trublion, tenant d’une BD novatrice et indépendante, affranchie des codes de la BD dite commerciale, n’hésitant pas à fustiger au passage les auteurs de séries à succès, y compris ceux issus de sa maison mère quand ils passent à l’ennemi pour rallier les gros éditeurs. Ces derniers sont également voués aux gémonies quand ils lancent des collections singeant la vraie BD indépendante. Ce procès n’est d’ailleurs pas sans faire penser celui fait en Rock à ces groupes alternatifs qui après avoir fait leurs premières armes sur de petits labels signent dans une « Major » pour y faire fructifier leur gloire naissante.
Menu est un puriste, d’aucuns diront un intégriste et qu’il s’agisse de la BD comme du Rock, son approche pourrait se résumer ainsi : surtout ne pas se fondre dans la masse, rechercher l’authenticité et la créativité, quitte à risquer l’approximation, l’essentiel étant d’avoir quelque chose à dire.
Forcément, il n’y a rien d’étonnant à ce que ses goûts musicaux le poussent naturellement vers l’underground et les groupes de rock alternatif (le logo du regretté groupe français « Les Satellites », c’est lui !) dont la production est en général inversement proportionnelle à la notoriété.
« Lock Groove Comix » s’avère une œuvre assez inclassable. Chroniques des premiers émois musicaux, de concerts mémorables ou de groupes cultes, ainsi que récits de purs moments de rock’n roll ordinaires, on y trouve aussi quelques sentences sans appel qui sont la marque de fabrique de l’auteur, sur certains travers du Rock.
Oscillant entre autobiographie et ouvrage didactique, elle s’adresse définitivement aux authentiques fans de Rock qui pourront se reconnaître dans les anecdotes où l’auteur manie souvent avec bonheur l’autodérision.

Les autres se demanderont sans doute quelle lubie quasi obsessionnelle peut pousser quelqu’un à s’extasier de la sorte pour ces quelques secondes de musique cachées dans le sillon final d’un disque vinyle. De vinyle exclusivement car pour Menu, pas de pitié pour le Numérique, CD et MP3 en tête, responsables du nivellement de la qualité de la production musicale et symboles d’une musique jetable, formatée et sans âme.
Le lock groove, que l’auteur recherche inlassablement dans tous les vinyles qui lui passent entre les mains, est un sillon sans fin, comportant quelques secondes de musique. Une technique utilisée sans doute pour la première fois par les Beatles, dans l’album Sgt. Peppers Lonely Heart’s Club Band. Ce sillon ultime, c’est un peu le symbole d’une musique créative, hors des sentiers battus, qui ne se révèle qu’aux véritables esthètes, libre-penseurs.
Ce manifeste, même si l’élitisme y pointe parfois le bout du crayon, est avant tout un éloge vibrant pour cette musique populaire, même si l’auteur qui vénère les Beatles (comme tout le monde) la préfère « noisy » et dissonante, réservée à une tribu de fans très avertis.
L’ouvrage est devenu une référence dans le domaine (cité notamment dans Something To Hide de Gil et Guyot). A recommander de toute façon pour les fans de Père Ubu et d’Afric Simone.


