Dessins et textes : JASON
Certains traversent leur vie comme s’ils n’avaient pas mérité de la vivre. Passant complètement à côté de ce qu’elle aurait pu être s’ils avaient eu la chance d’être tout simplement normaux. Or c’est précisément leur anormalité qui en fait des être à part, dotés d’un talent incomparable mais qu’ils sont incapables de gérer. Un peu comme si, comme dans les contes de fée, quand une sorcière pas invitée au baptême s’était penchée sur leur berceau pour leur infliger une malédiction annulant toutes les qualités dont les gentilles fées les avaient dotés.
Nick Drake fait partie de ceux là. Guitariste Folk hors pair, song-writer inspiré, son génie précoce lui promettait une brillante carrière. Il enregistrera trois albums qui ne se vendront pas à leur sortie mais seront consacrés par le public des années après sa mort et cités comme influence majeure par des groupes comme The Cure ou R.E.M. Ses chansons, empruntes d’une mélancolie tantôt lumineuse tantôt sombre et dont certaines sont d’une beauté crépusculaire (Northern Sky pour ne citer qu’elle), révèlent le mal de vivre qui le rongeait mais qu’il arrivait à sublimer dans sa musique. La gestion de sa carrière a été désastreuse : Il fuyait les interviews et surtout redoutait les concerts et en en général tout ce qui l’obligeait à avoir une interaction avec les autres. Sa vie fut ainsi une histoire triste, météorique et insaisissable.

Un tel sujet convenait parfaitement à un auteur comme Jason. Auteur d’origine norvégienne, c’est une pointure de la BD dite underground (pour ce que vaut cette étiquette) qui a développé un univers graphique très personnel dans lequel il met en scène des personnages anthropomorphes, canins en majorité mais pas que, aux regards vides qui paradoxalement leur confère un caractère énigmatique assez fascinant. Son graphisme est très épuré, on pourrait le qualifier de pudique, et sa narration manie l’ellipse avec une économie de mots qui crée une atmosphère très particulière, quel que soit le genre abordé, polar, SF, fantastique, aventures…
Il crée ici un Nick Drake très fidèle à l’image qu’on pourrait se faire de lui à l’écoute de sa musique. Introverti, d’une timidité maladive l’empêchant d’exprimer et encore moins de partager ses émotions et ses sentiments (sauf dans sa musique), ce qui va le mener à la dépression. C’est sur cette personnalité refermée sur elle-même et cette extrême fragilité psychologique que Jason a concentré l’essentiel de son récit, s’éloignant des codes traditionnels du biopic.
Pas de repères chronologiques ou discographiques, pas d’exégèse musicale. La carrière de Drake est retracée essentiellement à travers ses échecs, ses désillusions et l’incompréhension de ses proches (parents et amis alors qu’on ne lui connaît pas de relation amoureuse) et de son entourage musical. Il aura traversé la vie comme dans un rêve dont il sera incapable de se réveiller. Le livre restitue bien cet isolement émotionnel et cette incapacité à communiquer, parfaitement symbolisée par la métaphore du scaphandre dans les premières pages, suggérant l’immense gâchis qu’a été sa vie, pour lui d’abord et aussi pour la musique.
« Oublie ce monde cruel » est donc avant tout un portrait d’artiste sensible et original qui donne envie de (re)découvrir l’œuvre de Nick Drake, en prévenant toutefois les amateurs de musique gaie et entraînante qu’ils risquent d’être déçus.
