Rock Strips

Dessins : COLLECTIF – Textes : Vincent BRUNNER

Rock Strips © Flammarion, 2009On peut penser ce qu’on veut de Rock Cartoon, paru en 1990 et réunissant pour la première fois, sous la houlette de Philippe Koechlin, pilier de Rock & Folk, un assortiment pas toujours très bien choisi des meilleurs albums du gratin du Rock, chacun illustré par un auteur de BD différent, parfois issu de la bande de Métal Hurlant (Margerin, Sire et consorts) mais pas que. L’objet était beau, le résultat était graphiquement plutôt réussi mais le propos était un peu court, tant du point de vue du Rock (une chronique sommaire de l’album sélectionné) que de l’approche BD : quelques cases, certes parfois superbes, telles celles de Solé ou Sire, mais tout ça laissait un peu sur sa faim. N’empêche qu’un genre était né en BD, que l’on pourrait désigner, pour faire simple, sous le vocable de Collectif musical.
Restait à affiner le concept. Vingt ans plus tard, sort Rock Strips. Avec la même formule que son aîné, à savoir d’une part un rédactionnel, assuré par un journaliste de Rock confirmé, Vincent Brunner, rejeton de Rolling Stone, et d’autre part une suite de chroniques illustrées mais cette fois allant un peu plus loin qu’un simple exercice de style.
Pour commencer par le début, Rock Strips reprend le procédé de Rock Cartoon d’une couverture clin d’œil à une pochette d’un album mythique. Fred Beltran avait revisité « Sgt Peppers », Rock Strips quant à lui détourne le « Cheap Thrills » de Janis Joplin illustré par Crumb, un kaléidoscope composé de visuels issus du bouquin qui annonce la couleur : On va causer de Rock, les gars mais on va aussi vous donner de la BD.
Autre point commun du petit nouveau avec son glorieux aîné, la dénomination facile et un peu trompeuse d’histoire du Rock en Bande Dessinée. De démarche historienne, il n’est pas vraiment question hormis le classement chronologique, mais pas de thématique ni de vrai fil conducteur. Et au fond tout ça n’est pas très important, car hormis ce détail, Rock Strips reprend le flambeau là où Rock Cartoon l’avait laissé mais offre cette fois aux amateurs de Rock comme de BD plus de grain à moudre.
Déjà, un vrai rédactionnel. En deux pages, Brunner fait le tour de la question, envoie une playlist, une discographie sélective bien (res)sentie et laisse la place à l’image.
Ensuite et donc, de la vraie Bande Dessinée, une trentaine de récits de six planches. Evidemment, on y trouvera un peu de tout, selon la sensibilité du dessinateur (parfois épaulé par un scénariste), de l’évocation conceptuelle (absconse ?) à l’hommage un peu béat mais avec de vrais morceaux de bravoure, dramatiques (le Johnny Thunders crépusculaire de Oiry) ou humoristiques (Nirvana par Bouzard, AC/DC par Brüno). Globalement, le contrat est donc rempli : une anthologie plutôt qu’une histoire où la BD investit le Rock et lui dresse quelques portraits graphiques qui démontrent que les deux peuvent décidément faire bon ménage.Rock Strips © Flammarion, 2011
Evidemment, Rock Strips présente les inconvénients inhérents à tout ouvrage collectif : en premier lieu une qualité inégale, certains chapitres étant moins réussis que d’autres et même si cela dépend des goûts, il manquera justement l’unité de ton et d’approche qu’offrirait la vision d’un seul dessinateur, même si les textes de Brunner apporte quand même une cohérence à l’ensemble. En contrepartie, tout le monde pourra y trouver son compte et en l’occurrence, le niveau moyen reste de bonne facture tant par la qualité graphique que par l’implication et le plaisir que tous ces dessinateurs ont visiblement pris à se livrer à l’exercice.
On pouvait aussi faire le reproche au premier tome de Rock Strips d’avoir délaissé quelques grands noms du Rock mais le second opus est venu en grande partie réparer les oubliés du premier et laisse (peut-être) augurer une série au long cours que l’on aurait plaisir à voir s’éterniser.

Bonus Track : 3 questions à Vincent BRUNNER

Rock’n Roll Comics

Todd LOREN – Jay Allen SANFORD – Various Artists

La vie de Todd Loren pourrait utilement figurer en bonne place dans le palmarès des destins les plus emblématiques de la grande foire rock’n roll.
Todd Loren (de son vrai nom, Stuart Shapiro) n’était pas une rock star mais il en avait le potentiel. En 1989, il fonde à San Diego, avec Jay Allen Sanford, les éditions Revolutionnary Comics grâce auxquelles il va faire paraître à un rythme frénétique, pendant environ trois ans, un nombre impressionnant de biographies, les « Rock’n roll Comics » dont il écrira plus d’une vingtaine de scénarios, dont les onze premiers ainsi que les 8 tomes de la biographie consacrée aux Beatles. L’ensemble de ces biographies dont Todd Loren a signé une bonne part des éditoriaux et dont une cinquantaine a été écrite par Jay Allen Sanford constitue aujourd’hui une véritable encyclopédie (la prétention universitaire en moins) de l’histoire du Rock en bandes dessinées.
Rares sont les grands noms du Rock de l’époque qui n’ont pas eu les honneurs de cette collection. Les Gun’s and Roses ont ouvert le bal, suivi par une foultitude d’autres. Les Beatles, les Rolling Stones, les Who, les Doors, Pink Floyd, Bob Dylan, les Sex Pistols, Cure, Metallica, Van Halen, AC/DC, Prince, Frank Zappa, David Bowie… Environ 125 biographies et des chiffres de vente que l’on peut estimer à environ 2 millions d’exemplaires. A noter que Revolutionnary Comics a édité au total 300 numéros, le reste de la production étant consacrée à des sportifs, des hommes politiques, des stars de la télévision, plus quelques fictions.

Ces biographies se voulaient ouvertement subjectives comme l’indique leur sous-titre : Unauthorized and proud of it (non autorisé et fier de l’être). Ce qui a valu à Todd Loren quelques déboires judiciaires. Certains des intéressés n’ont en effet pas vraiment apprécié la façon dont leur parcours était présenté et ont tenté d’empêcher la parution des biographies les concernant. Axl Rose, Bon Jovi, Grateful Dead ou Skid Row étaient au nombre de ces mauvais coucheurs. Ceux qui sont allés le plus loin sont les New Kids on the Block avec un procès devant la Cour suprême de Californie. Cette dernière a accordé à l’auteur-éditeur le bénéfice du premier amendement de la constitution des Etats-Unis d’Amérique qui garantit le droit d’expression. Loren, qui à la faveur de ce succès judiciaire est devenu le Larry Flint du Comics, a donc pu continuer à sévir, encouragé de surcroît par cette excellente publicité.
Même si ces biographies paraissent assez documentées et reprennent les événements ou les anecdotes les plus connus, Rock’n Roll Comics n’hésitait pas à mettre en exergue les travers de ces héros et à reconstituer des scènes et des dialogues dont l’authenticité reste sujette à caution même si elle permettait de mettre en évidence certaines étapes importantes de la carrière du groupe ou de l’artiste.
Ces biographies totalement libres sont parfois le prétexte à des digressions assez fantasques. Comme la phobie pour les vols en avion de Robert Smith où la grande faucheuse le leader de Cure lui fait revoir l’intégralité de sa carrière avant de l’emporter. Dans le huitième tome de la biographie consacrée aux Beatles, Loren propose sa propre version de la célèbre rumeur de la mort de Paul Mc Cartney dans un accident de voiture en 1966. Le conducteur du camion à l’origine de l’accident contacte Brian Epstein le manager des Beatles qui décide de remplacer Paul par un sosie de Paul McCartney. John Lennon se rendant compte de la supercherie n’aura alors de cesse de semer des indices dans les disques des Beatles.
Pour le dessin, Rock’n roll Comics faisait appel à des auteurs au trait réaliste, plus ou moins aguerris. Autant dire que la qualité du graphisme n’était pas toujours au rendez-vous et parfois même à la limite de la caricature, quoique involontaire. Mais il faut saluer le fait que de jeunes graphistes ont ainsi pu faire leurs premières armes. Certains numéros de la collection font plutôt penser à des fanzines, impression accentuée par le maquettage sommaire (petit format d’une quarantaine de pages agrafées et imprimées sur papier mat, dans la grande tradition des magazines de super héros). D’où un prix très abordable et la possibilité de réimprimer facilement certains titres, telles les biographies de Gun’s and Roses ou Metallica, dont le retirage a atteint les 300 000 exemplaires.
En outre, beaucoup de ces Rock’n roll Comics comportaient en plus de la biographie, des évocations parodiques ou burlesques, voire franchement délirantes, où les scénaristes se lâchaient complètement, souvent mis en images par des dessinateurs plus ou moins talentueux. Mais ces approximations s’inscrivent tout à fait dans la démarche délibérément rock’n roll de Todd Loren et ne gâchent en rien le plaisir du lecteur, surtout s’il est amateur de Rock.
Loren ne comptait pas que des détracteurs dans la scène Rock. ZZ Top ou Frank Zappa ont apprécié son travail et d’autres comme Gene Simmons (le bassiste de Kiss, grand fan de Comics) ou Alice Cooper sont de véritables admirateurs de son œuvre. Ces derniers figurent d’ailleurs dans le documentaire télévisuel sorti en 2005 et consacré à la vie de Todd Loren, « Unauthorized and proud of it – Todd Loren’s Rock’n roll Comics ».
Au fond, le défaut principal des Rock’n Roll Comics est qu’ils ne couvrent souvent qu’une partie de la carrière de toutes ces rockstars dont la plupart ont survécu à Todd Loren. Car ce dernier a disparu prématurément en connaissant toutefois une fin digne des idoles qu’il a dépeintes dans ses scénarios puisqu’il a été retrouvé poignardé dans son appartement en juin 1992. Il n’avait que 32 ans. Mais ce n’est pas tout ! Ce meurtre n’a jamais été élucidé. Bien que le FBI n’ait pas officiellement validé cette thèse, la rumeur court que Loren aurait été assassiné par Andrew Cunanan, tueur en série qui compte à son actif le meurtre du célèbre couturier italien Gianni Versace. Certains pensent que Loren et Cunanan auraient même été amants.
Après cette mort mystérieuse, « Rock’n Roll Comics » survivra pendant deux ans, grâce à Jay Allen Sanford et au père de Todd Loren qui faisait déjà partie du staff, avant que la maison d’édition ne s’oriente vers la BD érotique. Si ça, c’est pas rock’n roll…

Pour en savoir plus sur Todd Loren, une visite sur le blog de Jay Allen Sanford s’impose. En anglais dans le texte, ça vous fera le plus grand bien !